LE PETIT BOIS : UN JOLI DESSOUS
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inalure ivre-morte.)
Mouton est persuadé qu'il détient une fortune avec tous les dessins et tous les tableaux qu'il a acceptés contre des vêtements. « Leur heure viendra aussi », dit-il. En avril dernier, qui donc aurait prévu tous ces changements ?
— La vie tourne... comme la terre !
— Tellement vite ! Dardier n'avait pas le sou. Brusquement, il se réconcilie avec l'oncle Ignace Lebausac.
— Grâce à toi, grâce au succès du tableau : f Abjuration de saint Ignace. Cette « antiquaille » fut louangée par les cénacles de poètes « futuristes», et tu lui as fait, toi, obtenir une mention.
— Après quoi, Dardier a eu le malheur de perdre son excellent oncle.
— Et il a hérité de huit cent mille !
— Le malheur devient de la chance, quand on le recueille, comme lui, du bon côté.
— Le hasard ? Riquette, il faut être bien avec lui. C'est le dieu des
malins... Ainsi, Mouton, à la fois ruiné et enrichi par les bohèmes qu'il s'obstinait à habiller, est devenu caissier, dans la maison d'automobiles du père Bailly, rabiboché, lui, avec son rejeton. S'il n'est plus son patron, s'il travaille toute la semaine, il gagne plus d'argent qu'autrefois. En plus de ses appointements et de ses primes, il touche des commissions sur les voitures que lui font vendre ses amis, Dardier, moi... Bref, lui aussi, il est heureux !... Et d'autres toiles étranges, dont il pare ses murs, avec orgueil, maintenant, demain peutêtre, monteront dans les hausses voulues, factices et passagères, des meirchands de tableaux. Bientôt, sans doute, Mouton sera cossu, très cossu.
— Il est déjà cocu... très cocu !
— On n'est pas cocu, quand on est très riche ; on est riche, seulement. Mouton est heureux, Riquette : il aie bandeau que l'amour pose sur nos yeux ; son extraordinaire optimisme lui fait rejeter vite tout ce qui pourrait gâter son bonheur.
— Il ne voit rien, tu crois ?
— J'en suis sûr !... Tu te rappelles ?... En juin, Dardier loue cette villa, complote d'y passer la saison et nous invite, un samedi. Le lundi matin, au moment où Mouton et sa femme, toi et moi, nous nous apprêtions à repartir, il insinue : * Au fait, chère madame Mouton, qu'allez- vous faire à Paris ? — Moi, rien. — Alors, que ne restez-vous jusqu'à samedi prochain? Et vous poserez, au moins une semaine, pour le grand portreiit que j'ai promis de faire de vous, et avec lequel je veux décrocher la médaille, au Salon de l'an prochain.. . Votre mari viendra vous chercher, samedi prochain, n'est-ce pas, mon cher Mouton ? »Et le mari de répondre ingénument : « Mais oui, si elle veut... Marthe a besoin de
1 air de la mer... Depuis quelque temps, je la trouve un peu
fatiguée... »
Complice, j'ai
appuyé la
proposition
de Deurdier...
— Toi, tu
impressionnes
^ Mouton avec
ta rosette
rouge. Voilà comment, de samedi en samedi,
les amants sont ici, depuis six semaines ! En
tout cas, Dardier, devenu quasi millionnaire,
n'a pas doté sa fille.
— Elle n'en a pas besoin.
— Certes, tu es un grand portraitiste, un homme célèbre, un travailleur. Tu as du tcdent,
du génie, et deux foiâ vingt ans... quand je veux! Deux fois vingt ans ! — Guilleret sourit, flatté, la baise doucement, d'un effleurement léger de lèvres, mais à travers lequel passait toute leur tendresse. Lorsque, tirant de son portefeuille, où il y en avait d'autres, deux billets de mille francs, il les avait remis, d'un geste aisé, à Mme Mouton, Riquette, sans doute, que préparait déjà l'autorité donnée à Guilleret, par l'Institut, la rosette rouge ovale, le respect de Dardier devant son maître, Riquette avait, sans le savoir, d'un instinct en quelque sorte animal, fait une estimation. Mais, à Paris et ailleurs, quelle estime, dans le sens le plus large, amitié, relations, amour, n'est pas précédée d'une estimation, consciente ou non î^ Certes, le peintre fameux, con-
sacré par les honneurs, séduisit, teut de suite, Riquette par le prestige ; mais, le cap de la cinquantaine un peu dépassé, il avait toujours la tige, une silhouette droite, élancée, la moustache retroussée et conquérante. Plus tard, peut-être, quand il serait nonagénaire, il répondrait comme le grand paysagiste de la forêt, Harpignies, un jour qu'on le complimentait sur sa verdeur : Vous êtes toujours
robuste comme un vieux
chêne.
Alerte, il répliqua :
Le chêne va bien. C'est le gland qui ne va guère.
Mais Guilleret ne tenait point au centenairiat. Rompu à toutes les luttes de la vie, pourvu de volonté, d'argent, de santé, de talent, ces quatre atouts en main, il avait encore la sûreté de soi, la confiance dans le présent et dans l'avenir, l'énergie calme et souriante, une amabilité inlassable, un tempérament de conquérant d'hommes et de charmeur de femmes. Il disait, à l'occî^ion : « Moi, je mourrai jeune, à 69 ans. » Riquette était, pour lui, un éloge incessant ; elle admirait l'artiste, l'enivrait d'encens délicat,
couleur d'églantine nile lui tressedt une
sincère, jaillissant à l'imprévu , de louanges primesautières, et même silencieuses, qui le faisaient tressaillir, comme autrefois, enfant, dems le jardin de ses parents, au renouveau, une odeur de jasmin ou de syringa, pour lui, alors, le parfum du printemps. Riquette le flattait encore par sa joliesse de gamine, qui l'excitait et jamais ne le laissait, vis-à-vis d'elle, en défaut; elle le troublait, mettait sur ses yeux un bandeau,
rose ; son adoration juvéguirlande de mots, de rires, de caresses, et son avril le captivait, n'ayant jcim£us achevé sa guirlande de baisers et de fleurs.
D'abord, un hasard, une rencontre dans un atelier.
Plus de trente ans de différence d'âge.
Malgré tout, dans \e$ yeux de Riquette avait passé un regard de soumission pour cet homme que toute son allure indiquait coutumier de la victoire, pour ce lutteur magnifique, Booz encore jeune, à la saison des moissons. Chez Guilleret, du désir ; chez Riquette, un sentiment ingénu et sensuel pour un fort, un cirtiste, une admiration quasi de petite fille qui croirait, avec un jeune homme, jouer encore à la poupée, et qui veut un mâle anobli par des batailles et les triomphes. Il avait du talent ; elle avait du goût pour lui, et tout, en
Riquette, l'exprimait à son grand homme. Du plaisir, en échanges continuels, des jeux, des gaités, des sourires, — dix-huit ans à peine, et cinquante au moins, dont la moitié du total ne fait pas trente-cinq ans et le rajeunissait, — ^ le tout se mêlait, déjà, d'un peu d'habitude. Ça a commencé, ça dure parce que ça n'a pas fini tout de suite, et ça va l'un dans l'autre, l'un avec l'autre, ça va.
Le vieux peintre gardait d'elle des images qui lui rafraichissaien t l'âme. Voici Riquette, près de lui, dans les prés, couchée sur
le dos, dans l'herbe, et les jupes retroussées par les jambes repliées. Elle effeuille une marguerite, en disant : « Il m'aime, un peu, beaucoup, etc. » Elle recommence ; et, au dernier pétale, elle crie : « Passionnément ! » Riquette trépignait de joie. Un autre jour, elle veut, sur la route de Villerville à Honfleur, de superbes roses rouges, aperçues par-dessus un mur. EJle les veut. Guilleret lui dit :
— Chez nous, il y en a d'aussi belles.
Elle réplique :
- — EJles ne valent pas les roses défendues.
Alors, le membre de l'Institut souleva Riquette, la hissant sur ses bras. Il sentait les genoux de la petite sur ses épaules, et, sous la robe légère, une fleur grisante; il lui
tenfût la croupe à pleines mains, tandis que ses ^ mains à elle chipeiient les roses convoitées. ^
Or, en se les rappelant, il respirsût toujours le parfum de ces roses volées sur la route.
Soudain, Guilleret montra le plafond :
— Chut ! Riquette, on a bougé là-haut !... Sans doute, le ménage va descendre. Et Dardier qui ne rentre pas !... C'est embêtant! Nous avions combiné une diversion !...
Riquette se campe devant Guilleret, les mains sur ses hanches :
— Les hommes n'ont pas de ces délicatesses. C'est moi qui t'ai dit, hier : « Ce n'est pas drôle, pour Jean, de passer les dimanches en compagnie du légitime propriétaire de sa maîtresse. Allons le chercher, demain, pour le distraire. * Voilà...
— Séms nous attendre, il a trouvé, tout seul, un dérivatif.
— Alors, si ce n'est plus la peine, allons-nous-en. Riquette s'apprête à nouer autour de sea cheveux
son écharpe verte. Mais, en repassant auprès de son ami, pour aller devant la glace, elle le drape, soudain, avec le voile léger, et s'écrie, avec admiration :
— L'habit vert te va bien, monsieur l'Académicien ! Il sourit de son geste, embrasse Riquette;
mais elle se dégage et s'arrange prestement.
— Je suis prête !
A ce moment, Françoise rentre.
— Monsieur et Madame s'en vont ?
— Oui, fait Guilleret. Dardier tarde vraiment trop. Françoise montre le ciel noir par la fenêtre ouverte :
— Monsieur n'a pas regarde ?
— Ah! s'écrie le peintre, ça va se gâter!... Vite, ma gosse, vite !... Dans un moment, il sera trop tard !...
Françoise essaye de les retenir :
— Monsieur et Madame vont se tremper.
— Ah ! zut ! fait Riquette. Moi qui ai mis ma robe neuve sous mon manteau !... Tu sais, je ne veux pas gâcher mes affaires...
Guilleret hésite, puis :
— Oui, tu es une petite personne économe. Mais, tant pis, nous allons partir quand même ! Je ne nous vois pas, dans cette maison, à regarder des cataractes de pluie, en compagnie d'un mari triste et d'une amante irritée... Filons!
