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LIVRE DEUXIEME LES DEUX CRÉANCIERS

Riquette et son père

Le printemps, — un après-midi, dans l'atelier le plus haut perché de Montmartre. Dardier travaille. 11 dessine, et

Riquette pose, toute nue, étendue à plat ventre sur le divan, les coudes sur les ,^;;*^fy\ coussins, les mollets et les pieds en l'air, gantés de

vert. Devant elle, un magasine : La Nouvelle Mode

Une gerbe de lilas blanc qui trempe dans un long vase

en verre de Venise, a remplacé, dans le vase de grès, le

chrysemthème d'or rouge chevelu qui, en octobre, dans la

gueule d'un crapaud pustuleux en grès, symbolisait l'automne.

La porte vitrée est ouverte sur le balcon et sur Paris :

l'avril rentre avec la clarté.

Dehors, l'air, plus doux, et le vent léger annoncent l'hirondelle.

En bas, dans les derniers taillis et les jardinets de la Butte, les branches, moins noires, déplient leurs bourgeons, les feuilles pointent et, dans leur éclat neuf, semblent des émeraudes. Au ciel, des î nuagillons courent ; s'ils s'assemblaient un instant, ce ne serait qu'une giboulée. Ils passent. Le soleil brille — irradiant, sur la terre, le recommencement, le réveil des germes, créant partout de la sève, de l'espoir, de la jeunesse.

Non loin du patron, Jacques Bailly travaille, lui aussi, d après Riquette, à une pochade. Dardier, s'arrêtant de dessiner, impatienté :

— Riquette ! Si tu te grattes encore, tu vas avoir une fessée I...

— Y a une puce dans le divan !

— Menteuse !

— Pas étonnant, d'ailleurs : ce meuble sert de chambre a Mademoiselle Taki.

— La chienne est propre. Quel toupet ! Bailly sourit et, sans lever la tête :

— Le toupet de Riquette à la houppe ! Mais la petite, à l'adresse de Bailly, agressive :

— Hé, l'élève!... tu te crois drôle i*...

— Naturellement, puisque tu ressautes...

— La paix, la marmaille !... Toi, Riquette, reprends la pose et tâche de rester tranquille.

Le modèle obéit, se remet dans l'attitude indiquée par le peintre. Toute nue, avec seulement des bas de soie verts et de petits souliers de satin, allongée sur le ventre, à même le divan, sa chair partout rose et ferme, gentiment bombée ob il faut, Riquette semble une fleur erotique. pctfmi les soies multicolores des coussins, — fleur de Paris, de MontméU'tre plutôt.

Figée dans sa pose, elle regarde vaguement quelque part, dans le mystère, avec des prunelles étranges, des visions lointaines évoquées par son rêve. Résumant en elle toute la joliesse et l'esprit primesautier des filles de la Butte, ardente, vivante, caustique, remuante, avec des sautes brusques d'humeur, passant d'un chagrin léger, d'une joie trépignante, vite, aux frimousses comiques, Riquette pensait-elle, en ce moment, des choses bizarres qu'elle seule comprenmt. des choses pas toujours d'accord avec la logique de la vie ?

l'Institut?

— Pourquoi, fit-elle, que vous n'êtes pas riche, vous, puisque vous avez du talent ?...

— Tu ne peux pas comprendre.

— Alors je suis bête ?

— Non : tu es jeune.

— Enfin, le vieux Gourmellles, chez qui j'ai posé, l'an dernier, sainte Geneviève, la patronne

de Paris, il est très galetteux, n'est-ce pas ?.,.

— Oui.

— Et il a du talent ?...

— Il est de l'Institut.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?.

Bailly répondit :

— Les officiels, les pontifes, des rosettes rouges.

— Des types chic, alors ?...

Dardier :

— Oui, pour les barbares.

— Ah !

La petite resta toute songeuse, Dardier et Bailly échangèrent un sourire complice. Au bout d'un moment, Riquette fit :

— J'ai vu, chez Gourmellles, un tableau épatant : ça représentait un bel homme, tout nu, en train de jouer d'une grande lyre. Gourmellles appelait ce tableau : fOr fée.

— Comment dis-tu ? Orphée, sans doute ?

— Ben oui, l'Or fée !... l'Or qui charme les hommes ; c'est une jolie idée.

Mis en joie par cette méprise de son modèle, Jacques Bailly la taquina :

— Allons, je comprends pourquoi tu aimes tant les œuvres

de Gourmeilles. II fabrique des allégories dont le sens n'échappe pas aux femmes.

Dardier reprit :

— La bonne de ce vieil avare dit, quand il a modèle et ne veut pas recevoir que «le maître est entrain de débaucher une nymphe ».

Vaguement inquiète, devinant qu'elle avait gaffé, Riquette se récrie :

— J'ai pas dit que j'aimais Gourmeilles ! Pour moi, il n'y a qu'un peintre : Jean Dardier !

Bailly s'exclame :

— Riquette, est-ce une déclaration ?...

— Ça ne te regarde pas.

Puis, la petite leva des yeux graves vers le patron :

— Je trouve dégoûtant que Gourmeilles soit riche, et vous pas, m'sieur Dardier. C'est pas juste !

— Mon tour viendra. Qui sait ? Mon Ignace de Loyola peut déclancher le gros succès.

Riquette désigne une toile importante, de tonalité sombre, impressionnante, sur un chevalet. Sept personnages baroques, agenouillés, saisissants, y étaient ébauchés en noir et blanc à la façon du Greco : « Des tons livides et restreints jusqu'à l'indigence, a dit Barrés, des formes prodigieusement allongées, amincies et tourmentées, lui donnent un caractère spectral qui nous inquiète, nous scandalise et nous attire. » Les trois figures, de chaque côté du personncige central, étaient poussées déjà, en masses de gris cendrés, dont tout ce qui n'est pas essentiel et caractéristique était éliminé ; méiis le masque du milieu était très en retard.

— Lequel est saint Ignace ?

— Celui du milieu. Les autres personnages sont ses compagnons... Il n'est pas bien mon tableau ?

— On dirait duGourmeilles, avant qu'il mette les couleurs... Vrai, j'aime mieux vos petites femmes dans les journaux... Par exemple, ces deux minettes en chemise, quittant un lit

défait et appuyant ensemble, pour empêcher d'entrer chez elles, sur une porte par l'entrebâillement de laquelle on aperçoit un mdiscret.

Bailly jeta la légende :

— Deux contre uni ou, l'union fait la farce.

Et Dardier soupira :

— Ce n'est pas du grand art.

Elle se dressa indignée ;

— Et ça ?... Ce vilain bonhomme de Loyola, au crâne déplumé, c'est de l'Art ?... Ces six autres types alignés avec des gueules d'empeigne ? On dirait un jeu de massacre pour la foire de Montmartre !...

Jean Dardier, vexé, se remit à son travciil, tandis que Bailly riait sous cape. Le jeune homme, alors, interrogea :

— Riquette, quel est ton idéal ?

— C'est p2is toi !

— Je demande seulement quelles sont tes préférences artistiques.

— Tout ce que fait le patron, à part ce vilain tableau... Ce que je préfère ?... Tenez, un sujet religieux : Les bas de

Monseigneur. Une petite femme, en bas violets, trop grands pour elle, regarde ses flûtes avec admiration. A côté, sur une chaise, une soutane à lisérés rouges et un chapeau d'évêque.

Amer, Dardier répliqua :

— « Le grand Art n'a pas de bas, me répète Gourmeilles. Il vise haut ! » Riquette, ta compétence n'a retenu de mes oeuvres que les petites femmes déshabillées.

— Elles sont si drôles !... <^iSMS^ ^ ^

— Parce que c'est toi, toujours, qui les as posées. La rieuse qui a mis les bas de Monseigneur, tant d'autres, c'est toi, toujours toi !... Mâtine, tu aimes ce qui te ressemble !

— Vous savez, c'est pas pour ça que je les gobe, vos dessins ! Moi, je suis une qui s'en lîche !

— Qui se fiche de quoi, Riquette .^...

— Ben. je ne sais pas, de tout !

Bailly intervient :

— De tout ?... Alors, l'amour, l'argent ?...

— Je n'ai pas parlé de l'amour ni de la braise. Bailly se levant, amusé, taquin :

— Tu as dit : tout !

— Tout, sauf ça !...

Dardier :

— Tout, sauf tout, quoi !... Tu es adorable ! Mais je t'en prie, ma petite, encore une fois, garde la pose et ne parle plus !

Bailly, qui ne fait rien :

— Laisse-nous travailler !

Tout retombe dans le silence. Rlquelte se rallonge sur le ventre, les coudes enfoncés dans le divan, le menton dans les mains. Devant elle : La Nouvelle Mode. Joliment libertine en son nu clownesque, la croupe saillante et les reins creusés, elle semble figée dans une attitude définitive. Mais, les yeux espiègles, fantasques, avides, fixés sur les pages du journal où s'étalaient des silhouettes de luxe, reflétaient le rêve intérieur: Riquette pensait à des robes somptueuses, à des couleurs de Bakst, de ballets russes, à des nuances attendries, à des bijoux, à des robes et à des dentelles chimériques, comme une grande dame.

C'était un type, Riquette.

Elle était née, disait-elle, dans le voisinage du Sacré- Cœur, rue de l'Abreuvoir. Riquette était plus que jolie. Dans sa frimousse délurée, gaie, les grands yeux sombres trahissaient un perpétuel étonnement, cet air naïvement effaré des petites filles qui contemplent le mystère de la vie. Il y avait aussi, dans ces prunelles étranges, une ironie gamine, mêlée de roublardise, de beaucoup de paresse et d'un peu de perversité, Riquette, avec ses cheveux bruns, ses mirettes profondes aux sourcils purs, — ou de Vierge de Raphaël Sanzio, — sa bouche rouge, sa gracilité nerveuse, réalisait assez bien un type de gavroche montmartroise, issue d'une Algérienne sur la Butte, et des germes semés, dans l'aventure d'une nuit, par un subtil Napolitain.

Après tout, il était bien possible qu'un Italien l'eût donnée à une fille de la Butte. Et de cet accouplement d'êtres chauds, épris de « farniente », elle gardait des atavismes singuliers qui faisaient d'elle un sauvage et familier petit animal. Nerveuse et passionnée, menue, souvent nue, fillette à la gorge d'amou-

reuse, naïve et futée, tour à tour spirituelle et gaie, coléreuse parfois, instinctive, libre de langage, elle plaisait à Jean Dardier, — et à tout le monde.

II trouvait en elle, parfois, quelque chose de la voix clownesque et du génie comique de Lavallière ; un brin du piment de cette joliesse piquante, Spinelly, l'étrangeté fascinatrice de Polaire, quand elle avait vingt ans. Mais, surtout, le visage de Riquette était le chef-d'œuvre du diable. — D'une instruction butinée un peu partout, dans la rue, dans les ateliers d'artistes, elle chahutait l'orthographe. Ainsi, elle avait crayonné, au bas d'un dessin de Dardier qui l'avait esquissée dans l'eau, en sirène. « Petite poison deviendra grande, pourvu que Dieu lui prête vit.» La vie masculine, pour Riquette, se dessinait mieux ainsi, avec ce caractère en l'air, dressé en cierge.

Du jour oïl Dardier avait découvert Riquette, il avait créé un genre en la copiant et s'inspirant d'elle. Sains qu'elle s'en doutât, il lui devait son succès dans les journaux illustrés. A présent, il était presque lancé. L'entrée de Riquette dans la vie de Jean Dardier avait modifié sa destinée. Sept mois écoulés depuis ce minuscule événement, et, en sept mois, le peintre avait connu plus de veine que dans les dix années précédentes.

Car depuis qu'il avait quitté sa province, renonçant aux projets notariaux de son oncle Ignace Lebausac, et même à son héritage de trente mille francs de rente, il n'avait pas toujours connu des heures agréables. Les débuts avaient été difficiles. Avant de faire accepter sa collaboration par les grands illustrés humoristes, — il avait collaboré, pour quarante sous ou cinq francs le dessin, à des feuilles éphémères. Mais,

dans cette bohème pénible, il avait, toujours, geirdé sa foi et

son inlassable bonne humeur. Beau geirçon. quand il n'avmt

pas réussi à placer ses dessins et qu'il n'avait pas dîné,

il se donnait le change en faisant l'amour. Plus d'une belle

de nuit qui, vers les trois heures du matin,

renonçant aux affeiires, cédant au caprice, au

béguin, l'avait emmené pour

ses yeux de velours et ses bras

musclés, ne soupçonna jamais

que le chocolat du

réveil, apporté par

une bonne narquoise, devait no urriture

réussissait vail de l'a avait, ce du traveiil.

où, le ha

trouvait, genre de lante, pi

constituer sa de la journée. Il très bien le tramour ; mais il pendant, l'amour Vint le jour sard lui amenant Riquette, il enfin, sa voie et lançait un femmelette, cette poupée afïriomentée, qui, tout de suite, amena le succès. Les petites femmes de Dardier avaient des attitudes spirituelles de Parisiennes folles et gamines, très jolies, un peu inconscientes, vicieuses avec ingénuité.

La Bruyère a dit : « Il se fait généralement entre les hommes des combinaisons infinies delà puissance, delà faveur, du génie,

des richesses, des dignités, de la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, de la vertu, du vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de l'impuissance, de la roture et de la bassesse : ces choses mêlées ensemble en mille manières différentes et compensées l'une par l'autre en divers sujets forment ainsi les divers états et les différentes conditions. « Riquette était entrée dans l'atelier de Dardier, et la chance avec elle. Il avait déjà, certes, du métier de dessinateur, de peintre, du métier peut-être jusqu'au talent; Riquette lui avait fourni l'occasion de faire aimer une silhouette nouvelle de Parisienne. Depuis six mois, Jean Dardier réussissait, — il arrivait, enfin, à être connu.

