POVERA GENTE H
De loin, cette terre est nue. Puis, en approchant, regardant, on retrouve des veines à'humus végétal qui reste logé entre les arêtes du rocher.
De loin, cette terre est sèche. Et puis, observer attentivement, vous trouvez, sur les hauteurs^ que les brumes qui s'y arrêtent y entretiennent des eaux, perdues, il est vrai, par l'extrême rapidité des pentes qui d'un bond les jettent à la mer, mais qui, si on les retenait sur des plans doux et moins rapides, presque horizontaux, garderaient, feraient circuler la fécondité.
« Il n'y a ni eau , ni terre » , dites-vous . Mensonge, odieux mensonge I Non^ n'accusez pas la nature. 11 n'y a à accuser que vous-mêmes, que l'iniquité ou l'indolence des hommes.
De la terre I vous demandez de la terre I Mais
n'ai-je pas vu dans des contrées aussi arides,
en Ârdèche , des arbres qui venaient sans terre ,
accrochant le pied dans le roc, sur quelques
débris de caillou... ? N'ai-je pas vu un châtai-
gaier, sobre et courageux yégétal, arrivé sans ce secours à une taille gigantesque, vivant d'air apparemment, se faisant sa terre à la longue par le résidu de ses feuilles?
Voilà des vérités qui, ici, passent pour séditieuses. Quelqu'un a osé pourtant les dire, rhomme excellent à qui échappait le cri : La pavera gente! L'audace du juge de paix de Nervi a été de croire et d'affirmer que l'Apennin a été fertile, et que, quand on le voudra, il le sera encore.
La povera génie (suite). — Brancaleone. — Les communaux. — Complaisances municipales. — Guerre des bergers et des laboureurs.
Piémontais, natif de Novi, localité très énergique de cette contrée d'énergie, le juge de paix de Nervi est venu ici il y a quinze ans. Il a vu le bien à faire, le mal à détruire, et il n'a plus voulu quitter. Il n'a accepté ni traitement meil-
leur, ni avancement (que ses ardents ennemis lui eussent procuré pour le faire partir) ; il est resté, s'est enraciné sur ce champ de dispute.
Je connais force philanthropes. C'est une race de spéculateurs que nous avons eu mille et mille occasions d'étudier. Celui-ci n'est pas du nombre ; c'est vraiment un ami de l'homme, un persévérant, courageux, véhément défenseur du pauvre ; prudent et politique parfois devant les puissants tout autant que ferme et habile, comme est la passion, cherchant partout à ses clients des appuis plus ou moins sûrs, et parmi les ennemis mêmes ; susceptible peut-être de ruser pour Dieu ...
« Il vous paraît ainsi très doux, me disait un homme du lieu , l'air un peu mystique , et les yeux au ciel... C'est un homme au fond violent, d'une sensibilité colérique , intraitable pour les droits du pauvre!.. Aux conseils municipaux, dès que nos affaires sont en jeu, vous le voyez qui se possède difficilement, et qui mord sa plume. »
En lui , la montagne a trouvé une yoix pour la défendre, la nature, un défenseur pour la justifier.
Eût-il eu cette témérité s'il eût été du pays même? J'en doute. Il eût été enlacé dans les coteries locales, lié d'avance à respecter l'avis souverain de tel noble seigneur qui veut que les choses restent ainsi. Ah 1 que les anciennes républiques italiennes avaient raison de faire venir du dehors ces courageux podestats qui jugeaient sans vouloir connaître ni guelfe, ni gibelin, qui jugeaient et exécutaient, qui, dès qu'il y avait un coupable^ allaient, le gonfanon au vent, l'épée de justice à la main, assiéger sa forte maison, briser ses portes de fer et raser sa tour. Tel fut ce Brancaleone (l'immortel Griffe de /îow), qui, frappant impartialement les Orsini, les Colonna, mit la justice dans Rome. Tous se réunirent contre lui, l'immolèrent ; mais, lui tué, ils virent bien qu'ils avaient tué aussi la paix, et alors ils le pleurèrent tous, et mirent comme une relique, dans une précieuse urne de porphyre,
rirréprochable «œur du juste, qu'ils avaient percé.