La sagesse
Françoise a raccompagné Guilleret et Riquette jusqu'à leur auto. Elle regarde la voiture qui s'éloigne ; après quoi, sur le seuil de la villa, elle reste pensive, quelques minutes. Sans doute, elle songe à Dardier, à M. Mouton, à sa femme, à Paris, à la ville mystérieuse et inquiétante d'où ces gens-là sont venus.
Elle pense, peut-être, aux orages du coeur et de la vie, sous cet orage qui se prépare au ciel. Mais, ne faisant pas de différence, confondant tout dans une préoccupation vulgaire, regardant le ciel d'un violet quasi noir, strié par
places, de raies lumineuses, elle murmure, en hochant la tête, en brave femme de réalisations pratiques et immédiates,
— Ça va faire pousser mes haricots !
Commencement d'orage
Marthe Mouton et son mari descendaient ensemble.
La jeune femme avait les yeux battus, coléreux aussi, sous un front barré d'un pli dur. Elle était, quand même, adorablement jolie. Un peu pâle dans le déshabillé de linon bleu, ses cheveux blonds flottants, les lèvres avivées de rouge, elle semblait étrange et trahissait une agitation si violente que. parfois, son corps avait des frissons et que ses doigts énervés fripaient les dentelles de sa matinée. „
Mouton, lui, avait l'air très ennuyé :*he comprenant rien à la surexcitation de sa femme, au souvenir de la nuit qu'ils avaient pcissée ensemble, il soufîrmt sincèrement. Aussi faisait-il une tête lamentablement triste, où ses yeux navrés, exprimaient une impuissance vaine. Pour dire quelque chose :
— Sapristi, le bel orage que nous allons avoir ! . . . EJle haussa les épaules. Il reprit :
— Ce pauvre Dardier !... s'il est pris sur la route, au moment où ça va crever!...
— Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ?... II la regarda, stupéfait, et balbutia :
— Je ne te reconnais plus... Depuis hier soir, je me demande ce que tu as contre ce pauvre garçon...
11 attendit sa réponse, la fixa avec insistance, toussa, mais elle ne desserra pas les dents. Elle regardait, les yeux comme sans pensée, le paysage matinal que le ciel noir couvrait d'une ombre menaçante.
Mouton soupira, s'assit à la table sur laquelle était servi le petit déjeuner : chocolat, tartines beurrées, fruits. Sur les lèvres de la servante, errait un sourire singulier. La vieille Françoise s'approcha de Marthe :
— Madame est servie.
— Bien.
Machinalement, telle une automate, la jeune femme vint s'asseoir en face de son mari. Tout de suite, elle prit sa tête entre ses maàns et parut se plonger en d'absorbantes pensées.
Mouton hésita. Visiblement, sa femme était irritée. Pourquoi ? Il se creusait la cervelle. Vingt fois, il avaut essayé de la faire parler : elle l'avait envoyé promener avec colère. Philosophe, il se mit à manger. Et, tandis qu'il engloutisseiit une tcU'tine, Marthe le fixait avec un dégoût à peine dissimulé. La sérénité de son mari, son énorme appétit l'exzispéraient. Elle se leva, furieuse et le cœur gros. Lui, la bouche pleine :
— Tu n'as pas faim, Marthe ?...
— Non!
— ELs-tu malade ?...
— Non I...
— T*ai-]e contrariée ?...
— Non !...
— Alors?...
Une seconde, il resta,
attendant une expliceUion et
tenant une autre tartine
beurrée qu'il avait trempée dans le chocolat. Mws, comme
elle haussait à nouveau les épaules, il continua son déjeuner.
Cette fois, elle éclata :
— Et voilà tout l'effet que te produit mon état î Tu manges !
Il resta la bouche ouverte, atterré, médusé :
— Mais, il me semble, Marthe...
— Il te semble, quoi ?... Tu es donc aveugle ?... Tu ne vois rien, ne comprends rien ?.,.
— Si, je te vois nerveuse, depuis que nous avons quitté Dardier, au Casino. Je comprends que tu es en colère, et j'en suis très affecté.
— Ça ne te coupe pas l'appétit. Voilà comment sont les hommes !... Tous des mufles I... Celui-ci ne devine rien. Je rage, je souffre, je suis outrée... Il mamge !
Marthe, exaspérée par sa placidité, tape du pied. Mouton pose sa tasse, s'essuie les lèvres, plie sa serviette :
— Voilà, c'est fini, je ne mange plus. Mainteneuit, Marthe, tu vas me dire ce que tu as c<Mxtr« Dardier.
— Enfin, tu commences a devmer qu'il s'agit de lui. Mouton, se tapant le front :
— Ça y est ! Dardier t'a fait la cour !...
— Imbécile ! Une femme est toujours flattée d'inspirer cet éloge, qui est le désir, à un homme, et les honnêtes femmes autant que les autres.
— D'ailleurs, on peut courtiser une femme, sans lui manquer de respect.
— Evidemment.
Mouton la regarda, un peu ahuri.
— Est-ce que, par hasard, ce serait le contraire qui t'aurait vexée ?... Dardier, trop respectueux, trop froid, trop correct...
— Correct, lui !... Je m'explique, puisque tu es bouché!...
Hier soir, sur la terrasse du Casino de Deauville, tandis que nous prenions des orangeades, tu te rappelles qu'une espèce de comédienne est passée devant nous...
— Oui, Marcelle Fougerette.
— Dardier, répondant à un signe de cette raccrocheuse, nous a laissés là, pour aller lui présenter ses hommages. Et il n'est revenu que pour s'excuser de rentrer plus tard, après nous, ayant quelqu'un à voir pour une aifaùre sérieuse et urgente. Mauvais prétexte pour rester avec cette grue.
— Nous n'en savons rien. Meu^celle
Fougerette est une actrice fort convenable, officier d'académie !
— D'académie, pour sûr ! Elle a couché, cette nuit même, avec Dardier !
— Non!
Elle éclata d'un rire nerveux, pénible :
— Tu écarquilles les yeux comme si je venais de te révéler un fait extraordinaire... Tu retardes, mon gros... Rappelle-toi comment Dardier regardait cette volmlle, et avec quelles intonations il semblait lui dire des phrases bêtes ou ambiguës. Je me senteiis des envies folles d'aller lui griffer la figure.
— Pourquoi ?... Qu'il ait couché ou non avec Mlle Fougerette, cela ne nous regarde pas ?
— Mais je n'accepte point que tu prennes ainsi l'offense qui m'est faite.
— Une offense, à toi ?
— G>mment ? Je suis l'invitée de Dardier. Nous avons, passagèrement, le même toit, nous sommes liés par une étroite amitié, des sentiments très purs... J'ai droit à fa bonne éducation, aux égards, au respect, enfin ! Et, pour ce jupon qui passe, ce malotru se précipite, lâche ses invités, sa maison, découche ostensiblement... C'est incorrect, pour le moins !
— Mais, au fait, qui te dit que Dardier n'est pas en haut, dans son lit 7
— Je suis sûre que non : j'ai regardé.
— Hein ? tu oses pénétrer dans la chambre de Dardier. le matin }
— Mon ami, j'y suis entrée, pcirce que je savais qu'il n y étjut pas... Tu ne comprends peis ? ça ne iaàl rien... L essentiel est que tu conviennes que j'aù raison. Dardier a découché, un soir où nous étions, tous deux,
sous son toit. C'est une indécence, mon cher, une grossièreté impardonnable, à notre égeu'd.
— Je ne puis arriver à penser de cette façon.
Maurthe lève les mains vers la figure de son mari :
— Tu es a battre ! Bientôt, sous les yeux mêmes de ta femme, on commettra les pires obscénités, et tu ne diras rien. Mais, songe donc, homme placide, qu'en ne se génemt pas plus qu'il ne le fait, ton ami Dardier nous fait complices de ses débauches ! Eh bien, je ne veux Je suis outragée dans ma dignité de femme et d'épouse ! Tu es mon mari, tu dois me feiire respecter 1
Mouton roulait des yeux effarés :
— Alors, que dois-je faire ?
— Dire à a monsieur s Dardier, ce que tu penses de sa conduite.
— Mais, il m'enverra promener 1 Après tout, il est chez lui, ce garçon, et nous sommes ses invités !
— Justement, il se doit davantage k ses hôtes. Mouton sentait qu'il n'y avait pas à répliquer. Très embêté
de l'histoire, il baissa la tête et se gratta le front.
— Nom d'un chien ! . . .
La sale corvée !...
Enfin !...
Françoise entra, un paquet de lettres et de journaux à la main.
— V'ià Fcourrier, fit-elle.
Et elle déposa le tout sur un meuble. Marthe se mit en devoir de trier les lettres.
— Ça, c'est de mon amie Lucienne. Tout le reste est pour u monsieur » Dardier. S'il y a des choses urgentes, elles attendront, car rien ne nous dit que ce monsieur daignera rentrer aujourd'hui ?...
Brusquement, Marthe empoigne une lettre :
— Je connius cette écriture...
Elle flaire l'enveloppe, puis tranquillement, s'apprête à l'ouvrir, ayant paru reconnaître aussi le parfum. Son mari s'élance :
Marthe, es-tu folle ?.
Une lettre pour Dardier ?
Tu ne vas pas la décacheter ?...
C'était déjà^ fait, Marthe dépliait la lettre. La lisant, à haute voix :
— « Mon cher ami, j'apprends que vous êtes à Hennequeville. Je suis, moi, à Deauville. Voici l'occasion de prendre une revanche : je vous l'offre gentiment. Marcelle... »
Marcelle Fougerelte ! Je m'en doutais !... Ah 1 le misérable ! Mouton se lamentait :
— Nous voilà propres ! C'est du joli, ce que tu viens dé faire, Marthe ! Et comment expliquer à Dardier ?...
— Je m en charge ! Toi, donne-lui d'abord la leçon qu'il mérite. Le sale individu ! Une lettre de cette fille à ton ami ... Pouah ! Dans quelle promiscuité nous sommes tombés !
Marthe Mouton allait et venait dans le hall, surexcitée, jolie quand même et peut-être plus troublante en sa colère, car les sentiments éprouvés lui faisaient un teint de rose rouge, des yeux brillants, et donnaient à son allure, à ses moindres gestes, une souplesse énervée, plus féline, inquiétante, quasi de tigresse, trahissant un tempérament d'amoureuse vibrante.
Un éclair déchira le ciel, illumina toute la maison. Et, bientôt, dans le lointain, retentit un bruit de tonnerre. Une rafale coucha les arbres du jcirdin. Marthe, frissonnante, eut un brusque mouvement de peur et poussa un léger cri. Son mari, s'approchant d'elle, avec sollicitude, remarqua que le vêtement léger qu'elle portait s'était dégrafé et qu'une épaule nue apparaissait hors des dentelles.
