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LA « SUFFISANTE VIE

COMMENT FONDER LE BANQUET

COMMENT FONDER LE BANQUET

Le i2 Mars. — Le point de départ : La suffisante vie. — Quelle voie faut-il suivre? Quelle âme faut-il prendre? — Unité de la nouvelle église. — Quelle en est la base première?

Ce fui le 12 mars, jour de doux anniversaire, d'une union resserrée encore par notre vie peu aisée, étroite, d'autant plus intime, que ma pensée s'étendant de ma souffrance personnelle à la souffrance générale^ je sentis la nécessité de fouiller plus loin, plus bas, un sujet depuis plus

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de deux mois médité sur les rochers de mon quai et sur le banc de l'église de Bogliasco.

Ce jour-là, j'étais descendu pour la première fois le matin, et je me promenais au soleil sur le grand perron de marbre du riche escalier qui menait à la pauvre maison . Sur les hauteurs c'était encore l'hiver. Si les paysages italiens, dans leurs plus molles contrées, sont doux aux premiers plans, aux seconds des chaînes grises de montagnes lèvent leur sourcil de marbre, ou bien les Alpes lointaines surplombent l'opulente campagne de glace et de neige éternelle. Mais, en bas, tout souriait de printemps. Le site austère mêlait au sérieux de l'oranger, de l'olivier, comme un tendre sourire d'enfance, le pêcher, l'amandier en fleur, qui, après quatre mois d'aridité, venaient témoigner qu'il y avait encore dans la terre un peu de jeune sève et d'eau fécondante.

Une révolution se fit en moi. Je revins, de toutes les forces de mon existence malade, aux pensées que j'avais émises, en 1846, dans mon livre du Peuple^ à cette cite de Dieu où les humbles, les

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simples, paysans et ouvriers, ignorants et illettrés, barbares et sauvages, ont tous leur place, tous leur droit à la Justice, qui est identique à l'Amour.

Et, sur ce dernier caillou avancé de TApennin, où tout est famine et stérilité, m'apparut claire- ' ment le vrai point de départ démocratique, indiqué dès les premiers jours par la Révolution : la suffisante vie.

Point de vue matérialiste ! dira-t-on. Pas le moins du monde.

Même sous le rapport matériel, la réclamation n'est pas excessive. Il n'est pas aisé sans doute, dans l'ordre social actuel, d'assurer la suffisante vie à tous ; mais, on a proposé, on trouvera sûrement des moyens de réalisation efficaces et pratiques. Je n'ai pas à m'en occuper. Je ne vois que le but moral.

Car la suffisante vie, pour vous, mangeurs égoïstes, c'est jouissance solitaire ; pour nous, travailleurs sérieux, c'est la vie de fraternité, c'est le Banquet, le Banquet pour tous.

Et qu'est-ce qui le méritera, qu'est-ce qui le

fondera, ce banquet fraternel ? L'héroïsme du sacrifice .

Le sacrifice, c'est là pour nous le mot d'ordre ; ce doit être aussi le mot de ralliement.

N'ayant plus quant à moi grand espoir de durer, je songeai alors, dans cette transparente lumière qui semblait déjà celle du monde à venir, et m'éclaircissait les ombres d'ici-bas, je songeai invinciblement, et toujours à la grande église des amis, dispersée par toute la terre, sur quelles mers, hélas 1 ou sur quels rivages? Ah ! du moins, qu'à cette dispersion du sort ne vienne pas s'ajouter celle du cœur, des pensées ! c'était là mon vœu et ma prière. Et plus que jamais j'éprouvai le besoin d'étendre à tous le banquet, d'en faire pour les peuples l'agape universelle de conciliation et de réconciliation.

Les frères que je n'avais connus que par les nuances diverses qui pouvaient nous séparer, je sentais par leur absence combien ils étaient uns en moi et dans mon affection. Nos désaccords

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portaient presque tous sur des points bien secondaires ; oublions-les, ajournons-les ; cessons de les exagérer, tandis qu'enréalité, forte et profonde, immuable sur la base d'un même symbole, se tient l'unité de notre église.

Grâce à Dieu, les malentendus commencent à disparaître, les dures épreuves du temps ont fait plus pour le rapprochement des personnes et des doctrines que n'auraient fait des siècles de disputes.

