‹ Le bandeauChapitre 5 sur 11 · LA JOURNEE DES JUPES · texte numérisé non relu

LA JOURNEE DES JUPES

avec mon académie, de l'art... et du cochon..

— Oui, mais ça ne m'explique pas ton retour.

— Très simple... Il y avait, en bas, deux dames qui venaient vous voir : l'une y a renoncé, parce que c'était trop haut. ( L'autre, qui avait entendu, a grimpé les six éteiges pour vous porter la nouvelle et se payer votre figure... J'suis pas gourde, allez !.,. Je m'ai dit : « Pauvre Dardier!... » Ces deux rosses, je les ai détestées tout de suite...

Je me suis rappelée que vous vous étiez mis en freiis, j'm pensé à toute la senteur qui embaumait l'atelier, et, ma foi, j'ai attendu que la seconde dame soit redescendue ; et je suis remontée, moi, pour vous tenir compeignie... Hein ! Quand je vous discils que j'aveiis de l'expérience !...

Dardier, moitié fâché, moitié rieur :

— Et tu ne crains pas, toi, d'être une remplaçemte ?... EJle eut une moue gentille, un peu désabusée, ce qui ne

manquait pas de piment dans sa figure puérile :

— Une femme prend toujours la place dune autre, en attendant qu'on prenne la sienne. Les hommes sont SI cochons!... toujours à renifler des jupes! Allez! m'sieur.. L'occasion est rare, et, quand on peut, faut la saisir.

(pi ^^.^^ /■",'/■■.'->. — Par les petits cheveux...

/' '"^^''■■' ) Approche!...

,.n,i 'C^ y,^^r^^^r, Riquette dévala prestement

(^=<^,'"^~;»'?s- de son coin de table et vint,

^"^^T souriante, se placer sous la

''i'"^ Jl"."^^>' y^-^ i*^^^ \ bouche de Dardier. Mais,

\,r">W- 'ij.î'^^ énervé soudain par deux sou-

^..■aP^ venirs, il jeta sa cigarette et

se détourna. Au fond, il lui

déplaisait de calmer son dépit, comme une brute, sur cette

petite dont il ne savait rien et qui tombait on ne savait d*où.

— Bon, fit-elle, en retournant s'asseoir. C'est un peu de colère comprimée qui remonte : ça passera.

Tant de sérénité, de jugement, chez cette gamine intelligente l'intriguait. 11 lui demanda :

— Riquette? Ce n'est pas un nom ?... C'est un surnom qu'on t'a donné dans un atelier ?... Pourquoi ?

Elle devint toute rouge, subitement, parut un peu honteuse et balbutia :

— Je ne peux pas vous le dire.

— Tiens ! Tiens ! on dirait que l'explication t'embête. A présent, je suis intrigué. Allons, petite Riquette, viens me dire à l'oreille pourquoi l'on t'a ainsi baptisée...

Mais elle secoua la lêle énergiquement :

— Non, pas encore...

— Pas encore ?... Quand ?...

— On n'est pas assez amis...

— Ah ! Il faut être dans ton intimité pour avoir l'explication de ce surnom qu'un loustic t'a donné ?

— Oui.

— Eh bien, ce ne sera pas trop long- J'ai le plus vif désir, petite Riquette jolie, de devenir ton ami !.., En attendant, tu vas poser ! J'cu besoin de calmer mes nerfs par un peu de travail.

Riquette, alors, battit des meiins :

— Vous me voulez bien pour modèle ?... Ah ! m'sieur Dardier, je suis très contente !... Il faut que je vous embrasse !

Et, avant qu'il eût acquiescé à ce désir, elle lui avait sauté au cou et collait à sa bouche deux lèvres jeunes et ardentes.

Dardier la repoussa doucement et, lui indiquant le réduit formé par les tentures bleues fleuries de tournesols fous :

— C'est là qu'on se déshabille.

Elle lui rit au nez.

— Je n'ai pas peur de me déshabiller devant vous. Bien sûr, j'ai pas les dessous de vos belles dames. Mais, c'est propre, vous savez...

En même temps qu'elle parlait, elle avait, prestement, dégrafé son corsage et sa jupe. Elle apparaissait toute menue, et si drôle, avec sa gorge ferme et petite. Un pantalon de trente-neuf sous, des bas violets, nuance évêque, petits souliers vernis noirs. Sur sa tête brune, un chapeau de paille grise, en forme de cloche, s'ornait, par devant, d'une flamme de plumes rouges, aigrette à bon marché. Mais elle était délicieuse ainsi, avec son air de fillette tout juste éclose en femme.

— Riquette. tu es la fleur idéale de Montmartre... Je veux créer un type d'après toi.

Ce qu'il voulait faire, il ne s'en rendait pas compte encore , d'une façon précise. Mais, depuis que Riquette était la.

depuis qu'il la regardait avec attention, et qu'il subissait le charme pervers de son corps gracile, l'attirance de ses yeux énigmatiques, il voyait un sentier neuf qu'elle semblait lui indiquer. Car il n'avait pas dégagé son tempérament des bandelettes d'école, des formules apprises, ni des enthousiasmes de cénacles dont il avait subi l'influence. Il réussissait d'alertes dessins que publiaient les journaux illustrés ; mais rien de son bagage n'indiquait encore une manière, la petite originalité qui met, plus ou moins, quelqu'un au-dessus d'un tas d'autres artistes de talent.