— Marthe, fit-il, tu n'es pas habillée... Elle ramena sur elle le fin linon.
— C'est vrai... Cette aventure m'a tellement bouleversée... Je monte m'arranger.
— Moi aussi, d'ailleurs... Je suis en pyjama... Je vais mettre un complet approprié au temps.
Ils s'engagèrent dans l'escalier qui conduisait à l'étage, au gynécée, et Françoise, entrée au même moment, commença de desservir.
Lendemain de revanche
La porte s'ouvre, une tête, — celle de Dardier, de l'amant qui a découché, — parait dans l'entrebâillement. Les regards du peintre, un peu inquiets, explorent la pièce.
— Françoise...
La voix de Dardier était nuancée
d'une sorte d'angoisse légèrement comique. La servante se retourna.
— Monsieur !...
Dardier, en pardessus noir, feutre noir, escarpins vernis,
tout en noir :
— Chut !... Est-ce qu'ils sont descendus ?
Françoise montre les restes du déjexmer. Dardier hésita ; puis gêné :
— Quelle mine avait Madame ?
— Madame n'est pas contente. Die s'est disputée avec son mari...
Dardier murmure :
— C'est ce pauvre Mouton qui écope !
II ôte son pardessus et remplace son smoking par un veston douillet que lui présente Françoise. — Tout à coup, avisant la lettre ouverte, parmi le courrier du matin :
— Françoise !... Cette lettre était dans le courrier de ce matin ?...
La servante regarda l'enveloppe.
— Probable.
— Décachetée?...
Françoise, à nouveau, considéra la missive.
— Ah ! par exemple ! s'écria-t-elle.
Dardier déplie la lettre et la parcourt. Tapant du poing sur la table :
— Ça dépasse toute mesure. On se permet de décacheter ma correspondance, nom de Dieu ! On va voir si je suis un petit garçon !
A cet instant, Françoise, ayant fini de desservir, emportait es tasses du ménage Mouton. Dardier l'arrêta :
— Françoise, je crève de faim.
— Bon ! je vais vous faire un chocolat.
— Non, Françoise, non... J'ai besoin d'un repas réconfortant, je suis éreinté, complètement à plat... Ah ! Françoise, si vous saviez !
La servante montra le plafond :
— On s'en doute, là-haut!...
— Vite, de grâce, ma bonne Françoise, donnez-moi à manger !...
— II n'y a que du lait, du chocolat, du thé, des petits gâteaux...
— Mais j'ai faim, sacrebleu!... Il y a bien quelque relief dhier... du jambon, en tout cas?...
— J'vas voir à la cuisine. Y reste, peut-être, un bout de rosbiff du déjeuner...
Seul, Dardier 6t quelques pas dans le hall. Il pensait :
— Exquise, cette Marcelle!... Ah! Seigneur, quelle nuit! Je suis à bout de forces, car je Tai prise, quatre fois, ma revanche! Maintenant, il faut compenser les forces perdues.
Il s'arrêta devant le buffet, l'ouvrit. L'ayant exploré, il en retira une bouteille poussiéreuse. Il pensait encore :
— Voilà un vieux Corton qui fera bon ménage avec la tranche de rosbiff. Allons ! tout s'arrangera... D'ailleurs, rien à craindre jusqu'à demain matin. Il est peu probable, en effet, que McU"the ait l'audace inconsciente de me faire une scène en présence de son mari. Donc, répit pour vingt-quatre heures... Profitons-en, pour fortifier les positions!...
Ce disant, ayant pris un tire-bouchon, dans le tiroir du buffet, il déboucha la bouteille de Corton. Revenue, Françoise disposait devant lui, à table, une assiette de victuailles froides ramenées de la cuisine. Il se mit à manger, gloutonnement. La servante le regardait avec admiration.
— Ben, ça va, l'appétit ?
— Ah ! Françoise, il y a des émotions qui creusent !... qui creusent!...
— Y en a d'autres, probable, qui font tout l'contraire : Mme Mouton a laissé son chocolat.
— Donnez-le-moi !... Le chocolat du Planteur ! s'écria Dardier, gaîment.
Et il l'avala d'un trait. Ensuite, il transporta dans son assiette deux tranches de rosbiff.
Françoise allait s'en aller, lorsqu'elle fit:
— Ah ! j'oubliais... M. et Mme Guilleret sont venus, de bonne heure, en automobile. Ils avaient combiné une balade, à ce que j ai compris.
— Riche idée. Est-ce qu'ils vont revenir ?,..
Françoise hocha la tête :
— Heu, ça dépend de l'orage... S'il» craignent de se mouiller, ils rebrousseront chemin. Sans ça, ils iront à Honfleur.
Dardier regarda par la fenêtre.
— Dans dix minutes, ça va crever.
Françoise, d'un air entendu :
— Mais, dans une heure, il fera beau. Je connais ça, m' sieur Dardier : ces colères du Bon Dieu, c'est pour rire!..- Beaucoup de bruit, beaucoup d'eau, et puis, du soleil pour sécher la terre. Tenez!... Vous permettez une comparaison?...
Dardier sourit. 11 se confectionnait des tartines beurrées,
entre lesquelles il introduisait des tranches de viande. Il répondit, la bouche pleine :
— Allez, Françoise, allez-y...
— Eh ben ! c'est comme la colère à Madame Mouton. Quand Madame aura bien crié, vous lui ferez risette, et ce sera Bni.
Dardier se mit à rire :
— Madame Mouton s'habille, n'est-ce pas?...
— Oui, m'sieu.
— Bon ! Elle en a pour une heure ! J'tii le temps de prendre mon déjeuner et ma bouteille de Corton.
La servante sortit, et Dîu'dier, se servant du fromage, doubla les bouchées et les rasades.
Soudain, il tressailHt : le bruit d'une violente querelle arrivait jusqu'à lui. 11 entendait, confusément, des éclats de voix, des phrases véhémentes. Mouton, dans une chambre, et Marthe dans le cabinet de toilette, continuaient la scène du
petit déjeuner. Cependant, Dardier mettait les bouchées doubles. Il perçut la voix de Marthe qui disait :
— Nous traiter ainsi, nous, des amis propres!... Et moi surtout, moi!... ta femme, moi qui, abandonnée par toi toute la semaine, plus que toute autre, ai droit au respect...
Dardier, la fourchette en l'air :
— La carogne !
Il donna un coup de poing sur la table, se leva, jeta, nerveusement, sa serviette. Au même moment, un roulement lointain de tonnerre se répercuta dans les nuages sombres. Puis, les éclairs se succédèrent, rapides, illuminant tout, suivis, aussitôt, de roulements bruyants, répercutés par cent échos. L'éclatante lumière du matin avait fait place à une sorte de crépuscule anormal et fulgurant, violacé, lourd, chargé d'électricité. Un vent soudain coucha les arbres de la route. Les fleurs du jardin fermèrent leurs corolles, et l'on entendit les oiseaux apeurés qui se réfugiaient dans un acacia.
Le peintre ouvrit la fenêtre. De grosses gouttes d'eau crépiteuent sur les larges feuilles des marronniers, d'autres cinglèrent le visage du peintre. Il referma vivement la croisée, se retourna ; Mouton était devant lui.
Résigné, l'amant s'avança vers le mari, la main tendue.
L'Amour aveugle
Mouton ne serra pas la main que Dardier lui offrait. Très digne :
— Un instant, mon cher... quand nous aurons causé.
— Hein?...
Ce * hein * trahissait une fureur concentrée, en même temps qu'une sincère stupéfaction. Mouton, toujours solennel, reprit :
— Mon cher ami... vous n'avez, peut-être, pas mesuré les conséquences de votre libertinage.
— Quel libertinage ?
— Vous avez découché, cette nuit !... Vous avez, de ce fait, manqué de tact.
Dardier, riant tout de même au souvenir de sa nuit :
— J'ai manqué de tact, moi? Envers qui?...
— Envers Meuthe.
— Envers votre femme!... C'est inouï! Ma parole, je ne comprends pas...
— J'en suis sûr... Sans quoi, vous n'auriez pas cet air railleur et léger.
— Vous me préférez triste?... Je vais prendre, alors, une mine d'enterrement... Et, maintenant, mon cher, parlons d'autre chose !
Mouton se redressa, hautain :
— Oh ! ce serait trop commode de réparer votre tort, en trois mots, par une blague...
Ce mari dépassait la mesure, et Dardier, furieux, se demanda s'il n'eJlait pas tout lui raconter, doucher son importance ridicule par le déballage de sa liaison avec sa femme. Très vite, il réprima le mauvais instinct. Le peintre, figure souriante, passant son bras autour du cou de Mouton :
— Je reconnais ce tort. Que vojJez-vous de plus?... Mouton se rapprocha. Lui aussi, trouvait que le délit, en
somme, ne valait pas tant d'histoires. Plus sous l'influence de sa femme, seuls, entre hommes, il se sentait enclin à l'indul-
gence. Néanmoins, il (allait obéir a Marthe. L'air bon garçon, conBdentiel :
— Mon petit Dardier, allons, de vous à moi... ce n'est pas très chic!... Ma femme vous aime bien, vous savez... Elle a pour vous beaucoup d'estime... Alors,
en vous voyant courir après cette comédienne... Elle est jolie, Marcelle Fougerette ! Ah ! le gaillard !... C'est une fleur de luxe ! Une orchidée !
Sacré butineur !
Avec admiration, Dardier regarda ce mari qui lui ' frappait doucement sur l'épaule. Une candeur pareille lui semblait invraisemblable. Les yeux du brave homme reflétaient une telle sincérité que l'amant recula, pour mieux le contempler. L'homme au bandeau continuctit :
— Au fond, moi, je vous comprends. Mais, ma femme est votre invitée. Vous êtes très gentil en lui offrant cette villégiature que je viens partager, le samedi... Pourquoi gâter votre amitié par une incourtoisie ?
— Enfin, mon bon, où prenez-vous que j'ai été incourtois? Je n'ai pas amené ma conquête dans la maison...
Mouton leva les bras :
— Il n'y aurait plus manqué que cela !
— Alors?... Théoriquement, vous ne savez rien.