Pourtant, il rêvait d'une célébrité différente ; il eût voulu peindre des tableaux d'une autre envergure. Il s'y essayait, parfois, quand il en avait les loisirs et les moyens ; mais les amateurs et les marchands avaient toujours préféré, même avant que la mode s'en mêlât, ses petites femmes ; et maintenant, la frimousse, — dans les meilleurs journaux illustrés amusants, — de Riquette, son modèle préféfé. semblait se moquer de ses ambitions de grand Art.

Seulement, il s'étciit passé, voilà deux mois, un autre événement, capable de modifier toute sa carrière ou, tout au moins, ses espérances. Son oncle. Ignace Lebausac, au demeurant un fort brave homme, indulgent, qui l'aimait bien, lui avait écrit qu'il lui pardonnerait peut-être, — c'était à cause précisément, peut-être, de la vogue de ces petites Riquette, mais il ne le disait pas — son refus de devenir notaire en Dordogne si, au lieu de travailler seulement pour un public frivole, il donnait à son art, par une œuvre sévère et noble, un caractère plus sérieux. Il avait nettement indiqué son

désir de voir un tableau de son neveu reçu au prochain Salon de la Société des Artistes Français ; si Dardier obtenait, ainsi, la considération officielle sans quoi, pour lui Lebausac, un artiste ne pouvait être qu'un raté, il lui avait promis, pour l'encourager, six mille francs de récompense.

C'était bien une conséquence de la venue de Riquette dans son atelier, une après-midi d'octobre, et de la vogue de ses dessins d'après Riquette. Six mille francs et la réconciliation avec l'oncle par-dessus le marché, cela valait la peine d'un effort pour aider la veine. Jean Dardier s'était mis à l'œuvre. Pour flatter son oncle Ignace, il avait trouvé, à point, qu'Ignace de Loyola, avant de fonder la Compagnie de Jésus, avait fait une abjuration, en 1 534, dans une chapelle de Montmartre, avec six premiers disciples ; et, à la manière du Greco, il avait commencé une grande toile : L'abjuration d'Ignace de Loyola, à Montmartre. Il travaillait à cette œuvre, quand la parution d'un aspect de Riquette dans les journaux ou la vente d'un dessin original lui permettait de vivre tranquille, toute une semaine. Ainsi, même pour apaiser l'oncle de Bergerac, il restait à Montmartre, et de Montmartre. En attendant, Riquette était le chat familier de l'atelier, le fétiche du peintre qui, — en l'observant, elle si étrange, si curieuse, si personnelle, ne ressemblant qu'à la fantaisie et à l'avril, — avait créé un genre au charme d'imprévu, d'art fripon, de libertinage fin et délicat, gourmandise choisie. L'amant de Riquette, un soir, le premier soir, puis encore, par caprice réciproque, de loin en loin, il avait été pris par le

courant, la vie tourmentée, d'autres amours. Cependant, Riquette, — à la houppe, à cause d'un détail amusant, frisette en l'air de son intimité, — était restée son modèle. Et Dardier l'aimait aujourd'hui, à peu près chastement, affectueusement, quasi paternellement, comme une fille véritable.

Elle mettait de la vie et de la gaîté dans l'atelier, avec Jacques Bailly, jeune comme elle et qu'elle taquinait, avec Taki, la petite foxterrier du Yorshire qui se mêlait à leurs jeux et à leurs disputes. C'était une existence à quatre, un peu

bruyante et folle, désordonnée peutêtre, mais délicieuse. Dardier observait Riquette en liberté ; il la

regardait vivre comme un animal adorable ; il guettait ses mouvements jolis, ses gestes gracieux, il en prenait des croquis incessants :

Riquetfe, en train de bouder, allongée sur le divan ou le tapis, la tête dans ses bras fâchés ou repliés, la robe troussée, par habitude, ses jambes à l'éventaire, tandis que la chienne, l'œil vif dans son tas de poils soyeux, comme autrefois quand sa race était employée pour chasser dans leurs terriers le renard ou le blaireau, — attendait l'apparition du gentil visage souriant hors des bras où il se mussait ;

Riquette, nue et assise Iranquillement. au repos, les cuisses croisées l'une sur l'autre, et les bras langoureux écartés dans les manches d'un carrick d'automobile entr'ouvert sur ses seins et tout le reste Riquette, vautrée par terre, la tète sur un coussin

du salon et lisant peut-être un livre, Lulu, auquel elle fait des cornes comme à un homme, en bas noirs, les jambes en l'air, — tandis queTaki dort à son côté, ou veut jouer avec elle ; Riquette, renversée sur le divan, sa tête brune sur un coussin améthyste semé de fleurs, art nouveau, bleues, violettes ou vertes, qui aiguiche, — sa chemise retombée jusqu'à la ceinture, avec ses jambes érigées contre le mur et plus suggestives en de longs bas noirs transparents, l'une droite vers une étoffe de soie aux tons fanés, harmonieux, représentant peutêtre des oiseaux et des chimères, l'autre écartée friponnement, — Riquette qui aguiche un masque japonais, à la barbe grisonnante, yeux blancs, accroché au-dessus d'elle, et impassible ; R iquelte. en train de faire une reprise à sa jupe ;

Riquette, toute nue, faisant des cabrioles ;

Riquette, étendue avec morbidesse, jetée par elle-même, comme un glaïeul coupé, sur les coussins du divan ;

Riquette, un genou contre un coussin de ce divan ami, dont les coussins étaient les caresses, sa croupe saillante, le dos incurve, les menus seins en pommes de paradis, en train d'ôter sa chemise;

Riquette, toute nue et chapeautée exquisement, """^ le derrière par terre, admirée par Taki, chienne à longs poils Riquette, coiffée d'une casquette de drap quadrillé et chaus sée de babouches, jambes nues, habillée seulemeht d'un veston de Dardier ou de Bailly ; Riquette, dévêtue jusqu'aux hanches, assise sur un tabouret devant une petite table en laqué ^ blanc où elle a posé la boîte de crayons pour pastel, et, un miroir à la main, de l'autre avivant de vermillon ses lèvres, car la femme, comme la vérité, ne plaît aux hommes que fardée, — Riquette, peinte par elle-même ;

Riquette, nue comme un vers de Racine, sauf un collier de turquoises, assise sur un escabeau, et tirant la langue au buste, en terre glaise, d'Ignace de Loyola modelé par un sculpteur du voisinage, d'après le dictionnaire Larousse : Riquette, le modèle irrévérencieux, en train de faire des grâces et des grimaces au fondateur de la Gampagnie de Jésus, tandis que, dans le seau posé

à côté, trempent deux branches de pruniers en fleurs ;

Riquette, enfin, épiée sans cesse,

ntpeclion.

<^^*5iiA>?

LE BANDEAU Riquette, toujours, partout,

animant d'une féminité nouvelle

la production de Dardier, lui donnant une cueillette incessante d'images.

ébranlait sa pensée.

Soudain, comme il se dépêchait de terminer l'esquisse de la petite femme, qui, toute nue, cherche dans un journal de modes, ce qu'elle pourra bien se mettre, il resta, le crayon en l'air, l'œil irrité, car Riquette se trémoussait, tournant vers lui ses grands yeux étonnés et suppliants où, toujours, luisait une malice :

— Ça me démange encore !

— Où ça ?

— Sous le ventre... C'est la puce I... Bailly ricane:

— La même?...

— Oui, j'en suis sûre. Je reconnus sa façon de sucer. Ainsi, chaque fois qu'ils en avaient le prétexte, Riquette

et Bailly se taquinaient. Elle affectait, avec exagération, de traiter l'élève de « gosse » ; et lui, fréquemment, la raillait de jouer à la femme avertie. Mais ils s'aimaient beaucoup et ne pouvaient se passer l'un de l'autre. Dardier, lui, s'amusait de leurs jeux, de leurs querelles, de leurs mots : cela meublait l'atelier, comme il avait dit, le soir de l'arrivée de Riquette. Mais, aujourd'hui, il voulait travailler :

— Allons, Riquette! Taki n'a plus de puces, tu l'as nettoyée, ce matin, par le vide !

Jacques Bailly se leva, l'air ahuri.

— Par quoi ?

Dardier, éclatant de rire :

— Ah ! Je ne t'ai pas raconte le dernier tour de Riquette? Ce matin, je venais de nettoyer l'atelier, j'avais ôté la poussière des tapis au moyen de l'aspirateur électrique et raccroché l'appareil. La petite rosse, pendant que j'étais en haut, dans la chambre à coucher, en train de faire ma

propre toilette, a eu l'idée diabolique de s'emparer de Taki, qui rôdait par là. et s'est mise en devoir de la dépoussiérer,' comme un vieux canapé.

— Avec le balai électrique ?

— Oui. Je suppose, après cette opération, que la pauvre béte n'a plus de puces...

— 11 en est resté une sur le divan.

Bailly, riant de la farce de la gamine,

demande :

— Et Taki ?... Comment a-t-elle supporté la blague ?

— Très mal. Elle hurlait. Ses poils se hérissaient sur sa tête et sur le corps, comme sous l'effet d'une ts^ tornade infer- ^ *" '^ nale, les puces aspirées avec une

rapidité d'éclair, ainsi que leurs œufs, tout précipité dans le sac récepteur des

poussières. D'ailleurs, la malheureuse n'a pas encore digéré la plaisanterie : elle a disparu.

Riquette hausse les épaules.

— Pensez-vous !... Elle est sous le divan !

— Taki?... appelle DcU'dier. Viens. Taki!

La chienne, montrant une tête craintive, sort de sa cachette et court se réfugier dans les jambes de Deu'dier en lançant des regards effarés vers Riquette qui, en signe de bouderie, se tourne du côté du mur. Et, dans cette attitude, elle montrait un corps joliment incurvé, renflé aux bons

endroits, très blanc, aux plénitudes harmonieuses et fines, — secoué, par instants, de brefs tressaillements ou d'ondulations curieuses.

— Riquette, quand auras-tu fini de me montrer ta belle assiette?

Riquette gouailla :

— Monsieur désire voir le reste du service ?

— Riquette, je te prie de poser comme il faut.

— Zut!

J'en ai assez de poser, nue, la Nouvelle Mode, d'y chercher ce

que je pourrais bien me

mettre, puisque vous m'achèterez des cerises. Dardier, à bout de patience :

— Si tu ne te retournes pas, et si tu boudes, je te retiendrai un quart d'heure de pose !

Un éclat de rire répondit. Riquette s'était dressée, de face, exhibant le point d'exclamation ou d'interrogation de sa houppe :

— Ah ! par exemple ! Est-ce que vous avez l'habitude de me payer f...

— Certainement! Je ne veux pas que tu poses à l'oeil...

— Alors, de quelle couleur qu'il est, votre argent?... J'ai jamais touché un sou !...

— Je te nourris, je t'habille...

Sur un geste de dénégation de Riquette, Dardier corrigea :

— Oui, peu, évidemment... Et, pour le reste, je meurque !

— Ah ! vous marquez ?...

Riquette, suffoquée :

— Y a pas a dire, vous avez le bon bout !... Alors, je vais dormir un peu...

Elle fait mine de s'allonger.

— Puisqu'on est d'accord ?...

Dardier s'élance :

— Riquette, je te jure que tu vas avoir la fessée comme une petite fille.

— J'suis pas votre fille !

— Tu es ma fille !

— Hein ?... Espèce de satyre, pourquoi que vous avez couché avec moi, alors ?...

Dardier fit un geste vague.

— Oh 1 trois fois... le premier soir... Et, de temps en temps, peur-ci, par-là.

Riquette se voile la face :

— C'est dégoûtant !...

Amusé, Dardier prend avec tendresse, contre lui, le modèle nu.

— Depuis que j'ai lancé Riquette, en d'innombrables dessins, j'ai le droit de supposer que cette Montmartroise ingénue et friponne est un peu ma fille. N'est-ce point moi qui l'ai créée ?... On dit de moi : « Le père de Riquette i>.

— Et si je quittais le domicile paternel ?...

— Tu ne feras pas cela ?

— Pourtant, le jour où le Prince Charmant demandera ma main...

Bailly se mit à rire.

— Le Prince Charmant ! s'écria-t-il. Non, mais, la gosse, tu y penses ?

— Oui, bébé, j y pense !

— Comment le vois-tu ?

— Il ne te ressemble pas !

— Ça, ma petite, tu l'as déjà dit. Faudra trouver plus d'esprit.

Dardier, à son tour, raillant la môme :

— Dis-nous comment tu vois ce beau cavalier... Riquette devint grave, comiquement, et fit :

— Il a quarante ans, au moins, comme dans les comédies modernes. J'aime pas les moutards pour les affaires de l'amour... C'est un homme très bien, avec des yeux gais, une bouche souriante et de l'expérience... Il gagne beaucoup d'argent...

Dardier bondit :

— De l'argent, malheureuse !...

— Bien sûr !...

— Fi ! Riquette !...

Elle s'élança, coléreuse, vers Dardier :

— Père incestueux !..

Ils échangèrent, rageurs, quelques paroles plus vives ; et, mmntenant, ils étaient face à face, pleins de haine et de défi. La chienne, excitée, agitant sa masse de poils soyeux, aboyait dans leurs jambes, et Bailly s'apprêtait à les séparer. Mais, se trouvant i bout de mots déseigréables , ils se regardèrent une seconde, et puis éclatèrent de rire.

— Sale bête ! jeta Dardier, viens me demander pardon. Il la baisa tranquillement sur les lèvres et ajouta :

— Qu'est-ce que je deviendrais, si tu t'en allais ?...

Elle montra le grand tableau sur le chevalet

— Vous auriez la ressource de travailler à votre jeu de massacre.