Or, en ce moment, une chimie curieuse se faisait dans son cerveau. En observant Riquette, il pressentait, avec elle, une quantité de dessins imprévus, d aspect inédit, vraiment pittoresques, d'une saveur amusante, comme un hors-d'œuvre dont on n a pas encore mangé, un art léger, pimpant, brillant, joli, dont elle serait l'inspiratrice. Jamais encore, nul n'avait, définitivement, fixé la grâce d'avril, l'esprit, l'ingénuité inquiétante, la friponne liberté de ces filles-fleurs, de ces souples jeunesses aux allures impubères et aux yeux pleins de luxure, qui symbohsent la faune féminine, de seize à vingt ans, à Montmartre.

Riquette, à demi-nue, exhalait une étrarige perversité où se mêlait, très au fond, peut-être, un obscur sentiment quasi chaste, un brin d'innocence jolie. Sans façon, très simplement, elle se déshabillait. Et, quand elle n'eut plus, pour vêture, que ses bas violets, elle se tourna vers Dardier :

— Faut- il me mettre toute nue ?...

Il rit, amusé:

— Non, Riquette, garde tes bas...

Il lui fit mettre des mules dorées, très mignonnes, puis il

es»

jeta sur ses épaules un peignoir de soie mauve qu'il laissa entrebâillé. Après quoi, il l'installa à califourchon sur une chaise laquée, dans une position désinvolte, le dossier entre les jambes écartées.

— Tu fumes?... demanda-t-il.

— Si vous avez une cigarette.

— Eji voici qui sont très douces.

Riquette choisit une cigarette, et Dardier lui offrit du feu. •— Tu vas me poser, ainsi, une femme qui a des peines de

cœur.

Riquette, pouffant :

— Eh bien, vous êtes rigolo, vous !... C'est comme ça que vous voyez les femmes qui ont des chagrins d'amour?...

— Oui, un autre t'habillerait de noir et te ferait prendre une attitude douloureuse. Eh bien, Riquette, toi et moi, nous allons changer tout ça !... En te découvrant, je découvre un genre qui va faire mon succès... Pense que ton amant t'a lâchée et que tu n'as pas le sou.

— C'est facile...

Riquette tira des bouffées de sa cigarette, plissa le front, soucieuse, tandis que Dardier, passionné pour son art, dessinait avec fièvre. 11 ne pensait plus déjà, ni à la ministresse orgueilleuse qui avait refusé de monter ses six étages, ni à Marcelle Fougerette qui éteiit venue dans le but de se moquer de lui. Il ne se souvenait plus de nen, de ses ennuis, de ses bonnes fortunes, de ses nuits, de ses réveils inquiets du lendemain, de sa vie tourmentée d'homme à femmes.

Parce qu'une frimousse étrange était entrée dcins son

atelier, en un instant de détresse d'amour-propre, il s'était rejeté, passionnément, vers le labeur aimé. Vite, il sentait monter en lui un bonheur inexprimable ; il voyait sur son papier se réaliser le rêve d'art (Boucher, Watteau, Debucourt, etc., ceux qu'on appelle les petits maîtres du xviii', et qui en sont les grands maîtres ; mais, leur art galant et délicat, transposé au XX« siècle) ; il voyait se préciser, s'apprivoiser sous ses doigts, le rêve qu'il essayait, depuis longtemps, de capturer.

Soudain, il s'arrêta, sourit. Le crayon en l'air, il demanda :

— Dis donc, Riquette, je sais, maintenant, pourquoi on t'appelle Riquette... Riquette à la houppe, hein ?...

Brusquement, elle ramène les pans du péplum sur la joHe (leur mousseuse dont le triangle brun tranchait sur la blancheur de son corps, et, pour dissimuler sa gène, cache sa figure, pudiquement, dans son bras recourbe.

— Ah !

tu ne

réponds pas ?... Tu rougis ?.., Je viens d'entrevoir ta houppe, comme encadrée, entre les barreaux de la chaise... C'est donc ça, Riquette ?... La houppe ?... La houppette?...

II y avait, en effet, en haut de la petite forêt, une touffe rebelle, impertinente et friponne, qui se dressait drôlement, comme le toupet sur le front de Riquet-à-la-Houppe.

Riquette, relevant la tête, boudeuse :

— Vous vous moquez de moi !... Alors, pour vous punir, vous ne verrez plus rien ! . . .

Elle s'enveloppa, davantage encore, dans le peignoir mauve, et plus rien ne fut visible de son corps que la tête brune aux cheveux fous, aux yeux de sphynx, et les petits pieds chaussés de mules d'or.

— Riquette !... supplia Dardier, tu es une admirable petite fille, et je n'ai pas voulu me moquer de toi. Cette houppette, originalité de ta personne,... virgule en l'air au milieu de ton académie, quand tu ôtes ta liquette, et tu dois l'ôter souvent,... te caractérise, te rend plus troublante... Ma petite Riquette, je sens grandir le béguin pour toi.

— Parce que les autres, tout à l'heure, vous ont allumé !... Je connais mon sort, allez : demain, vous vous ficherez pas mal de ma houppe.

— Je te jure...

