‹ Le banquier de BristolChapitre 3 sur 10 · I.l-: DANQUIEK DE HH.STOL. t · texte numérisé non relu

I.l-: DANQUIEK DE HH.STOL. t

bas de cet escalier; il traversa en courant plusieurs £;rancles pièces qu'il ne se rappelait pas avoir vues. Une lueur vague et incertaine , qui semblait venir de Tentrebâillcment d'une porte, éclairait faiblement l'iniéiiciir de ces cliambres ; mais celte lueur ne suflisait pas à diriger la fuite d'Henri, qui beurtait bruyamment dans sa course et renversait des cbaises et des tables pleines de papiers et de cartons.

Cependant les cris douloureux de celui qu'on assassinait, bien que plus rapprocbés , devenaient à cbaque instant plus rauques et moins distincts ; mais Henri pouvait entendre les dernières convulsions du malbeureux, et comme une lutte acharnée qui se livrait dans une chambre voisine, dans celle même dont la porte entrebâillée laissait apercevoir une longue raie de lumière.

28 LE BANQUH.a DE BRISTOL.'

Henri n'écoute , dans cet affreux momc]U, que son courage et la voix de l'humanité. Il s''élance vers cette porte, qui va battre la muraille, et alors un épouvan-; table spectacle s'offre à ses yeux : deux hommes s'étreignaient avec rage sur un lit, dont les draps, couverts de sang, traînaient pèle -mêle sur le carreau. L^in de ces hommes , qui paraissait avoir été surpris pendant son sommeil, était couché sur le dos, presque nu : ses pieds convulsifs se roidissaient contre la poitrine de son assassin ^ qui, penché sur lui, essayait de Tétrangler en serrant à deux mains la cravate nouée autour du cou de la victime. Celle-ci avait la poitrine criblée de coups de poignard ; et le sang, qui s'échappait à gros bouillons des artères déchirées, jaillissait par intervalles jusqu'au visage du meurtrier. Dans cette chambre, on voyait sur

i.E nA.NQUîi R i)i: r.niSTOL. ^0

plusieurs cliaises des vêtcmens eu désordre ou touibés à terre : uu flambeau, ([ui safis doute avait été renversé dans la lutte, bi filait encore sur le carreau; et la mèche, longue et nageant dans une mare de suif, répandait une clarté rougeâtre comme celle d'une torche. Cette lumière, inégale et ministre, donnait quelque chose de plus effroyable encoïc à rétreinte furieuse de ces deux homm.es. Cette pièce était contiguë à la chambre où se trouvait la caisse du banquier; et, pour arriver jusqu'à cette caisse, il fallait absolument traverser la première pièce, qui lui servait comme d'antichambre : c'était là que couchait Michel Blanding. Pendant qu'ail dormait lourdement, accablé de fatigue et d'ivresse, on avait essayé de faire sauter les gonds de la porte en chêne et garnie de fer qui, de la chambre à coucher de Blandinc;, menait à la chambre do

30 LE PANQUIErx DE DUISTOL.

la caisse. Mais cette longue et dilTicile opération n'*avait pu se faire sans bruit ; et Michel, donl: ridée fixe, pendant la veille ou le sommeil, étaii ce précieux dépôt confié à sa garde, Michel s''était réveillé brusquement en ci'hnt au Ç'oleur / d\ine voix encore faible et presque étouffée, comme dans un cauchemar.

Cest alors que, se voyant découvert, le voleur s*'était brusquement jeté sur Tivrogne, avant que ce malheureux, dont la vue élaii trouble encore, ne pût, le reconnaître et répandre Taiarma dans la maison. Cette lutte avail commencé terrible et sanglante. Michel n'avait pas eu le temps de crier une seconde fois, que déjà la lame d'un poignard sVtait plongéeà plusieurs reprises dans sa poitrine. Blanding, qui n''é tait pas sans viiHieui", sYtail convulsivement dressé sur ses genoux, et, saisissant i)ar les cheveux la tète

i.K DANQuinR nr. nuisTOL. TA

d(i son ennemi, il s'cfl'orçait de la rejeter en arrière, afin de le voir en faee et de le i e( onnaître au besoin ; mais son meurtrier, quoique [)kis frclc en apparence, n'était pas moins robuste , et , malgré la torture que lui faisait subir le furieux tiraillement de Micbel cramponné à ses cheveux, il n'en restait pas moins la tête baissée; et son poignard s'enfonçait sans relâche dans le corps du pauvre caissier. Enfin, la rage et la douleur ayant doublé tout à coup les forces de Michel, il était parvenu à relever un instant la lête de Fassassin , en lui appuyant une main sur le front, et de l'autre lui frappant la faee à coups muhipliés. Michel l'avait reconnu.

Cependant, au milieu de cette lutte effrayante, Blandini^ n'avait pas cessé un montent d\i]>[)e]cr au secours et de crier au meurtre. Le poignard lui déchirait toujours

oz Li: n.v.NoLir.i; in: prîstol.

la poitrine, mais ne trouvait pas le cœur, sans doute; car Tinfortuné faisait entendre une voix lamentable et perçante, et ses forces, bien que très diminuées, étaient redoutables encore à son cruel adversaire, qui lui-même avait la figure et les mains couvertes de meurtrissures et de sang. 11 fallait donc en finir à tout prix ! il fallait hâter la fin de ce dangereux combat, et songer à fuir avant que les domestiques accourussent aux cris de MicheL Mais d''abord il fallait se défaire d''une victime dont la moindre parole, le moindre geste, seraient une accusation capitale. Aussi le meurtrier redoubla-t-il soudain de frénésie: il se précipita sur Michel et Pétreignit furieusement à la gorge, pour étouffer sa voix et ses derniers soupirs. Mais Blanding vivait toujours, et, quoique ses yeux, aveuglés par le sang, ne vissent phis son bourreau, quoi-

LE CANQUlF.n DE BnTSTOL. oT)

que ses mains, crispées dans Tagonie, fiissentdéjà froides et pales, il continuait d'appeleren râlant, et se tordait convulsivement sur son lit.

Henri de Cormonvenait de s'élancer dans la chambre.