— Hélas ! soupira Dardier, contemplant la toile. Il me manque toujours un modèle pour le personnage primordial :

Ignace de Loyola... En attendant que j'en découvre un, allons, Riquette, reprends la pose ...

Elle implore, incorrigible :

— Y a une puce sur le divan !

— Flemmarde ! Je ne te crois plus...

Puisque tu ne veux plus en fiche un coup, aujourd'hui, rhabille-toi, si tu veux.

Riquette saute de joie, toute nue. Avisant une robe de théâtre bleue à franges d'or, brochée de fleurs d'or, elle l'agrafe autour de ses reins, avec l'attitude, un moment, de la Vénus de Milo qui aurait retrouvé ses bras ; elle se coiffe d'un turban mauve à aigrette blanche, et, attifée en princesse d'Orient, le buste toujours nu, à son cou, un collier de perles fausses, allume une cigarette.

Jacques Bailly avait déjà rangé son carton, ses crayons. Il déclare :

— Moi aussi, j'ai la flème ! Si tu le permets, mon vieux, je vais griller une cigarette, comme Riquette, mais dans l'atmosphère printanière.

Il prend un chapeau, ouvre la porte.

lit

— Vous ne venez pas respirer, de près, les lilas du Moulin de la Galette ?

Dardier :

— Non, petit.

Riquette :

— Non, l'élève.

Bailly, tourné vers Riquette, hausse les

épaules. Puis, il prend Taki, épouvantée encore de la tornade du matin, et l'emporte dans ses bras.

Dardier, sans en avoir l'air, guignait Riquette :

— Tu es somptueuse et aguichante ainsi. Je ne sais si c'est le printemps...

11 s'avance vers elle, un gros désir dans les yeux.

— Ce doit être le printemps... Allez le voir dehors...

Apriline, espiègle, elle était délicieuse et Dardier, en la contemplant, sentait en lui la frénésie du contact. « Princesse Riquette !... »

Il voulait la prendre, l'embrasser, la..

Mciis elle lui échappe.

— Ah ! non ! pas les mains !... Depuis que vous prélendez être devenu mon père...

— Voyons, Riquette...

— Inceste !... Cochon !...

Il la poursuivait à travers l'atelier et elle sautait comme une chèvre, par-dessus le divan, les coussins et les chaises.

Dans ce pourchas, elle se débarrasse de la robe bleue et or où elle s'empêtrait, jette sa cigarette. On sonne.

— Zut ! s'écrie Dardier. Quel est l'importun ?... Sans doute, un créancier ! . . .

Riquette rit, un peu essoufflée :

— Ou un cimateur ; on ne sait jamais. Dardier se frappa le front.

— Nom d'un chien ! C'est Louis Guilleret, de l'Institut, mon ancien patron à l'école des Beaux- Arts. Il m'avait promis de venir voir mon tableau, aujourd'hui.

Riquette sursauta :

— De l'Institut ? fit-elle. Mais, alors, c'est un type épatant ?... Attendez un peu que j'enfile, au moins, une jupe et un pantalon !

Dardier, déjà près du seuil :

— Penses-tu ?... Faire attendre Guilleret... 11 n'aurait qu'à s'en aller... Ce n'est pas de sitôt qu'il remonterait mes six étages!...

La visite du maitre

— Maître, merci d'être venu.

Guilleret, rond, jovial :

— Pas de maître, ici ! Réservons ça pour les scJons mondains. Appelle-moi Guilleret... Louis Guilleret!... Dans mon nom, il y a un louis. J'en ai toujours un autre dans la poche, pour les amis. Alors, mon enfant, pas de meulières.

Le membre de l'Institut s'avançait, en parlant, vers le milieu de l'atelier. Il aperçut Riquette qui venait d'enfiler, en hâte, une chemise transparente, très courte, ne descendant quejusqu'au milieu des cuisses tanagréennes. Elle mettait, pardessus, une culotte fine, très courte aussi, sur des bas mauves : — C'est le modèle qui te pose le saint Ignace ?... ChcU'mant homme, Louis Guilleret, la cinquantaine franchie légèrement, avait peu de cheveux gris. Sa sveltesse, son inlassable bonne humeur, la malice de ses yeux clairs, le sourire de sa bouche toujours jeune en faisaient un être d'exquise compagnie. Sur le veston bleu, la rosette de commandeur de la Légion d'Honneur, — qu'il portait de forme ovale pour établir la différence avec la rosette ^/ d'officier, — semblait un petit bouton de rose rouge. La moustache avait, encore, des allures conquérantes. Célibataire et riche, Louis Guilleret prenciit la vie aimablement ; et il ne souffrait vraiment qu'au spectacle de ce qui était laid, morose et désolé, ou malpropre ; mais il n'en souffrait guère, car il évitait le plus possible ces rencontres.

Guilleret, l'œil allumé, regardait Riquette sans discrétion.

— Hé ! Hé !... Présentemoi !...

Dardier s'inclina et, sur un ton de cérémonie que démentéut la moquerie des yeux :

— Mademoiselle Riquette... Monsieur Louis Guilleret, de l'Institut...

— Riquette !... Louis Guilleret !... Voilà deux noms qui s'accordent !... Dis, mon petit Dardier, tu me prêteras ton modèle ?

— Mais vous ne peignez que des portraits de femmes du monde ou des personnages officiels !...

— Eh bien ! je ferai le portrait de Riquette !...

— Oh ! Riquette, par Guilleret !...

— Eh là !... C'est désagréable, pour qui ?...

Mais, devant la mine soudain navrée de Dcirdier, Guilleret reprenait, avec un sourire mélancolique :

— Oui, tu as raison : je ne suis qu'un vieux pompier ! Je ne comprendrais rien à cette frimousse de Montmartroise espiègle. Il n'y a que toi pour attraper ces joliesses inquiétantes. Allons, montre-moi le saint Ignace: c'est de ma compétence...

Jean Dardier, le prenant par le bras, le fit se retourner.

— Voilà ! dit-il, en désignant le tableau inachevé, posé en pleine lumière, en face de la baie vitrée.

Guilleret toussa.

— Hum !...

Puis il se recula, pour mieux juger l'œuvre. Alors, Riquette, qui l'observait, cria, rouge de colère :

— Vous mentez !... Vous êtes un jaloux ?...

Dardier, interdit, et Guilleret, amusé, la regardaient. Mais Dardier était furieux.

— Riquette ! cria-t-il. Cette fois, tu auras ta raclée.

Il lui montra le petit escalier de bois qui conduisait à la chambre à coucher :

jt^a m'attendre là-haut !

temps

Puis, se tournant vers Guilleret :

— Maître, je vous demande pardon.

— Laisse-la, fit-il. Je la trouve adorable, cette gosse. Tu as vu comme elle a jeté ça ; « Vous mentez ! » Et je n'avais encore rien dit!... C'est

ta maîtresse ?

— Pas du tout !...

— Comment, pas du tout ?... cria Riquette.

— C est-à-dire, une fois,

il y a longtemps...

en train de me vieillir !... Il y a

Oui, m'sieur Guilleret, ça ne

six ou sept mois,

remonte qu'à ma rencontre avec

Le membre de prodigieusement, dier, un peu gêné, saint Ignace, au tableau dont l'acceptation au j^rife"'"' drait six mille francs de bausac. Et il éprouvait une certaine

Louis Guilleret lui frappa sur

— Alors, tu tiens à ce que je bleau admirable ?

dessin que faisait Dardier, tout quand Riquette était allongée, le divan, et en train d'étudier : la Nouvelle Mode.

— Ça, c'est bien, mon petit !

€irh

ce vilain !...

l'Institut s'amusait tandis que Darpensait a son commencé, Salon luivauson oncle Lecingoisse.

l'épaule :

trouve ce ta- II prit le à l'heure, toute nue sur

C'est très bien!.... Il n'y a que toi, je t'assure, pour torcher, en trois coups de crayon et un ton de chair, ces petits chefsd'œuvre Hbertins !... Mais, pourquoi te lancer dans ces « machines » prétentieuses ?

Dardier le regarda. Il vit les yeux clairs, affectueux, le visage empreint de bonhomie de celui qui avait été son patron. Et il pensa qu'il pouvait y cJler franchement.

— Voilà, fit-il, je vais tout vous dire... J'ai un oncle, dans mon pays natal, au fond du Périgord, qui ne m'a jamais pardonné mes petites femmes et qui m'a menacé de me déshériter...

— Oui. Eh bien ?...

— Il y a deux mois, il a donné de ses nouvelles, pour me faire savoir qu'il me laisserait, quemd même, ses trente mille francs de rente et m'enverrait, tout de suite, une prime de six mille francs, si je faisais une œuvre digne d'être acceptée au prochain Salon !

— Alors, le saint Ignace }...

— C'est le tableau qui doit me réhabiliter. Et, comme vous êtes Président du Jury, j'ai pensé que votre bon cœur, votre amitié...

Guilleret lui coupa la parole, d'un geste. Puis, il se campa devant le tableau, qu'il considéra quelques minutes. Enfin, il prononça :

— C'est un chef-d'œuvre!... Qu'est-ce que ça représente ?

— L'Abjuration de saint Ignace de Loyola, en 1 534, comme vous le savez, à Montmeirtre.

— Oui, oui... marmonna Guilleret.

Il n'en savait rien du tout ; mais il se rapprocha du tableau, pour l'examiner mieux.

— Ah ! ça, mon petit ! Est-ce que tu te fous de moi ?,.. Mais, ces têtes-là... je les connais !

Il désigna les six personnages qui encadraient le smnt :

— Celui-là, c'est Forain !... Et voici Maurice Barres I... Bourget !... Mirbeau !... Ernest la Jeunesse !... Antonio de La Gandara 1... Qu'est-ce que fait là... en 1534 !... cette brochette de célébrités du XX^ siècle ?

Très sérieux, Dardier expliqua :

— Patron, ce n'est pas une fumisterie. Je me suis souvenu que les maîtres d'autrefois donnaient aux personnages de la légende divine, dans leurs compositions, et aux saints mêmes, les traits de contemporeiins notoires. J'ai feiit comme Rembrandt, Van Heyck, etc. Ayant à représenter le fondateur de l'Ordre des Jésuites, entouré des six acolytes qui prêtèrent serment avec lui, j'ai pris dems la vie d'aujourd'hui, six têtes bien caractéristiques. J'ai pensé à Barrés, à cause de sa face si intelligente et artiste, comme sculptée dans un ivoire jauni ; à Mirbeau, pour la méchanceté maladive de son masque d'Inquisiteur implacable, aux yeux inquiets et inquiétants ; à Bourget, pour son âme mystérieuse, élégante et catholique ; à La Gandara, pour sa figure,» brun-jaune, de hidalgo, de Berbère civihsé jusqu'au raffinement et au nervosisme ; à Forain, à cause de son air de prêtre fouineur et faux, à cause de son passé déconcertant ; à la Jeunesse, enfin, peurce que, parmi les autres, il semble un enfant terrible, avec sa tête embroussaillée et sa bouche remuante, un critique pittoresque, un peu voyou, qui prendrait plaisir à fustiger sa famille.

— Mais pourquoi les as-tu peints dans un ton pareil ?... Il n'y a que du blanc et du noir.... Plutôt du noir !

— Je me suis rappelé le Greco, en évitant ses colorations trop blafardes et ses lignes trop allongées. Il y a, dans les musées d'Espagne, à l'Eglise de Tolède et au Monastère de l'Elscurial, des toiles de lui, dans cette manière sombre, qui sont impressionnantes. Il m*a semblé que mon sujet, l'Abjuration d'Ignace de Loyola, devait être traité de cette façon, pour une puissance plus grande et plus profonde.

Guilleret marmonna :

— Le Greco, l'Escurial, Loyola, Barrés, Forain... Ça feiit un cocktail d'art assez mêlé... Ah ! jeunesse ! jeunesse !... J'envie vos ardeurs d'entreprendre, cette ferveur de conquérir, l'âge divin des forces intrépides, du cerveau moins riche, pas encore chargé des moissons de la vie, mais si vif, si plein d'espoir, l'âge, pour quelques-uns, des œuvres qui font pousser des cris d'oisons, des rires, et, plus tard, des acclamations... Cette peinture me renfonce au XVi® siècle, non à Montmartre, mais dans quelque crypte d'une cathédrale d'Espagne... Qui sait ? on trouvera, peut-être, ça très nouveau... Mais pourquoi, diable, as-tu choisi ce bizarre sujet ?

— Je voulais faire plaisir a mon oncle. Il s appelle Ignace Lebausac. Ignace !... Ce nom me fit penser, tout de suite, au fondateur de l'Ordre des Jésuites, Je saute sur un dictionneure Letfousse... Il n'y a encore que le Lcuousse, pour se documenter vite... Et je tombe sur une histoire passionnante. Cet Ignace était un officier qui s'était battu fort souvent et menait la vie tumultueuse d'un vrai soldat. Un jour, il est blessé grièvement. On le conduit dans un couvent d'Espagne, pour le soigner. Or, pendant sa maladie, qui fut longue, il rcva d'une vie nouvelle consacrée, non ^ faire la guerre, mais h. la religion. Guéri, il convertit six de ses compagnons.

Tous les sept vinrent à Paris, et cest dans les carrières de Montmartre, peut-être sous nos pieds, qu'ils tinrent leurs réunions clandestines. Ils jurèrent... dans une chapelle de Montmartre, toujours... d'abjurer leur passé, leurs erreurs, et de dévouer leur vie au Pape.

J'ai voulu représenter cet épisode.