— Voyons, cette actrice, hier soir?... Je ne suis pas aveugle!... Ma femme non plus, et vous l'avez offensée, en allant, cette nuit, courir la prétentaine ; elle ne peut pas l'ignorer. Alors, mon ami, comment voulez-vous, se trouvant en votre présence tout à l'heure, qu'une pudeur ne lui monte pas au front? Comment voulez- vous qu'en voyant vos traits fatigués, fripés-,» elle n'évoque point, malgré elle, vos gestes de cette nuit... C'est une épreuve douloureuse que vous imposez à Marthe, toujours si réservée, avec moi, qui suis, pourtant, son mari. Ma femme n'est pas une orchidée, elle, mais une violette qui se cache.
— Nom de Dieu!... Vous êtes à encadrer! Un mari en or ! Décidément, votre fenmie vous a monté à fond.
Dardier ne riait plus. Cette machination de sa maîtresse l'exaspérait. Quelle fût jalouse et fâchée, c'était légitime. Il était décidé à subir l'avalanche de ses reproches, le mari parti. Mais, qu'elle le fît admonester, semoncer, vertement, par le mari lui-même, c'était trop fort ! Dardier prit sur la table, la lettre de Marcelle Fougerette ouverte par Mme Mouton. Cette tyrannie jalouse était insupportable, décidément. Il pnt son chapeau qu'il avait, en entrant, posé sur 'one chmse, en même temps qu'un léger pardessus, se couvrit :
— Bonjour, la compagnie ! Ah ! vous croyez que je véiis me laisser traiter en gamin? Eh bien ! non !... Je ne suis péis en tutelle, hein?... On décacheté mes lettres! Je m'en vais!
Lapluie tambourinait sur les vitres. Mouton, humble, navré:
— Pour ça, je vous demande pardon... Mais, où allez-vous sous cette averse ?
— Je m'en fous !... Je vais a l'hôtel ! a la gare, pour Paris ! Mes compliments à votre fetnme...
Il ouvrit la porte et disparut.
Mais, dehors, il faisait un temps épouvantable. Au milieu des éclairs flamboyemts et du vent, tandis que le tonnerre résonneiit, tombaient du ciel de véritables cataractes. Un instant, Dardier hésita. Quand même, il s'élança dans le déluge.
A peine était-il sorti, que Marthe, aux écoutes, descendait précipitamment l'escalier :
— Tu l'as Iciissé partir ? Tu as exagéré... On ne peut te charger de rien...
EJle se tut, en apercevant son amant contraint, malgré lui, par la rafale, de rebrousser chemin et de rentrer dans la maison. Le mari, alors, essayant de rép£U"er se» vivacités peutêtre, les mains tendues :
— Mon cher ami... Je...
— Ah ! vous !... la pmx !
Le ton était si net et violent que, sans répondre, ils laissèrent Dardier monter dans sa chambre pour prendre, simplement, et endosser un caoutchouc. Quand il reparut, Marthe risqua :
— Vous n'allez pas marcher... en escarpins vernis et pantalon de soirée. . . sous cette averse épouvantable ?
— Ah ! je vous jure que si ! J'en ferais bien d'autres pour échapper à une surveillance humilisuite...
EJle allait répliquer, lorsque la porte s'ouvrit brusquement, livrant passage à deux êtres fantastiques, un couple de monstres, d'animaux marins, étranges.
On eût dit des scaphandriers.
— Guilleret ! s'écria Dardier. Sauvé ! mon Dieu !...
'è^'^ Amis, vous êtes la
; Providence !
La Providence
Riquette, drôle et rieuse, jeta :
— La Providence, trempée comme une soupe ! Guilleret se secouait :
— Enfin, nous voici à l'abri... De grâce, faites-nous donner quelque chose de chaud !
— Et moi, ajoute Riquette, je réclame des pantoufles I Dardier avait pris Guilleret à bras-le-corps. De force, il
voulait lui remettre le long vêtement caoutchouté que le membre de l'Institut essayait de retirer.
— Gardez ça, nous repartons !...
LE BANDEAU Attends, au moins, la fin de la
— Tu es fou tempête.
— Mon cher Guilleret, mon bonmattre !... IHaut m' emmener d'ici, à l'instant... Laissez Riquette... Vous reviendiez la chercher... Mais, moi, tout de suite, entendez-vous, je veux ficher le camp!...
Marthe Mouton suppliait, à son tour.
— Monsieur Guilleret, ne l'écoutez pasl... Oui, il est fou!... Ne le laissez pas partir!...
Alors, Guilleret se mit à rire. Il écarta Dardier, retira tranquillement sa carapace et fit :
— J'ai compris !... Tout calcule, j'aime mieux arranger ça que d'attraper une fluxion de poitrine.
Débarrassé de sa tenue de chauffeur, il avise une boîte de cigares sur un meuble, en choisit un, l'allume, et commande, joyeux :
— Irrançoise! Oh là, Françoise !... Deux grogs
j / bien chauds s'il vous plaît,
ou deux punchs brûlants.
Riquette qui, dans un coin, avait aussi quitté son manteau d'automobile et même ôté son corsage et sa jupe, Riquette, en chemise et en pantalon, réitéra sa demande :
— Et des pantoufles, m'sieu Dardier ! La Providence réclame, à nouveau, des pantoufles.
vm
Le jugement de Riquette
Quand, bien calé dans son fauteuil. Guilleret eut tiré de son cigare quelques bouffées, il fit, avec une évidente satis- (action :
— Mes enfants, ça va mieux!...
Puis, il contempla sa maîtresse qui, après avoir confié à Françoise sa vêture humide, était délicieuse en cheveux, chemisette de soie rose moulant ses petits seins, et pantalon court laissant voir les jambes, très haut :
— Qu'est-ce que c'est que cette originalité ?
— Ma robe était mouillée, elle est en train de sécher... Vous m'excuserez, madame.
— Mais oui, Riquette, répondit Marthe. Mais oui. Alors, elle s'installa, sans plus de façons, sur les genoux de
son amant.
— Et, pour ceci, Riquette, as-tu demandé la permission ?
— A qui?
— A l'honorable société.
— Elle est pleine d'indulgence.
— Voilà, fit Dardier, une affirmation bien hasardeuse. J'ai, cette nuit, en découchant, offensé Mme Mouton par les im£iges que cette escapade lui suscite.
Rouge de colère, Mme Mouton se dressa :
— Monsieur !
— Madame !
Sur ce ton, la conversation menaçait de tourner mal Les
deux amants étaient face à face, les yeux pleins de défi. On entendait toujours, de temps en temps, le tonnerre.
— Voyons, mes enfants, voyons... fit Guilleret. Orage sur la mer et deins la campagne... Orage dan s la maison... Celui-ci ne va pas durer, hein?... Il faut qu'il cesse avec celui du dehors.
— Jamais ! déclarent Marthe et Dardier ensemble.
— Très bien ! Vous voilà déjà d'accord. Le reste ira tout seul, quand le Bon Dieu aura fini son tintamarre ; j'exige que vous fassiez la paix, et je vous donne cinq minutes..., oui, trois cents secondes... pour échanger le baiser de réconciliation.
Françoise rentrait.
— Voici deux pimchs bien chauds.
Riquette et Guilleret les accaparèrent. Ayant bu, le membre de l'Institut dit :
— Riquette, avec ton air de gosse mal élevée, tu as le plus vif bon sens. Je suis sûr que tu vas juger le différend de nos amis comme un vieux méigistrat.
— Eh bien ! j'accepte, opina Mme Mouton.
EJle avait confiance. Sûrement, la trahison de Dau'dier indignerait Riquette, et il lui tardeût d'entendre ses mots drôles, pittoresques et cruels. Dardier, se souvenant, escomptait la partialité de celle qu'il appelait encore, par ci par là, sa petite fille. Riquette, assise maintenant, les jambes croisées sur une table d'osier — le bureau du tribunal,
improvisé, — prit Taspcct et îa mine d'une marionnette dont le bon Dieu tiendrait les ficelles. Et Guilleret annonça :
— Messieurs, Madame, la Cour !
Riquette, alors, tournée du côté de Mîirthe :
— Madame, veuillez, je vous prie, raconter au tribunal ce que vous a fait le sieur Dardier.
— Il m*a, odieusement, manqué de respect !
— Ah ! pardon ! protesta Dardier. Je n'admets pas...
— Un bouchon ! cria Riquette, espiègle. Vous péu"lerez à votre tour... Madame, veuillez continuer... Je vous ferai remarquer, cependant, qu'il peut être flatteur pour une fenmie qu'on lui manque de respect.
— Monsieur Dardier m'a manqué de respect, sans aucune excuse, hier soir, en levant, sous mes yeux, une théâtreuse, a Deauville. Et, nous laissant retourner seuls ici, mon mari et moi, il a passé la nuit avec sa conquête.
Riquette, son menton dans la main :
— C'est très grave ! très grave !... Je vais entendre l'autre partie... Accusé Dardier, qu'avez -vous à dire pour votre défense ?
— Rien.
Riquette, avec un air de poupée, parut absorbée dans une profonde songerie. Relevant la tête :
— Monsieur Mouton, à votre tour !
— Hein ?... Mais je ne suis pas en cause!...
— Je vais vous y mettre ! Combien de fois vous êtes venu voir votre femme, depuis qu'elle est installée ici, depuis un mois.
— Je viens, tous les samedis.
— Vous aimez votre femme, monsieur Mouton ?...
2i6 LE BANDEAU
— Je l'adore, mademoiselle, je l'adore !...
— Et, quand vous avez été privé d'elle, pendant une grande semaine, vous vous empressez, bien entendu, de lui témoigner, ardemment, cette tendresse légitime ?...
— Oh! oui. mademoiselle!... Vous avez dit le mot : ardemment !
— Alfred ! protesta Mme Mouton, confuse.
Ellle était cramoisie ; Dardier était blanc. Riquette se leva :
— La cause est entendue. Le tribuneil va prononcer son jugement... Attendu que le sieur Ditfdier, jeune artiste, plein de vie, débordant de santé, que le spectacle de la beauté et de l'amour ne peut laisser indifférent, est célibataire; qu'il a connu le supplice de respirer, chastement, toute une semaine, la même atmosphère qu'une très jolie femme; attendu, comme il est respectueux, fidèle à l'amitié, qu'il a toujours fait violence aux instincts de sa bête ; attendu que, chaque samedi soir, au retour du mari, le sieur Dardier, qui n'est pas insensible, ni aveugle, ni sourd, fut déjà contraint de subir, dans une chambre voisine, trop proche de sa solitude...