M. le juge de Nervi n'est point un Brancaleone. 11 déteste Tépée, la guerre; homme de paix, il n'en a pas moins montré un très grand courage y accepté, créé contre lui la haine très acharnée de tous les ennemis du droit.
Qu'a-t*il fait ? Il est allé, avec ses adversaires, sur ces terres abandonnées > qui n'avaient, à les entendre, rien produit jamais. Il leur a exhumé les vieilles souches, qui prouvent que jadis elles produisirent. Il leur a trouvé des sources, qui prouvent qu'elles produiraient encore.
Puis il a proposé hardiment le partage des biens communaux.
« Partagez-la cette terre communale, a-t-il dit; elle redeviendra fertile. »
Il y a cinq mille domiciliés qui auraient part dans les communaux. Il y a trois cents propriétaires, dont quarante-cinq seulement ne veulent pas de partage.
Lesquels ? Les grands propriétaires^ qui seuls
ayant des bestiaux profitent seuls de ce désert^ que leurs bêles tondent à mort, ravagent et dévastent ^ maintiennent à Tétat de lande incultivable.
Lesquels? Ceux qui, possédant ici toute la terre, craignent que, par le partage, le travail du pauvre ne Tenrichisse, tandis que les biens du riche diminueraient de valeur.
Avant l'arrivée du juge, la querelle était restée générale ; on n'osait rien préciser , ni connaître les opposants. Dix ans durant, les agents des seigneurs, respectés, redoutés, forts de l'anonyme , purent machiner à leur aise , recruter à leur façon le conseil municipal (jusqu'à cacher toute une année une pièce très importante émanée du gouvernement). Toutes ces menées étaient possibles dans le secret, dans la timidité commune. Le juge enfin a brisé le silence ; il a été aux redoutables puissances dont personne n'osait approcher, et, pour appliquer ici Je mot proverbial de la fable des Souris et de Raminagrobis , il a attaché le grelot.
Mais quand je songe aux obstacles, aux périls qui l'entourent, dans quel mauvais monde de difficultés et de malveillances innées il est enlacé, le pauvre italien, dans quelle vieille toile d'araignée il s'agite, lutte et combat, ses efforts me pénètrent d'étonnement et de respect.
La municipalité de Nervi se compose encore, en majorité, de gens sages, prudents qui ont besoin d'être protégés, employés par les seigneurs, d'innocents bourgeois nourris dans le respect et la terreur des « gros, » quels qu'ils soient, prêtres ou nobles, et n'ayant garde, quoi qu'ils fassent ou qu'ils veuillent, de les contredire.
Deux exemples suffiront pour montrer le respect, la déférence de cette municipalité pour les gens de haute volée.
Un spéculateur en grains, important armateur de Gênes, veut, sur le bord de la mer, dans un endroit fort en vue, se bâtir un palais digne de lui, et, sur ce palais, une tour à la milanaise. Les autres palais déjà bâtis sont reculés du ri-
LE JUGE DE PAIX DE NERVI t23
vage, souvent cachés par des murs ; celui-ci» exposé au bord, bariolé de cent couleurs, comme on les peint en ce pays, fera dire à toutes les barques qui Tont, viennent, sur la rivière du Levant: « La voilà, la tour des R...! » C'est beau, et c'est féodal; cela commence une noblesse. Et qui sait ? le crédit même n'en peut qu'être augmenté. Le plaisir sera peu coûteux du reste : la pierre est partout ici ; le pays n'est qu'une
pierre. N'importe, ils ont la fantaisie, trop éco-
nomique, de la prendre à leur porte, de prendre précisément le quai, la pierre du quai, la voie publique. Ce malheureux petit quai le long des écueils est le chemin de ronde de la douane, de plus la communication d'un port de cinq ou six barques, qui au delà n'a plus de chemin, étant borné par la propriété de la marquise C, propriété qui usurpe le rivage, et n'en est pas moins respectée. — La municipalité va sans doute refuser la permission ? — Point du tout. On leur permet de détruire le quai pour un an, sauf à le refaire. Jusque-là, on n'y passe plus qu'au péril