Louis Guilleret prenait, maintenant, Ignace au sérieux. Décidé à rester toujours jeune d'esprit et de cœur, il convenait, en lui-même, qu'il y avait, dans la tentative de son élève, un mérite réel, un souci évident de résurrection artistique, un moyen de formes simplifiées, de raccourcis nerveux et de pures harmonies. Plus attentivement, il examinait l'œuvre. C'était une évocation traitée dans une note étrange, sévère et sombre. Les sept figures, saisissantes, mystiques, révélatrices, se détachaient sur le fond obscur, ce qui donnait a leurs yeux une singulière vie. Ces sept personnages étaient alignés, sur un ' seul plan, à genoux, tenant, chacun, un cierge dans la main droite, comme des communiants devant la Sainte Table.

Et Louis Guilleret, dorénavant certain de faire accepter l'œuvre par ses collègues du Jury, prononça :

— C'est un chefd'œuvre ! je le déclare

pour h

a seconde fois. <^^^^<^(^pî'-,. -^wu-»*

Riquette, alors, s'écria, joyeuse, en battant des mains :

— Bravo ! Vive Louis Guilleret !... Vous avez dû en faire beaucoup des chefs-d'œuvre, vous, m'sieur Guilleret ?

Une seconde, le peintre officiel fixa le modèle :

— Les chefs-d'œuvre, mon enfant, sont rares, dans la vie d'un artiste, comme un grand amour.

Bas, à Dardier :

— Décidément, c'est ta maîtresse ?

— Pas vrai ! jeta Riquette. Pas vrai !

— Alors, je ne comprends plus...

Elle fit une moue singulière, se campa drôlement :

— Je vais vous expliquer. Jean et moi, on est des copains. On s'affectionne. Seulement, — depuis qu'il me met dans les journaux, avec des titres où il y a : « Princesse Riquette ; Riquette en vadrouille ; Riquette, par-ci, Riquette, pzur-lài — on n'appelle plus Jean que le père de Riquette ! » Ses amis lui disent : « Comment va ta fille ? » Alors, vous comprenez, à la longue, j'ai l'impression que je suis le produit de m'sieur Dardier...

Elle ajouta, soudain triste, avec des yeux embués et une voix éteinte :

— Parce que mon vrai père, vous savez, je ne me rappelle pas...

Les deux hommes échangèrent un regard, et Guilleret, caressant la nuque de Riquette, l'attira doucement à lui :

— Il est gentil tout plein, ce petit être !... Tu l'aimes donc bien, ton Jean Dardier ?

Mîiis. déjà, elle avait retrouvé sa gaîté. Oublieuse, subitement, de la seconde d'émotion ressentie tout à l'heure, elle s'écria :

LE BANDEAU l2l

— Oui, je l'aime bien, à condition qu'il reste convenable, dorénavant... et paternel !

— Voilà ! fit Dardier. Parce que des camarades ont trouvé drôle de me faire le papa de Riquette, il me faut renoncer à jouer près d'elle autre chose que ce rôle vieillissant: c'est une sale blague !...

Riquette lui passa ses bras autour du cou :

— De cette façon, on ne se fâchera j'ameiis...

— Mais si ! Quand tu vadrouilleras !

— Je vous demanderai la permission...

— Tu me fais faire un joli métier !

Il parut, un instant, comme accablé, tandis que Guilleret, depuis qu'il savait libre le joli modèle, ne cesseiit de jeter, à la dérobée, des regards émoustillés sur la gorge nue et le pantalon court. Il y avait même, entre la frange de dentelle et le bas mauve, un petit coin de peau qui l'aguichait.

— Sont-ils drôles!... Ah ! jeunesse!... il n'y a que dans ces ateliers montmartrois que l'on découvre de pareils joujoux!... Chez moi, mon pauvre ami, il ne vient que des modèles professionnels, compassés et avides, ou des femmes du monde !... Dardier, je reviendrai te voir : il y a ici delà gaîté et de la vie !...

Riquette, malicieuse, insinua :

— Il y a aussi saint Ignace...

— Ces* vrai ! Ah ! la roublarde !...

— Alors, patron, je puis compter sur vous ?

— Pour le Salon ? Mais oui, mon petit. Je n'aime guère ces tons de peste noire ; mais je suis Président du Jury : je défendrai ton œuvre... qui est intéressante, témoigne d'une

pensée et d'une recherche... Je la ferai accepter, je te le promets.

— Ah ! merci, cher maître...

— Fiche-moi donc la paix avec tes « cher maître » ! Tu vas faire croire à Riquette que je suis une vieille baderne!...

— Je ne le pense pas... Je vous trouve très jeune et très gentil, monsieur Guilleret !...

Violemment, on sonnait à la porte.

— Qui se permet ce tintamarre ? fit Dardier... Riquette, va ouvrir!

— En pantalon?... proteste Guilleret. Dardier, mon cuni, tu es un père bien léger.

Riquette, hâtivement, avait tourné le bouton. Le battant s'ouvrit, et une sorte de bolide humam, congestionné, se précipita dans l'atelier.

Ignace de Loyola, à Montmartre

Louis Guilleret s'écria :

— Saint Ignace de Loyola !... Nom d'un chien, Dardier, c'est un modèle exubérant !

Mais le bolide, un homme en colère sûrement, car il était cramoisi, avec des yeux en boule, considéra Guilleret en soufflant. Il s'épongea le front et le crâne dénudé sur lequel perlaient des gouttelettes.

— Vous dites ?... fit-il, d'une voix aimable.

— Mon ami, si vous venez poser pour le

Saint Ignace, je trouve que vous avez tort de monter si vite l'escalier.

L'inconnu grommela :

— Saint Ignace?... Saint Ignace?... Alors, vous aussi, vous vous payez ma tête ?...

Jean Dardier reconnaissait bien Mouton, son tailleur. Il recula prudemment, tandis que Riquette se réfugiait derrière les portières bleues aux soleils d'or.

Guilleret, vraiment étonné :

- — Vous n'êtes pas saint Ignace ?

— Moi!... Je suis tailleur !...

— C'est épatant!... Alors, c'est en pensant à vous que Dardier a esquissé son personnage, car son bonhomme vous ressemble... Dardier ! Approche donc, animeJ !... Avoue que tu as fait à saint Ignace la tête de ton tailleur !

Le pemtre s'avança, l'air embêté:

— Monsieur Mouton... balbutia-t-il.

Mais Guilleret s'exclamait :

— Monsieur Mouton!... Il s'appelle monsieur Mouton!...

— Dites donc, vous, quand vous aurez fini de vous moquer de moi 1... Je suis un honnête homme, vous savez!... Je m'appelle Mouton, oui, monsieur... Alfred Mouton, tailleur!... Il y a trois ans que j'habille votre ami, et jamais encore, il ne m'a fichu la moindre monnaie !...

— Comme il a bien fait !...

— Monsieur!... Quand on est général et qu'on porte à la boutonnière la rosette des braves...

— Je ne suis pas général, mais peintre. Tout de même, on a le droit d'être jeune et de plaisanter... Nous sommes à Montmartre.

— Je ne plaisante plus, moi!... II y a trop longtemps que ça dure !... je veux être payé !

Il se planta devant Dardier :

— Vous entendez?

Froidement, le dessinateur laissa tomber :

— Combien?...

— Vous le savez, voyons!... J'ai envoyé ma facture douze fois I...

Guilleret ricana :

— Encore une : ça fera treize à la douzaine !

Mouton tira de sa poche un papier, le tendit à Dardier, qui lut seulement le total :

— Trois mille six cents francs!...

— Cinquante...

— Cinquante centimes, en effet!... Monsieur Mouton, vous ne sauriez croire combien j'admire la beauté implacable des exactes comptabilités ! ...

— Je n'y suis pour rien... A chacun son mérite : moi, je coupe et je couds, et c'est ma femme, maintenant, qui tient les comptes.

Guilleret, l'air fumiste, s'approcha :

— Eh bien?... puisque c'est votre femme que ça regarde, pourquoi vous mêlez-vous de ce qui n'est pas de votre compétence ?

— Mais, balbutia le tailleur, il me semble...

— Que vous perdez un temps précieux!... Quand vous devriez être au travail en train de couper des étoffes ou d'ajuster des jambes de pantalon, vous vous introduisez, subrepticement, dans les ateliers d'artistes, au moment de la pose...

Guilleret désigna Riquette surgie de derrière les soleils :

— Sous prétexte d'encaissements, vous venez voir des femmes nues!... Ce qu'il y a de mieux chez les peintres, ce sont les modèles, n'est-ce pas?

Mouton, démonté par l'air sérieux de cet homme à rosette pourpre :

— Voyons, monsieur, je ne demande qu à me faire comprendre.

Guilleret, heureux de se retrouver dans une atmosphère qui lui rappelait des débuts à Montmartre à l'époque lointaine où lui-même avait connu des jours de dèche. Guilleret redevenait rapin. Cette scène le ramenait de trente ans en arrière. Sa façon de prendre les choses avait gagné Riquette et Dardier, qui rieiient. Mouton, un instemt redevenu pacifique, sentait, à nouveau, gronder sa colère. Son crâne dénudé, blanc, d'ordinaire, de ce blême sale qui caractérise les vieilles billes de billards que fendillent des lézardes grises, devenait, aux minutes de colère, rouge, comme le visage : le tout formait, alors, une boule flamboyante.

— Ah ça ! cria-t-il, est-ce que vous avez fini de vous ficher de moi ?... Je suis décidé à ne pas sortir d'ici, sans mon argent !

— Trois mille six cents francs! s'écria Dardier. Mon pauvre vieux !

— Je ne suis pas votre vieux ! Ecoutez bien : si vous me laissez partir sans rien me donner, c'est l'huissier qui viendra !...

Riquette :

— Blagueur!... Farceur!

— Non, mademoiselle! C'est fini de rire... Guilleret lança :

— Vous voulez dire que ça commence ?

Mouton, faisant un brusque demi-tour :

— En tout cas, j'ai dit mon dernier mot ! Bonsoir, la

compagnie

Du moment que c'était sérieux. Guilleret changea de physionomie, d'autant que celle de Dardier devenait inquiète. Il rappela le tailleur :

— Saint Ignace!

Et comme le créancier, courroucé, ne se retournait pas :

— Monsieur Mouton !

Le tailleur poussa un soupir de joie ; il avait craint qu'on le laissât paurtir. Cachant son jeu, il revint :

— Ah! fit-il, on est plus raisonnable!... Mais Guilleret le fixa gravement :

— Monsieur Mouton, est-ce que ça vous amuse de torturer les artistes ?...

— Ah ! pour Dieu, non !... Monsieur Dardier peut en témoigner ! . . . L'ai-je torturé, depuis trois ans ? Songez, qu'il n'avciit pas un complet présentable, quand je consentis à l'habiller. Des loques, je vous dis... des loques!... Tenez, un détail : comme j'avais honte, pour le beau costume marron que je lui fis en premier, je lui achetcii des bottines ; ça me faisait mal au cœur de voir un magnifique vêtement déparé peu" les chaussures innommables de mon client ! . . .

Se haussant :

— Voilà comment je suis, moi, monsieur. Un artiste, tout comme vous !

— Mais, c'est très beau, très chic, acquiesça Guilleret. Monsieur Mouton, vous méritez d'être payé!...

— N'est-ce pas?... Oh! moi, vous savez, je suis un

brave homme... Si j'étais riche et si je m'écoutais, j'habillerais tous les artistes à l'œil!... Moi, j'eiime les arts, je les comprends, quoique tailleur... Qu'est-ce que je demande?... Vivre, en rendant service aux vrais artistes!... Mais il y a une limite à tout!... Et puis, il y a ma femme... Guilleret :

— Elle a l'air de savoir joliment vous remonter.

— Que voulez-vous ? Elle est jalouse!... Quand elle me voit faire crédit, longtemps, à un peintre, elle s'imagine des choses, des choses...

— Par exemple !...

— Si je vais prendre mesure dans un atelier, elle s indigne. « Ce que tu dois les regarder, les femmes nues !... » me reprochc-t-elle. Et, pour M. Dardier, particulièrement, elle trouve louche que je réclame, trop souvent, mon dû, sans obtenir le moindre acompte. Elle voit, dans les journaux, les dessins, plutôt décolletés, de mon client, — et

ça l'inquiète. Elle flaire un mystère. Et pourtant, il n'y a qu'une réalité, une triste

réalité I... Un de ces jours, elle viendra elle-même, vous verrez!...

La confession du bonhomme était attendrissante. Estimant qu'il fallait verser du baume au créancier bénévole, Guilleret expliqua :

— Allons, vous serez payé !.,. Voyez ce tableau que termine notre ami Dardier... Oui, le saint Ignace de Loyola !... Eh bien, je vais le faire accepter au prochain Salon... Je suis M. Guilleret, membre de l'Institut, Président du Jury.

Clignant de l'oeil vers Dardier :

— Je me charge de le faire acheter ensuite, par l'Etat, pour six mille francs ! Sur cette somme, mon ami Dardier vous versera deux mille francs.

Déurdier s'avcmça vers le tailleur, demi-joyeux :

— A une condition, pourtant.

— Laquelle?... s'inquiéta Mouton.

— L'illustre Maître trouve que vous avez la tête de saint Ignace.

Jean Dardier ôta des linges humides autour d'un buste en train, sur une sellette :

— C'est Ignace de Loyola, par un de mes camarades, d'après un document incontestable, le Larousse... Tenez, regardez, vous-même, dans le dictionnaire... C'est votre portrait... Il faut que vous posiez ici, quatre ou cinq fois ; sinon, faute de modèle, je ne pourrai jeûnais terminer mon œuvre.

Guilleret avait ouvert le volume du Larousse, à la page.

— Vérifiez, cher. monsieur... Vous avez la tête crachée de saint Ignace.

Méfiant, Mouton demanda :

— Qu'est-ce que c'était que ce saint-là ? Guilleret :

— Le premier des Jésuites !