La République, frappée aujourd'hui et gisante, a senti qu'en ses résurrections futures elle passerait toujours éphémère, si elle se contentait d'écrire et de promulguer le droit, si elle ne le faisait • germer dans une racine vivante qui étoufiat, remplaçât les rejetons malfaisants que pousse encore l'if des tombeaux, l'arbre fatal du moyen âge.

Et le Socialisme a compris, par ses martyrs, ce que n'avaient pu comprendre ses grands utopistes dans leurs rêves d'harmonie absolue : que, quels que puissent être les destins de l'humanité, son harmonie supposera toujours une pièce première,

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essentielle, où tout porte, de la terre aux cieu\ : le devoir, le désintéressement, le sacrifice.

Ceci, c'est la pièce d'or, c'est la médaille éternelle que la Révolution a déposée dans les fondements du monde nouveau. C'est comme la tête humaine, la tête toujours fraîche et saignante, que les Romains mirent sous la première pierre de leur Gapîtole, pour qu'il ne fût pas un mort édifice de pierre, mais le temple vivant des pierres vives. Temple, autel et nouveau Dieu, foyer d'homme ou de cité, rien ne peut, sans une telle base, se fonder véritablement ; sinon, le foyer est cendre, le Dieu une larve vaine, le temple un froid sépulcre.

La Cène. — Fourvières. — Croix-Rousse. -— Les deux montagnes. — Les deux banquets.

Ici, quelqu'un m'arrête et proteste au nom du passé : « Non, la RéYolution n'a pas eu seule l'idée du banquet ; avant elle, moi aussi j'ai réclamé pour le peuple. »

Cette voix qui monte du sépulcre où je me suis enfermé moi-même tant de siècles, c'est la

voix du mort que j'ai trop aimé, que j'ai ressuscité, ranimé de mon souffle et réchauffé de ma \ie. Cette voix que j'ai entendue mille ans, revient toujours la même ; elle n'a pas changé.

Ce que disait le moyen âge, l'église de Tâge moderne le redit aujourd'hui :

« Qu'avez-vous à chercher le banquet ? nous vous l'avons trouvé, nous l'offrons chaque jour pour tous. Pourquoi regardez-vous ailleurs ? »

Il est un lieu, une ville, entre toutes, où J'antagonisme des deux âges, de l'esprit des vieux temps et de l'esprit nouveau apparaît aux yeux mêmes, dans toute sa grandeur.

Cette ville exerce sur mon âme une inexplicable puissance d'émotion ; elle agite en moi un monde de pensées.

Rome peut-être ? la via sacra du Capitole au Colisée, la vue qui saisissait d'horreur religieuse le froid philosophe Montaigne ?

Ou mieux encore Paris ? Du Panthéon à l'Arc de triomphe, la terre sacrée du Champ de Mars

aplani par un peuple pour y placer l'autel de l'avenir ?

Villes saintes, en effet, villes sacrées, où Ton sent le destin du monde. Des villes? Non, des temples, où le génie du globe s'agite et pythonise, où l'Esprit, contre sa nature, s'est fixé sur un lieu, a posé son trépied^ a parlé, parlera, éternelle Sibylle.

Et pourtant, ni Paris, ni Rome n'a sur moi ce pouvoir de fascination mystérieuse.

Non, c'est une autre ville.

Ville bien secondaire, en comparaison de ces capitales de l'histoire, ville de monuments médiocres, ville presque partout noire et sombre, vaste atelier où le travail scindé, isolé, n'a rien du grandiose des Babylones industrielles du Nord, où la variété immense des efforts partiels donne à l'observateur du détail une impression de fatigue, au spectateur d^ensemble, une indéfinissable tristesse.

Cette ville, c'est Lyon.

Et pourquoi saisit-elle? D'où lui yient cette puissance d'impression ?

Parce qu'à Lyon plus qu'à Rome, plus qu'à Paris, plus qu'en nulle autre ville, la nature a rendu visible, palpable sous forme matérielle et dans la physionomie même des lieux, la lutte dont je parlais tout à l'heure de deux âmes et de deux esprits.

