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LIVRE TROISIEME AMOUR, PLUIE ET SOLEIL

^ Le réveil d'une villa

L'été, en Normandie, à Hennequeville. La

maison, dans le vieux style normjuid, pimpante et confortable, enfouie dans les verdures et les fleurs, est juchée sur le haut de la falaise, près de la route de Honfleur à Trouville, à

l'endroit où elle dévale vers la Toacques. Par une double porte vitrée, qui ouvre sur un large perron, en forme de pergola, dont les colonnes sont enserrées par des rosiers : entre les verdures et les édosions, — roses jaunes, roses blanches, roses rouges, — on aperçoit Trouville, les mâts des yachts ancrés dans le port, la mer émeraudée. sur laquelle des voiles blanches de bateaux de plaisance et des voiles rouges de bateaux de pêche sont comme de grands papilions. au repos sur le tapis vert d'une prairie mouvante.

Au rez-de-chaussée surélevé de la villa, — où Ion accède par ce perron, en pergola, et quelques marches. — une VMte pièce, un hall plutôt, sert de salon, dans sa moitié. ^ L'autre moitié est la salle à manger.

La séparation légère est faite par un immense store de perles, qui descend du plafond jusqu'au tapis et où tremblotent des pommiers en fleurs. Les méiins d'une femme et d'un artiste ont jeté, çà et là, de la grâce, dans le meublé banjj, une note personnelle.

Dans un mur d'angle,

V^ ' """■ -^ . une fenêtre multicolore :

't'î"*^' ^°^ vitraùl représente en-

S>*^^*V>, ■" . " core des pommiers en fleurs. A droite, au fond. ur.

..#~* 'y^'^ - ' escalier conduit aux deux étages supérieurs ; il y a,

y"?, / / tout près, aménagé sous cet escalier, un cabinet noir pour

// / développements photographiques ; sur un cartel émaillê

Il ' blanc, vissé à la porte, est écrit en capitales : Black-Room.

j 1 I Une grande baie montre le ciel immense et la mer, au loin.

; // I Autour de la maison, le jardin, où des roses éclatantes, de

vingt espèces, chantent, parmi les frondaisons vertes, les plus belles strophes de ce poème merveilleux : les roses.

Longeant le jardin, la route blanche semble un ruban argenté que paillette le soleil matinal. De l'autre côté, un pré avec des pommiers, au tronc incliné, couvert de fruits. A la haie, perlent encore des gouttes de rosée, — aux brins d'herbe, aux corolles des roses.

Il n'y a qu'un instant, le laitier est passé dans sa carriole, sur la route blanche. Il s'arrêtait devant les villas, allongeait le bras à travers les barreaux des grilles, pour atteindre le pot vide qu'il remplaçait par le pot de lait frais, sous les regards amis des chiens de garde habitués. — Puis, ce fut le tour du boulanger, sonnant de la trompe.

Sur les bruits divers et monotones du jour naissémt, le soleil a commencé, dans le ciel lourd, sa lente ascension. II fait chaud, déjà. Vite, les gouttelettes de rosée s'évaporent ; la route blanche réverbère les rayons chargés de poussières qui dansent.

A l'horizon, des nuages violets semblent figés, comme un morceau de nuit oublié dans le décor du jour matinal. En vain, tout s'éclaire sur la terre ; les volubilis ouvrent leurs corolles ; les oiseaux se poursuivent dans les branches ; le soleil monte. Mais, toujours, là-bas, les nuages violets demeurent. Ils prennent même, lentement, des nufinces plus sombres, plus opaques, un peu noires, semblent des têtes et les tentacules immenses de pieuvres fantastiques, font des taches menaçantes sur le riant paysage.

Tout à l'heure, un volet s'est ouvert, a frappé les murs de la villa normande, et une tête de vieille femme, ridée, en

petit bonnet de lingerie cer dé d'un large ruban noir, a regardé à droite et à gauche, puis a disparu. Bientôt, la vieille, une servante, a ouvert aussi, les portes-fenêtres du hall; elle s'est mise en devoir de faire le ménage. Au même instant, un / homme, coiffé d'un cha-

// peau de jonc, a com-

/y//.yx' mence, dans le jardin,

/î^'^^^C^-- de ratisser les eJlées et

d'arroser les massifs. Ils se sont

parlé, interrompant leur besogne :

Bonjour, Justin... Vous arrosez, quand

même ?...

