INTRODUCTION XIII
Aussi ne pourra-t-on reprocher à Michelet d'avoir oublié de lui faire sa part du banquet.
11 veut qu'elle siège à la première place, celle dont il a partagé plus de mille ans le jeûne et l'attente sans espoir ; — il veut qu'à cette table fraternelle, Vâme ait la part la meilleure : la part du devoir et du sacrifice.
Dès lors, tout s'élève et se sanctifie. La coupe j)eut circuler pleine et débordante, elle ne verse plus la dangereuse ivresse, Tivresse des songes, elle n'alimente plus les appétits malsains.
Le banquet n'est plus dressé seulement pour apaiser la faim matérielle, il ne se borne plus à la satisfaction des droits d'une seule existence. Il y aurait trop d'inégalités dans la rétribution de la justice.
On ne sentit jamais plus douloureusement l'insuffisance des lois humaines pour la faire régner ici-bas, que dans ces temps funèbres où la prescription couvrait toute la terre. Combien de convives appelés, qui pour toujours ont laissé leur place vide I
XIV INTRODUCTIOiN
Non, pour tant de proscrits, de martyrs, de nations au tombeau, il fallait élargir le banquet, l'étendre bien au delà des limites d'une existence éphémère, jusqu'à Tinfini des temps où s^accompliront nos destinées futures.
« Sur ce roc aride où rien ne vient, je rêvai le banquet universel du genre humain, non pas seulement pour ce monde, mais pour tous les mondes. Je croyais mourir, j'adressais mes dernières pensées à l'unité des peuples, à l'unité des âmes réconciliées dans le sentiment du devoir et du sacrifice; à l'unité des mondes perpétuée dans l'éternité de Dieu. »
Cette dernière partie du banquet, écrite à Turin, devant l'infini des Alpes, est pleine d'une religieuse grandeur.
A ce montent même, le Piémont ouvrait à M. Michelet ses archives; il pouvait y puiser à pleines mains pour l'histoire du xvi* siècle qu'il allait écrire.
La tentation était bien forte ; il n*y résista pas.
Dès lors^la publication ànBanquet fut ajournée.