— Misérable ! cria-t-il.

Et courir sur lassassin, le saisir par derrière à bras-le-corps, Tarracher du lit, ce fut

pourrintrépidejeunehommeraffaired'une seconde. Mais Tassassin, quoique moins robuste, opposait une vive résistance, et tâchait de s'^emparer du poignard tombé à terre pour en frapper son courageux antagoniste. Alors Henri, enlevant dans ses bras ce misérable, le rejeta violemment sur le carreau, et, lui mettant un genou sur la poitrine, il le tint immobile et couché sur le dos.

Pendant ce temps la, Michel, retombé

sans connaissance et sans mouvement sur son lit, râlait encore faiblement, les yeux presque sortis de leur orbite.

Le visage d'Henri touchait presque celui du meurtrier; leur souffle se confondait, bruyant, entrecoupé. Soudain ils poussent Tun et Tautre une exclamation de surprise et d*'effroi ;

— Max Blower !

— Jolin Durham ! crie en même temps Blower.

— Quoi! c'est vous, malheureux! reprend Henri avec indignation. Vous êtes un assassin!

— Au nom du ciel! Monsieur, ne me perdez pas!... répond Blower d'aune voix suppliante. Oui , je suis bien coupable , mais

ayez pitié de moi! ne déshonorez point

ma famille !.. Laissez-moi fuir...

— LifVir :e! s'écria Henri. Non , vous n'é-

chapperez pas!.... vous avez mérite 1 echafaud!...

— Grâce! piiié, Monsieur!.. Oh! ne soyez

pas inexorable je vais tout vous dire

C'est vrai, je suis un malheureux, un in-

^^n^e! c'est la passion du jeu qui m'a

perdu!... J'étais venu pour voler, pour forcer la caisse... j'espérais que Michel ne s'éveillerait pas.... je l'avais enivré exprés.... Mais il s'est réveillé en sursaut, il a crié, il

a ditqu^il me dénoncerait! Oh f je vous

jure que je n'avais pas l'intention de le tuer

On entendait déjà la voix des domestiques et leurs pas qui s'approchaient.

— Ils viennent, Monsieur! reprit Blower avec une expression de terreur indicible. Je vous en supplie par tout ce qu'il y a de plus sacré î au nom de votre mère , laissez-

moi fuir!... Je vous prie comme je prierais Dieu... grâce ! grâce !...

— IMalheureux! j'*ai pitié de vous En

vous laissant échapper, je commets un crime !... mais j'*ai pitié de votre jeunesse... j'ai pitié de votre mère... Allez! fuyez, s''il est possible... Évitez Péchafaud!...

Puis son genou cessa de presser la poitrine de Blower; il permit à celui-ci de se relever.

réjà Max venait de s*'élancer vers une fenêtre qui donnait sur le jardin, et qu'il essayait d'ouvrir convulsivement. Tout à coup une pensée terrible etglaçante fait tressaillir Henri : lui-même doit songer à fuir, comme si lui-même était l'assassin!., car, de quelle manière justifier sa présence, la nuit, dans cette maison ? Ne pourra-t-on pas l'arrêter lui-même comme Fauteur du crime, ouïe complice deBlowcr?ou plutôt, crainte

LE BANQL'IEU DE DHISTOL. 37

plus liorrible encore! ne soupçonnera-t-on point toute la vérité? Les domestiques, qui Tout vu plusieurs fois, ne pourront manquer de le reconnaître: alors, quand M.Walthon saura qu^on a trouvé dans sa maison , la nuit, ce même John Durham qui avait éveillé déjà sa jalousie, M. Walthon nVeuserat-il point Tinnocence d'Élisa? Alors, quel moyen de justifier la pauvre femme ? Aucun, hélas! etla voilà déshonorée, perdue !..

Toutes ces poignantes réflexions avaient passé comme un éclair dans Tesprit épouvanté d''Henri. Soudain il songe à la fuite, il songe à profiter des moyens d'évasion que va lui fournir Tassassin; il court vers lui :

— Écoutez!.., dit-il vivement; moi aussi j"*ai une grâce à vous demander : quoi qu'il arrive, ne dites à personne que vous m'avez vu ici... Gardez-moi le secret! votre silence

VOUS répond du mien Nous allons fuir

ensenible...

Mais il n''était plus temps de fuir : la fenêtre, défendue par des volets et des barres de fer, résistait encore; des pas retentissaient dans la chambre voisine; toutes les issues étaient fermées.

— Je suis perdu ! murmure en frissonnant Max Blower.

Ses jambes ploient, ses dents claquent; une terreur profonde , un profond désespoir, le saisissent; et, dans une pensée, dans un éclair, il voit les juges qui le condamnent, il voit 1 echafaud qui se dresse ! Que faire? que dire pour se juslifier? Tout Taccuse, tout le dénonce. Sa victime est là, morte et sanglante; le poignard est là, teint de sangl Lui-même, il porte sur toute sa personne les traces de cette horrible lutte !.... Mais toutàcoup uueinspiration diabolicfue.

LE nANQnUR DE DRISTOL. oO

une voi\ de Tenfer parle à son ccrur, et lui (lit que tout n'est pas encore perdu, (pi'un autre est là pour assumer la responsabilité du crime, pour satisfaire les juges et Tcchafaud.

Henri, qui entend venir du monde, fait un dernier effort désespéré pour ouvrir la fenêtre, qui résiste et demeure à demi-fermée. Mais aussitôt, voici qu'à son tour il sent deux mains furieuses qui le saisissent à la ceinture, et une voix retentissante et rauque de frayeur crie à ses oreilles :

— Venez tous ! Au meurtre ! Arrêtez le !

Plusieurs personne3 accourent; Henri de Cormon a le temps à peine de retourner la tête ; il voit près de lui M. Walthon pâle et hagard.

— A Taide! à l'aide! continue Max Blower en étreignant toujours avec force la taille dllenri.

M. Walthon a vu en entrant le cadavre de Michel , mais ce n*'est point cet affreux spectacle qui Ta fait pâlir ; il ne songe point à Tassassinat qu'ion vient de commettre. Que lui inipoi te son or et toute sa fortune!