— Ne jurez pas. ça porte malheur !... Et, d'jiilleurs, je ne suis pas venue ici pour être votre maîtresse. Je veux vous poser de jolis dessins. Pour

le reste, ce sera comme vous voudrez, car je ne suis pat jalouse. . .

— Pourquoi ?...

— Parce que je n'aime pas et ne veux pas zuraer... Il haussa les épaules dédaigneusement.

— Cette gamine veut jouer à la grande personne ; tu mériterais presque, la gosse, qu'on te donne la fessée...

— J'aime mieux encore être fessée en riant quedepleurer de vraies larmes pour un homme que j aimerais et qui ne m'aimerait pas.

Dardier, surpris, la regarda. Ainsi, c'était possible que, chez une enfant pareille, en dépit des airs ingénus, du corps gracile, de la bouche d'enfant, il y eût cette connaissance de la vie, cette méfiance de l'amour et cet effroi de la douleur ?... « Drôle de petite !... »

songea-t-il. Et, l'ayant réinstallée sur sa chaise, il lui fit prendre la pose, entrebâilla son péplum, lui tendit une deuxième cigarette.

— Sois bien, dit-il, la petite femme qui a des peines de cœur.

— Oui, c'est compris. Mon amant m'a lâchée et je n'ai pas le sou.

Le tailleur des artistes

Maintenîuit. Dcirdier travaillait avec une sorte de rage, dans l'énervement de son plaisir manqué, d'avoir été bafoue, l'après-midi, par deux femmes. Silencieux, il tâchait de s'absorber complètement dems la recherche de la pochade qu'il faisait ; mais il ne parvenait point à chasser de lui. malgré tout, le dépit et peut-être la tristesse qui lui venaient d'un bonheur escompté, fiévreusement attendu, — et. pourtant, à jamais perdu, sans doute.

Aussi, ce fut avec joie qu'il entendit un coup de sonnette :

— Cette fois, c'est Bailly, fit-il... Petite Riquette, je vais te présenter un gentil garçon.

— Voilà qui m'est bien égal î Seulement Riquette, malgré sa mine mdiffé-

rente, tandis que Dardier allait ouvrir la porte, ramena sur elle le peignoir.

Or, celui qui entra était un petit homme alerte, vif, remuant plutôt, comique en vérité, d'une quarantaine d'années et même plus, car sa barbe coupée court, en pointe arrondie, était déjà poivre et sel. Comme il tenait son chapeau à la main, on voyait son crâne chauve, tout blanc ainsi qu'un de ces galets très propres que la mer roule sur les grèves. Il avait de» yeux candides, mais pleins de galté. C'étMt le type réussi du brave ho»nme toujours content.

Riquette. à sa vue. s'exclama :

— Ben, c'est ça, le gentil garçon ? Et Dardier, égayé par la méprise :

— Non, Riquette, c'est mon tailleur.

Le nouveau venu s'avançait pour serrer la main de Dardier ; apercevant le modèle, il s'excusa :

— Je vous dérange, peut-être ?...

— Mais non, cher monsieur Mouton... Entrez. D'ailleurs, la nuit monte : je n'y vois plus assez pour traveiiller.

En effet, le jour disparaissait. Par la grande baie vitrée, il n'entrait plus qu'une clarté vague, agonisante, mélancolique. Dardier alluma une cigarette, puis il rangea ses crayons avec soin, plaça l'étude en train dans un carton, tout ça dans le silence. Le tailleur attendait ; et le peintre, qui savait la raison de sa visite, ne se pressait pas d'entamer la conversation. Mouton, évidemment, venait, pour la dixième fois, lui présenter sa note. Et il fallait, encore aujourd'hui, le renvoyer,

sans lui verser le moindre acompte, car la

bourse de Dardier était vide, lamentablement. Sur les deux louis qu'il possédait le matin, vingt francs et plus avaient filé en déjeuner, parfum pour le vaporisateur — la seringue aux odeurs suaves, comme disait Bailly — en cigarettes d'Orient, en petits fours, en porto blanc, et le magnifique chrysanthème d'or rouge échevelé.

En tirant des bouffées de sa cigarette, Dardier réfléchissait. Une pre-

nrùèi;e fois, il s'était débarrassé de Mouton en lui signant des effets qu'il n'avait pas payés à l'échéance. Une deuxième fois^ Mouton s'était contenté, pour attendre, du cadeau d'une

aquarelle. Une troisième, il avait rayé sur la note un complet et un gilet fantaisie contre un paysage fruste de Césanne, une toile donnée autrefois à Dardier par un ami. Plus tard, un pardessus n'avait coûté au peintre que trois dessins libertins parus dans un journal amusant, — avec les légendes spirituelles en plus.

Mais, en dépit des acomptes en tableaux et dessins, la note grossissait. Aujourd'hui, Dardier se demandait comment il renverrait décemment le tailleur fidèle qui n'avait p« encore vu la couleur de son argent.

Ce fut vite trouvé. Le peintre tira quelques bouffées de sa cigarette, puis, à brûle-pourpoint, brave, alerte, attaquant :

— Au fait, monsieur Mouton, vous tombez à propos !... Vous venez me présenter votre petite note ?