Oui, malgré l'effort méritoire des beaux fleuves qui viennent y mêler leurs flots et leurs populations, malgré le génie pacifique de cette noble reine, la Saône, malgré la peine que se donne, après cent détouts, le Rhône pour atteindre ce mariage qui fait sa grandeur et son nom, la nature, front à front^ y pose les deux révélateurs de la guerre intérieure de Lyon, deux rocs, la Croix-Rousse et Fourvières.

J'avais senti cela confusément dès mon premier voyage à Lyon, en 1830 ; mais je voyais encore sans voir. Je sentais, mais d'un cœur aveugle. Tout ce qu'il me disait, c'est qu'en cette masse industrielle, et qu'on jugerait absorbée

par le pain, la faim, le travail, pèse pourtant un air fanatique. Je l'aspirais moi-même , en gravissant péniblement les âpres montées de la Grande Côte, ou les escaliers noirs de la ville opposée, qui ont Tair de monter aux nuées pluvieuses.

Je vis bien dès ce jour l'opposition des deux montagnes, de la montagne mystique et de celle du travail; mais je ne sentis pas leur guerre. La conciliation des deux fleuves, la rencontre de tant de provinces, Tautel romain des soixante nations des Gaules, renouvelé par la fédération de 90, ces souvenirs d'union me voilaient la lutte réelle.

Je retournai à Lyon deux fois, trois fois, et m'initiai aux mystères du travail, à ce laborieux effort de tant d'arts combinés, qui des mains maigres d'un peuple sans air et sans soleil, fait fleurir pour toute la terre l'incomparable iris de fleurs qu'on appelle la soierie de Lyon. Mais c'est la dernière fois seulement, en octobre 1853, que, moins distrait par le détail, mûri par tant

d'épreuves, et plus éclairé par le cœur, j'eus la révélation complète.

J'avais dit en 1830 : quis Deus? Incertum est; habiêat Deus.

Et je dis, vingt-trois ans après, accoudé à la rampe du plus haut sommet de Fourvières, voyant venir à moi la montagne opposée, sombre, noire, en bas, sous les cyprès étouffés de son Jardin des Plantes, en haut, colossale dans son entassement de maisons d'ouvriers qui présentent douze ou quinze étages, je dis : <( Ce ne sont pas là deux montagnes, ce sont deux religions. »

Fort atteint de cœur et de corps, malade, je me trouvais placé hors du sentiment polémique plus peut-être qu'à nulle autre époque de ma vie, ouvert à la nature dont un des plus vastes tableaux s'étendait sous mes yeux. Le paysage infini, diversement accidenté des teintes d'octobre, était d'autant plus grandiose et sérieux, véritablement harmonique avec mon âge, avec la réalité de cette ville concentrée, tragique, dont les voix confuses mouraient à mes pieds.

LE BANQUET MYSTIQUE — LYON <«l

Et comme il arriTe que dans les plus grandes rèyeries on se parle, en montant la longue montée, en m'arrétant à ce panorama, un mot me revenait toujours, sans que je susse t^op pourquoi, le mot du moyen âge qui a commencé le mouvement moderne dès le douzième siècle : « Les paui>res de Lyon, n

11 y a eu indigence partout ; ici, la pauvreté, la misère sentie et comprise. Caractère fixe de cette riche cité.

A ce moment même, en octobre, et dans le dur hiver qui a suivi, la cherté des vivres y rabattait un monde de pauvres qui venaient chercher des ressources. Les deux Lyon, celui des couvents, celui des ateliers, sont Féternel pèlerinage des pauvres pour la France du Midi, de l'Est, pour la Savoie, la Suisse même ; ils y viennent d'au delà des Alpes.

Ces fleuves, les voies du genre humain, qui

se dessinaient sous mes yeux, m'apparaissaient

comme apportant à la grande ville les flots de

l'émigration pauvre.

Les uns croieat au Lyon des miracles^ aux secours de la charité ; ils viennent solliciter le prêtre, distributeur des aumônes du riche ; s'ils^ petiYenty ils s'assoiront au banquet du couyent, et, s'ils peuvent, ils y resteront. Leur pèlerinage est à Fourvières.