Guilleret interrompit :
— Riquette, ou as-tu appris tout ça ?...
— A ton école. Ce n'est pas en vain que je suis, depuis cinq mois, la maîtresse d'un grand homme. Je tiens à lui faire honneur.
Le mari, souriant, les mains tendues vers lamant :
— Vraiment, vous avez découché, mon cher Dardier, pour être loin de nos effusions conjugales ?
Dardier, pour en finir :
)i vous vou
lez!
mais croyez-le, si vous voulez, mon cher Mouton : les femmes me font horreur !
Alors, Mouton triste, bas, à Dardiier, sans prendre garde a l'éclatante boutade misogyne :
— Vous avez pris une précaution inutile. Toute la nuit, ma femme a été d'une humeur massacrante. Quand je m'approchais d'elle, avec les intentions que vous devmez, elle me repoussciit en criant : « — Non ! pas ça... Quel cauchemar ! ... »
Riquette et Guilleret ont deviné la confidence et entendu les derniers mots. Marthe rappelle son mari :
— Mouton, ici 1...
Mais Riquette reprenait :
— En conséquence, le Tribunal décide que le sieur Mouton
est coupable d'avoir, par ses débordements hebdomadaires, incité Dardier à exercer un apaisement à sa surexcitation ; qu'il doit jurer de ne plus rayonner ainsi de bonheur conjugal sous ce propre toit.
Tous s'esclaffent, même les amants boudeurs, sauf Mouton accablé. Guilleret ouvre la porte. Riquette termine :
— Nous condamnons le sieur Mouton aux irais du procès, à savoir : à nous offrir à souper, chez lui, dans six mois, le soir du réveillon.
Marthe et Dardier, ensemble, crièrent : * — Bravo ! » Se levant, Guilleret conclut : v^";i
— Ils sont tout à fait d'accord !... Et voici le Soleil !... Tous les orages sont finis.
Un de ses rayons, pénétrant dams le heill, par le vitrail des pommiers en fleurs, à la fenêtre d'angle, irisait, au passage, les perles du grand store où tremblotaient d'autres floraisons de ponmiiers fleuris, — et jetait sur le tapis une chanson gaie de lumières multicolores.
Sourires du ciel et de la vie
Le temps était redevenu splendide. Il restait seulement de l'orage disparu, sur les routes, des flaques d'eau qui, déjà, s'évaporaient.
Dans le jardin mouillé, tout diamanté de gouttes de pluie, les fleurs en tr 'ouvraient leurs corolles, avides de clarté, de chaleur.
Les oiseaux rassurés quittaient l'abri des feuilles et pépiaient, insouciants, sur les plus hautes branches.
Marthe et Dardier, eux aussi, n'avaient pas résisté à la suggestion magnifique du soleil et de la nature en joie : dans leurs yeux brillait le plaisir des apaisements.
Guilleret disait à Mouton :
. — Nous savons tous, maintenant, que vous êtes un ra%ri fort amoureux et que votre femme est une épouse très éprise. Mon cher, mes félicitations.
— Et vous, quelle avez eu, de dénicher tresse si cu-
C'était le
veine vous cher maître, une maîrieuse!...
jour où je vous ai connu... Vous vous ippelez, chez Dardier?... Riquette posait pour lui !... Grâce à elle, il a fait des dessins ado* râbles, créé un type de Parisienne très Montmartre et XX' siècle. Il n'a pas
su la garder, le sot !..
Guilleret crut pouvoir insinuer :
— Peut-être, il a trouvé mieux!
— Que Riquette !... C'est la plus exquise des femmes. Ah ! ces jeunes gens, ces beaux garçons, passionnés seulement des sports! Ils se croient très malins... Et puis, vous avez entendu Dardier déclarer, tantôt, que les femmes lui font horreur. Qu'est-ce que vous en dites?
— Ah ! ça ! fit Marthe, s approchant avec Riquette et Dardier, qu'est-ce que vous complotez là-bas, vousdeux?...
Mouton, vivement, répliqua :
— Ma chérie, je disais à Monsieur Guilleret toute mon admiration pour son art.
Meurthe sentmt, comme tous les autres, la nécessité d'être aimable avec son mari, qui était, tout de même, un peu agacé :
— Tu as tes petits talents, Alfred :tu réussis, très bien, la photographie.
Guilleret, charmant et cordial :
— Mais, c'est de l'art aussi. Une bonne photo vaut mieux qu'un mauvais tableau.
Dardier, à son tour :
— Mon ami Mouton a réussi des vues et des portraits que je déclare remarquables.
Riquette, enjôleuse :
— Mais alors, cher monsieur Mouton, vous allez faire, pour * moi, l'image de mon grand ami.
Mouton, réconforté par cet enveloppement affectueux :
— Avec plaisir, mademoiselle» puisque voiià revenu le beau temps... Ce sera beaucoup d'honneur, pour moi, de fixer
les traits d'un membre de l'Institut, du célèbre Guilleret, qui est toujours jeune, boit, chaque matin, à la fontaine de Jouvence.
— Non ! je ne sais pas où elle est ! Mais je la désire ! Ça suffit, et je souris à la jeunesse des autres qui, par réflexe, devient un peu la mienne. Ah ! la jeunesse 1 C'est une maîtresse \ qu'il faut garder toujours !
Marthe interrogea :
— Votre moyen, maître ?
— La jeunesse est comme une jolie femme : pour la garder longtemps, il faut bien l'entretenir.
— Mais, il y a les maladies !
— J'évite les mauvaises relations, monsieur Mouton... Mais que ces propos ne vous f<issent pas oublier mon portrait!... Guilleret, peu* Mouton, ça vaut peut-être Mouton, par Guilleret. Allons-y... Oîi ça?
— Dans le jardin. Je vais chercher, en bonne lumière, un fond digne de vous... parmi les roses, hein >
Le petit patron
Ils allaient sortir, lorsqu'un nouveau venu fit son apparition.
— Tiens, Bailly ! s'écria Dardier. Mon cher Jacques, quelle surprise I D'où viens-tu donc ?
— De Cabourg ! Je suis allé, là, montrer une voiture à un client de mon père. Mais je me suis souvenu que vous étiez à Hennequeville, et me voilà.
Riquette accourait, sautant de joie :
— Mon Jacquot! C'est gentil d'être venu !... Ça fait plaisir, depuis si longtemps!... On s'embrasse?...
Bailly rougit fortement :
— Mademoiselle...
— Comment dis-tu ?... Mademoiselle ?... Des copains d'atelier comme nous ?...
Se tournant, alors, vers Guilleret :
— Dis, Louis, est-ce que Jacquot peut toujours m'appeler Riquette ?...
— Certainement ! Qu'est-ce que ce timide?...
— Ah ! tu entends !
Et elle tendit sa joue au jeune homme qui la baisa en frissonnant. Elnsuite, cordial, Jacques Beùlly serra les mains de Guilleret, de Mouton et de sa femme. Mouton s'épanouissait :
— Patron, toujours heureux de vous recevoir...
— Attendez, pour m'appeler patron, que la maison de
mon père m'appartienne. En attendant, j'y suis employé, comme vous.
Dardier interroge :
— Enterrée définitivement, la peinture?
— Hélas! Papa ne veut rien comprendre à l'art. Alors, que veux-tu, je vends des autos...
Mouton :
— Moi aussi, quand je peux... Mais, il n'y a que l'art. D'ailleurs, on peut et on voit mettre de l'art partout. Quand j'étais encore tfiilleur, je coupais la jambe d'un panteJon en lui donnant la ligne, le chic, une chute harmonieuse. C'était de l'art. II faut (aire bien tout ce qu'on fait. Moi aussi, j'ai une âtne d'artiste !
Marthe intervint : -
— Mieux aurait valu, mon chéri, que tu aies une âme commerçante.
— Qui dit que je ne l'ai pas ? Nombre de mes clients ont payé mon drap et mon travail avec des toiles étranges. Eh bien, si j'ai fermé ma boutique de tailleur, j'en ouvrirai peutêtre une, l'an prochain, de marchand de tableaux modernes : j'ai déjà le premier fonds, et pas Aiauvais, puisque, j'ai vendu, pour cinquante mille francs presque, un Lautrec, deux Césanne, un Sisley, que j'avais eus pour une valeur, en marchandises, de deux mille francs. Et j'ai bien d'autres chefsd'œuvre, mes enfants!... qui monteront, vous verrez, vous verrez I... Tenez Bottini, voilà un grand cU'tiste, caractéristique de son temps. Bottini est mort, sans qu'on lui ait rendu justice. Son heure viendra. Il sera à côté de Degas , et bien plus haut que Lautrec...
— Mon cher Mouton, vous avez une âme de poète, et, comptable dans une maison d'autos, chez le père Baiily, vous devez bien souffrir.
— Non, monsieur Guilleret. Quand j'inscris, sur mes livres, des commandes de grandes dames, de ducs et de princesses, quelquefois d'Altesses Royales. . .
ainsi récemment pour le duc Ferdinand de Montpensier...
] évoque les châteaux magnifiques " '**""-~-,où iront ces limousmes. Et je vois, en imaginaiion, les décors splendides que traverseront les souples et bondissantes machines, les routes pittoresques sur lesquelles fileront leurs silhouettes élégantes , à grande
allure ! Ça aussi, c'est de la poésie, et, plus tard, à tous ces millionnaires dont
je retiens les noms et les adresses, je vendrai, très cher, n'importe quoi, des croûtes informes d'un autre Césanne, que je saurai mettre à la mode. Ça, c'est du commerce : mais ce sera encore de l'art.
Marthe intervient :
— En fait d'art, n'oublie pas, Alfred, que tu allais faire le portrait de monsieur Guilleret.
— Mon cher Mouton, je me livre à vous.
Tous, alors, se dirigèrent vers le seuil. Mais, au moment
de sortir, Bailly retint la maltresse du grand peintre.
— Riquette, accordez-moi un instant...
— Pourquoi, Jacquot ?... | Quelque chose à me dire!... de sérieux?... Oui... Alors, je veux bien.
Elle laissa les autres descendre dans le jardin ; puis, ayant remarqué que Guilleret, Marthe et Dardier s'empressaient autour de Mouton en train de monter son appareil au bas du perron, elle poussa la porte.
S'étîuit assise dans un fauteuil d'osier, elle regarda fixement son ancien camarade, qui semblmt décontenancé, devant elle, Riquette, — et attendit.