— Mais je ne veux pas ! Je suis fremc comme l'or ! Pendant qu'il discutait ainsi avec Guilleret, Dardier avait

pris, dans une armoire, un froc brun. Il le passe, sans dire un mot, au tailleur qui proteste.

— Qu'est-ce que c'est que ce déguisement ? Guilleret répondit :

— Le costume d'abjuration de saint Ignace! Allons, mon ami, laissez-vous faire ! C'est pour l'art... et pour vos intérêts... Celui dont vous avez les traits nobles et expressifs était un génie !...

— Alors... fit Mouton, résigné.

Et, se laissant aller, docilement, il accepta encore qu'on lui mît, dans la main, un énorme cierge. Guilleret, DcU'dier, Riquette, à grand'peine, retenaient leurs rires- Ils le contraignirent, tous les trois, en ajoutant, pour la forme, un complot de paroles persuasives, à s'agenouiller, sur la table à modèle, dans une attitude repentie.

La colique

En sa robe de bure, monacal et sévère, Alfred Mouton.

le tailleur des artistes, à genoux, tenant un cierge, était parfaitement ridicule.

Au fond, un très brave homme.

Sans doute, il était entré chezDardier, commeun forcené ; mais, sous l'effet d'une énergie passagère inspire'e par sa femme, meilleure commerçante que lui. Elle l'avait monté, remonte', et il était venu, bien résolu à se faire payer. Mais, n'étant plus sous la domination de la blondeur douce qui le faisait agir, il n'avait pas tardé à reprendre son type placide.

Ayant préparé sa palette, Jean Dardier, qui trouvait drôle de peindre son tailleur en saint Ignace, décocha sans rire :

— Savez-vous, mon cher Mouton, que vous êtes magnifique !

Le tailleur était ému par le rôle qu'on lui faisait tenir, blême, presque extatique, avec son cierge dans la main. Il protesta :

— Je suis grotesque.

Guilleret :

— Voulez-vous vous taire ! Moi aussi, je vous trouve superbe. Vous avez, de saint Ignace de Loyola, la figure subtile, volontaire, les yeux intelligents, derrière lesquels on devine de profondes pensées.

Riquette, passant derrière le tailleur à genoux, lui caressa le nez par raillerie espiègle, mais lui faisant risette :

— Tu es beau !

LE BANDEAU j3l

M. Mouton tressaillit. Une jolie femme, en chemisette et pantalon quasi transparents, lui tenait le nez et le complimentait, en minaudant. Le crâne du tailleur devint pareil à la carapace d'un homard cuit.

— Mademoiselle, vraiment... balbutia-t-il, en agitant le derrière.

— La pose ! Gardez donc la pose I cria Dardier. Quasi subitement, le crâne écarlate devint blanc, et Mouton

ne bougea plus.

A présent, dans le silence presque religieux de l'atelier, les instants passaient, lents et graves. Dardier travaillait, tandis que Guilleret, au fond de l'atelier, sur le divan, causait avec Riquette. Le modèle semblait las ; il laissa, une minute, s'mcliner le cierge, pencha la tête :

— Hé là ! s'écria Dardier, un peu de courage, monsieur Mouton ! C'est en train de devenir admirable ! . . . Allons ! la tête levée et un peu a droite. Les yeux hauts !... Immobile, s'il vous plaît !

Dardier travaillait, dans la fièvre et la hâte des bons jours, — ceux où la vision est claire, où le pinceau s'active comme de lui-même, superposant les touches dont chantent les tons, où la joie créatrice de l'artiste anime l'image. Guilleret, quittant Riquette, s'approcha pour regarder se formuler, peu à peu, la physionomie du fondateur de la Compagnie de Jésus :

— Tu as raison de t'intéresser a ce Loyola. Son serment à Montmartre fut le point de départ de l'association qu'il fonda depuis, et la cause initiale d'une muhitude d'événements des trois derniers siècles.

Dardier, tout en peignant ;

— Loyola fut, avant tout, un administrateur. Il organisa l'initiative de ceux qu'il choisissait, en conservant et disciplinant leur responsabilité distinctive, pour faire converger toutes ces énergies, de tendances diverses, vers le But, que seul il entrevoyait. C'est le secret de la réussite des Jésuites et de la puissance de leur ordre : organiser des forces, sans les émonder par d'étroites règles.

Guilleret répliqua :

— Pour qu'il ait suffi à sa conversion de la lecture d'un livre, la Vie des Saints, alors que, soldat, — jusque-là, un peu paillard, — il gisait, blessé, dans un couvent de Pampelune, il fallait qu'il fût le grand poète que tu veux exprimer sur cette toile. Au début des saints, des génies, et même du rêve de bien des hommes ordinaires,... de nous simplement, il y a, souvent, une lecture, une vision, un chant... une impression qui serait, pour d'autres, fugitive... souvent, presque rien... mais tout, lorsqu'une grande sensibilité y trouve sa source et sa direction. Notre cerveau est comme un coffret de plaques sensibles où se reflètent les images, où vibrent les sonorités que discipline le talent du poète, du peintre, du musicien ; tout en nous, par visions et par échos, se réverbère et se perpétue, s'amplifie des éléments qu'apporte à l'esprit le monde extérieur.

— Oui, fit Dardier. Mais on ignore, le plus souvent, ce point de départ intellectuel, la cause d'où découlent, dans leur pente générale, les événements d'une vie.

Cependant, le tailleur, fatigué de rester ainsi prosterné, sur son tréteau de modèle, et peu compréhensif des propos qu'il entendait, tenait toujours son cierge, d'un poing ferme ; mais, de la main restée libre, il se frottait les genoux, que.

dans cette intention, il surélevait l'un après l'autre. La voix de Dardier, tout à son tableau, le rappela à l'ordre :

— La pose, je vous en prie ! monsieur Mouton ! Ne bougez pas, ainsi, continuellement.

Le tailleur, obéissant, se contreignit à rester immobile. Mciis ses traits devenaient d'une pâleur singulière. Il avait une étrange expression qui lui faiseiit un visage douloureux de chrétien persécuté, de saint tout imprégné de foi divine ; il ressemblait à un personnage en extase de vitrail. Les yeux reflétaient, on eut dit, une flamme intérieure, dévorante ;le cœur gardait le sang Bgé : la figure de Mouton était aussi blanche qu'un linge.

Soudain, le peintre s'cirréta :

— Ah ! mon cher Mouton, vous avez, en ce moment, une extraordinaire expression de pécheur visité par la foi!...

Guilleret, s'approchant :

— C'est, fichtre, vrai! Vous incarnez admirablement l'âme du personnage que vous représentez. Vous êtes un merveilleux comédien, Ignace de Loyola lui-même.

Riquette vint, au pied de la table à modèle, s'incliner et joindre les mains :

— On dirait une image de première communion. Mouton sentait ses jambes s'ankyloser, érigeant toujours

le cierge. Il ne put s'empêcher, encore, de se frottter les genoux et, même, il appuya, un instant, la main sur son ventre. Dardier reprit :

— Vous avez un visage de croyant, prêt à subir le martyre.

Le tailleur murmura :

— Je le subis... en effet.

Dardier :

— Qu'importe ! une pensée religieuse et hautaine vous possède tout entier.

Guilleret :

— Splendide ! une pâleur adoucit vos traits crispés par une douleur sacrée.

Mouton posa le cierge à côté de lui, sur la table à modèle, se mit debout comme une statue sur son piédestal et, les deux mains sur son ventre :

— Ecoutez, messieurs, j'aime mieux vous dire la vérité : je suis pâle, parce que j'ai la colique !...

Alors Dardier, Guilleret, Riquette partirent d'un éclat de rire qui scandalisa le tailleur.

— Allons, fit Dardier, c'est une plaisanterie... Vous vous êtes étiré les jambes,

à présent. Voulez-vous, je vous prie, reprendre la pose ? Mouton, résigné, se remit à genoux et dressa le cierge énorme :

— Je vais tâcher d'attendre, le plus longtemps possible. Mais vous comprenez... Des émotions coup sur coup, ce cierge à la main, l'odeur, que je n'aime pas, de la cire... Tout ça me brouille le cœur... Et, surtout, une inquiétude!... Je pense que si ma femme entrait, me surprenait... Ah !

ma chère Marthe ! si vous saviez comme elle est jolie !... Dardier :

— Elle est, vraiment, si adorable ?

— A se mettre à genoux.

— Vous y êtes, monsieur Mouton, fit Guilleret, dans une quinte de gaîté... Tenez, mon ami, vous me rappelez le pape.

— Pourquoi, monsieur Guilleret ?

— Je vais vous l'expliquer : mon histoire vous fera trouver moins long le temps de la pose et oublier votre femme... J'avais été mandé à Rome pour faire le portrait du pape. Pie X... oui, celui que j'ai exposé au Salon, à l'époque, et qui a été reproduit par l'imagerie populaire. En dehors des poses que voulait bien m'accorder le Séiint-Père, j'assistais, pendant mon séjour au Vatican, à toutes les cérémonies religieuses auxquelles prenait part le souverain Pontife. J'eus ainsi, l'occasion de voir sur un pavois, la sedia gestatoria, le pape porté et promené par quatre hommes, dans la basilique Saint-Pierre, au milieu des cardinaux, des gardesnobles, de l'encens, des chants... magnificat anima mea dominoum !... parmi la foule prosternée. Ce.spectacle était sublime. Le Saint-Père avait une pâleur d'un effet grandiose, une figure blanche, hiératique, livide, blanche comme sa soutane blanche. Je le vis passer, immobile, sur son pavois un peu secoué par la cadence des porteurs, les yeux fermés comme pour mieux contempler, en esprit, une vision divine. Cette face blanche sous les cheveux blancs et la tiare romaine, les ornements pontificaux blancs, l'Agneau du Christ bénissant des fidèles accourus du monde entier et courbés, ce spectacle m'avait donné la plus directe sensation d'eu"! et de

religion, peut-être, de ma vie. Le lendemain, à la séance de pose, j'exprimais, respectueusement, au Saint-Père l'émotion que j'avais éprouvée à contempler cette pâleur sacrée. « — C'est oune effet de la sedia, me dit le pape, quand on me promène commeça... Le balancement me chavire le cœur, Zai envie de vomir. Alors ze deviens très pâle... » Eh bien, monsieur Mouton, vous ai-je distrait de votre colique ? Le bas-ventre va-t-il mieux ?

— Non, maître, je pense toujours à ma femme. C'est le Pape pour moi, celle-là, et je lui suis soumis comme un fidèle aussi. Je me rappelle qu'elle m'a envoyé ici porter une facture, chercher de l'argent, et je me disais que, si elle me voyait dans cette posture étrange !... et fatigante 1...

Il n'en pouvait plus. Sans abandonner le jaune et lourd cierge, il recommençait à se frictionner les genoux, quand on sonna :

— Je suis sûr que c'est elle ! s'écria-t-il. Dardier, à Riquette :

— N'ouvre pas! Encore un créancier, peut-être... Guilleret, amusé :

— Alors, ouvrez vite ! Plus on est de fous, plus on rit. Mouton, avide d'une diversion violente, lui faisant oublier

son angoisse intestinale, se leva, feirouche, sauta du tréteau et marcha vers l'entrée, en brandissant son cierge.

— Si c'est un autre créancier, rugit-il, je le flanque à la porte ! Un créancier ! Il suffit de moi, ici, pour être payé !

Mais, la paume et les doigts sur le bouton, il blêmit, chancela, car une femme criait, du dehors :

— L'infidèle est là... J'entends sa voix !

— Ma femme !

Ignace de Loyola, décomposé, terrifié, recula, chercheint oïl se cacher, se laissa choir dans un fauteuil. Riquette, toujours en léger panteJon, bonne fille, s'empressait auprès de lui, tandis que Guilh impatient d'une explication conjugale qu'il voyéiit pittoresque, ouvrait à l'Euménide faisait retentir un carillon impérieux.

Une Parisienne :

Marthe Mouton

— ■<(^yr'.

Et ce fut, à la stupéfaction de tous, une fort jolie femme qui entra, car Guilleret, Dardier, Riquette s'imaginment que la beauté de cette épouse bourgeoise était due, surtout, à l'amour aveugle de son mari, au bandeau d'Eros. Svelte, alerte, elle avait les joues roses de colère et les yeux pleins d'une flamme charmante. Les cheveux, d'un blond frivole, la peau délicate, un corps souple, d'apparence tranquille, un tantet grassouillet, moulé dans la robe printanière, la figure intelligente et fine, elle vibrait étrangement.

Elle entra en coup de vent :

— Le misérable ! Je m'en doutais 1 « Bigre ! pensait Guilleret, si je n'étais déjà captivé par la môme Riquette ! *

— « Nom d'un chien! » fit Dardier, entre ses dents. Quant à Mouton, le mari, il était à moitié évanoui dans les bras de Riquette, en déshabillé transparent. Guilleret sentait que cette vue exaspérait l'intruse. Il tenta d'expliquer :

— Madame, veuillez vous Ccdmer. Votre meu'i est tout à fait innocent.

— Comment, je le trouve là, dans une attitude suspecte, comme un céu'me, avec une demoiselle indécente !.. .

Riquette, indignée :

— Demoiselle !... Est-ce que je ressemblée une libellule ? — Avec unhommesi laid, moi?...z*yeutez ma frimousse !...

Est-ce qu'elle est pour un singe pareil ?...

— Alors, c'est pour le mettre à votre goût que vous l'avez affublé d'une robe de carme ?

Dardier, bas à Guilleret :

— Mais elle est adorable, cette jeune créancière ! C'est k vous donner envie de se couvrir de dettes, pour avoir le plaisir de la voir souvent !

Guilleret :

— Il lui manque le coup de fion.

— Je songe a la compléter.

Cependant. Mme Mouton continuait son algarade :

— En entrant, j'aperçois cette dévergondée, penchée sur mon mari, déguisé comme pour un carnaval...