de sa \ie, sur des planches posées sur Tabirae. Autre fait. Tout le rivage, vers le milieu de Nervi , fait le ventre ; il avance quelque peu en mér. A cette pointe, une tour basse, de celles qui surveillaient l'approche des Barbaresques ; s'élève encore, et regarde des deux côtés tout le golfe , d'une part le beau et sérieux promontoire de Portofino, monumental bloc de marbre qui cache la Spezzia , d'autre part la chaîne immense qui s'étend de Gênes à Nice , voilée , dévoilée tour à tour de brumes qui prêtent la grâce d'un mouvement continuel à l'immobilité des monts. Vue unique , que bien des gens préfèrent à celle de la baie de Naples. Le marquis de G..., propriétaire d'un beau jardin situé juste à la pointe, lorgnait fort la petite tour , comme agrément et comme honneur. Cette tour, maintenant inutile à la défense, il demande à Tacheter à la municipalité. Il en offre 1600 francs. Les matériaux certainement valent davantage. Est-il donc d'ailleurs si sûr que l'on n'ait jamais plus à craindre ici de guerre maritime, auquel cas
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cette tour servirait, non de défense sans doute, mais d'utile observatoire, qui sait? de tour télégraphique peut-être? de tour de signaux, si on l'exhaussait un peu ? Enfin, si décidément on la croit impropre à tout, n'eût-on pu, en étendant quelque peu la plate-forme où elle est, en achetant dix pieds de terre à M. de G...
faire de ce lieu unique une petite promenade pour Nervi absolument dénué de tout agrément de ce genre , planter autour quelques palmiers ; la tour eût été un repos, le vieux marin exilé de Gênes fût venu voir la mer encore , regarder les barques passer, et rêver ses anciens orages.
Une raison bien plus grave , plus décisive encore que toutes celles-ci^ fut timidement présentée par le juge de Nervi : « Cette tour n'est point à la commune ; comme toute autre fortification, elle appartient à l'Etat. » Cela fit songer un moment le conseil municipal. Supposez que M. de Rothschild, pour l'agrément d'un de ses jardins, demande à la ville de Paris de lui vendre un de ses forts détachés... C'était la même question.
Les magistrats, accablés , suaient sur leurs chaises curuies. Car enfin, comment refuser quelque chose à ce gracieux seigneur? Comment mécontenter M. le marquis de G... ?
Ma foi I tout examiné, ils crurent devoir passer outre, s'obstinèrent à ignorer la loi. «Puisqu'il veut acheter, ce sera à ses risques et périls. La vente ne vaudra pas grand'chose. Prenons les 1600 francs ; la commune en a bon besoin... Et nous, nous n'aurons pas le chagrin et la douleur d'avoir blessé ce bon seigneur, qui après tout a le bras long, et s'en souviendrait peut-être plus tard. »
Ce n'est pas , comme on le voit , sans cause , que M. l'avocat Bettini, qui en 1848 a fait un fort bon mémoire sur les communaux pour la municipalité , l'appelle avec admiration : « La courageuse, V héroïque municipalité de Nervi. »
Quel appui le juge pouvait-il trouver là dans ses projets ? 11 ne se découragea pourtant pas.
Il essaya d'abord de gagner la municipalité à sa proposition du partage des communaux par la
perspective de la grande importance que ce partage pouvait lui donner. L'ambition municipale est une fibre sensible de laquelle on peut jouer presque toujours à coup sûr.
Puis, Nervi pourrait se donner routes, aqueducs, écoles, hôpitaux. Il y aurait fort à bâtir ; et architectes, charpentiers, maçons, peintres, tout le pays y aurait avantage et profit.
Là-dessus le partage devint si populaire, si désiré de la masse que les adversaires n'y firent plus que fort peu d'opposition directe. Mais on on travailla en dessous.
D'uj^ part, on répandit le bruit que, les communaux partagés, ce seraient des spéculateurs qui trouveraient le moyen de les engloutir, par des prêts, des procès, n'importe ; et que les pauvres en seraient déshérités à jamais.