Le tailleur, surpris de cet accueil agréable, ne douta pas un instant qu'il tombait a pic. « Sans doute, pensa-t-ii, il a dû vendre, très cher, un tableau à un amateur. » Alors, comme il avait pour Dardier une très réelle sympathie et qu'au surplus il pensait être payé, il protesta aimablement :

— Oh ! monsieur Dardier, je ne suis pas venu exprès !... je passais dans le quartier... Oui, je passais...

— Et vous vous êtes dit : « C'est l'automne. Mon cher client, Jean Dardier, n'a rien à se mettre pour la nouvelle saison... Si je montais lui présenter quelques échantillons!... » Hein, mon brave Mouton, est-ce deviné ?...

— C'est-à-dire, cher monsieur Dardier. . .

Le peintre, touchant du doigt une bosse dans la poche du tailleur.

— C'est le carnet que vous avez là ?... Faites voir... J'ai, justement, besoin d'un complet d'hiver...

— Il n'y a que des écliaintillons de pardessus.

— J'cii aussi besoin d'un pardessus... Ah ! sacré Mouton ! Il prévoit tout... C'est la crème des tailleurs.

— C'est que, monsieur Dardier...

— Quoi ? ce n'est pas vrai? Mais si, mon ami... ne soyez pas modeste !... Il n'y a qu'un tailleur à Paris : Alfred Mouton !... Je passe en revue les échantillons... Tenez, vous me ferez ce pardessus ardoise. Pour le complet- veston, vous choisirez, vous-même, une étoffe qui s'harmonise....

— Avec l'ardoise ?

Dardier, sans avoir l'air de trop comprendre

le calembourg et le soupir du tailleur, lui donne familièrement, sur une omoplate, une bourrade amicale :

— J'ai pleine confiance en votre goût : vous êtes un artiste, monsieur Mouton, et un homme d'esprit... Après-demain, je passerai rue Saint- Georges, pour l'essayage.

— Non, monsieur Dardier.

Le peintre tressaillit. Mouton allait-il refuser d'exécuter la commande ?

— Et pourquoi donc ?

— Parce que mon magasin est rue Pigalle, maintenant... Je me suis agrandi.

Dardier respira :

— Peste ! mon cher ! toutes mes félicitations ! . . . Mouton, cependant, crut devoir sortir sa facture. A la

vue du papier, Dardier fit, presque colère :

— Qu'est-ce que c'est que ça?... Ma note ? Et vous

(lisiez, à l'instant, que vous passiez, par hasard, dans le quartier ?

— Parfaitement, mais...

— Mais quoi ?... Ne vous ai-je pas toujours f>ayé mes commandes ?... En échange de vêtements qui sont déjà des loques et dont le souvenir ne durera pas six mois, je vous ai donné des chefs-d'œuvre qui seront immortels !... Je sui« outré! Vous, Mouton, le tailleur des artistes 1... Vo«i8, que...

Mouton, tout à coup, prenant une résolution :

— Monsieur Dardier, ne vous fâchez pas!... Je vous fereii encore ce complet et le pardessus. Ce n'est pas au moment où je neige dans le bonheur le plus serein, où mon âme est pleine d'allégresse, que je voudrais attrister ma joie par une contrariété.

Dardier, intéressé, le considérait :

— En effet, vous avez quelque chose de changé!... Vous débordez de gaîté... Vos yeux trahissent une félicité sincère... Que vous est-il donc eurrivé ?...

Mouton prit un air digne, et annonça :

— Je me suis marié.

Un éclat de rire répondit à sa pompeuse déclaration : c'était Riquette qui ne pouvait plus garder son sérieux :

— Vous avez trouvé une femme, vous ?

Dardier se retourna, fâché :

— Dis donc toi, la gosse, tâche d'être un peu plus respectueuse! Pourquoi ris-tu ?...

— Parce que c'est drôle!...

— Quoi ?... Ce que mon ami Mouton vient de m'annoncer?... Je trouve, au contraire, qu'il mérite tous les éloges.

Je lui tends des mains affectueuses, je lui souhmte tous les bonheurs qu il mérite, — et il les aura, — parce que c'est le meilleur, des hommes et le plus sympathique des''tailleurs. Il sera heureux.

Riquette :

— 11 sera cocu !

Mouton, indigné :

— Mademoiselle !

Dardier gronda :

— Riquette, venez ici demander pardon.

EJle vint, avançemt comme une fillette qui a volé des •onfitures et qui craint la correction. Les mains sur ses yeux, gavroche et ingénue à la fois, d'une voix pleurarde :

— Je ne recommencerai plus...

Et Mouton, qui louchait sur l'entrebâillement du peignoir, fit mine, devenu cramoisi subitement, de donner une petite tape sur la joue du modèle. En réalité, la main, déviée par le trouble, caressa la nuque blanche de Riquette qui, rassurée, lui tira la langue et s'enfuit.

— ELst-elle drôle !... Il y a longtemps que vous possédez ce joli petit animal?...

— Depuis une heure.

— Elh bien, elle va... presto, la mâtine!... Qu'est-ce que ce sera quand vous l'aurez depuis six mois ?...

Dardier eut, vers Mouton, un sourire désabusé :

■{!;!ii

— Alors, mon pauvre ami, vous croyez qu'on garde une femme pendant six mois?...

— Mais, toute la vie !...