42 LE BANgUlKR DE BRISTOL.

tout cela n'est rien pour lui clans ce moment épouvantable ; c''est un autre intérêt bien plus cher qui le préoccupe et l'absorbe.

— Fermez les portes! crie-til aux domestiques qui le suivent; il est ici, le misérable !

— Oui, continue Max Blower cFun accent agité, le voilà! Mais venez tous.... je perds mes forces, il va m'échapper...

M. Walthon s''est élancé vers les deux jeunes gens : il reconnaît MaxBlower.

— Max, vous ici! dit le banquier d\ine voix rauque etsourde. Quel estcethomme?

— Cest Tasâassin do Michel Blanding! je suis arrivé trop tard...

— Cest donc vous !... interrompt le banquier, les yeux flamboyans. Malheureux!

— Cet homme est l'assassin, vous disje... répond Max Blower d''une voix altérée.

LE BANQUIER I>E BIlISTOL. 15

Je suis accouru aux cris de Michel... il n''y a qu'un instant que je suis ici...

— Ah ! c''est toi , infâme ! c'est toi que je poursuivais tout-ù-riieure dansTobscurité!

c'est bien sur toi que j'ai lire un coup de pistolet dans le corridor !

— Oui.... répond vivement Blower pâle

et trouble, cYtait moi Je ne savais pas

d'où partaient les cris, et je courais au hasard.... pour avertir du monde Il faisait

très sombre et puis, j'avais perdu la

tète.... je courais par toute la maison.. .. Vous m''avez pris, sans doute, pour le meurtrier... et vous avez tiré sur moi....

— Et je ne t'ai pas tué, misérable? s'écria M. Walthon , en le saisissant à la gorge et Tentraînant vers la porte.

Les témoins de cette scène ne pouvaient concevoir la fureur du banquier, et commençaient à croire que l'épouvante et

le saisissement avaient dérangé son esprit. Henri , que l'audacieuse accusation de Blower avait comme pétrifié , demeurait immobile, les yeux fixes, la bouche muette.

— Gardez cet homme, vous autres ! dit vivement M. Walthon en désignant Henri.

Prenez garde qu^il ne vous échappe!... les

» stables vont venir.

Et, laissant les domestiques ébahis, il entraîne Max Blower dans une pièce voisine , avec une violence irrésistible.

Puis il ferme la porte à double tour, sans lâcher le bras de Max épouvanté.

— Oh! dis-moi tout ne cherche pas à

nier, lâche!., dit sourdement M. Walthon, D'où venais-tu quand je t''ai rencontré fuyant dans Tombre?.,. Parle! ne me cache

rien ou je te brise, je te foule aux

pieds... Cest toi, n''est-ce pas? avoue que c'est toi !...

LE nANQuirn dr cmsTOL. 45

Blower était foudroyé.

— INIonsieur!... s'éciia-t-il les mains jointes, en se jetant à genoux. Non, je vous jure, je ne suis pas coupable... ce n'est pas moi qui ai tué Michel...

— IMais que m''in)porle Michel ! ce n'est pas lui , c'est moi que tu as tué ! lâche ! Tu

as commis plus qu'un assassinat ! Mon

trésor le plus cher, ce que j''avais de plus précieux au monde, tu me Tas pris !...

— Non, je vous jure, Monsieur!... continua Blowcr les mains suppliantes, je n'ai rien pris... fouillez-moi plutôt!... Ce n''cst pas moi levoleur, c'est l'autre... Cet homme que j'ai arrêté...

— Tu fais semblant de ne me pas comprendre! tu veux me donner le change!... Oh î tu ne m'échapperas pas cette fois !

— Mais, que vous ai-je fait, Monsieur. \.. que voulez- vous dire?... Mon Dieu! je vais

VOUS parler avec franchise... vous allez tout savoir Je vous croyais parti pour Londres.. Michel était seul, malade, et j*'ai voulu passer la nuit au bureau... Je m'^ëtais endormi dans un fauteuil... quand des cris

affreux m'ont réveillé en sursaut Ma

lampe sYtait éteinte; j'ai eu peur J^ai

cru d''ahord que ces cris partaient de la chambre de madame Walthon , et j'allais lui porter secours...

— Tu mens î interrompit M. Walthon en le secouant avec rage. Je sais tout... Malheureux! tu as passé la nuit dans cette maison, mais pour me trahir, pour m''assassiner!...

— Monsieur... ayez pitié de moi!....

EtBlower, toujours à genoux, embrassait les pieds de M. Walthon.

— Que j'aie pitié de toi , monstre après, ce que tu as fait!... Non, tu vas mourir!...

LE DANQUIER DK P.RISTOL. 47

Viens... c'est devant la complice, c'est à ses regards que je vais t'immoler !...

Et déjà IM. Walthon Tentraînait vers Tescalier qui menait à Tappartement d'Élisa. Blower, pâle et glace d'épouvante, n'opposait aucune résistance et se laissait emporter comme un enfant.

Cependant les domestiques, entendant beaucoup de bruit et la voix furieuse de leur maître, crurent naturellement qu'un autre malfaiteur était caché dans le bureau voisin, et que M. Walthon courait de grands dangers. Ils essayèrent d'ouvrir la porte, mais elle était fermée en dedans. Cette dernière circonstance augmenta leurs alarmes, et comme, en prêtant roreille, ils croyaient entendre à quelque distance une espèce de lutte dans Tcscalier, l'un d'eux frappa dans la porte un vigoureux 'coup de pied et détacha la scr-

48 LK RAWQuirr» d'z nnisiOL.

rurc: puis, tandis que ses camarades retenaient le prétendu assassin, qui, du reste, ne faisait aucune tentative pour s'échapper, il courut vers l'endroit où le bruit se faisait entendre. Déjà M. Walthon et Blower avaient disparu; mais soudain le domestique voit son maître pâle, égaré, terrible, redescendre précipitamment l'escalier, entraînant d''une main Max Blower.