Jacques et Jacquot
Maintenant qu'ils étaient seuls, le jeune homme n'osait parler. Riquette, de plus en plus surprise par ce silence imprévu :
lllll l*l'Sf| ><ks, "^«©L/ iill=^ii llli^î aaiîi.îj lï^.xjiS C>¥? ^^'i^ litl-ti} Ulli^
— Je /ous écoute, Jacquot... Vous paraissez tout drôle... Qu'avez-vous donc ?...
Pourquoi était-elle gênée } Elle ne le tutoyait plus. Bailly. confus, répondit :
— J'éprouve une émotion qui dépasse mon courage. Comme ça, tout de suite, c'est brutal, ça vous étreint.,. On est tout béte. Mais ça va passer...
Riquette s'était levée, inquiète. Instinctivement, elle remit sa robe et son corsage, que Françoise lui avait rapportés :
— Jacques, je ne comprends pas...
— Je ne sjùs comment j'ai eu le courage, l'audace, plutôt, de vous demander cet entretien. C'est comme une idée subite qui a germé en moi, en vous voyant. On a parfois de ces mots, de ces gestes, qui sont irrésistibles, quand le coeur est afiolé.
La figure de Riquette était devenue, tout à coup, singulièrement grave. Dans les yeux profonds de la gamine, des yeux tout à coup de grande personne très raisonnéiblc, brillaient un sincère étonnement et une grande pitié. Riquette considéra Jacques, remua les lèvres ; mais, se reprenant, elle resta muette, et, à pas lents, se dirigea vers la porte. Lui, alors, tout son être dans un cri :
— Riquette ! Je vous adore !
Elle se retourna : il avait l'air si malheureux, et ses regards étaient si désespérés, qu'elle s'arrêta, revint vers lui.
— Ce n'est pas bien, Jacques, de causer de la peine à votre petite amie.
— Ah ! je le sais ! je devine, allez, que je vous fâche et que je piétine, en ce moment, tout ce qui existait, entre nous, de sincère et d'affectueux, le souvenir de notre amitié de l'hiver dernier.
— Ainsi, quand en se taquinait à Montmcutre, vous étiez amoureux de moi, et vous l'avez caché ?...
— Oui, Riquette, je vous aimais ; mais je ne le savais pas
encore. La révélation est venue plus tard, trop tard ! ... C'est quand l'atelier a été vide, après votre enlèvement p ar Guilleret, que Dardier et moi, sans rien nous avouer, avons compris ce que vous étiez pour nous... Lui, perdait sa petite fille, sa foie, sa gamine, une affection qui était devenue, peu à peu, un besoin ; mais il eut, tout de suite, une compensation, et il ig consola.
— Il fcJlait en faire autant.
— Nous n'aimions pas de la même manière. Pendant des semaines, j'ai pleuré. En l'absence de Dardier, je me jetais sur le divan où vous aviez posé, durémt tant d'heures inoubliables ; et, la figure dans les coussins, les lèvres aux endroits sur lesquels s'était allongé votre corps nu, je me suis grisé, longtemps, de ce qui restait de votre parfum, et de l'odeur énervante de « ta » peau. . .
Riquette, toute rouge et confuse, supplia :
— Jacques, vous me blessez beaucoup.
— Nous étions des enfants qui jouent avec le feu... Mais, moi seul, me suis brûlé. Sous les regards, indifférents ou amusés, de Dardier, nous avons ri et cabriolé, gaiment, pardessus les inconsciences de nos libertinaiges naïfs. Je contemplais, a mon aise, sans un frisson, votre joli corps de poupée vivante. . .
— Jacques!...
— Et je jouais à l'artiste blasé, feignant de ne pas m'émouvoir au spectacle de Riquette, si naturellement drôlette, si féline avec impudeur... si adorablement nue et clownesque!...
Esquissant une flamme :
— Avec sa houppette intime.
— Oubliez tout Jacques, et, surtout, ce détail.
— Ah ! je vois bien que vous n'êtes plus la même! J'étais pour vous, un copain sans sexe, je ne comptais pas. Et, s'il fallait arranger, sur votre corps gracile, les trois chiffons qui vous habillaient, je les épinglais, sans que votre nudité en fût effarouchée... Vous aviez des mots renversants, épastouflants, une façon personnelle de dire des choses énormes... Aujourd'hui, vous avez toujours l'aspect d'une gamine effrontée ; mais vos yeux reflètent les joies amoureuses qu'un autre vous a révélées. Vous avez une bouche nouvelle : une bouche qui reçoit des baisers d'amour et qui les rend... Riquette, faut pas me désespérer ! Si vous saviez comme c'est dur, l'amour rentré.. . En moi, je veux dire, parce que, lorsqu'il rentre dans un autre, ça va mieux...
Elle fit, d'une voix presque douloureuse :
— Jacques, vous avez des intonations qui feraient croire que vous me haïssez!...
Il détourna la tête, murmura sourdement :
— Dans tout amour, il y a un peu de haine. Alors Riquette, décidée, lui prit la main :
— Tu vas me jurer de ne plus me dire des bêtises comme ça. Tu vois, je pardonne, puisque je te tutoie, comme autrefois... Mais tu vas être raisonnable. Déjà, tout à l'heure, il y avait ici de grandes personnes qui étaient prêtes à se faire beaucoup de mal» et j'ai dû intervenir pour réparer leurs erreurs. Maintenant, c'est toi qui t'îmiènes avec ta déclaration, tes souffrances, ton désir... car ce n'est que du désir... Vrai, tout ça, le même jour !... Jacquot, mon petit Jacquot, tu es un gentil camarade que j'aime et que je ne veux pas perdre. Alors, tu vas me faire le plaisir de redevenir le copain de
jadis. Ton mal n'est pas grand : il vient de ton imagination. Reprends l'habitude de me parler comme autrefois.
— Riquetle ! Je ne peux pas !
— Mais je veux, moi ! Viens, nous allons, ensemble, demander a mon amant si nous pouvons nous tutoyer, comme avant de le connaître...
— C'est la ruine de mon espoir !
— Je 1 espère bien ainsi.
— Lciisse-moi une illusion, Riquette !
Grave, elle dit :
— Je te jure, Jacques, que, jamais, je ne tromperai Guilleret... Je Faime!... oui, je suis amoureuse.
Elle bciissa les yeux et confessa :
— C'est la première fois.
Or, à cet instant. Guilleret entra.
— Riquette! que fais-tu donc là ?... iMouton veut absolument te photographier.
Elle se retourna, sourit à son ameuit et, courant à lui, se pendit a son bras :
— Dis. mon chéri... tu connais bien mon camarade Jacques Bailly?...
— Certes, tu m'as assez souvent parlé de lui 1 Vous m'avez l'air d'avoir fait, chez Dardier, un joli couple de galopins!... Mais j'adore ça : vous avez toute mon indulgence.
11 tendit la main à Bailly.
— Mon petit, quand tu voudras étudier, comme autrefois, si l'amour de la peinture te hante encore, ou si Riquette te manque, tu n'as qu'à venir chez moi... Mon atelier est plu& sévère que celui de Dardier, mais les amitiés y sont tout aussi chaudes...
Bailly était un brin honteux, ému. Riquette, brusquement :
— Dis, mon grand, on se tutoyait autrefois, Jacquot et moi...
Il les considéra tous deux, un instant, Riquette habillée, sérieuse, Bailly mal à l'aise ; il les prit par les épaules :
— Embrassez-vous !... Toi, tu es un brave garçon, et Riquette a toute ma confiance... Vous voudrez pas faire de la peine au vieux ?
Jacques Bailly s'écria, sincère :
— Oh ! maître ! Je vous jure que non !...
Alors, fière d'avoir triomphé, et heureuse de sentir écarté le péril qui l'avait menacée un instant, Riquette appliqua sur la joue de Bailly un bciiser fraternel. Ensuite, se hissant au cou de Guilleret, elle tendit, — dans un élan qui l'offrait toute entière, sans réserve, pour ce qu'on appelle toujours, — ses lèvres à son amant.
Sous le voile, parmi les roses
De la terre fraîchement mouillée, une odeur montait, mêlée à'celle des roses et des œillets. La nature lavée était délicieuse, après la pluie, comme une femme après sa toilette, — toute fraîche et parfumée. Dans le ciel, là-bas, du côté de la mer, une grande éclaircie bleue prouvait le retour du beau temps. Plus loin, des morceaux de nueiges noirs flotteùent ;
ils se déchiquetaient, s'en allaient en lambeaux impalpables bientôt, se fondaient en grisailles vaporeuses dans l'immensité de l'azur serein.
Autour de Mouton, les assistants faisaient cercle. L'amateur photographe, dispeiraissant, de temps à autre, sous un voile noir, et, l'air d'une bête de carnaval, braquait sur Riquette son appareil :
— Plus à droite, mademoiselle ! . . .
plus à droite I... Là !... Votre tête, entre ces deux touffes de roses qui tombent du mur !... Vous êtes très bien ainsi...
Alfred Mouton, pénétré de l'importance de SOI) àrl, la tête sous son voile, avançait et reculait à menus pas, cherchant la mise au point. De temps à autre, il surgissait de sa cachette et, se campant en face de Riquette, il aveùt l'air d'agiter les piuii difficiles problèmes d'esthétique. Il allait, ensuite, rectifier la position d'un bras, de la tête ; puis, il disparaissait à nouveau, sous le carré d'étoffe noire.
Or, tfmdis qu'il se livrait à ce manège absorbant, sous les regcu^ds, amusés ou narquois, de l'assistance, — sa femme s'était peu à i>eu rapprochée de Dardier, qui se tenait a l'écart. S'étant glissée derrière le peintre, elle lui pinça le bras :
— Canaille, lui souffla-t-elle dans l'oreille, tu t'es bien consolé, avec ta comédienne }
Imperturbcible, Dardier, mezza ooce :
— |e t'aime trop pour te tromper...
— Je ne suis pas assez sotte pour croire à tes serments de fidélité, après ce que j'ai vu. Tu es resté à Deauville, cette nuit, après une cour pressante, faite sous mes yeux, à Marcelle Fougerette, qui... tu me l'as raconté... s'est, un jotr, payé ta tête. Tu t'es vengé avec le reste. Je te connais : tu &z, ce matin, la victoire dans les yeux.
— Ce n'est pas vrai !
— Coxueur ! fit-elle.
— Je suis innocent ! Marthe, si tu refuses d'accepter la sentence de Riquette, je fiche le camp ! Je cours, pour de bon, cette fois...