— C'est vrai !... vous avez le bandeau de la lune de mici. Puis, à Riquette :

— Hé, la gosse, rhabille-toi ! C'est fini pour aujourd'hui. (Le modèle prit ses minces vêtements posés

'Ijl sur une chaise et disparut derrière les soleils. )

— Et maintenant, mon cher Mouton, racontez-moi comment ce bonheur vous est arrivé.

— Ah ! monsieur Dardier, vous pouvez dire, en effet, que c'est un bonheur ? . . . La femme que j'ai épousée es

incompeirable.

— J'en suis persuadé.

— Non, c'est plus beau que vous ne pensez : une perle délicieuse, une maîtresse de maison accomplie, ayant l'œil à tout,

tenant mes livres d'une façon admirable!...

— Jolie?...

Le tailleur joignit les mains et fut, soudain, comme en extase.

— jolie? fit-il, plus que cela, monsieur Dardier... C'est ^ une créature divine, blonde comme un rayon de soleil, avec des yeux de velours, une peau de satin...

— Velours, satin... On voit que vous aimez dans les étoffes de prix . . .

— Je suis tailleur...

Dardier serra encore les mains de son intej'locuteur :

— Brave Mouton !,.. Je vous félicite. Quand même, si le m étais douté que vous me réserviez cette surprise...

— N'est-ce pas?... Ah! vous avez cru que j'étais un joyeux célibataire, amoureux de sa liberté !... Oui, parce que j'habille des artistes et que j'aime à fréquenter les ateliers où posent des jeunesses un peu libertines, vous me prêtiez une âme de coureur... Eii bien ! vous vous trompiez, mon ami... ou plutôt, c'est moi qui me trompais, car ce mariage m'a révélé le Paradis.

— Fichtre! quel enthousiasme!...

— Ah! si vous saviez !... Quel bonheur, mon ami!... Penser qu'on travaille, toute la journée, dans une atmosphère d'intimité très douce, confiante et sûre... Se retrouver, le soir, à la table familiale, sous la lampe, dams une paix caressante et bienheureuse, à l'abri des soucis... Se sentir entouré d'une tendresse câline... Et puis...

— Et puis?...

— Halte-là ! Vous devenez indiscret...

Jean Dardier prit Mouton par le bras, le regarda, bien CD face :

— C'est extraordinaire comme l'amour change un homme, même un tailleur !

Puis, brusquement, il le lâcha ;

— Et les affaires ?...

Mouton, moins gai :

— Ah ! j'espère que, dorénavant, elles seront Hicilleures !... A cause d'elles, aussi, il me fallait une femme conune Marthe.

— Ça ne marchait donc pas?...

— Non, pas beaucoup. Entre nous, cher monsieur Dardier,

si tous mes clients vous ressemblaient, ce stieàl fini, depuis longtemps...

— Mais, je vous ai payé !

— Oui, au début, en dessins !... Pour un complet marron, j'ai touché une petite femme nue, qui, recourbée en cercle vicieux, tient ses pieds déms ses meiins : o Les extrêmes se touchent. » II y a même une seconde légende, audessous de cette petite femme en rond : « L'infini, sans queue ni tête. »

— Comment! je vous ai donné un dessin en couleurs, avec deux légendes ! Et vous vous plaignez ?

Mouton, triste :

— Pour un pardessus, j'ai eu un effet de neige... Pour un habit, un monsieur en habit noir qui dresse des lapins blancs, pour le cirque Molier... Si vous croyez que mes meurchands de drap et mon propriétaire acceptent ces images ? Ils préfèrent celles de la Banque.

— Ce sont des sots : ils n'aiment pas les arts.

— Et moi, je les aime trop ! Mon appartement est encombre de toiles innommables... Pardon, innombrables.

— Elles constitueront, plus tard, une fortune. Rappelezvous ce» génies qu'on méprisait : Millet, Daumier, Monticelli, Sisley, Monet, Césanne.

— Précisément, j'ai trois Sisley et deux toiles de « cet âne », comme vous dites.

— Ça vous fera une boutique sensationnelle, rue Pigalle. (Ejicore un artiste, Pigalle, un sculpteur !)

— Ce n'est pas mon client. Pour le moment, tout ça ne me donne pas d'argent... Voyez-vous, j'd trop bon cœur! C'est plus fort que moi : quand un artiste me demande un

peirdessus pour se garantir du froid, je n'ai pas le courage de le lui refuser.

— Brave Mouton!...

— Mais ça va changer! Ma chère Marthe est une femme d'ordre... Tenez, comme il vous en faudrait une, monsieur Dardier... Vous tomberez un jour sur une jeune fille...

— J'aurais peur de ne pas m'en relever.

— Ah ! oui, Marthe est une femme d'ordre. Elle met un frein à mes bêtises, coupe court aux longs crédits que je faisais ; elle aime l'argent comptant : c'est une bourgeoise. Convenez, monsieur Dardier, qu'elle a raison.

— J'en conviens.

— Alors, quand je reviendrai, la prochaine fois, avec ma note?...

— Je lui ferai meilleur accueil... Mais, en attendant, n oubliez pas mon complet et mon pardessus I...

— Monsieur Dardier, je n'ai qu'une parole.

Les deux hommes se serrèrent la main. Mouton, content de rentrer au logis conjugal, s'en alla, — et Dardier se mit à regarder, à travers la baie vitrée, dans le ciel asson^bri légèrement, le premier point de feu apparu : Vénus.