Mais toi, bon travailleur, tu n'iras pas solliciter la grâce et le bon plaisir, la faveur capricieuse ; tu crois à la justice, au travail, à la liberté. Et tu vas chercher la montagne du travail, la sérieuse Croix-Rousse. Tu ne veux de banquet que le pain gagné de tes mains.

Que de gens embarrassés s'en vont ainsi vers Lyon; mais beaucoup ne savent guère plus ce qu'ils y doivent faire que l'eau du^ Rhône ou de la Saône ne sait l'usage où elle doit passer.

Qui ne se rappelle les Confessions^ l'arrivée de Rousseau à Lyon, quand, si pauvre, encore inconnu, mais si riche de rêves, jeune homme de seize ans, il dormit délicieusement sous l'abri d'un rocher aux portes de la grande ville,

sans ayoir même en poche de quoi dîner le len-^ demain.

Et leà Mémoires, moins lus, non moins dignes de Têtre, de Théodore Agrippa d'Aubigné, le fier jeune protestant des guerres civiles^ poussé, ballotté par les éyénements, brisé jamais, son père mort et sa fortune perdue, son parti dispersé et les têtes de ses amis exposées à Amboise, n'ayant ni sou ni maille, rien qu'un appétit héroïque^ il regardait la Saône du haut d'un pont, tenté de plus en plus de simplifier sa destinée. Mais dans cette mauvaise pensée, une main forte pèse sur son épaule : « Eh ! bonjour, monsieur d'Aubigné. Quoi I jeune homme, tu ne reconnais pas le meilleur ami de ton père! Où loges-tu? Je ne souffrirai pas que ce soit ailleurs que chez moi. »

Ces rencontres sont rares. Quelle est la destinée de ces pauvres diables qui viennent chercher fortune à Lyon?

Celui-ci, c'est le cinquième Gis d'un fermier de Bourgogne, né tard, et les parts' étaient faites; les atnés, travailleurs qui exploitaient

entre eux, comptaient sans cette fécondité tardive de leurs parents. Ce dernier venu, cédé au curéy n'a qu'une robe noire à attendre ; on parviendra à s'en débarrasser au prochain petit séminaire, qu i, frotté légèrement de latin et de scolastique, l'expédiera au séminaire de Lyon. Engrenage fatal. S'en dégager? Il y faudrait une force incroyable, un caractère d'airain, pour écarter et les difficultés visibles, matérielles, et les invisibles obstacles d'entourage et d'autorité. Bien plus, l'obstacle intime qu'une telle éducation, si cruellement artificielle, met dans un cœur faussé, dans une intelligence si parfaitement bouleversée, mise à Tenvers de la nature. L'autre, que je vois venir là-bas, le long du Rhône, jeune tisserand de la Bresse, faible et fiévreux, ou encore famélique enfant de Savoie, il a cœur à l'ouvrage, s'il en trouvait. Quelque pain noir que vous lui donniez, maître, en quelque haute soupente étroite et sans air que vous le juchiez près du métier, donnez-lui toujours un métier, et tout lui sera bon.

Voilà deux misérables, deux serfs, mais serfs différemment : l'un de l'éteraelle fixité, des vœux absurdes qu'il lui faut faire demain ; l'autre des hasards, des arrêts subits d'un métier de luxe, toujours menacé du chômage et de la faim.

Entre ce^ deux misères, il faut choisir. Le fils du paysan a déjà choisi, ou plutôt on a choisi pour lui, mais le jeune apprenti, lui, hésite, s'arrête, et, entre les deux voies douloureuses, un moment demeure incertain.

Ecoutez : yous entendez descendre la voix des

deux montagnes rivales se disputant le nouvel arrivant :

FOURVIÈRES

Viens, mon enfant docile, viens à ta vieille mère. Fuis les nouveautés de là-bas. Repose ta jeunesse dans mon antiquité! Us cherchent^ et nous tenons depuis dix-huit cents ans. Souvienstoi des dix mille martyrs de Téglise de Lyon, de sa perpétuité sainte, de saint Irénée à Gerson qui voulut y mourir. Souvien»-toi de Blandine,

rhéroïque esclave. Démocratie, fraternité, association, ces mots dont on t'abuse, chez moi sont des réalités.

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