Une métamorphose étrange venait de s''opërer dans la physionomie de Blower: sa figure était moins blanche d*'épouvante; ses dents ne s''entrechoquaient plus, et, dans les muscles contractés de sa face , on aurait pu distinguer quelque chose qui ressemblait à un sourire. Ses yeux avaient une expression de joie sombre et cruelle, qui avait remplacé le délire et PefFroi. Cest qu'une explication courte et mystérieuse venait d*'avoir lieu, dans ce morhent terri-

LE RANQUIKR DK nniSTOL. 49

ble, entre Max.BJowcr et M. Walthon.

Maintenant Blower ne craignait plus Fé-

chafaud ; ce n*'était plus lui , mais John

Durham qui devait trembler. Le banquier

avait son plan de vengeance : une pensée

infernale brûlait dans sa tête I Mais, pour

accomplir ce noir projet, il fallait le secours

de Max: alors rien ne pouvait sauver Thom-

meque M. Walthon haïssait mortellement.

Mais ce dernier, pourtant, avait su lire

dans le cœur sombre de Max; il n''était

point la dupe de ce lâche hypocrite, et tôt

ou tard il se promettait bien de le punir

aussi , quand il aurait puni d'une horrible

manière un homme encore plus criminel à

ses yeux. Néanmoins Blower s*imaginait

avoir trompé M. Walthon : il croyait que

Michel était mort; il croyait n*'avoir plus à

redouter l'accusation de la victime.

Quand M. Walthon rentra, suivi de Blo- II. 4

wer, dans la chambre du pauvre caissier, les domestiques s*'écrièrent à la fois :

— Monsieur, nous avons reconnu cet homme : c''est un nommé John Durham.

— Je le sais, dit M. Walthon, les dents grinçantes. Cet homme est venu plusieurs fois dans ma maison pour en connaître les localités avant de commettre son crime.

Cest lui qu'on a vu ce soir entrer furtivement par la grille du jardin...

— Oui, c''est lui-même, répétèrent les domestiques.

— Justice serafaitelmurmurasourdement M. Walthon en secouant la tête. Cet homme est un voleur et un assassin!... il mourra au cibet comme les voleurs et les assassins!

Henri ne put retenir un cri d''indignation ; il fat sur le point d*'éclater en voyant l'hypocrite audace de Blower qui le dénonçait comme le meurtrier. Mais Henri

n''avait pas le droit de parler : Tamour et Thonncur, tout l'obligeait à se taire ! Une seule parole, un mot pour se justifier... et la femme qu''il aimait, cette pauvre femme innocente et pure, elle était perdue !

Henri calcula donc avec un sublime héroïsme toutes les conséquences du crime odieux qu'il ne voulait pas désavouer; mais le châtiment terrible, le honteux supplice qui l'attendait sans doute, ne put cflrayer cette âme courageuse et la détourner de sa noble résolution. Le sacrifice de sa vie et de son honneur, il était déterminé à l'accomplir jusqu'au bout, pour sauver Thonneur et la vie de la vertueuse Élisa.

Aussi, quand les ofliciers de justice et le constable entrèrent pour dresser procèsverbal du crime et s'emparer du coupable, quand Max Blower, désignant Henri , s'écria d'une voix forte et sonore r — « Cet

5t2 LE DANQUII-R DE CRISTOL.

homme est l'assassin ! je Tai vu poignarder Michel BlancJing! » — Henri ne fit aucune réponse, et baissa la tête en joignant les mains.

— Elisa ! pensa-t-il avec un affreux désespoir, oh ! n'apprends jamais combien je t'aime... Ignore toujours mon sacrifice!...

Déjà le constable avait examiné le corps du pauvre Michel et compté ses nombreuses blessures. On découvrit le poignard tombé à terre et plein de sang. La porte, conduisant à la chambre où se trouvait la caisse, portait les marques irrécusables d'une tentative d'effraction : Ce double crime , le vol et Tassassinaî , était donc bien constaté.

Henri , d'ailleurs , n''avait pas nié un instant, et MaxBlower, multipliant les charges accusatrices, avait raconté dans les plus grands détails Taffreuse lutte qu''il avait soutenue, disait-il, contre Tassassin ; les

LE DANgUIER DE BRISTOL. 53

meurtrissures qui ensanglantaient le visage de Max, contribuaient à rendre cette lutte plus vraisemblable. Enfin, après un long interrogatoire, auquel Henri ne consentit à faire aucune réponse, il parut clair et cons-

tantquelenomméJohnDurham,nevoulant déclarer ni sa famille, ni le lieu de sa naissance, était coupable d'une tentative de vol avec effraction , suivie d'assassinat sur la personne de Michel Blanding, commis chez M. Walthon.

Puis, quand le procès-verbal fut achevé, on emmena le prévenu, les mains liées derrière le dos. Vingt minutes après, Henri de Cormon , qui passait toujours pour John Durham, fut écroué aux prisons de la ville, et jeté dans le cachot réservé aux grands coupables, pour attendre la réunion des assises et le jour de son jugement.

Pendant que toutes ces choses' se passaient, Élisa demeurait toujours étendue sur le parquet, sans connaissance : aussi ne pouvait-elle entendre le bruit des voix et des pas qui résonnaient par toute la maison. Mais il y avait un quart-d'heure à peine qu''elle était évanouie, lorsqu*'on frappa légèrement à sa porte : c'était la femme de

chambre qui venait de se lever et traversait toute éperdue les corridors et les appartemens, folle de terreur, et ne comprenant rien à tout ce qui se passait autour d'acné. Cependant, ayant rencontré quelques domestiques, elle leur demanda ce que signifiait tout ce vacarme nocturne; on lui dit que des voleurs s''étaient introduits dans la maison pour forcer la caisse, et que Michel Blanding venait d'hêtre assassine. Le coup de pistolet que M. Wahhon avait tiré dans le corridor était pourtant le seul bruit qui eût frappé les oreilles d''Élisa ; et , ne doutant point qu''Hcnri nu fût tombé victime d'un guet-apens, elle n'avait pu que pousser une plainte déchirante: la douleur et Teffroi l'avaient comme foudroyée.

Quand la femme de chambre entra chez sa maîtresse, elle la vit |)âle et couchée par teire, les yeux fermés, immobile et froide

LK BANQUIER DE imiSTOL. 87

comme un cadavre. Elle s empressa de relever madame Walthon et la porta sur un canapé.