La première voilette

A peine était-il sorti que Riquette surgit de l'aimoir, derrière les portières bleues aux grands soleils d'or.

— Il est parti, le cocu ?...

— Voyons, Riquette, sois convenable. Monsieur Mouton est un bien brave homme.

— Justement, ce sont ceux-là qui sont cocus. Et sa femme est jolie, dit-il.

Mais, toi aussi, tu es jolie ! Alors, si

un brave homme t'épousait?.,.

Elle devint grave, soudain, et répondit, d'une voix étrange :

— Moi, je serais fidèle. J'suis pas une femme comme les autres !...

Elle paraissait si convaincue, et ses yeux

étaient si sérieux dans sa figure espiègle ;

elle était si nue, tout son corps plus ou

moins à l'air, — mais la figure voilée —

que Dardier, considérant cette poupée

libertine, qui affirmait sa fidélité future, ne

put s'empêcher de rire.

Riquette, pour se distraire, pendant qu'il recevait

son tailleur, s'était transformée. Ayant déniché, dans

un coin de l'aimoir, parmi les coussins, un gentil

chapeau de femme, de soie noire, aux bords grandets, une voilette, une blouse blanche aux raies mauves, elle s'était affublée de cet attirail, oublié là, qui, à l'occasion, servait au peintre pour habiller un modèle. Jamais elle n'avait mis de voilette, et celle-ci était superbe. SI longue qu'elle en avait enroulée une partie autour du cou; elle encadrait, exquisement, son visage mutin où les lèvres apparaissaient, dans la trame arachnéenne, plus rouges, le nez plus mignon, les joues plus roses, les yeux plus brillants, entre les cheveux noirs, à la chien sur les sourcils, le chapeau noir et ce tour de cou de triple dentelle noire. La blouse blanche aux raies mauves, retombante, laissait voir les jeunes épaules et les menus seins. Riquette dit :

— Est-ce qu'elle me va bien, m'sieur Dardier, ma première, voilette ?

Ayant le sentiment des valeurs, relevant sa chemise artistement, elle avait campé son poing droit sur la hanche nue, tandis que, des doigts fuselés de sa main gauche, elle caressait, dans une petite joie ignorée jusqu'à cette minute, près du menton, sa première voilette.

— Mais, tu as, maintenant, des bas noirs, remarque le peintre.

— Oui, ça va mieux avec le chapeau. J'en avais une paire dans mon « ridicule ».

— C'est ta garde-robe, Riquette, ton « réticule »?

— Oui, tout mon mobilier: cest mon armoire a glace.

Ouvrant ce baluchon, elle se mit à

i/.^^^ If^ i inspecter, — avec ses prunelles de

.i^^J^^''^ chatte qui voient clair, dans la nuit, —

S'^-=i!^*^ à admirer dans le miroir fixe au sac de

satin mauve, représentant et portant

toute sa fortune, son visage rieur, sous la première voilette.

Mélancolie au crépuscule

Car la nuit était venue. Des ombres s'étaient glissées dans l'atelier, peu à peu, et, par la porte-fenêtre du balcon, on apercevait, très loin, dans une mer sombre, le phare de la tour Eiffel, les lumières d'une gare en banlieue, et le couronnement de fumées rouges d'une cheminée d'usine. Dardier se demandait ce que faisait, dehors, Bailly, lorsqu'il parut avec la chienne.

Dès qu'elle aperçut Taki, Riquette s'écria, joyeuse :

— Oh! quel amour!...

Comment elle s'appelle ?

— Taki, mademoiselle, répondit Jacques.

Et la chienne, familière, se laissa prendre, de bonne grâce. A présent, joueuses l'une et l'autre, Riquette et Tciki se roulaient parmi les coussins du divan, La gamine

semblait ignorer complètement la présence des deux hommes. Bailly expliquait à Dardier :

— Je me suis attardé, à regarder danser le tango, au cinq a sept du Moulin Rouge ; j'ai pris l'apéritif avec Chimot, Carabin, Paul Féval, Senga, Josette.

Puis :

— D'oii sort cette nouvelle ?... Ce n'est pas la haute volaille que tu attendais?...

Dardier, hargneux :

— Non. Tout à l'heure, je te présenterai. Pour l'instant, elle est trop occupée avec la chienne.

— Deux jolis petits animaux...

— Oui, ce serait dommage de les troubler. Vois comme ils s'amusent...

Bailly considéra Dardier.

— Qu'as-tu ?... Le patron broie du noir... Les palmes ne sont pas venues ?,..

— Tu m'embêtes. Celle

-— —'' qu'on espère ne vient

pas, et celles qu on n'attend pas s'empressent d'accourir pour vous mettre l'àme et le cœur en déroute.

Bailly, affectueux :

— Le soir t'attriste. Je vais allumer l'électricité.

— Non, Jacques, bien que mon angoisse s'exaspère, en effet, dans cette fin de jour et d'octobre.

— Jeté connais, sapristi, ce n'est pas à cause d'une femme ratée que tu te laisses, d'habitude, glisser sur la planche funèbre du pessimisme.

Dardier fit un geste de lassitude. Il s'assit près de la baie d'où tombait une clarté de lune encore pâle. Bailly s'assit à côté de lui, dans le halo mystérieux, et, durant quelques minutes, ils restèrent silencieux, étreints par une détresse dont ils ne savaient ni l'un ni l'autre la raison. — Là-bas, dans le fond de l'atelier, on apercevait une ombre qui bougeait, et une boule blanche qui, tantôt, l'escaladait ou, tantôt, roulait dessous.

