LA POVERA GENTE
LA POVERA QENTE.
Misère matérielle et misère morale. — Les ramasseurs de feuilles. — Les marins. — La terre est-elle une marâtre ? — Réclamation en faveur de TApennin.
La première fois que j'entendis M. le juge de paix de Nenri dire d'un accent ému, profond : « Lapovera gente ! » j'en fus tout ému moi-même.
Ce mot : Lapovera gente I c'est un mot de la
nature qui yient ici de lui-même aux lèvres.
Ces « pauvres gens » n'ont ni routes, ni eau, ni hôpitaux, nî écoles. Ils n'ont pas même de place où se réunir; ce qui fait que, ne se voyant presque jamais les uns les autres, ils se suspectent, se haïssent sans savoir pourquoi. Dans Nervi, qui n'est pas grand, il y a la montagneet la côte, qui ne se connaissent pas; et, sur la côte même et dans l'unique rue qui la longe,il y adeux quartiers, le Bourg et le Puits, qui se détestent sans cause, formant, pour la Vierge, deux confréries implacables et acharnées, deux fraternités pour se battre. Hélas I la vie de ce peuple est si dure que les associations y sont cause de divisions, et tout ce qui est ailleurs moyende société tourne icià l'état sauvage.
Oh! oui, la vie est dure! Partout où l'âne et le mulet rebutent et ne peuvent plus, la charge passe au dos de l'homme. L'homme, au-dessous de . la bête, portant tout sur son épaule, devient bossu de travail. Et ce n'est pas seulement l'épaule qui se déforme par ces corvées abrutissantes, c'est la tête, c'est l'esprit. Les têtes pointues ne
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sont pas rares ; le crâne (chez un peuple si heureusement doué!) est peut-être plus étroit que dans nulle contrée de l'Italie,
Je me rappelle qu'un jour, ayant fait Teffort, très grand dans mon état de faiblesse , de monter à la montagne, j'arrivai au premier degré, à Saint-Hilaîre. C'était Thiver, et le soleil n'en était pas moins fort doux; je m'éloignai des cyprès, qui ne donnent pas assez d'ombre, et je m'assis sous les feuilles d'un superbe caroubier. A cette hauteur, peut-être de mille pieds, j'en avais sur ma tête autant pour atteindre le sommet ; mais cette partie aride, clairsemée de bois misérables, ne me tentait nullement d'achever l'ascension. Pendant que machinalement je promenais ma vue sur le golfe, m'amusant aux blanches voiles des barques qui rasaient la mer unie comme une glace bleue, un spectacle tout contraire me tomba de la montagne.
Par des sentiers tournants, rapides, âpres, de cailloux tranchants, descendaient, déroulaient plutôt, inondés de sueur, pieds nus, trois mi-
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sérables porteurs de fagots de châtaigniers: l'un; homme de yingt-cinq ans qui semblait en avoir quarante; Tautre un ragazzo de quinze ans, hâve et maigre; et le troisième, une hideuse petite fille à figure tartare, tellement Texcès du mal, de la fatigue , avait grossi , gâté, déformé le type italien très maigre , mais fin en Ligurie. La malheureuse, toute petite, raccourcie encore par sa charge qui lui faisait rentrer le cou, portait presque autant que les autres , c'est-à-dire , réellement, deux fois plus en proportion. Tous trois s'arrêtèrent un moment, assis sur leur bois, devant nous, nous regardant d'un œil sauvage, plus curieux pourtant qu'hostile. Quand je glissai dans la main de l'enfant l'aumône, qu'ils ne me demandaient pas, une larme me vint au cœur, que j'y contins ; elle disait : povera, povera gente !
Et les misères qu'on voit sont-elles réellement les plus misérables? J'en doute.
Les marins qui semblent une aristocratie par rapport à ces pauvres facchini de la montagne,
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porteurs de bois, ramasseurs de feuilles sèches, etc., les marins portent un autre poids, mais bien lourd, de fatalité.
En cette région où l'eau se montre à peine, on Yoit, aux temps secs, toute une foule à la fontaine qui attend des heures entières, altérée, la lèvre en feu; les femmes y passent les jours, et, tant pis pour celles qui arrivent tard ! au soir, il ne reste rien, la dernière goutte est tarie. Eh bien, ces fontaines entourées de gens mourant de soif sont l'image trop naturelle de l'aridité intellectuelle qui dévore tout le pays. Ce peuple d'esprit si vif n*a pas le moindre secours dans les carrières aventureuses où le pousse la nécessité. Ici on n'expose pas les enfants, on ne les donne pas à dévorer aux pourceaux comme en tel pays de famine, mais on les jette à la mer. Et avec quelles connaissances? Ils n'en ont pas la moindre des choses de la marine, ni du commerce. A la pratique, à la routine de les former, si elle peut !
Elle les forme, ou elle les noie. Ils n'en sont seulement pas à pouvoir lire sur la carte à quelle
latitude ils se trouvent. S'ils ont la carte, c'est dans la tête, au prix de leurs propres dangers. Ce qu'ils savent des écueils, c'est par leurs propres
naufrages.