— Madame, madame, revenez à vous!...

disait-elle d'une voix pleine d'épouvante.

En même temps elle lui frottait les tempes avec du vinaigre, et lui jetait de l'eau fraîche au visage.

Enfin peu à peu madame Walthon se lanima ; ses yeux se rouvrirent ; les couleurs de la vie reparurent sur ses joues; mais rintelligence était confuse encore, et le sentiment de la réalité renaissait à grand'peine dans son esprit trouble et confus. Cependant le chaos de ses idées se débrouilla : un souvenir terrible la fit soudain frissonner ; et, promenant des yeux égarés autour d'elle, madame Walthon s'écria :

— Henri!... où est-il?...

— Madame, que voulez-vous dire?:..

9d le banquier de bristol.

demanda la femme de chambre , dont les regards effarés interrogaient ceux d''Élisa, et semblaient suivre leur direction. Que cherchez-vous , madame ?

— Il était là , oui , là , vous dis-je ! ... Ah ! mon Dieu! qu*est-il devenu!... Ce coup de pistolet...

La femme de chambre croyait que sa maîtresse avait le délire.

— Oui , Madame , ce coup de feu , vous Tavez entendu... voilà ce qui a causé votre frayeur... C'est comme moi, ce vilain bruit m'a réveillée en sursaut. Mais soyez tranquille , Madame , vous ne courez aucun danger : tout le monde est averti ; les constables vont venir...

— Où est-il? où est-il? continua madame Walthon, dont la terreur semblait augmenter. Ah ! Sophie ! vous me cachez la

LE nANQUIl'K DK IJRISTOL. 59

vérité, il est mort!... Malheureuse que je suis I oh ! c'est moi qui l'ai tué !...

Et la pauvre femme éclatait en sanglots ; elle parcourait la chambre en se tordant les mains.

— Je vous en conjure, Madame, revenez à vous!... Maintenant vous n''avez plus rien à craindre... Un des scélérats est arrêté, vous dis-je...

—Arrêté ! lui ! s'écria madame Walthon. La blessure n''étaitdonc pas mortelle?...

— Mon Dieu! que devenir? pensait la femme de chambre. Pauvre maîtresse, elle

a perdu la tête ! il faut appeler quel-

qu"'un...

Et Sophie ouvrait déjà la porte pour appeler; mais soudain elle recule et pousse un cri : une figure pale, comme celle d''un fantôme, se trouvait devant elle!... C'était

60 LE lîAIS'QUIER DE BRISTOL.

M. Waltlion , que Ja femme de chambre croyait parti pour Londres.

— Sortez! dit-il sourdement à Sophie, et laissez-moi seul avec ma femme.

Lorsqu'il entra dans la chambre, madame Wallhon, qui n'avait point entendu la voix de son mari, tournait le dos à la porte ; mais tout à coup ses yeux se dirigent par hasard vers une glace, et, dans cette glace, elle voit une apparition qui lui fige le sang dans les veines '....Ses genoux ploient; un tremblement convulsif la saisit; elle chancelle et tombe entre les bras de son mari!... Mais cette faiblesse ne dure qu''un instant : la malheureuse ne s''évanouit point, et l'horreur de sa position se montre à ses yeux tout entière. Elle comprend au fond de son âme qu'elle est perdue sans ressource, que son mari sait tout , et qu'elle va mourir comme Henri, Mais ce n'est point la

ui nANQviKR m: mnSTc^L. Ci

mort qui la fait ainsi frémir!... La mort no peut répouvanter, maintenant f[no rien ne rattache plus au monde : ce cpii anètc le mouvement de son cœur et glace la moelle dans ses os, c''estde sentir autour de sa poitrine ce bras sanglant qui la presse, cette main du meurtrier d'Henri.

— Mon Dieu! qu'avez-vous donc, madame? demande M, Walthon d^ine voix étouffée , en contraignant sa fureur. Que pouvez-vous craindre? je suis près de vous... En vérité, je vous croyais plus courageuse... Mais non, pour un malheureux coup de pistolet, voilà que vous êtes pâle comme une morte, et vous tremblez comme un enfant qui a peur des fantômes!...

En parlant de la sorte, M. Walthon avançait la tête pour regarder en face Élisa, qui se détournait toujours avec une horreur convulsive.

(il2 LE lîANQUIER DE BRISTOL.

— Oh! VOUS êtes impitoyable! s''écriet-elle fondant en larmes. Allons! tuez-moi

tout de suite, puisque vous savez tout!

que tardez-vous à me punir?,.. Mais abrégez mon supplice !... c'est trop affreux de vous

voir! Tuez-moi comme vous avez tué

Henri !...

— Henri? que voulez-vous dire, Elisa?... répondit le banquier avec un air de profonde surprise. Mon Dieu! mais, en vérité,

je ne vous comprends plus vos paroles

sont d'une incohérence... Allons! soyez raisonnable, madame... je vous répète que le danger est passé maintenant. Je ne voulais rien vous dire pour ne pas vous effrayer, mais je vois qu'ail vaut encore mieux vous raconter les choses telles qu''elles sont.

H n''y avait plus de colère dans Taccent deM. Walthon, et même Élisa crut distinguer une inflexion de caresse dans cette

Lli BANQUIER Dli BRISTOL. 65

voix sourde et tremblante encore. Pour la première fois elle osa tourner la tête vers son mari et le regarder; mais elle ne put soutenir le feu sombre et menaçant qui s'échappait de ces yeux noirs, ombragés d^épais sourcils. Tout le visage du banquier avait quelque chose d*'efrrayant, et le sourire étrange qui tordait sa bouche était plein de haine et d'amertume.

Élisase rejeta vivement en arrière; mais une inconcevable métamorphose venait de s'opérer dans la physionomie de M. Wal thon: ses noires prunelles ne lançaient plus d'*éclairs ; les rides et les plis de son front avaient disparu, comme par enchantement ; le sourire amer de ses lèvres s''était brusquement changé en un sourire bienveillant et doux.

— Allons, allons, ma pauvre amie, reprit le

banquier en lui baisant le fronl, éveillez-

()4 LE BANQUIF.n Dl- liUISTOL.