— Mon petit, fit Dardier, je suis triste, parce que mon tailleur est venu.

— Mouton ?... Jel'ai rencontré... Mais, il semblait de fort bonne humeur.

— C'est sa bonne humeur qui a causé ma mélancolie. Cet homme vague, neutre, quelconque, est heurçux parce qu'il vient de se marier.

— Et c'est ce qui t'impressionne?...

Bailly regardait Dardier avec un peu d'effarement. 11 se demandait, même, si son ami ne se moquait pas de lui. Mais Dardier expliqua :

— Son bonheur m'a bouleversé. Il a provoqué, en moi, ce petit désespoir passager. La joie et l'allégresse, qui étaient en lui, le transfiguraient... Tu es trop jeune encore : tu ne peux pas comprendre,

— Je comprends que tu crois au bonheur des autres.

— Ah ! Jacques ! Quand tu auras, comme moi, vécu

douze années de bohème et d'amour, quand lu auras mangé dans les gargottes, connu, jusqu'au dégoût, la poignée de main des patrons de restaurant à deux francs cmquante, fait l'amour avec des centaines de filles évadées don ne sait d'où ; quand tu auras épuisé toutes les joies menteuses de la vie de garçon, tu ne regarderas pas, sans envie, sans jalousie même, le célibataire qui vient de remiser.

Sincère, Bailly protesta :

— Allons donc, loi, un artiste ! tu rêves de la fin terne d'un bourgeois?... Mais, si je réfléchis, tu es un bourgeois, au fond! Tu as la passion de ton intérieur, le goût excessif de la netteté, de l'ordre. Tes crayons de couleur sont rangés méticuleusement, comme tes pinceaux, et tu dissimules ton bourgeoisisme, comme tu caches cet aérographe sous une robe de Shéhérazade. Ta passion de la propreté, du logis sans poussière, t'a poussé même à acheter un petit appareil à nettoyer par le vide : et parfois, tu opères toi-même.

Dardier reprit :

— Ce soir, monsieur Mouton va retrouver, dans son home, sous la lampe familiale, une femme jolie, aimante, dans un intérieur intime, ouaté de tendresse. Moi, quand cette poupée nouvelle, là-bas, aura fini de jouer avec Taki, j irai vers quelque salle commune, manger une innommable nourriture, dangereuse à l'estomac...

— Alors, marie- toi I... ^;

— Nous faisons les ma- '^ . .^i^^ lins, nous, les artistes!... ^--^^'*' *\'.'^

ous croyons être dune m^ \v

essence supérieure à celle ', 'r *; des autres hommes. . . ,

Mais, à des heures esseulées, comme celles-ci, nous subissons le cliâtiment de nos orgueils imbéciles. Nous préfe'rons la vadrouille sentimentale, nous ridiculisons le bonheur calme des sages, et notre folie nous conduit, plus tard, aux de'tresses douloureuses. ,. Tiens, cetaprès-midi , j'attendais, je te l'ai dit, un « chopin e'patant » ; je me faisais une fête de ce rendez-vous inespéré... Eh bien ! un détail de rien du tout,... six étages à monter,... a décidé cette amoureuse a renoncer au plaisir qu'elle devait me demander ou m'apporter : on ne sait pas.

— II ne faut jamais courir après un tramway ou un jupon : il en vient, toujours, un autre.

— Une autre femme est venue, en effet ; c'était pour me railler.

— Une autre encore viendra... Quoi de plus léger qu'une femme ? Un papillon, toi...

Dardier montra le divan :

— Celle qui est là! D'où sort-elle ?... Qui est-elle?... Elle joue avec Taki... Voilà ce que sont, en vérité, les garçonnières : des moulins à vent où les folles entrent, en riant, au gré de leur caprice, pour nous faire payer ou nous faire souffrir... On paie toujours, n'importe comment.

— Celle-ci ne doit pas être bien méchante... Dardier sourit d'une façon pitoyable :

— Les plus frêlei, celles qui ont l'air le plus doux sont parfois les plus terribles. Une petite femme fixe un papillon, et enfonce, de temps en temps, l'épingle qui le cloue au logis. Peut-être, celle-ci, en effet, n'est point dangereuse: elle ne sent pas l'amour autour d'elle pour lui donner la force et l'audace de se rendre cruelle.

— Tu n as pas envie d'elle ?...

— Si, sans doute, pour une fois, cette nuit...

Après, après... ma foi, je ne sais pas !... Savonsnous jamais, les embuscades que nous tend l'amour?... Il n'y a que ceux dont la vie s'est réglée, pour toujours, sur une tendresse fidèle et sûre, qui soient à l'abri des aventures où sombrent les énergies et aussi les existences... Mouton est un sage. Encore !... Qu'en sais-tu ?... Cette femme jolie, qu'il a épousée, lui prépare, peutêtre, des lendemains de drame et de douleur... Qui sait, patron?... Peut-être as-tu déjà rêvé, toi-même, de le...