— Je me demande pourquoi, mère Françoise... Je crois que le bon Dieu prépjure sa douche... Oui, je m'demande pourquoi que j'arrose...

— Le bon Dieu n'a pas tort : Y a tant de jours qu'on n'a point vu d'iau !...

Justin, lâchant une minute sa lance qui continua d'inonder les massifs, et s'approchant de Françoise :

— Alors, m'sieur Dardier ?... (En voilà un qu'on a bien nommé l) Il a dû être privé, cette nuit ?...

— Pourquoi donc, gros malin ?...

— Dame, c'est dimanche I Et, puisque, tous les samedis soirs, le mari s'amène, j'suppose qu'il a dû être veuf.

— Privé?... M'sieur Dardier a découché I

— Non ?... Il a découché ?... C'est rigolo !

— Vous trouvez ?... Moi, jedis que c'est indécent !... On aime ou on n'aime pas !... Et si m sieur Dardier était amoureux, il n'aurait pas découché.

— Ah ! ces Parisiens, Françoise !...

— Du joli monde, allez, Justin ! Comme celui de Deauville, cet été.

— On y paye, paralt-il, une chambre cent franc» par jour . . .

J 'savons point si nous aurons un été

d'pommes ; mais c'est, pour sûr, un

été d'poires.

La servante avait repris son baleu.

le jardinier sa lance. Alors, un chien roux, sur le perron, dit, ronsardisant, à une petite chatte noire :

Migoonne, allons voir t'ii arrote...

La vie matinale continue son train-train... Maintenant, la campagne s'anime. Sur la route blanche, le mouvement des oirrioles est plus fréquent. Passent aussi des jeunes gens, filles et garçons, des paysans endimanchés, qui «e rendent à la première messe.

Riquette et Guilleret

Soudain, une automobile s'arrête devant la grille de la villa. Intrigué, Justin va voir.

— Tiens ! monsieur Guilleret I...

Bonjour, m'sieur et dame.

Le peintre illustre et Riquette ont sauté de la voiture découverte, un mignon torpédo. Ils ont des tenues d'automobilistes, parés pour une longue promenade. Riquette est drôlette dans un long manteau beige ; un voile vert enturbanne sa tête espiègle.

— Dardier est encore couché, je parie ? demande Guilleret.

— Non ! fait Justin embeu'rassé, non. Monsieur Dardier n'est pas là...

— Pas là ! s'écrie Riquette. Et nous, qui sommes venus exprès de Honfleur pour l'enlever, dès patron-minette. (Elle tourna vers Guilleret des yeux reconnaissants...)

— Ben, je ne sais pas, moi ! fit le jaurdinier. Peut-être que Françoise...

Dans le hall où les vitraux colorés mettent, de ci, de là, au caprice du soleil, des taches curieuses qui bougent sur les fauteuils, sur les murs et le tapis, Guilleret interroge la domestique :

— Monsieur Mouton est bien arrivé, hier soir, comme tous les samedis ?...

— Comme tous les samedis, oui, m'sieur Guilleret. Après le dîner, Mme Mouton et M. Dardier sont allés à Trouville, pour l'attendre à la gare. A c'que j'ai compris, ils ont dû faire un tour au casino de Deauville, avant de rentrer.

Il parait qu ils ont rencontré une dame très jolie, une amie de M. Dardier, de Paris...

— Ah ! Ah ! s'écrie Riquette ! Voici le bout du fil... La servante, soudain réservée :

— Mais, peut-être que M. Guilleret ferait mieux d'interroger M. ou Mme Mouton ?... Il est près de huit heures. Ils ne vont pas tarder à descendre ici; où ils ont coutume de prendre leur petit déjeuner...

— Françoise, vous êtes une pince-sansrire!

— On est ce qu'on est, m'sieur Guilleret. Le peintre la regeirda fixement, et,

imitant son accent et son langeige :

— Probable que m'sieur Dardier a dû rester à Deauville, rapport à la dame de Paris, hein ?...

La rusée Normande se tait.

Guilleret, changeant de ton :

— Riquette, je crois que nous tombons dans un mauvais moment.

— Si qu'on s'en irait ?... mon cher graiïd époux ?... Guilleret, examinant le ciel par la baie ouverte :

— Non. Je prévois un orage épouvantable. La domestique, filors :

— Possible, m'sieur Guilleret, qu'il tombe quelque chose, bientôt. Voyez ce qui s'amasse du côté de la mè.