VOUS sortez de ce vilain cauchemar...,.

J^iurais donné beaucoup pour que vous n*'eussiezpas entendu cette maudite explosion d''arme à feu. Mais enfin, puisqu**]! m'est impossible de vous rien cacher, je vais vous expliquer la cause de tout ce tapage nocturne.

Élisa tremblait toujours, mais il y avait (ant de calme dans le visage et la voix de M. Walthon, qu''elle sentit renaître au fond de son âme une lueur de vague espérance; et dans l'espace d''un éclair, mille pensées moins sombres et presque rassurantes , traversèrent son cerveau.

— Oh! s'il était sauvé !... Mon mari ne savait rien peut-être.... Ce coup de pistolet, il a cru le tirer sur un malfaiteur.... Mais pourquoi M. Walthon n'est-il pas paiti \^ Pourquoi cette ruse ?...

LE BANQUIKU M- BniSTOL. 6S

Et la malheureuse femme retombait dans son désespoir.

— J''avais défendu expressément à tous les domestiques de vous parler de cette aventure, dit M. Walthon en lui prenant la main avec douceur; je voulais vous la raconter moi-même, et demain matin seulement : car avec le jour les terreurs se dissipent... INIais ce coup de pistolet vous a réveillée en sursaut; tout cela vous a causé une secousse affreuse, et c'est justement ce que je voulais éviter. Certes, il se faisait dans la maison un épouvantable tapage!... Mais vovez comme je suis étrange ! j''espérais que tout ce bruit n''aurait pas troublé votre sommeil ; à votre âge, Élisa, le sommeil est si profond, si calme ! Cest enfin le sommeil de l'innocence

Elisa tressaillit; son regard se porta vi- II. 5

60 LE BANQUIl-n DE BRISTOL.

vement sur M. Walthon, qui demeura impassible.

— Non, il ne sait rien, pensa -t-elle avec une joie indéfinissable.

— Vous êtes étonnée, n*'est-ce pas, mon pauvre ange , que je ne sois pas à Theure qu'il est sur la route de Londres? Aussi, quand je suis entré, je vous ai fait en quelque sorte TefTet d''un spectre N'est-ce

pas , mon amour?...

— Je ne m'attendais pas à vous voir... balbutia-t-elle d'une voix agitée. Je ne vous le cache pas, quand vous êtes entré d\ine manière si brusque, si imprévue, j'ai été toute saisie... Cela ne doit pas vous surprendre... j'étais si faible encore... le bruit de cette arme m'avait bouleversée...

-Je sortais à peine d'^un évanouissement, et...

— Sans doute, sans doute, interrompit M. Walthon ; et puiS; moi-même; je devais

être assez pâle, assez troublé... Au fait, je venais d'assister à un spectacle bien triste : ce pauvre Michel Blanding a été assassiné.

— Ah ! ce n'était donc pas lui! s'écria madame Walthon dans un transport de joie qui avait quelque chose de frénétique.

— A la bonne heure ! ajouta le banquier avec une inflexion de voix acre et poignante. Voilà comme il faut prendre les choses dans ce monde... il faut un peu de philosophie! Je suis charmé de voir que la mort de mon pauvre Michel vous touche assez médiocrement... Mais, chère amour, je dois vous dire que je ne comprends guère votre exclamation : ce nVtait pas lui, dites-vous ! Eh ! si parbleu ! c'^élait lui, c'était bien lui, malheureusement pour le pauvre garçon. Voici donc comment tout s''est passé : Hier soir j'avais reçu un avis de la police qui m'informait que des voleurs

songeaient à profiter de mon absence pour s''introduire dans mes bureaux et forcer ma caisse ; on m'engageait à faire semblant de partir, à ne rien changer en apparence aux dispositions de mon voyage : toutes les précautions étaient prises ; les voleurs devaient être arrêtés avant la consommation de leur crime. Vous avez dû remarquer, Élisa, que jetais passablement préoccupé?.. .Vous n'avezpas oublié non plus ce qu'est venu me dire mon domestique... qu'on avaitvu un homme s'introduire furtivement par la grille du jardin. Comme je ne voulais pas vous alarmer, je ne laissai rien paraître de mon inquiétude, et vous me crûtes parti ; mais j^étais resté dans mon cabinetde travail, ettout le monde, excepté un seul domestique , pouvait me croire en voyage. Enfin, au milieu de la nuit, j'entendis un cri terrible qui venait des bureaux ; je descendis avec deux pis-

tolets ; et dans l'ombre , au fond d''un corridor, je crus voir un homme s''enfuir : je tirai sur lui.

Madame Walthon laissa échapper un cri d^effroi.

— Oh! mais rassurez- vous... continua le banquier avec une expression qu''on ne pourrait pas rendre. Ma -balle ne Tatteignit point. Je courus, et j'arrivai jusqu'à la chambre de Michel Blanding : là, je vis quelque chose d'horrible! Le pauvre diable était sur son lit, hurlant, couvert de blessures, aux prises avec un scélérat qui le criblait de coups de poignard. La détonation du pistolet avait éveillé tous mes domestiques ; d'ailleurs, il y avait dans ma maison des gens de la police , et Tassassin fut arrêté tout de suite. Mais il avait plusieurs complices qu''on ne put saisir, et qui

parvinrent, je ne sais comment, à s''échapper.

Toute la narration du banquier fourmillait d''invraisemblances; mais Élisa ne voyait, ne comprenait qu'aune chose : Henri était sauvé!... A la faveur de cet épouvantable tumulte, il était parvenu à fuir sans être reconnu.

— Je vous raconte là des choses effrayantes, ma chère Élisa... poursuivit M. Walthon ; mais elles ne paraissent guère vous émouvoir.. .Ma foi, tant mieux ! je craignais pour la délicatesse de vos nerfs, car je sais que vous êtes très sensible... Je vois que je me trompais. Allons! très bien! vous

avez du courage En résumé, la perte

n'est pas grande... c''est-à-dire quant à Pargent: car mon brave caissier a péri d'une affreuse manière ! En vérité , je le regrette... c'était un excellent homme, qui prenait

mes intérêts fort à cœur, un homme vraiment dévoué. Mais enfin, la chose pouvait être plus cruelle : qui nous dit, par exemple , que ces misérables n'avaient pas le projet de vous assassiner?... Oui... pendant que vous étiez là bien calme, plongée dans le sommeil des justes...