Cette histoire commençait à embêter Guilleret. Il prit le tailleur par les épaules :

— Allons, debout, le mari! Tâchez de vous débrouiller I... Le tailleur se leva, péniblement, et balbutia :

— Marthe!... ma chère Marthe... Je vais tout te dire... Malgré les apparences... Je collabore à une

«uvre d'art sublime : l'Abjuration d'Ignace de Loloya.

— Avec une petite sans-culotte ?

— Non, Marthe, non... Je ne connais pascette demoiselle, et je ne veux pas la connaître.

— Moi non plus, je ne vous connais pas ! Bonsoir, Ignace et la compagnie !

Ayant dit, Riquette, — qui en avait assez d'être traitée de « sans culotte » alors qu'elle en avait une, — grimpa, aux mollets, aux épaules, un frisson de mépris, l'escalier qui menait à la chambre à coucher de Dardier, en emportant, sur son bras, sa robe et son chapeau ramassés sur un coin du divan. Elle disparut.

Aussitôt, Jean Dardier s'inclina devant Mme Mouton : — Madame, fit-il , permettez-moi de vous donner les explications auxquelles vous avez droit. Je suis le maître de la maison.

— Monsieur, je ne vous en félicite pas : il se passe, chez vous, de singulières choses. Vous attirez mon mari dans des orgies !

— Le mot est inexact.

— Peut-être des messes noires!... Pourquoi est-il en carme?...

Dardier prit la femme du tailleur par la main et lui montra le tableau commencé. Puis, dune voix prenante, caressante, de cette voix qu'il avait quand il parlait aux jolies femmes, en coulant, vers la blonde agréable, des regards allumeurs :

— Madame, vous êtes trop jolie pour ne pas être spirituelle. Reconnaissez-vous votre m2U'i?...

— Oui, il me semble...

— En saint Ignace de Loyola.

— Que signifie?...

Dardier prit son sourire le plus aimable :

— Madame, c'est très simple. Votre mari s'est présenté ici, tout à l'heure, dans un état de surexcitation légitime. Il venait me réclamer l'argent que je lui dois. Or, je ne possède rien, pour l'instant, et cet atelier est au nom de mon maître d'armes. Mais, quand ce tableau sera terminé, je toucherai six mille francs. Oui, madame ! Il importe donc, pour mes intérêts et pour les vôtres, que l'œuvre soit achevée le plus rapidement possible. Votre mari, très intelligent, l'a fort bien compris ; et, comme je n'avais pas de modèle et qu'il possède le type demandé, il a consenti à me poser Ignace de Loyola.

Depuis ce moment, Marthe Mouton avait compris que, si^Dardier et Guilleret se moquaient vaguement de son mari, leur plaisanterie reposciit, quand même, sur une base raisonnable : celle que le peintre venait de dire. Mais, Mouton s'éteût rendu presque ridicule ; elle en étaàt blessée dans son orgueil. Vexée aussi de se sentir un peu dans son tort, par l'inanité de son intervention jalouse, elle craignit de paraître sotte aux yeux du beau garçon qui la dévisageait en souriant. Alors, elle tourna des regards courroucés vers son mé^i et laissa tomber du bout des lèvres :

— Il ne te manquait plus que ce déguisement. A son tour, Guilleret s'inclina devant elle :

— Allons, madame, ne soyez point fâchée... Vous avez cru entrer dans un atelier libertin, et vous voilà, au contrmre, dams une atmosphère de travail religieux.

Un peu confuse, mais ne voulant pas, quand même, céder du premier coup, Mme Mouton, qui ne perdait pas la tête et le sens des affaires, répliqua :

— Soit, monsieur... J'ai pu me tromper. Mais ©n quoi Tache-

vement de ce tableau nous garantit-11 que nous serons payés?... Guilleret tira son portefeuille.

— Je suis Président du Jury, madame, et vous affirme que l'œuvre de mon ancien élève sera acceptée au Salon et acquise ensuite, je le garantis, pour six mille fremcs. Dardier a promis un acompte de deux mille francs à votre mari : les voici...

A la vue des deux larges billets de bjmque, Marthe comprit, définitivement, que tout ça était sérieux.

Alors, elle, sérieuse aussi, s'approchant d'une petite table où il y avait de quoi écrire, s'y installa :

— Je vais vous iaxre un reçu.

A cet instant, parut Riquette en haut de l'escalier.

Elle avait revêtu une robe de velours bleu, une gaine plutôt, tellement elle moulait le corps souple et d'allure impubère. Menue, plus gamine que femme, elle était drôFement étonnée sous le petit chapeau surmonté d'un paradis. Et elle vit Guilleret tenant les deux billets de mille francs, tandis que Mme Mouton rédigeait son reçu. Elle dégringola les marches :

— Oh ! deux mille francs !...

Laissez-moi voir comment c'est fait, un billet de mille 1

Elle considérait, stupéfaite, les images bleues. Puis, elle regarda Guilleret, qui, souriant, montra son portefeuille.

— Il y en a d'autres, là-dedans.

— I! y en a d'autres ! balbutia-t-elle... Alors ?... Vous êtes très riche ? Oh ! monsieur Guilleret, laissez-moi bien vous regarder.

Toute tremblante, elle remit au peintre célèbre ces deux billets si considérables, et, une minute, sans voix, les yeux emplis d'une admiration naïve, elle contempla Guilleret comme un dieu en or.

Ayant terminé son reçu, Marthe Mouton avait sorti de son réticule un timbre de quittance qu'elle avait collé, annulé.

— Voici le reçu à valoir, dit-elle a Guilleret. Il est, naturellement, au nom de M. Dardier...

Guilleret lui remit les deux billets de mille francs. Alors, gracieuse, tout étant en règle à présent, la jolie femme du tailleur, aimable, ajouta :

— Je m'excuse, messieurs, de vous avoir interrompus... Alfred, reprends ta pose.

Puis à Dardier, considérant le gentil garçon vers lequel, déjà, une sympathie l'attirait :

— Je ne suis pas de trop ?... 11 s'inclina :

• — Vous me rendez trop heureux, jolie madame. Dans le rayonnement de votre beauté blonde , je me sens déjà plus inspiré.

Elle rougit un peu, et s'assit. Mouton, lui, avait repris son cierge et, s'agenouillant, sa colique disparue, puisque sa femme était là, tranquille et satisfaite, il tâchait de retrouver son attitude sacée.

Alors, Riquette, contemplant la scène paisible, regardant la jolie femme du tailleur, n'y tint plus. Elle s'écria :

— Chouette! la paix est faite !... Madame Mouton, vous êtes rudement gentille : il faut que je vous embrasse...

Marthe, riant :

— Si vous voulez, mademoiselle.

Espiègle et enfant, elle posa un baiser sur les joues rosées de la blonde délicieuse, en expliquant, sur la joue droite :

— Pour m'sieur Dardier...

Sur la joue gauche :

— Pour Monsieur Guilleret.

Jacques Bailly — l'élève de Dardier — pendant cette embrassade, était rentré avec Taki, la fox-terrier du Yorkshire, la boule de poils. Il avait vu les baisers et entendu les désignations, sans comprendre.

— Et pour moi ? fit-il.

Riquette se retourna, dédaigneuse :

— Toi, tu ne comptes pas !...

Bailly et Taki

Jacques Bailly avait répliqué à Riquette, tout haut :

— Naturellement, je ne compte que pour encaisser des taquineries.

Après quoi, tenant toujours son chapeau à la main, il promena son reg£ird de Mouton, — le tailleur qu'il connéiissait bien, mais qu'il était tout de même surpris de voir en froc, à genoux, et tenant un cierge à la main, — au membre de

l'Institut, à Guilleret, qu'il connaissait de vue seulement et qu'il admirait, sans lui avoir jamais parlé. Quant à la dame blonde, il se demanda qui était cette nouvelle et s'inclina devant. Dardier présenta :

— Mon élève et ami, Jacques Bailly, — Madame Mouton.

Ah ! c'était la femme du tailleur, de Mouton agenouillé, un gros cierge à la main ! Sans comprendre davantage, il fit des efforts pour ne pas pouffer de rire, et Dardier eut peur qu'il ne commit une gaffe. Tranquillement :

— Jacques, si tu étais bien gentil, tu redescendrais promener la chienne.

— Mais, nous en venons.

Sur un regard impérieux de Dardier :

— Taki !... tu as entendu ?... Le patron ne veut pas de nous.

La chienne secoua ses oreilles tombantes, sa multitude de poils soyeux, et, — d'un ceu^actère facile, devinant, — qu'on allait retourner dans le maquis, se mit à aboyer autour des jambes de Jacques.

Riquette s'approche de lui :

— Ouste ! les bêtes ! dehors !

Bailly donne à Riquette une bourrade et marmotte entre ses dents : a Si je comprends quelque chose a ce qui se passe !... » Puis, à Riquette, tout bas :

— C'est bien Guilleret, le grand maître ?

— Oui, bébé, c'est Lui !

Riquette ayant répondu, très fière, poussa Jacques vers la sortie; mais l'élève, avant de disparaître avec Taki, fit au visiteur considérable un profond salut.

VU

Romances sans paroles

Tout étmt retombé dans le silence. Les personnages présents, heureux, au fond, de ce calme après l'orage, goûtaient le charme de l'heure imprévue, tout en suivant, chacun, des

pensées intimes dont un autre faisait les frais.

Jean Dardier peignait avec fureur. Cette alerte lui avait fait sentir, une fois de plus, les inconvénients de la pauvreté, et il songeait, non sans joie, aux quatre beaux billets de mille qui, tout de même, lui resteraient, pour récompenser encore son effort. Son regard allait du tailleur des artistes, ce brave Ignace de Loyola, à la toile ; et, bientôt, il était empoigné, tout entier, par la préoccupation eutistique de son labeur passionnant. Mais, de temps à autre, il clignait de l'œil vers la blonde, harmonieuse et grassouillette, entrée chez lui de façon inattendue, et il ne pouv£iit s'empêcher de la trouver séduisante infiniment. Aussi bien, ne se défendait-il pas contre le sentiment naissemt. Il se souvenait de tout ce que Mouton, après son mariage, avait raconté sur sa femme ; et il enviait le mari d'une beauté si accomplie qui joigneiit â ses dons physiques les qualités morales d'une

épouse parfaite et d'une bonne ménagère. Il pensait, aussi, à ses soirs esseulés, tristes, malgré l'exubérance de Bailly et de Riquette ; aux restaurants, aux bruyants lieux publics où il vivait ses heures de repos. Et, autoiu* de la jolie blonde, il entrevoyait le foyer, décrit par Mouton, le calme reposant des soirées sous la lampe, l'affection sincère. Il soupira de désirs légitimes.

Meu'the Mouton, elle, pensait à son « home » un peu trop monotone et terne, avec un mari placide pour lequel, néanmoins, elle avait de l'affection. Et, inquiète, légèrement nerveuse, le regard qui se posait sur Mouton agenouillé, tenant son cierge, s'égarait sur le peintre. Alors, en découvrant que le beau garçon faisait, sur elle, une impression agréable, elle baissait les yeux, troublée, en rougissant.

Louis Guilleret s'était rapproché de Riquette, le plus possible, et elle ne se plciignait pas de ce voisinage. Les pensées de Guilleret n'étaient pas compliquées : il désirait, simplement, « la gosse ». Mais Riquette était en proie, elle, à une multitude d'émois qui la bouleversaient.

Certes, elle avait entendu parler, souvent, de Guilleret. Elle savait, ayant fréquenté les ateliers, que c'était un nom fameux de peintre officiel. Elle avciit même vu, de lui, dans une exposition, le portrait de la propriétciire des grands magasins, les Galeries Parisiennes, Madame Lestang, un portrait de vieille très intelligente autour duquel s'assemblaient les admirateurs. Sans doute, déjeunes rapins blaguaient la gloire et les honneurs de Guilleret ; mais Riquette était trop fine pour ne pas démêler l'envie que masquaient leurs propos. Et, pour elle, petite fille de rien du tout, ce grand homme représentait une sorte de dieu de l'Olympe républicain, — elle

connaissait l'Olympe, pour l'avoir admiré dans une revue du Moulin-Rouge, — un Dieu des arts, dont le prestige l'intimidait.

Voilà que, comme dans un conte de fées, le grand homme l'avait distinguée, elle, Riquette ! A la minute même où elle pensait à cet événement inouï, elle sentait, sur les frisons de sa nuque frêle et sur sa bouche entr'ouverte, le chaud regard des yeux amoureux de Guilleret. Elle en frissonnait toute.

Parfois, elle le regardait, elle aussi, effrontément, le détaillant des pieds à la tête. Et elle songeait :

— Pas possible! je rêve!... C'est à moi, à moi, Riquette, Riquette à la houppe, que ce bonheur va arriver ?...

Elle se voyait déjà dans ses bras, toute petite et soumise, humble, reconnaissante, flattée. Elle pensait :

— Je l'appellerai : « Mon grand homme '».

Mais, de temps à autre, une inquiétude l'oppressait : elle avait peur de se tromper sur les sentiments de Guilleret, et

elle tremblait de peur, craignant de voir, bientôt, son rêve s'évanouir. ^

Une alerte nouvelle

Dardier, avisant la boîte de cigarettes, demanda, tourné vers Marthe :

Me permettez-vous de fumer, chère Madame ?...

Elle sourit, car elle le sentait tout à fait séduit.

— Mais, certainement.

Dardier remercia, alluma sa cigarette. Et, comme la portefenêtre du balcon était ouverte, il la franchit, discint :

— Je vais envoyer les premières bouffées bleues dans le ciel pur de ce jour printanier.