— Tu fais du chantage, à présent!...
— Je te garde peu* tous les moyens : je t'aime !
— Moi aussi, je t'aime, infidèle! Et tu le sais trop.
— Ce qui arrive est de ta faute ; je suis jciloux de Mouton.
— Si j'étais sûre que tu dis vrai!... que l'explication de Riquette est la bonne... M£iis, si je regarde tes yeux battus, ton air las, une étrange expression de fatigue amoureuse dont les indices ne sauraient me tromper. . . Si je me souviens que, tout à l'heure, ton seul désir, en rentrant, fut de te jeter sur du roastbif et une bouteille de Corton... Menteur!
Elle lui envoya une bourrade dans les côtes; et Riquette. qui suivait la scène des yeux, éclata de rire. Aussitôt, Mouton montra sa tête chauve :
— Mademoiselle, de grâce, soyez tranquille, une minute : la mise au point est presque terminée.
— Oui I Je vais être comme un petit ange.
Riquette prit, en effet, une attitude ingénue, adorablement enfantine, et Mouton fourra sa tête sous le voile. Il laissait en l'air, ses deux bras, tels des sémaphores, pour indiquer à
cette mignonne Greuze, XX* siècle, qu'elle devait avancer ou reculer, se déplacer à droite ou à gauche. Et, pendant cette mimique, Dcudier, tendre et ruse, câlinait une main de Mme Mouton :
— Tu n'as donc rien compris ?
— Jean, mon aimé, tu sauras te de'fendre et même te justifier. Tu arriveras à me convaincre, ceur je suis trop à toi. Pourtant, il y a un fait : tu as découché : tu rentres exténué.
— De chagrin!
— De plaisir. Combien de fois ?...
— Et toi, Marthe ? Regarde-moi.
Comment n'as-tu pas deviné mon tourment?... Ton mari te volait à moi, cette nuit... Et, quand, hierrje me suis souvenu des samedis précédents, je n'ai pas eu le courage d'accepter une nouvelle épreuve.
— Jean, mon Jean!... Dis-tu vrai ?
— Oui ! oui ! Quand je t'ai vue au bras de ton mari, j'ai trop souffert !... J'ai pensé à ta trahison légitime, et je n'ai pas voulu rentrer. . .
Elle l'observa, méfiante encore, et elle fit : '
— Mms cette comédienne, Jean ?... Cette Marcelle que tes yeux buvaient, adoreiient, devant moi ?
11 haussa les épaules et sourit :
— Un prétexte... J'étais heureux, je l'avoue, de cette occasion, qui me permettait de satisfaire ma rage et me donnât le moyen de te faire souffrir un peu, à ton tour... Et puis, c'est encore, vis-à-vis de ton mari, la sauvegarde de notre amour : l'alibi !...
— Et, pour sauvegcircler notre amour, tu as passé la nuit dans le lit de cette actrice ?
— Je suis fatigué, seulement, d'une nuit sans sommeil, à songer à toi...
Il serra les poings et se pencha sur elle :
— A ce que tu faisais, avec ton mari... Je t'aime, ma chère Marthe adorée, je n'aime que toi !...
— Tu mens ! Meiis je sens que je t'aime encore, gredin ! et que je te pardonne. . .
— Flûte!... Si c'est un chef-d'œuvre que vous voulez faire avec moi, monsieur Mouton... c'est pas la peine !...
Dardier en a dessiné des tas, et mon amant, lui aussi, est capable d'en sortir un, dans les grands prix, pour la postérité. Il veut que le portrait de Riquette soit, plus tard, au Louvre, comme celui de la Joconde ! Mais, pour une photo, vrai ! vous me faites
IX)ser
Les bras du sémaphore s'abaissèrent, et le chef, en bille de billard, de Mouton apparut.
— Mademoiselle, enfin, ça y est!
— Ce n'est pas trop tôt!... Et puis, vous savez, c'est dangereux, de rester des heures sous ce voile!...
Mouton tendit le cou.
— Dangereux ? Je ne comprends pas.
— Dame ! pendant que vous êtes dans les ténèbres.
vous ne pouvez voir Dardicr chauffer votre femme !... « Sale rosse ! » pensa Dardier. Mme Mouton lança un mauvais regard à Riquette. Guilleret, — qui danochait, en causant avec le petit Bailly, mais en observant tout, — eut des doutes sur la façon dont le mari prendrait la plaisanterie ; il s'avança :
— Comme c'est malin, ce que tu dis!... Parce que Mme Mouton et notre ami Dardier se sont un peu détestés, ce matin, tu soulignes cruellement ce malentendu !
Mouton avait une face épanouie :
— Je vais vous punir, mademoiselle, de votre impertinence : je jure de ne quitter cette maison que si ma femme et mon ami se sont réconciliés tout à fait ! Je ne partirai que s'ils se sont embrassés, sous mes yeuxl
— Mais, je ne veux pas ! s'écria Marthe.
— Moi, non plus! appuya Deu'dier.
Mouton se tourna triomphalement vers Riquette :
— Hein 1 croyez-vous que je puisse, en toute confiance, retourner sous mon voile noir ?
— Ne vous y fiez pas !
£t Riquette hennit d'un éclat de rire bizarre : il indiquait aux amants son mécontentement de les voir trop libres auprès du mari trompé. Car, depuis qu'elle aimait Guilleret et lui était fidèle, elle avait le respect de la foi conjugfde, le sentiment du prestige qui s'attache aux unions légitimes. Cependant, Mouton faisait mine de recommencer la mise au point.
— Hé là ! protesta Riquette. C'est pour vous taquiner, ce que j'en ai dit, monsieur Mouton... De grâce, abrégez mon supplice I
— Eh bien ! Ne bougeons plus !...
II saisit enfin la poire de caoutchouc de l'appareil et lève la main :
— Mademoiselle... souvenez- vous que vous êtes une rose parmi les roses. . .
Ellle sourit, et il approuva :
— Oh ! ce soxwire!... Tâchez de le garder!... Attention !... -
Un silence suivit, et ce fut le bref déclic de l'obturateur qui se refermait, en même temps qu'un bruit de baiser derrière Mouton, faisait se retourner, tout d'une pièce, l'opérateur. Il vit Dardier penché sur le viseige de sa femme et la baisant sur les yeux : il ne vit pas bien si c'était sur les yeux, car les lutteurs se séparèrent aussitôt.
— Lâche ! cria-t-elle, confuse et rougissante.
— Bravo ! fit Mouton.
Et Dardier demeurait béat, tandis que Riquette éclatzut
encore de rire et que le mari s'avançait, les mains tendues, vers lui :
— Mon cher ami, vous avez adopté le bon moyen, pour faire cesser cette bouderie ridicule. Il fallait un coup d'audace : vous l'avez eu, ... tant mieux! ... en embrassant, malgré elle, une jolie femme fâchée... Maintenant, c'est fini. Je suis content : la paix est rétablie.
En ce moment, le ciel déblayé, tous les nuages dissipés ou emportés par le vent, le jardin, — où le soleil d'août brillait sur les feuilles mouillées, sur les roses plus belles, nues comme de jolies femmes au sortir du bain, — le jardin et la villa étaient éclatantes de luniière. Et deux papillons, qui s'étaient cachés pendant l'orage, voltigeaient. Guilleret, amusé, les montra à Riquette se posant sur la même rose pour la butiner.
Fantaisie À côté
Mturthe, quand même, était irritée par l'audace de son amant et le bandeau de son mari. Nerveuse, elle avait riposté :
— Tu as tort, tu sais, d'avoir tant de confiance en a ton » ami!
Ole désignait Dardier qui souriait, près d'elle, d'une façon impertinente. Mais Mouton souriait aussi :
— Eh bien, fit-il, ce serait presque une politesse, de sa
part, de te faire un peu la cour... une cour respectueuse, bien entendu... Tu es très jolie femme !
Guilleret trouva que la conversation s'engageait sur une pente dangereuse. D'un air de'taché :
— Oh ! les jolies femmes !... Dardier doit être blasé!... Il en a passé trop dans son atelier !
— Des jolies [femmes, réplique Dardier, il y en a moins qu'on ne pense... Et d'abord, qu est-ce qu'une jolie femme ?
— C'est assez difficile à définir. Mais on peut en montrer, affirme Mouton. Ainsi, tous les jours, maintenant, sur les planches de Trouville...
— Ah ! non ! s'écrie Dardier. Non, cher ami, pas ça ! La plupart de ces jolies femmes, je ne vous conseille pas de les suivre dans leurs cabines de bains et d'assister à leurs déshabillages, ou bien, le matin, à leurs réveils. Gare la déception !... Ces prétendues belles resplendissent, grâce aux maquillages, aux toilettes extraordinaires, aux bijoux, le jour, et, plus encore, à l'électricité, dans le truquage infini de leurs robes et de leurs fards!... Sous une apparence à j}eu près gracieuse, ou ce que nous appelons la ligne, il n'y a, souvent, chemise enlevée, qu'une académie lamentable torturée par le corset, les ceinturés, les sangles, les savantes orthopédics!...
Mouton, indigné, l'apostropha :
— Quel portrait vous nous faites de la femme ! cher ami ! . . . Seriez-vous misogyne ?...
— Non ! Je suis artiste, et j'aime la beauté, voilà tout !
— Alors, les femmes ?...
vous n'allez pas prétendre qu'elles ne sont pas des êtres adorables, séduisants et charmeurs ?
Jacques Bailly, sincère et naïf, donna raison à Mouton.
— Voyons, mon cher... il n'y a ici que deux femmes, et elles sont, toutes les deux, riches de grâce et de beauté...
Ses yeux, tandis qu'il exprimait cette opinion, avaient^ surtout, fixé Riquette. Amical, Dardier frappa sur l'épaule de son ancien élève :
— Tu es jeune, et tu seras, plus tard, moins enthousiaste... Oui, les deux qui sont ici sont
jolies... Mais, toutes les autres ! Les laides sont légion... L'hiver dernier, on s'amusait, Riquette et moi, de la terrasse d'un café, à examiner les femmes autour de nous, oui, à les juger... à les déshabiller des yeux.... Les laides, on les condamnait à mort. Les jolies, plutôt rares... !
— Dardier les condamnait à vie...
— Comment l'écris-tu, Riquette ?
Guilleret intervient :
- - Si tu es 51 difficile, les hommes, non plus, ne sont pas beaux.