Le peintre, à Riquette :

— Des nuages, du grabuge, de tous les côtés. Restons !... Dardier ne peut tardera rentrer.

Françoise gagna la porte :

— Si Monsieur et Madame ont besoin de moi ?

— Mais oui, Françoise, on vous appellera.

Riquette pouffa de rire :

— Eh bien, mon grand ?

— Ça s'arrangera.

Riquette, d'un geste, enveloppa toute la

villa :

— Comme la vie est drôle, hein ?

— Toi, Riquette, tu ris de tout... à tout.

— C'est une bonne carte.

— L'atout, dans mon jeu, c'est toi, Riquette, depuis notre rencontre. Déjà cinq mois ! Comme ils ont vite passé !

Riquette, se haussant sur ses pointes, prit Guilleret aux épaules, l'admirant:

— Ah ! oui ; tu as eu de la veine, grand homme chéri !

— Et toi ?

— Insolent !

— Je suis très heureux. Si, seulement, tu vouleiis être un peu moins désobéissante, moins fille de Montmartre, aussi...

— Quoi ? C'est encore parce que, l'autre semaine, je me suis baignée en maillot blîmc...

— Pour aller dans l'eau, c'était presque décent; mais, à la sortie du bain, quand ce maillot collant, mouillé, transparent, te révéla aux yeux de tous, la peau si claire, irradiante I Tu avais l'air d'une poupée lumineuse...

— Eh bien, le nu n'est pas indécent, affirment tous

les artistes, et tu es un grand artiste.

— Oui, quand il est beau, le i^u est très habillé. Cependant...

- — J'ai besoin, de temps à autre, d'être nue.

— D'être vue, ce n'est pas la même chose.

— Depuis que je ne suis plus modèle, ça me démange. Avant-hier, dans notre petit bois, je me suis mise, tout à coup, nue. Le corps tout marbré d'ombres et de clairs de soleil, les bras arrondis et les mains crispées, doigts enlacés, autour de ma tête, je souriais vers toi, pour un baiser. Tu n'as rien dit, cette fois-là. Mais qu'est-ce que tu as fait, Louis, dans le petit bois } Tu te souviens ? C'était un joli

f • '< dessous.

' — Oui, j'ai fait l'vïigipan

et brouté le gazon. Mais,

quand tu t'arranges pour être

'*^y nue sur la plage, ça m'est

Mj- désagréable. Les curieux te

détaillaient, et j'entendais

des rires mêlés à ton ancien nom : Riquette

à la Houppe. Elle dressait sa pointe en l'au:,

la houppe, excitant les réflexions d'un tas

d'imbéciles.

— Ça m'indiffère, je suis faite aux « moules ».

„Jîf>^ls^4^ %.

— Oui, malgré mes objurgations, tu regagnais notre cabine, sans te presser.

— Eh bien, j'ai eu du succès ! Toi aussi !

— Riquette, je vais te donner la fessée, comme dans la cabine !

Elle rit, moqueuse :

— Tu sais comment ça a fini !...

Il la baise sur les yeux, et, tenant sa tête brune entre ses mains, il la contemple :

— C'est vrai que j'ai eu de la veine ! Tu es un chefd'œuvre vivant, le plus fripon, ma Riquette aimée.

— Moi aussi, j'ai eu delà veine, mongrcind homme adoré. Bailly aussi, Dardier, aussi : Dardier, surtout.

— Ce bougre-là jouit de trente mille francs de rente, depuis la mort de son oncle Ignace, notaire en Périgord.

— II a de quoi, maintenant, payer son tailleur.

— Mouton n'est plus tailleur. Il a fermé boutique, après liquidation, comme ça devait arriver.

— Dardier a été très chic. Mouton a trouvé rapidement, grâce à lui, une situation.

— Dardier lui devait bien ça !... Sans compter que Mouton,aussi,a eu de la veine. Au milieu de toutesles croûtes qu'il possédait, et qu'il m'avait demandé d'aller voir, j'ai trouvé deux intéressantes esquisses de Marie Cloporte, une ancienne danseuse de grand écart dans les bals publics, par Toulouse-Lautrec, deux paysages de Césanne et un Sisley, qu'un poète symboliste lui avait autrefois donnés en paiement, une Tahitienne, de Gauguin. Je lui ai dit la valeur momentanée de ces toiles, et je lui ai fait acheter les cinq « merveilles » qu'il ignorait, poiu" quarante-cinq mille francs. A présent.

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