Une minute, tandis que, dans Tatelier, Guilleret, M. et Mme Mouton et Riquette entouraient le tableau pour juger de l'effet, il contempla, lui, par discrétion, le paysage montmartrois, quelques arbres accrochés encore au flanc de la Butte, déjà verts et fleuris, les toits de Paris, leurs fumées, et, par-dessus, l'immense ciel ensoleillé.

Soudain, Dardier, malgré lui, jura :

— Nom de Dieu 1 Tous sursautèrent :

— Qu'y a-t-il donc ?

Dardier navré :

— Ohl

— Qu'y a-t-il encore, sacrebleu ? interroge Guilleret.

Et Marthe, d'instinct, alla sur le balcon. Dardier lui montra un homme arrêté sur le trottoir en face :

— Zut ! il regarde par ici. Il nous a vus.

— Eh bien ? demanda la femme du tailleur. Dardier, découragé :

— C'est encore un créancier !...

Du coup. Mouton bondit sur le balcon près de

sa femme :

— Un créancier ! cria-t-il. Où ça ?...

Et quand il eut, lui aussi, aperçu la silhouette inquiéteuite :

— Qui est-ce ?... Le boucher ? le crémier ? le boulanger ? le marchand de couleurs?...

Ils étaient rentrés dans l'atelier, Dardier baissa la tête honteusement !

— C'est mon tailleur !

Le crâne de Mouton devint rouge, pâlit, rougit encore. Et, dans la boule aux couleurs changeantes, les yeux agrandis produisaient de la colère, de la stupeur, de l'indignation.

— Comment ? votre tailleur !... Eh bien, et moi ?... Mme Mouton, faisant chorus, suffoquée aussi, répétait :

— Votre tailleur ?

Mais, se tenant les côtes. Guilleret trouvait encore ça très amusant. Riquette, furieuse, le prit à témoin :

— Il avait deux tailleurs 1 Et ce mufle n'a jamais voulu seulement m'offrir un corset 1

Guilleret, enlaçant la taille fine du modèle :

— C'est, peut-être, parce que vous n'en avez pas besoin...

— Alors, il aurait pu m'acheter des bottines. Je véiis, bientôt, marcher pieds nus !

Guilleret lui souffla dans l'oreille :

— Je vous donnerai tout ce qu'il vous faut pour marcher. — ■ Ensemble ? répliqua-t-elle, en le fixant.

Mais le tailleur, ayant jugé la situation, s'indignait :

— Alors, vous me trompiez ?... Tandis que je m'éreintais à vous faire plaisir et que je me ruinais...

— Je vous demande pardon : c'est l'autre que je trompais, car je l'avais avant vous ! Supposez que votre femme ait un amant...

— Monsieur Dardier !

— Insolent ! fit Marthe.

Sans se démonter, Dardier expliqua :

— Ce n'est qu'une supposition, bien entendu. Admettons, une minute, que votre femme vous trompe. Est-ce envers le premier amant qu'elle serait infidèle ou envers le second?...

— Envers son mari ! s'écria Riquette. Une femme propre n'a pas deux amants à la fois.

— Bravo, Riquette ! lui dit encore, à l'oreille. Guilleret, ravi. Pour cette belle pensée, tu auras aussi le corset, et même, une robe de printemps.

Elle le considéra, puis, joyeuse :

— Chic ! Vive l'Institut !

Dardier, imperturbable, reprenmt :

— Il n'y a trahison qu'envers le mari. Or, vous, monsieur Mouton, comme vous êtes venu le second, vous êtes donc l'amant! Et, si l'un des tmlleurs a le droit de se plaindre, c'est l'autre!

Une seconde. Mouton balança sa tête et ses bras, et le grand cierge, qu'il n'avait pas lâché, décrivit dans l'air un moulinet terrible. Or, dans le silence qui suivit, la sonnette résonna :

— C'est lui ! fit Dardier. L'animal a vu que j'étais là !... Alors, soudain, grandi par l'importance de son rôle. Mouton prononça, d'un ton qui n'admettait point de réplique :

— Cachez-vous !... Cachez-vous tous !...

— Venez vite ! fit Riquette en tirant Guilleret par le bras.

Elle 1 entraîna sous la chambre à coucher aérienne dans laimoir meublé par le divan aux nombreux coussins, et vite, elle referma sur eux les tentures aux fastueux tournesols.

Mais Dardier, tout de même décontenancé, et Mme Mou-

ton, indécise, ne bougeaient pas. Le tailleur les poussa vivement :

— Vous n'êtes pas là, vous dis-je ! Montez, laissez-moi recevoir, seul, ce créancier.

Le peintre s'inclina devant Mme Mouton :

— Chère Madame, il faut obéir, 11 lui montrait l'escalier. Elle le gravit,

alerte, dans un retroussis de jupon clair et parfumé. Et Dardier s'élança derrière elle, avec les ardeurs d'un chien de chasse qui flaire la perdrix.

Les deux tailleurs

Mouton, majestueux, toujours vêtu de sa robe de bure et tenant son cierge, ouvrit la porte :

— Quand vous aurez fini de carillonner ?... Que voulezvous ?

Le nouveau créancier entra et regarda autour de lui, soupçonneux. Cela respirait le silence, l'embuscade et la conspiration. Enfin, il retrouva ses esprits :

— Ce que je veux ?... Est-ce que ça vous intéresse ?... D'abord, où est Dardier ?...

— Monsieur Dardier, vous voulez dire !

— Monsieur, si vous y tenez. Et puis, qui êtes-vous ?

— Saint Ignace de Loyola.

— Bougre de tourte I II est défunt, depuis plus de trois siècles I...

— Je suis Ignace de Loyola, tout de même. Et la preuve, la voilà !

Il montra la toile sur le chevalet. Alors, le second créancier se mit à rire, et dit :

— C'est un modèle rigolo.

Puis, familier, le prenant par l'épaule :

— Mon ami, allez me chercher votre maître.

— Non ! je ne suis pas à vos ordres, d'abord ! D'ailleurs, M. Dardier est sorti.

L'intrus ricana '

— Sorti ?... pas possible ! Par la fenêtre?... en aéroplane ? Je l'ai vu d'en bas qui regardait de mon côté, en compagnie d'une femme.

— Alors, c'est que mon patron ne veut pas voir votre figure.

— Probable ! mais, je tiens, moi, à regarder la sienne... oui, la mine qu'il fera quand je vais lui annoncer que je suis las d'attendre... Mon cher et vénéré saint Ignace de Loyola, je vous donne trois minutes pour avertir « monsieur » Dardier que je veux lui parler.

— Je vous répète qu'il est sorti 1

Le second tailleur haussa les épaules et montra la porte de la chambre, en haut de l'escalier. Il fil, avec une sourire entendu :

— 11 est là-haut, enfermé avec une grue ! Mouton faillit tomber de saisissement.

— Vous mentez !...

— En train de faire des cochonneries...

— Qu'en savez- vous?

— Voulez-vous faire un pari ?

Il baissa la voix, et, confidentiel :

— Nous allons monter doucement l'escalier. Nous regarderons par la serrure, et, si votre patron n'est pas avec une jolie femme... je l'ai aperçue avec lui, du coin de la rue... en

train de... vous comprenez?,.. Alors, j'aurai perdu et je voua paie à dîner !...

Mouton, écumant de rage :

— Ah ! vous me paierez ça, vous I...

— Oui, un bon dîner... Je ne demande pas mieux. Je suis certain que le coup d'oeil vaut bien cette dépense. Allons, venezvous ?

Il essayait d'entraîner le mari.

— Non, non !

— Naturellement... Saint Ignace !...

Mais moi, je vais regarder...

Mouton s'élança. Il se campa au pied de 1 escalier, et, levant son cierge comme une trique :

— Arrière ! Vous ne passerez pas !

J'ai la garde du lieu.

— Du mauvais lieu... Oh I oh ! Vous faites un joli métier !

— Le même que vous, monsieur !...

— Hein?... Je suis un honnête tailleur, moi I Et je ne pose pas les saint Ignace, en montant la faction, avec un cierge, devant une chambre à coucher... Je ne suis pas gardien de sérail, moi !

Hors de lui, Mouton marcha sur l'insolent :

— Canaille ! drôle !

— Hé là ! fit le confrère, vous prenez votre rôle au sérieux, vous !...

Mais, prudent, il recula, se fit un rempart du chevalet sur lequel était posée la toile commencée : l'Abjuration. — Congestionné, Mouton montra la porte :

— Foutez le camp !

L'autre, cependant, à son tour agressif :

— Non ! je resterai jusqu'à ce que j'aie vu Dcirdier !

Il prit le veston du peintre resté sur une chaise et remplacé, pendant le travail, par un pyjama d'atelier :

— Et ça ? fit-il. Est-ce une preuve que Dardier est là ?

— Je reconnais le veston qu'il avait sur lui, la dernière fois que j'ai pu le joindre.

Rejetant, avec dégoût, le vêtement qu'il avait pris :

— Il lui va d'ailleurs assez mal. Je voudrais savoir quel est le calfat qui l'habille a présent !...

Mouton était passé du cramoisi violent au pâle le plus terne. Les dents serrées, il ramassa le veston du peintre, le veston qu'il avait confectionné avec soin.

— Ah ! fit-il, la voix rauque, vous trouvez, vous, le malin, que ce veston est mal fait ?...

L'autre haussa les épaules :

— Du sabotage et de la camelote.

— De la camelote ! Vous appelez ça, de la camelote ?... De l'étoffe à dix-huit francs le mètre !...

— A dix-huit sous !...

Cette fois, l'injure était directe. Mouton, hors de lui, s'élança sur le rival. De près, il lui mit, sous le nez, son nom et son adresse, en lettres d'or, sur un ruban cousu à la doublure du veston.

— Tenez, lisez cette marque : Alfred Mouton, tailleur... Vous avez lu ?... Eh bien, sachez que M. Mouton n'habille pas ses clients avec des draps de pacotille !... Tout ce qu'il fait est de l'ouvrage supérieur... Et, quand il se met en devoir de corriger un imbécile et un grossier personnage, c'est encore du travail distingué !

Ce disant, il retroussa, sur ses bras vel les manches de la robe de bure, brjuidit le cierge énorme, et son confrère épouvanté recula vers la porte :

— C'est un fou I... Mais qu'est-ce que ça peut bien vous faire ?... Vous n êtes pas tailleur, ni Mouton ?

— Si, un Mouton enragé !

Grimpant quelques marches, il

empoigne le cor de chasse accroché au poteau de soutènement de l'escalier, sonne quelques notes d'heJlali, puis, reprenant son cierge redoutable, il fait un bond vers son antagoniste. Celui-ci, complètement affolé, saute de côté, ouvre la porte, et s'enfuit.

— Lâche ! hurle Mouton. Tu te sauves !... Mais je saurai te rattraper, à moins que tu ne sautes dans la cage de l'escaher !...

Là-dessus, ivre de rage, toujours vêtu du froc de saint Ignace et brandissant le cierge, il franchit la porte, à son tour.

Son grand homme

On entendit, alors, un brouhaha terrible ; dans l'escalier, descris, des injures. Guilleret, la figure toute rouge, et Riquette,

un peu décoiffée, sortent du réduit fermé, — sous la chambre "k coucher où se tenaient toujours Dardier et Mme Mouton, — par les portières[^bleues aux tournesols gigantesques (qu'on

eût dit de Van Gogh), aux soleils aliénés Bamboyants. Ils avaient des têtes confuses de gens brusquement dérangés et que la lumière brutale semble, soudain, gêner.

— D abord, fermons la porte ! fit Guilleret.

II risque un pas sur le paHer, par curiosité, regarde, penché sur la rampe ; puis, rentré, il s'écrie, joyeux :

— Je crois que la victoire est pour saint Ignace !

Riquette, montrant la chambre en l'air, où nul ne bougeait :

— 11 mérite de vaincre, puisqu'il succombe en haut. Puis, contemplant son grand homme une seconde, elle se jeta dans ses bras et fit claquer joyeusement deux baisers sur ses joues.

Guilleret :

— Les baisers que l'on entend ne valent rien. Je préfère celui de tout à l'heure, derrière les soleils.

Elle avance ses lèvres et Guilleret, troublé, se pencha sur la bouche minuscule où la langue de Riquette évoquait d'autres caresses. Les mains sur le frêle et souple buste :

— Comme tu es troublante, Riquette ! ... Tu as des yeux qui promettent et des seins qui tiennent.

Elle se dégagea, pudique et frissonnante.

— Mon grand homme, laissez-moi ' Si Jean venait...

— Sois tranquille, petite Riquette... Notre ami est en train d'oublier qu'il m'a confié sa fille.

— Vous croyez?... Ah ! le brigand !... Quand même, elle était énervée de savoir

Dardier toujours enfermé avec la jolie blonde. Guilleret, inquiet :

— Riquette, serais-tu jalouse?...

— Oh ! non 1 Au contraire ! . . . C'est de la joie ! — -Voilà pour moi qui est inexplicable!...

— Dardier aurait été seul, sans amie, sans amour, je ne l'aurais pas quitté... Ça m'aurait fait trop de chagrin de lui causer de la peine.

— C'est bien vrai?... Tu n'as été la maîtresse de Dardier que... une nuit ?

— Puisqu'il vous l'a dit : une nuit.

— De temps en temps ?

Riquette élude la réponse.

— Je suis devenue sa fille, vous comprenez... On s'est habitué à vivre ensemble, malgré les disputes...

Elle regarde en l'air :

— Maintenant, s'il est vrai que la jolie blonde avec qui il est enfermé...

Us regardent la maisonnette toujours close :

— Ce doit être vrai, Riquette.

— Alors, mon grand, je suis à vous !... Guilleret l'attira toute contre lui :

— Mignonne, tu suivras sans regret le vieil homme que je suis?...

— Oh ! mais, vous n'êtes pas encore vieux !...