Puis, on supposa que ces terres, vendues, vers Tan 1500, aux patrons de la commune, l'avaient été k eux personnellement, et à leurs familles. On eut l'effronterie de dire que c'était en réalité une propriété privai.
Enfin^ on trouTa un stratagème. Contre Xsipovera gentCj on appela la povera gente. Quelle ? deux classes de pauvres qu'on inventa tout exprès, et qui, en réalité, n'existaient pas dans le pays.
La classe des faucheurs. Il n'y en eut jamais d^autres ici que ceux qui fortuitement se louent au temps de la récolte. Et ces gens, par le partage, auraient eu bien plus de travail.
Et la classe des bergers. On fit comparaître une douzaine de facchini, domestiques<le grands seigneurs, pour représenter les bergers. Ce qu'ils sont, veut-on le savoir? Regardons du côté de la montagne.
Dans le dernier hiver, où un froid terrible a gelé presque tous les orangers de la côte, en mars, au moment délicat, décisif, où perce en vert le pauvre grain, le blé rare, qu'un travail mortel arrache du sein de marbre de la stérile contrée, voici venir, sur les hauteurs de Quarto et d'Apparizione, les troupeaux des Doria, des Spinola et autres (vingt et un gros propriétaires en tout), qui non contents de dévorer
le pâturage communal , s'en Tont rongeant sur les bords la pousse nouvelle du grain dans les propriétés privées. Les damnables animaiix, alléchés par le bien d'autrui, savourent le jeune blé , le trouvent excellent , s'y établissent , s'y vautrent sur leur splendide festin. Les maigres laboureurs accourent, à grands cris, tout effarés. Les nobles bergers, race fainéante qui ne sait ce que cela coûte , ne s'en émeuvent; ils sont forts, ils sentent qu'ils ont bons maîtres ^ ils s'amusent des vilains. Ceux-ci, furieux^ hors d'eux-mêmes, veulent les chasser à coups de pierres; ils ne s'en vont pas encore. Il faut que les paysans aillent chercher leurs fusils. Ils tirent quelques coups; en l'air, car pas un n'est atteint.
C'est une grosse question qui pouvait s'étendre , et fort dangereuse : la guerre du laboureur cont^^e le berger, c'est-à-dire, ici, contre la noblesse, noblesse de sang ou d'argent.
Il faut l'arrêter tout de suite. Le juge court chez l'intendant. Celui-ci est fort ému; la justice réclame en lui. Que le juge agisse, on le sou-
tiendra. Mais aux premiers actes , et l'affaire déjà lancée, je ne sais quel vent souffle de Turin, — vent de glace ; Tintendant est tout refroidi. La paixy la paix avant tout! Il faut étouffer l'affaire! Le juge reste compromis. Aux bergers de rire; aux troupeaux de continuer. L'appétit ne leur manque pas, le blé mûrit, et les moutons, qu'on les remette en présence, lèveront de nouveau leur droit féodal sur le travail du vilain.
Un intendant de ce pays, Dennarese, a dit cette forte parole : <c La barbarie du pâturage communal est une vraie guerre déclarée du riche contre le pauvre. »
Conclusion : En 1843, la municipalité a voté le partage des communaux. L'affaire est au même point en 1854.
Ah ! povera, povera gente !
Dernier regard sur la contrée. — L'enclos Santa-Groce. — Les trois grands remèdes. — Laisser faire la nature. — Croire à ses forces réservées. — S'oublier soi-môme et penser aux autres. — Première idée du Banquet,
Pendant six mois je restai dans cette bourgade de Nervi, parmi ce pauvre peuple, et dans ses privations. Pendant six mois, enseveli dans mes pensées, avec moi et mon autre moi, je vécus de la vie du monde souffrant.
Je ne devais pourtant pas quitter ce lieu de peine sans en emporter une dernière impression plus consolante.
La veille de notre départ, le H avril 1854, nous visitâmes, pour la première fois, la propriété de la marquise Santa-Groce, la mieux située du pays, entre Nervi et Boiiasco.