M. Walthon parlait encore lorsqu'un bruit de pas précipités se fit entendre dans la chambre voisine ; puis une voix haletante se mit à crier ;

— Monsieur! Monsieur! accourez... Ah !

quel événement I...

— Eh bien! qu'*y a-t-il? répondit vivement M. Walthon en se levant et courant vers la porte.

— Monsieur, oh ! c''est un vérifable miracle! dit un domestique qui parut tout effaré. Vous savez, votre commis, Michel Blanding ?.. lui qu'on croyait mort! . . eh bien.

il parle! c''est une vraie résurrection!...

— Est-il possible ! dit sourdement M.Walihon, frappé comme d'un coup de foudre.

Et laissant Élisa dans une profonde surprise , il sortit de la chambre tout hors de lui, et courut avec le domestique vers la chambre à coucher de Michel Blanding.

C'est que pendant la conversation du banquier avec sa femme , il se passait dans la chambre de Michel Blanding, une scène effrayante , qui tenait presque du miracle. Le médecin n'était venu qu'après le départ des officiers de police, et sa déclaration n''avait servi, pour ainsi dire, qu'à constater la mort du pauvre commis. En

74 LE BANQUIER DE liRISTOL.

effet, on avait pratiqué plusieurs saignées ; mais elles étaient demeurées sans résultat : le sang, déjà noir et coagulé, ne jaillissait plus de la veine. Les domestiques de M. Walthon environnaient le lit de la victime, en examinant avec une curiosité pleine d'épouvante les blessures nombreuses qui lui trouaient la poitrine. Comme tous les gens sans éducation , ces hommes éprouvaient une espèce de plaisir dramatique à repaître leurs yeux de ce lamentable spectacle ; ils comptaient les blessures, ils avaient l'air d'en étudier la forme et la profondeur ; enfin, penchés sur la face livide du cadavre , ils le dévoraient d'un regard effrayé.

Cependant Max Blower, que sa conscience coupable torturait douloureusement, craignait toujours qu''un témoignage accusateur ne s'élevât contre lui ; aussi

fit- il tous SCS efforts pour écarter les domcstiquevS, et rester seul auprès du corps sanglant de Michel.

Blower , (pii n'avait pas son égal en hypocrisie, versait d'abondantes larmes, etsennblait regretter amèrement. son infortuné camarade. Le misérable s'était mis à genoux près du lit, et continuellement il poussait des exclamations plaintives, de lamentables sanglots , en faisant, pour ainsi dire, Toraison funèbre de Michel, et le proclamant le meilleur des hommes, le plus vertueux des caissiers.

C'est pourquoi les domestiques, craignant d*'être importuns, abandonnèrent la chambre de Michel et laissèrent Max Blower s'abandonner à toute la violence de son pieux désespoir. Quand tous ces gens se furent éloignés, Blower se releva vivement et s'enfuit au bout de la chambre,

comme s'il eût redouté le contact sanglant de sa victime. Puis , il se mit à trembler de tous ses membres , ses dents claquèrent comme dans un accès de (lèvre ; il eut peur, et, fermant les yeux, il fut prêt à quitter cette chambre , qui l'avait vu consommer le plus lâche des assassinats. C'est alors que Max Blower comprenait tout ce qu''il y a d'horrible dans le crime ! Jamais il n'avait cru jusque là que sa passion funeste pour le jeu l'entraînerait au meurtre!... dans celte âme souillée et corrompue , un seul crime apparaissait encore sous des couleurs atroces : c'était l'assassinat. Car le vol n'avait plus rien qui pût l'effrayer ; Max Blower s'imaginait, en volant, jouer au plus fin; et la mauvaise foi au jeu , l'escroquerie , ne lui semblaient être qu'un badinage, excusé par l'adresse et l'habileté.

LE DANQUIER DI- RRISTOL. 77

•Mais un meurtre, c'était bien autre chose ! le sang n'avait pas encore souillé les mains de Blower ; il ne savait pas ce cpie pèse au cœur d'un homme la mort d'un autre homme. Alors seulement, après cette affreuse expérience , il avait eu horreur de lui-même; et dans son trouble, dans son épouvante, il levait les mains au ciel , en demandant pardon à Dieu.

Le jour commençait à paraître; mais ce n''était qu''une lueur terne et blafarde qui , mêlée aux rayons vacillaiis du flambeau, éclairait toute la chambre d'une teinte sombre et funèbre. Le cadavre était couché roide et froid sur le lit, et se dessinait immobile sous les couvertures sanglantes. Max Blower ne pouvait détacher ses yeux de ce cadavre; et, dans les hallucinations de sa terreur, il s'imaginait le voir remuer à tout moment. Max res-

semblait à un homme ivre : tous les objets prenaient à ses regards une forme étrange et fantastique; des voix étranges bourdonnaient à ses oreilles ; il était comme dans un monde à part , dans ce monde que Ton voit en rêve ou dans les délires de l'ivresse.

Soudain un bruit faible , indéterminé , frappe son oreille... il tressaille!... ce bruit n''est sans doute qu''un effet de son imagination troublée, que le bouillonnement du sang dans ses artères, que les palpitations désordonnées de son cœur? Cependant Blower écoute , il redouble d'attention : le bruit continue , c'est comme un soupir , c'est comme une respiration rauque et intermittente. Max fait quelques pas vers le lit : son oreille est tendue , son œil est ïi\c , son cœur cesse de battre.

Soudain il croit voir le drap du lit s'a-

LE BANQU5EU DL BRISTOL. 7i>

giter. Oh! c''cst un rêve î c'est une cliimère! c''esl le produit d'un cerveau malade et fiévreux! Max se ra|)proche ei core du cadavre.

Mais celle fois il nYu:ï peut douter!... Non, ce n''e6t pas un rêve , ce n'est pas une illusion vaine ! tout est réel... Les draps, tout à l'heure raides et immobiles , remuent et changent de plis ; le corps de Michel tressaille, et se redVesse tout à coup comme ces cadavres réveillés par le galvanisme.