— Pas encore!... Quels mots délicieux et cruels tu as? Enfin, tu me plais ainsi, et même si tu devais me faire souffrir...

— Oh ! m'sieur Guilleret ! Demandez à Dardier si je suis bonne fille?...

— Tu étais bonne fille avec lui, parce qu'il te grondait, quand tu n'étais pas sage. Mais moi, Riquette, je n'ai plus l'âge de ces sacrilèges !... Tu seras une enfant gâtée, peut-être une enfant terrible!...

— Alors, pourquoi que vous êtes amoureux de moi et que vous voulez m'emmener?...

— Pourquoi, Riquette?... J'aime ton corps gracile, ton âme inquiétante... tes yeux mystérieux, câlins, étonnés, attirants... ta bouche petite comme une fleur d'un matin printanier... tes gestes nerveux, ta voix d'enfant, ton sourire, ton regard, tout ce qui, en toi, te fait pareille à un petit animal précieux, à peme apprivoisé, dont on ne sait pas encore ce que seront, plus tard, les élans et les pensées...

Elle le considéra longtemps, en silence, avec des yeux rieurs et graves, tour â tour ; sans doute, elle essayait de comprendre ce qu'il avait voulu dire. Il se souvint d'avoir vu les mêmes regards à une petite Ouled-Naïl, lors d'un voyage en Afrique, à Touggourt, à qui, pendant une heure, il avait offert des mots d'artiste et des gestes sincères. Or, la petite

Ouled-Naïl ne savait guère le français. Et, pendant tout le temps qu'il avait parlé, elle n'avait cessé de sourire, en montrant des dents blanches et en fixant les yeux du peintre, comme pour y lire le secret des mots étrangers qu'il prononçait.

Et voilà que, soudain, Riquette, comme reprise par son idée :

— Vous avez vu, tout à l'heure, comme il reluquait cette Mme Mouton, et comme il s'est hâté de l'entraîner... Qu'est-ce qu'ils peuvent faire ?

Guilleret mit un doigt sur les lèvres de Riquette :

— Chut! les petites filles n'ont pas le droit de demander...

— C'est dégoûtant ! Je veux m'en aller !... Je veux m'en aller 1

Guilleret la retint. Fâchée, elle fit mine de se diriger vers la porte :

— Tu oublies l'autorisation paternelle... Que va dire Dardier ?

— Ce qu'il voudra!.., M'a-t-il demandé la permission, lui, de s'enfermer avec la dame ?... C'est un manque de morale...

— Riquette I... Riquette !... Tu as donc une morale ?... — ■ J'ai tout ce qu'il faut.

— Attends que Je la mette encore à l'épreuve...

11 embrasse l'enjôleuse sur la bouche ; elle soupire :

— Mon grand homme chéri, comme je t'aime !... Elle se dégagea brusquement :

— Dites, si vous alliez un peu frapper là-haut?... Ça devient indécent 1...

— Tu as raison, Riquette. D'autant plus que saint Ignace

a dû venir à bout du créancier récalcitrant et ne va paw tarder...

Un carillon désordonné retentissait, retentissait, retentissait.

Après la victoire

C'était Mouton qui revenait. Guilleret ouvrit donc la porte, sans se presser, estimant que, de là-haut, Dardier devait, tout de même, entendre sonner.

A la vue de Mouton, il ne put garder son sérieux. Le tailleur était en loques! Du froc de saint Ignace, il ne subsistait que des lambeaux. Le grand cierge brisé, par endroits, — mais les tronçons réunis par la mèche, ressemblait à une trique lamentable dans la main crispée du tailleur. Quant à sa figure, elle était violette, striée de rayures rouges. Un œil tout gonflé, poché au bleu, attestait la bataille des deux tailleurs.

— Que vous est-il arrivé ?... Cette brute de créancier ?...

Essoufflé, mais fier quand même.

Mouton expliqua :

— Ça n'a pas été long... L'ayant rattrapé sur le palier du quatrième étage, j'ai sauté dessus avec une telle violence, en le faisant pirouetter, que, chancelant, il est tombé en arrière. 11 aurait pu se casser les reins, mais il a pu se raccrocher à la rampe, et il a, simplement, dégringolé

LE BANDEAU lé3

les marches du troisième étage... sur le dos... Le drôle se ramasse et file... Ma fureur point calmée, je l'ai rejoint, et, l'empoignant par le fond de sa culotte, j'ai voulu l'envoyer encore en toboggan !...

Mouton souffla, s'épongea le front, reprit :

— Comme je le balançais en haut des marches, le fond de son pantalon me reste dans les mains !... Âh ! ce n'était pas de 1 étoffe à dix-huit francs le mètre !... Mais, grâce à cet incident provoqué par la mauvaise qualité de sa marchandise, mon homme s'échappe ! Je cours après lui, bien entendu. Nous dégringolons, en trombe, l'escalier, et nous voilà dans la rue!...

— Dans la rue ? fit Guilleret. Avec votre froc et votre cierge ?

— C'est là que ça s'est gâté- Des passants m'ont pris pour un fou, ont voulu m'empoigner... J'ai eu le tort de taper, avec mon cierge, sur la tête de quelqu'un ; alors, la foule, indignée, m'a passé a tabac... J'ai pu, heureusement, me soustraire à leur rage imbécile.

Jovial, content de lui:

— Et me voilà!...

— Et vous voilai... firent ensemble Riquetteet Guilleret, en s'efforçant de retenir leurs rires.

Soudain, le tailleur se frappa le front :

— Où est ma femme?... Et Dardier?... Où sont-ils?

11 s'élance vers l'escalier. Guilleret, prévoyant un malheur, court à sa suite, essaie de l'empêcher de monter en se cramponnant aux loques du froc.

Presque rien, presque tout

Enân, la porte en haut s ouvrit et Dardier parut, le premier, suivi d'une Mme Mouton énigmatique, l'air étrange, avec des yeux très brillants et des pommettes roses.

Qu'avaient-ils dit ? qu avaient-ils fait ?

Il avait tout dit, sans doute ; elle avait écouté. Peut-êtrei avait-il aventuré un baiser, qu'elle avait détourné, qu'il avait pu, seulement poseri au coin des lèvres. Premier baiser n'est rien, mais il deviendra tout.

Riquette s'en va

Mouton, au bas des marches, déclamait :

— Vous fîtes bien de vous cacher, mon cher ami : cet importun n'avut pas, envers vous, des intentions très catholiques.

— Ciel I s'écrie Mme Mouton, en voyant dans quel état réapparaussait son mari. Tu t'es donc battu, Alfred ?

Riant et satisfait de lui-même :

— Oui, avec une foule déchaînée. Un contre cinquante!... Et je suis, quand même, encore un peu là !

— Tu es brave, Alfred !

Riant comme lui:

— Et tu es superbe, ainsi !

— Je suis affreux... Cette populace m'a écharpé... Marthe, je t'en prie, ne te moque pas de moi...

Dardier, à son tour, descendait l'escalier :

— Mais elle ne se moque pas ! Votre femme a dit les mots qui conviennent : ce que vous venez de fciire est épatant!... Les mots me manquent, en ce moment, pour vous exprimer mon émotion et ma reconnaissemce... (Il sWrêtasur les marches, au milieu de la descente, juste comme ses pieds étaient à la hauteur de la tête du meiri)... la honte, mon cher, que je ressens à me sentir si petit, en face de vous, si grand!...

Mouton voulut ouvrir la bouche, protester; mais sa femme l'enlaçait, le tâtait, sincèrement émue de le voir en cet état, tsuidis qu'il se débattait, dans l'enveloppement de cette affection inquiète :

— Je n'ai rien de cassé! Des égratignures, un œil au beurre noir... ce n'est pas une affaire! Il n'y a que le pauvre froc qui soit malade 1 Le drap n'était pas fameux... Je vous en ferai un autre, meilleur.

— Comment, s'écrie Dardier, pourrai-je m'acquitter envers vou»?

Riquette, tout à coup, claironna :

— En ne vous conduisant pas comme un mufle.

— Riquette!

— Zut ! Zut ! /

— Tu vas recevoir ". <

la fessée, Riquette' '

Elle éclata de rire :

— Fini, mon vieux !

J'ai un protecteur!... Ce grand homme!

Guilleret à Dardier, en clignant de l'œil vers Mme Mouton :

— Tu nous as laissés, trop longtemps, seuls ensemble. Or, rien n'est plus dangereux, n'est-ce pas, qu'une telle épreuve ?

Mais Dardier tendit les mams vers son modèle favori, sa petite fille :

— Je ne veux pas que tu t'en ailles !

— Quoi ? tu prétends garder Riquette ? Madame Mouton, est-ce que vous trouvez ça possible ?

Riquette joignit sa rosserie à celle du maitre :

— Oui, jolie madame, dites si c'est possible !

— Lâches ! jeta Dardier, avec désespoir. Qu'est-ce que je vais devenir, sans mon modèle?...

— Tu mangeras en tête-à-tête avec ton élève, fit Riquette cruelle, et Taki occupera ma place.

Guilleret intervint :

— Et tu peindras saint Ignace I Au surplus, si tu tiens à ce que je le fasse accepter au Sdon, tu n'as pas de temps à perdre. Il te reste dix jours.

Résigné, sentant peser

sur lui les regards ironiques de Guilleret et du modèle, Jean Dardier baissa la tête. Cette mésaventure l'embêtait.

— Riquette ! dit-il, d'une voix émue, tu reviendras me voir?...

— Mais oui, nigaud 1 Embrasse-moi !

Il la prit contre lui, l'enlaça, murmurant :

— Partir, c'est mourir un peu.

Le membre de l'Institut proteste gai ment :

— Mais non ! Partir, c'est vivre, et le voyage exalte en nous la vie, l'espoir, l'amour du risque et de l'inconnu, toutes les forces en désir de voir, d'aimer peut-être. Il n'y a qu'un moment définitif : oui, mourir, c'est partir beaucoup, mourir à tout ce qu'on aime, a soi, et à trois ou quatre personnes... Mais, on se reverra, nous, mon cher Jean.

Dardier embrassa de nouveau Riquette :

— Tu étais ma petite fille...

— Eh bien ! sois heureux, tu la vois établie confortablement... Tu ne m'en veux pas?...

Guilleret tendit les mains à Dardier, qui, les pressant de bon coeur, répondit :

— Non. A vous aussi, je dois tant de reconnaissance.

— Ah !... pour le saint Ignace! compte sur moi!... Viens, Riquette.

Il serre encore les mains de M. et Mme Mouton, prend Riquette par le bras, va vers la porte, se retourne, vers son élève :

— Au revoir, mon gendre !...

Jean Dardier suivit, des yeux, le couple qui s'en allait ; et. quand la porte fut refermée, il sentit en lui comme un sprand déchirement.

Formation d'un foyer

Pendant quelques minutes, Dardier resta songeur et mélancolique. Le tailleur et sa femme, comprenant sa pensée, la respectaient. Mais Mouton, brave homme» n'y tenait plus : il s'élança, bientôt, les bras ouverts. :

— Mon ami... nous sommes là... nous!... N'est-ce pas, Marthe ? ;

— Certainement, monsieur Dardier... et, puisqu'il vous faut un modèle pour achever votre tableau, mon mari viendra poser ici tous les jours, autant qu'il le faudra. Je suis heureuse que nous puissions, modestement, collaborer à une œuvre qui doit décider de votre avenir...

— Madame, vous êtes exquise. Mais... ce sera mon refrain ... que faire ? Comment m'acquitter ?...

Mouton, triomphant :

— J ai trouvé ! Le portrait de ma femme !... A Marthe :

— Tu sais que j'ai réussi d'agréables photographies de toi.

A Dardier :

— Oh ! d'amateur !

Se retournant vers son épouse :

— Tu auras ton portrait, ma chérie, parle créateur de ces Parisiennes adorables qui, dans les journaux illustrés, sont le délice des gourmets de U femme.

Dardier contemplait Marthe :

— Ah ! je veux mettre tout ce que je ressens ! ... à cette heure de solitude... par vous, mes bons amis, de doux et de consolant ! Je veux mettre toute mon âme à l'accomplissement du chef-d'œuvre que je souhaite réaliser. Madame, avec votre beauté.

Marthe répliqua :

— La beauté d'une femme est dans les yeux du peintre.

— C'est-à-dire que mes yeux sont faits pour voir et les vôtres pour être vus.

— Mon mari m'a souvent parlé de vous, monsieur. Notre maison, si vous le voulez, sera un peu la vôtre, quand vous serez trop seul... Ce soir, pour vous distraire du départ de votre fille adoptive, voulez-vous venir dîner chez nous ?

— Ça, Marthe, fait Mouton, en retirant prestement le peu qui lui restait du froc de saint Ignace, c'est une riche idée !... Allons, vous ne pouvez refuser l'invitation de ma femme.

— Et Taki, la petite chienne? objecte Dardier. Et Bailly, mon élève, qui vont revenir?

Le tailleur, avec un bon rire:

— Taki?... Bailly?... Ce sont vos enfants?,.. Ce garçon, décidément, a la manie de la famille.

Mme Mouton, doucement :

— Eh bien, à partir d à présent, cher maître, vous aurez un foyer.

Mouton reprit, très heureux, regardant sa femme avec admiration :

— Un foyer délicieux, mon bel ami :1e nôtre.

— Eh bien, j'accepte volontiers, avec émotion.

Avec espérance aussi. Dardier joyeux, plus jeune encore, prit, pour le mettre en leur honneur, le veston critiqué par le rival de Mouton et remonta, par l'escalier de bois, dans sa chambre, quitter son pyjama, faire un brin de toilette, s'habiller. Bientôt, le mari, la femme et le nouvel ami s'en allaient, avec, chacun, des pensées de bonheur, vers le foyer tranquille et le ménage à trois- — L'Amour, déjà, posait la flèche sur son arc.

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