Une longue allée de lavande ombragée de vieux arbres nous conduisit au bel escalier de marbre qui, par deux ou trois étages successifs, et autant de paliers de repos, vous met au bord de la mer, sur des rochers propres, polis, baignés d'eaux si animées, si amusantes dans leur continuel remous que les barques des jeunes pêcheurs y vont et viennent sans cesse, pour le jeu plutôt que pour le gain, pour attraper, surprendre la sole imprudente qui se joue parmi les écueils.
Retournez-vous ; vous voyez un amphithéâtre à l'envers et suspendu, scopulispendentibus antrum. Les plus fortes masses, contre toutes les lois de réquilibre, sont en haut ; rochers énormes, gros arbres plantés sur Tabime. Dessous, une
colonne ronde, de dix pieds de diamètre au moins, vous rassure sur la solidité de la montagne pendante.
Entrez, le bain vous attend, une mer douce, profonde, peu variable, qui ne connaît ni flux ni reflux.
Rafraîchi, vous remontez le bel escalier, et vous arrivez à l'enclos, mélange d'agrément artistique et rustique, d'utilité et de grâce.
Le potager, le seul du pays, assure à la maison une abondance indépendante, non l'abondance excessive du Bassan, avec ses laveuses de ifaisselle en robes de satin blanc, mais l'abondance raisonnable et largement suffisante. Le juge de paix ne se trompait donc pas : les légumes, avec un peu de culture et de soin, viendraient dans cette terre à merveille.
Lepalazzetto est assis au pied de la montagne de Nervi. Elle m'avait toujours semblé rude, cette montagne, tant que je la voyais du pied même, abrupte et à pic. Mais regardée ainsi à distance, d'un peu loin, du fond de ce charmant
jardin, et dans la douce lumière de la fin d'un beau jour, elle m'apparut un gracieux amphithéâtre, qui me tendait les bras, me disait : Montez !
Le soleil se couchait derrière moi dans la mer de Gênes; bientôt allait se poser sur la verte cime rétoile dont chaque soir la couronne. Combien cette vue me sembla douce ! combien elle eût apaisé mon cœur, si je Pavais eue habituellement ! Je me serais réconcilié à ce pays, où jusque-là tout m*avait paru sauvage, j'y aurais mieux senti la grandeur maternelle, la tendresse de Dieu, et, comme ce soir-là, dans une paix religieuse, j'aurais béni la contrée.
Oui, qu'elle soit bénie, la pauvre et rude contrée ! J'y étais entré faible et malade^ et j'allais malgré tout en sortir fortifié, à peu près rétabli.
Trois choses m'avaient fort aidé à guérir .
D'abord, ne plus vouloir guérir ; ne plus me fatiguer de cette pensée. Oublier, cela seul est un
grand remède. Ou j'oubliai ou j'acceptai mon mal, me disant qu'après tout, si la nature complaisante pendant trente années de travail m'avait docilement obéi, il était juste aussi de lui obéir à mon tour. Si bonne et si maternelle comme elle est généralement, il y a à parier que ce qu'elle nous fait souffrir, c'est pour notre bien encore. J'ai soupçonné toujours que ce qu'on nomme maladie ou dérangement des fonctions, cela même est une fonction.
La maladie apporte avec elle bien des sentiments, des idées, qu'on n'eût jamais eus en santé ; elle nous fait mieux voir bien des choses que l'entraînement de la vie, le cours rapide de l'action et l'éblouissement où elle nous jette, nous empêchaient de distinguer. La santé , le mouvement et l'activité sanguine ont bien en effet leurs vertiges, que dissipe la maladie; en sorte qu'on pourrait appeler celle-ci la guérison de la santé ; la mort ellemême n'est sans doute qu'une guérison de la vie .