Bailly, sur ces mots, tourne un bouton électrique et cillume deux lampes en haut des s de la maisonnette, tandis que Dardier, impressionné décidément par sa déveine de l'après-midi, le mariage de son tailleur , la nuit quimontait et couvrait Montmartre, prophétisait :

— Si elle est intelligente, elle mettra, sur ses yeux, le divin bandeau de l'amour et de la foi, — et il sera heureux.

Riquette claironna, gavroche :

— Il sera cocu !...

Elle revenait à la charge, ayant écouté

la fin de la conversation. Elle était, làbas, assise sur le divan en train de se rhabiller définitivement. Ayant remis son chapeau de paille en forme de cloche, piqué d'une aigrette rouge, elle enfilait une jambe dans son pantalon de trente-

pih

neuf sous, — et la boule de poils, Talci, le cou paré d'un nœud rose fait par Riquette avec le ruban de sa chemise, regardait sa nouvelle camarade.

Une famille montmartroise

Du fond de Taimoir, Riquette avait jeté sa prédiction jaune, et, maintenant, elle interpellait le peintre :

— On couche ici?... Je voudrais savoir, m'sieur Deudier, ce que vous comptez faire de moi?...

Elllc était rieuse, drôlement campée, avec une figure espiègle ; et Taki, déjà tout à fait son amie, se mit à japper en écho aux paroles de Riquette.

Jean Dardier, levé, glissait une main sur son front, comme pour chasser les idées moroses :

— Jacques, tu aurais bien fait d'allumer plus tôt : le crépuscule ne me réussit pas.

Riquette, debout maintenant, remettait sa robe. EJle ajouta, malicieuse :

— Surtout les jours où on vous a posé des lapins...

Puis, sans transition, montrant Bailly. 1^

— Qui c'est, le monsieur?...

Oui, c'est bien le lycéen que j'ai croisé dans

l'escalier, la première fois que je suis montée ici. Vl//' aujourd'hui. H descendait en tenant ce bijou

i \ sur son bras... Alors, c'est à lui, Taki?

^^> 'lÀ'vJ-

— Taki n'appartient à personne : c'est la fille de l'atelier. Quant à Jcicques Bailly, c est mon meilleur ami et mon élève. Tu tâcheras de te bien comporter avec lui.

Dardier continua, tourné vers Bailly :

— Mademoiselle, â partir d aujourd hui, nou» servira de modèle.

Jacques, la main tendue, s avança vers Riquette :

— Ma demoiselle . je ne saurais trop me féliciter du choix de mon maître : je vous trouve délicieuse.

— Ah ! ta bouche, bébé !... Mais c est qu il se prend au sérieux, le môme !.,. Quel âge as-tu donc?...

A Dardier :

— Faudra aussi que je pose pour lui ?...

— Dame, puisque c est mon élève.

— Flûte!... il est trop gosse!... 11 me donne envie de faire joujou!...

Dardier, amusé, leva le doigt.

— Ah! Riquette, comment 1 entends-tu?...

— A la flan, bien sûr... Vous voudriez pas que, pour me ramoner, je m adressée ce blanc-bec?...

— Blanc-bec ! riposta Bailly. Chipie !

Meiis Dardier, maintenant, s'interposait :

— Allons, les enfants- •• Vous vous disputerez demain !... je VOIS que vous ferez une paire de bons amis, puisque vous avez, déjà, échangé des mots désagréables... Teint mieux: vous ferez, croyez-moi, de la vie, vous meublerez l'atelier-

Riquette, alors, insinua :

— La voilà votre famille, vilain ronchonneur!... Vous croyez que je vous ai pas entendu, tout à l'heure, quand vous vous plaigniez d'être seul?-- Pauvre petit abandonné!...

Vous êtes bien à plaindre, hein, maintenant que vous prenez charge d'une trinité d'âmes !

Elle montra Bailly, elle-même et Taki.

Cependant, une douzaine d'étoiles s'étaient allumées derrière la baie vitrée, au fond du ciel assombri. — Déridé tout à fait, Dardier attira Riquette à lui, pour l'embrasser-

— Oui, mes enfants... Taki, Riquette, Bailly...

Allons dîner !...

Je vous invite à « la Vache enragée »■ ' Riquette, exukant de gaîté, l'avenir

assuré jusqu'au lendemain, c'est-à-dire pour toujours, car ses préoccupahons ne dépassaient guère le présent, ouvrait la porte de i atelier :

— Chic ! Vive le Chef de famille !... Passe devant, Taki !

Ayant descendu les six étages, ils dévalaient,

\ 1 quelques instants plus tard, la rue Girardon,

puis la rue Lepic, ensuite le raidillon de la

rue Tholozé. Ils descendaient encore ; ils s en

allaient vers le restaurémt de la mère Co-

connier où, pour fêter l'entrée de Riquette dans leur

existence, le patron les emmenait dîner. — Dardier

donnant le bras à Riquette, Bailly suivait son maître et le nouveau modèle, l'élève suivi de Taki toute joyeuse- Leur groupe étrange, qui descendait toujours la Butte, vers la lumière, la vie, la fête, apanages, en bas de Montmartre, des boulevards extérieurs, de la place Pigalle, de la place Blanche, de la place ClicKy, — promenait, sur les murs des rues désertes d'en haut, moins éclairées, les silhouettes alotes de leurs ombres. Cependant, Taki levait une patte de derrière contre un réverbère.

JEAN DARDIER,

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