Avec quelle facilité les armateurs de Gênes peuvent exploiter ces ignorants, qui savent si peu calculer, à peine lire le traité où ils engagent leur vie I
Ces hommes sobres, hardis entre tous, vous traversent l'Océan sur une coquille de noix ; héroïques sans le savoir, ils réalisent par économie tous les jours plus que ne fit Christophe Colomb. Un navire anglais rencontre dernièrement en mer, à moitié chemin entre l'Europe et l'Amérique, un petit bateau monté par trois hommes, qui, philosophiquement, avec ce minime équipage, traversait aussi l'Océan. Il le hèle et le fait venir. L'Anglais a peine à en croire ses yeux. Il les montre aux siens, et leur dit : « 11 n'y a que des Génois pour risquer telle chose sur mer. »
Pourquoi sont-ils si peu nombreux sur chaque
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barque ? ce sont des hommes sages autant qu'énergiques ; ils ne cherchent nullement les dangers inutiles. Mais que voulez-vous? l'armateur de Gênes, mis à Taise par la concurrence, veut sans doute qu'on fasse le trajet au meilleur marché possible.
Pour la même raison, ils sont, de tous les marins, les plus mal nourris du monde. Jamais de viande, toujours de mauvais légumes secs, à l'huile rance, de vieux poissons gâtés, et l'éternelle morue. La ration d'un Anglais en bœuf salé, bière et bonnes provisions de toute sorte, nourrirait quatre de ceux-ci.
Dans ce seul hiver et sur les seuls marins de Nervi, trois ont été enlevés.
Le cousin de M. P., à quarante-cinq ans, meurt en mer du typhus.
Le voisin de M. G. a épousé, à dix-sept ans, une femme de quinze. Il en a trois enfants. Il a trente ans ; il revient à Gênes d'un long voyage. La plupart de ses hommes sont morts. Les vents l'empêchent pendant deux mois d'entrer au port.
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Sa femme le voit, du rivage, aller et venir. Un de ses hommes tombe à Feau ; il lance une corde qui lui coupe les doigts. Il refuse de se laisser faire l'amputation de la main, qui le rendrait incapable de travail, et il meurt.
Un autre perd deux cargaisons. Infatigable, il retourne. La troisième arrive à bon port. Mais ce terrible effort de volonté dans une seule année a épuisé les sources mêmes de la vie. Il débarque, embrasse les siens, et quelques jours après il tombe frappé mortellement.
Beaucoup, quand ils reviennent, sont ainsi brisés, atteints de langueurs, de fièvres. Qu'ils aillent àFhôpital de Gênes, portes closes. Que venez-vous faire? avez-vous un bras cassé? on n'y reçoit que
les blessures ou les maladies aiguës.
Nulle plainte. L'habitude est si forte, que, par rapport aux gens de terre , le marin se croit presque heureux; tous les trois, quatre, ou six mois, il rapporte quelque argent à sa femme oisive, qui est censée tisser un peu, et qui, même en tissant beaucoup, gagnerait six sous par jour.
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Les choses sont arrangées ainsi. Nul bruit.
Ces familles, quand le retour les réunit, ont même un petit air de fête. Seulement on ne compte pas que cet homme si utile , si misérablement nourri, et dans une vie si dure, sera de bonne heure maladif, et probablement mourra jeune.
Ce qui n'arrête personne. Tous embrassent cette chance. Tous regardent vers la mer, tournent le dos à la terre. Pourquoi ? Celle-ci est la famine. Il faut bien chercher ailleurs.
Est-ce donc une marâtre, cette terre de Ligurie ? Ne produit-elle des hommes (des hommes heureusement doués sous tant de rapports), que pour les faire mourir de faim ? C'est la demande et le reproche que je lui faisais à elle-même, la regardant assidûment, interrogeant ses longs flancs maigres, son sein flétri, ses bras décharnés.
Ou bien, dois-je plutôt croire que Dieu ne Ta point créée telle ; qu'elle fut jadis féconde ; que
rhomme seul , ingénieux contre lui-même , habile, acharné à se nuire, est parvenu à la longue à rendre impuissante pour lui sa bonne volonté maternelle? qu'il a dévasté ces sommets, détruit avec les forêts les utiles réservoirs qui y concentraient les vapeurs fécondes? que chaque peuple qui s'est succédé sur ces rivages si ancieniiement habités de la Méditerranée, a travaillé pour son compte à l'œuvre de destruction, jusqu'à ce que nous, les derniers, nous n'eussions plus entre les mains (nos pères ayant pris la substance de ce banquet de la nature), que les restes , les débris, les os? La primitive humanité eut la fleur du monde naissant, et les petits-fils n'auraient plus maintenant que les cendres 1
Mais à présent même, est-il donc vrai que ces collines, si bien exposées sous ce soleil puissant, fécond, adouci pendant l'été par les brises de mer, et qui semblent vouloir porter les produits les plus précieux, est-il vrai qu'elles soient désormais et pour toujours stériles, définitivement condamnées ?