i38 LE PAYS DE LA FAIM
En second lieu, nul médecin ne m'a tant servi que l'excellent juge de paix. A mesure qu'il me démontra que l'âpre et chauve montagne n'était point désespérée, qu'elle pouvait produire encore, refleurir, reprendre la vie et la fécondité , je me sentis moins malade . A chaque source qu'il retrouvait par la force de seconde vue que lui donnait l'amour des hommes, je me sentais moins altéré, et il me semblait les sentir en même temps sourdre en moi-même. Si le vieil Apennin, usé des siècles, usé de la dévorante Gênes, pouvait reprendre sa jeunesse et se mettre encore galamment une couronne de forêts au fronts pourquoi donc ne pourrais-je, moi aussi, de mes rameaux mutilés, mais peut-être renouvelés par la sévérité du sort, répandre encore des fleurs de vie? En voyant le désert ressusciter et s'animer d^espérance sous la forte volonté de cet homme de Dieu , n'avais-je pas un sérieux motif de croire à la toute -puissance réparatrice de la volonté? J'ai senti le
fer, d'accord ; mais j'ai senti aussi, je sens couler en moi une sève inconnue. Nature !
Providence , ma mère ! ce n'est pas une destruction, c'est une émondation féconde, une greffe, et l'infusion d'un esprit plus jeune peut-être, que tu viens d'accomplir en moil
Enfin, ce fut pour moi un très bon remède et très efficace, de songer moins à mon individualité, à mes maux, davantage à ceux des autres hommes. De la misère de mon univers de Nervi à celle de l'Italie, et de là à celle du monde qui souffre, attend et halette, j'étendis mon horizon et aussi ma patience. Et nonseulement je supportai ma souffrance, mais je l'acceptai de cœur comme la révélation , douce encore, des maux de la multitude infinie, comme ma part, bien petite, dans Timmense malheur fraternel.
Jusqu'ici, me disais-je à moi-même, tu as vécu sans le sentir, poussant à l'aveugle en avant, comme une machine à vapeur qui a
hâte de produire, nullement informé du monde, sinon par les rares combats qui, par moments, retardaient ta production. Le sens du dénuement, du jeûne (même en ta rude enfance indigente), tu ne l'avais eu jamais. Pourtant c'est un des traits les plus généraux de l'existence humaine. L'ignorer, c'est n'être pas homme, c'est n'avoir pas vécu.
Regarde autour de toi, regarde... Ces montagnes nues, vrais prédicateurs, te donnent naïvement, de leurs sommets arides, la révélation trop vraie de Tétat presque universel des hommes ; elles te disent : Le monde a faim ! Félicitetoi de n'être pas mort sans avoir senti, expérimenté ce côté profond de la vie.
Ne t'occupe plus de toi. Que tu sois malade, qu'importe ! Le monde est bien malade aussi.
L'Italie, ton monde actuel, ta pauvre nourrice Italie, ta garde-malade, qui, ne pouvant mieux, t'a du moins dans ce rude hiver enveloppé de son doux climat, elle n'est guère bien portante ! Les combats d'éléments contraires, d'humeurs et d'es-
DÉPART ET GUÉRISON i4i
prits différents qui rompent Tharmonie de ta vie et font ce que tu appelles ton mal, elle les a bien aussi; elle n'est pas encore harmonique avec ellemême. Voilà le mal qui mérite qu'on y songe.
Laisse le tien; et, si lu peux, de malade, fais-toi médecin.
Si vraiment ta fin est proche, que tes derniers jours ne soient pas stériles ; que ta pensée sympathique soit un cordial de révivification pour tant dliommes persécutés et du monde social et de la nature.
Dans ce formidable hiver où la Flandre a ressenti les froids de la Sibérie, où, trois mois durant, Bruxelles résonnait des sonnettes des traîneaux, où les orangers d'Hyères ont péri, où Nervi même a eu des glaces ; dans cette saison meurtrièris qui a décimé les pauvres populations tremblotantes du Nord, tu as été ménagé, épargné ; rends grâces ! Ce n'est pas sans une vue bienveillante de la Providence que tu t'es trouvé conduit à passer ces sombres mois dans cet âpre et ce doux climat. Â ce temps de l'incubation annuelle de la nature.
tu semblés inyité à trouver aussi quelque fruit salutaire de Tâme...
Et ici, sur ce sol qui jeûne de source ; ici, où Tair même a soif, a faim,... ici mon cœur conçut le Banquet.
Nervi. Janvier-avril 1854.
DE