— Pardon!... Un homme n'est jamais complètement laid ; même, il en est de vieux et de laids à qui le front et leurs yeux font une beauté. Mais, nombre d'hommes admirables évoquent
l'harmonieuse et pure beauté esthétique que comprirent les Grecs et les Latins.
— Par exemple ! s'exclame Mouton. Vous n'allez pas prétendre...
— Si, je prétends!...
Promenez-vous dans les rues, montez en autobus ou
prenez le métro, et regardez ! Combien, pour une jolie femme rencontrée, apercevez-vous de médiocrités ou d'horreurs qui offensent la vue ?...
Au contraire, voyez la quantité d'hommes agréablement établis, au visage sympathique, aux gestes aisés, qui s'en vont, très simples, sans se douter, sinon de leur beauté, du moins de la perfection de leur physique de mâles bien réussis !... Certes, moi, je reste impressionné par le génie de l'espèce, et je pratique... le moins possible d'ailleurs... le rite banal. Mais je regrette de ne pas m'évader du geste ordinaire, d'autant plus que l'art le permet, le conseille, et que la plupart des rebelles contre es suggestions de la femme sont des gens très intelligents...
LF. BANDEAU 241
Socrate, César, et, en sautant des siècles, Oscar Wilde, Jean Baurain, Paul Verlaine... et un musicien délicieux...
Si vous croyez que je vais dire.,.
Je ne saurais, pour un empire, '
Vous le nommer.
Il avait débité, chantonné son couplet, d'un air convaincu et léger. Guilleret ne doutait pas, une seconde, qu'il paradoxait pour se payer la tête de Mouton ou lui donner le change, lança une bourrade au virtuose :
— Farceur I... Ça te va bien, tombeur de femmes, de poser au peintre d'esthètes !... Va donc ! décadenculet !.. Tu parles comme un pied... d'Eraste !
Dardier s'approcha de Mouton et le prit par la taille :
— Rappelez-vous, mon cher ami, que vous m'avez servi de modèle. Vous m'avez posé un Ignace de Loyola qui a remporté, au dernier Salon, grâce à vous, un assez vif succès!...
— C'est, ma foi, vrai I fit Mouton, suffoque. Tout de même I . . . tout de même!...
11 se mit à regarder Dardier avec des yeux ronds, effaré», et murmura :
— Est-ce que?...
Il prit Marthe par le bras, l'attira à lui, se penchant à son oreille, il lui chuchota quelques mots qu'elle ne dut pas comprendre tout de suite, car elle le fit répéter. A nouveau, il lui dit, a voix basse, sa pensée.
Alors, elle parut stupéfaite et outrée. Mais, soudain, n'y tenant plus, sous l'effet, sans doute, d'une réminiscence amoureuse, elle partit d'un éclat de rire clair, narquois, qui gagna
bientôt Dardier, Ballly, Riquette, Guilleret, tous les spectateurs de leur dialogue.
Et Mouton, cette fois, n'y comprit plus rien du tout.
La chambre noire
Pour tout le monde, il était évident que Marthe et Dardier s'étaient réconciliés. Cela résultait du baiser, d'abord, de leur attitude aussi, de leur gaîté, en contraste avec la bouderie précédente.
Enchanté de voir terminée une bisbille qui, un moment, l'avait fortement embêté, le peu clairvoyant mari rangeait son appareil photographique. Dardier s'approcha :
— Si Guilleret le permet, je retiens une épreuve de ces images de Riquette. Je suis certain qu'elles seront très réussies.
— Nous allons être bientôt fixés : je vais développer, sur le champ, les plaques que je viens d'impressionner. Je suis impatient, plus que vous, de «avoir ce que j'ai obtenu avec l'amusante silhouette de cette petite. Que voulez-vous ?... Je ne vous ressemble peut-être pas, moi, mon cher ami ; mais j'aime les jolies femmes.
Dardier sourit :
— Alors, vous devez bien aimer la vôtre!... Et, dans ce? conditions, vous avez d'elle, sans doute, pas mal de portraits.
— J'en ai de très gentils.
Confidentiel :
— j'ai fait, dimanche dernier, une photo en couleurs de
Riquette et de Marthe, à la mer... Riquctte, enmaillot bleu, Marthe, enmaillot rouge, présentant leur postérieur déHcieux à la vague... Riquette a l'air d'un bleuet, Marthe d'un glaïeul, mais bien plus troublant, mon cher!...
— Tiens I Tiens !... Vous ne m'en avez rien dit!...
Mouton causait avec Dardier. Riquette avait rejoint Guilleret qui se promenait avec Bailly dans les petits chemins du jardin, entre les rosiers, et lui avait fait signe. — ■ Marthe écoutait, un peu al écart, son mari et son amant.
— C'est que, mon cher Dardier, je n'ai pas encore développé ce cliché... Et puis, l'image est un peu suggestive!,.. Alors, vous connaissez la pudeur de ma femme!... Elle m'a défendu...
— Oh 1 moi, je suis un ami et un artiste !
Mouton venait de trouver le moyen de se faire pardonner par Dardier de la façon dont il avait interrompu son déjeuner matinal ; il le prit par le bras :
— Entre nous, mon cher, ma querelle, ce matin, fut sotte. , .
Je suis encore honteux de vous avoir fait des reproches stupides... Alors, vous et Marthe, vous n'êtes plus fâchés?... J'en suis bien content I Eh bien, je vous ferai cadeau de cette photographie, presque intime. Je l'ai intitulée : La Mer fleurie...
Ce sera la fin d'une ridicule histoire, où nous eûmes tous des torts.
Tandis qu'ils gravissaient les marches du perron pour entrer dans la villa, Marthe les rattrapa :
— Je vous ai entendus... et jcneveuxpas, moi I... Voyons, Alfred, tu n'as pas honte !... Je m'oppose, monsieur Dardier, à ce que mon mari vous donne ce portrait du dos de Riquette et du mien, obtenu par surprise...
Elle se détourna pour ne pas rire. Dardier s'en aperçut, et comme il était certain de posséder, un jour où l'autre, la photo, ils'inclina. Alors, Mouton, — comme s'il voulait affirmer sa puissance maritale, et sa volonté que tout, de la dispute matinale, fût oublié, — déclara péremptoirement :
— Ne vous inquiétez pas, mon ami, pour cette photo ; La Mer fleurie... Moi, je vous la donnerai d'autorité.
Il grimpa, alors, l'escalier conduisant à la chambre conjugale, pendant que les amants restaient seuls dans le hall.
— Tu sais, je te défends d'accepter. Tu n'es pas encore pardonne. Au surplus, il me déplairait que ce soit mon mari qui t offre ce souvenir.
— Alors, toi, de ton plein gré...
— Quand tu l'auras mérité, garnement !
Mouton redescendait, chargé d'un tas d'accessoire» photographiques.
— Alfred, que vas-tu faire? interrogea Mme Mouton.
— Développer les clichés de Guilleret et de Riquette.
— La Mer fleurie ?... Alfred !,.. Jeté l'interdis!...
— Mais oui, mais oui!... C'est entendu... Excusez-moi. mon cher Dardier, je m'enferme dans le cabinet noir.
Très vite, il disparut, en effet, dans un cabinet situé sous l'escalier, et servant de laboratoire, black-room, comme
l'indiquait, sur l'huis, un cailel émaille. Martlie s'ëlail précipitée, criant :
— Pas le chcbc que lu sais !... Je ne veux pas, Alfred !
Mouton passa sa tête dans l'entrebâillement de la porte :
— Fiche-moi la paix !
Il referma brusquement et cria de
l'intérieur :
— Que personne n'ouvre !... On voilerait mes plaques !
Mme Mouton, alors, flanque un coup de pied violent dans la porte. Un brave éclat de rire ji
lui répond du cabinet noir. Mais, doucement, Dardier s'est approché d'elle. Il J'étreint à pleins bras, impuissante et rageuse, et, d'une voix étouffée :
— Chut !... Je t'aime !... Tu es, et lu tias être à moi!...
— Non ! laisse-moi ; je ne veux pas que mon mari soit trompé ainsi! J'ai pour lui de l'affection. Il a confiance en moi!... Il m'aime! II finira par s'apercevoir...
— Non ! il a le bandeau!... Marthe, un baiser !
— Alfred peut nous entendre !... Laisse-moi!
— Quand nous aurons fait la paix. . . sur tes lèores !
Il étreignit, à pleins bras, sa maîtresse. Elle essayait vainement de se débattre : il la tenait prisonnière et lui agrippait la bouche. Courroucée, autant contre elle-même, contre sa faiblesse amoureuse, son dcsirdes baisers de l'amant, que contre Dardier dont elle ne pouvait douter de la trahison de la nuit, elle résistait de toutes ses forces et s'énervait jusqu'aux larmes. Elle haleta :
— Je Le juie que j'appelle mon mari.
— Chiche ! . . .
Elle cria, très fort :
— Alfred !
Mais Mouton, enfermé dans le cabinet noir, était environné de ténèbres. Elles l'isolaient dans une nuit absolue où rien du dehors ne pouvait entrer. L'amour aussi, Eroi perfide, avec un bandeau jaune, étendait sur les yeux de ce mari un noir opaque qu'aucune vérité n'avait le pouvoir de dissiper. Seul, un rayon de la lampe rouge éclairait les silhouettes, en maillots très collants, très déshabillés, de Marthe et de Riquette, l'une blonde et bleue, Riquette brune et rouge, vêtue seulement, par derrière, d'un .coeur de laine garance tenu au reste du corps par des croisillons de rubans. Les deux femmes se révélaient, peu à peu, sur le cliché dans l'enveloppement de ce halo mystérieux, aux teintes de rubis, qui les faisait plus sensuelles; et le mari de Marthe, dans ce rais de lumière rouge, regardant son chef-d'œuvre polychrome, était à des distances fabuleuses de la vie qui s'agitait de l'autre côté de la porte.
— Alfred ! appela Marthe, une seconde fois.
— Oui, ma bonne, oui !... L'image vient très bien : la Mer Heurie, tu sais?
L'amant ricane et risque, bas, une main, tandis que ses lèvres cherchent à capturer la bouche de Marthe qui crie, pour la troisième fois, plus fort ;
— Alfred ! ! ! Ton ami veut m'embrasscr !.,. Dardier lui prend les lèvres. Elle les dérobe et hurle :
— Sur la bouche !
Du coup, Dardier lâche sa maitressc et devient blême.
— Sale bête! fit-il, à voix basse.