Max pousse un cri d''effroi ; il veut fuir : mais ses pieds restent cloués sur le carreau... il est comme paralysé!... La bouche béante, il regarde le corps de sa victime.

Celle-ci continue à s'agiter : les mouvemens sont d''abord faibles et presque insaisissables, mais ils ne cessent point. Les mainS; pâles et raideS; se détendent et s'oii-

vrcnt: Tune déciles se porte machinalement vers le front, tandis que les pieds s'allongent vers le bout du lit et font tomber une des couvertures sur le carreau.

Max Blower frémit comme la feuille au souffle de Touragan, mais il ne peut bouger de sa place!... il est comme un roseau que la tempête agite, et qu''elle ne peut déraciner. Blower avait toujours poussé rirréligion jusqu'à l'athéisme, jusqu''au blasphème; mais dans ce moment il croit voir Tenfer s'entr''ouvrir sous ses pas !... il croit voir sa victime , pâle et sanglante , qui se redresse pour remporter au milieu des flammes dans le gouffre des damnés. Sa terreur va toujours croissante : ses yeux fixes sont prêts à sortir de leur orbite ; ses cheveux se hérissent!... Cependant le cadavre se ranime peu à peu; ses paupières se rouvrent. Tout à coup ses regards ternes, effa-

LE nANQuir.n de uuistol. 81

rés, se dirigent sui* Max Blowcr, et Michel se met à pousser des lamentations sourdes, entrecoupées de cris et de paroles bizarres.

— A moi ! qu'on me défende ! Le misérable!.... Non, je ne veux plus boire de vin..,, c'est ce qui me perd... Ah ! mes registres... mes accolades...

— Oh ! c*'est fait de moi ! pensa Max Blower.

Et Michel continuait toujours avec une voix qui devenait à chaque instant plus forte et plus distincte :

— Laissez-moi!.... Non, je veux rester au bureau..... Max Blower, je ne vous suivrai pas Vous me donnez de mauvais

conseils... et puis vous savez que j'ai la tête

faible, que je m'enivre aisément Je veux

rester , vous dis-je Il faut que j'addi-

tionne<»rentc colonnes de chiffres...

— Oh! si l'on venait! se dit Max Blower II. 6

82 LB BANQUIER DE BrxlSTOL.

qui voyait déjà l'échafaud se dresser pour lui,

El dtjà Michel Blanding était presque à moitié sorli du lit, ses pieds raides et grelo;tans touchaient îe carreau ; il s'epveloppait de son drap comme d^m linceul; et regnrdant toujours Max Blower sans le voir et sans le reconnaître, il poursuit d'une voix déchirante ;

— Au secours! il m''égorgeî.... Oh! la caisse!... Je défendrai la caisse... oui, jusqu''à la dernière goutte de mon sang!...,

Blower! Blowcr! misérable!.,.. C'est toi

c'est toi quim'^astué!... Ah!,..

Et toutes ces paroles incohérentes se terminèrent par une exclamation si longue , si douloureuse, qu^^elle retentit dans tous les appartemens.

Les domestiques, qui s*'entretenoient encore de Taffreuse catastrophe dont ils

LE BANQUIER DE nUISTOL. gj

venaient d'ctre témoins, entendirent ce

en ai£;u.

— C'est dans la chambre du commis!

dit vu frissonnant l'un d'eux.

— Oui... répondirent les autres.

Et tous, paies et glacés d'ufTroi , ils demeurèrent quelque temps immohiies, sans avoir le courage d'aller jusqu'à la chambre de Michel.

Ce fut i>ien heureux pour Max Blower!

car, s'ils avaient moins tardé à venir, ils auraient vu une scène épouvantable, et Blower n'aurait pu éviter Téchafaud.

Max uVvait point hésité ; un seul mot de Michel pouvait le perdre : dans sa terreur, il s'était jeté sur le malheureux commis, et s'efforçait , en lui serrant la gorge avec rago, d'arracher le souffle de vie qui lui restait encore! Michel était retombé sans mouvement sur son lit ; ses yeux s'étaient

fermés de nouveau ; mais de ses lèvres bleuâtres et convulsives , sYchappaient toujours des plaintes inorticulëcs.

Max Blower demeurait penché sur Blanding et continuait à lui presser la gorge ; en même temps son oreille attentive percevait les moindres bruits qui se faisaient au dehors ; et lorsqu'enfin les domestiques s''approchèrent, Max put s'éloigner précipitamment du lit et courir vers la porte.

Cependant Max n'était pas délivré encore de toute inquiétude : Michel ne faisait plus entendre qu'une espèce de râle; mais la vie n'avait pas abandonné le malheureux , et d'un moment à Tautre, il pouvait se ranimer et parler de nouveau.

Les domestiques entrèrent confusément dans la chambre, et tous ensemble; comme

pour s'enhardir et se prêter main-forte contre le mort qui ressuscitait.

— Eh bien! qu'est-ce donc? demanda l'un d'eux; et pourquoi ces cris... •

— Ce n'est rien... balbutie Max dans un trouble extrême. Le malheureux n'était pas mort tout à fait... Il s'est agité, il a fait entendre quelques mots sans suite, et puis

il a rendu le dernier soupir! Vous

voyez , il ne bouge plus.

Les domestiques avancèrent en tremblant vers le lit. Ils contemplaient ce cadavre inanimé, quand soudain ils reculèrent saisis de frayeur : Michel s'était dressé de nouveau sur son séant, et les regardait avec des yeux ternes, hagards.

— Oui... criait-il d'une voix faible et indistincte , il m'a fait boire pour m'enivrer, pour me tuer... pour forcer la caisse... Vite! appelez M. Walthon , mon

bon maître... Ah! mes registres... qu'ion sauve mes registres!,..

Une sueur froide coulait du front de Blower.

— C'est le délire... murmurait-il en s'adressant aux domestiques. Cestragonie!»..

Avez-vous entendu ce qu''il vient de dire?..

— Oui certainement, Monsieur, répondit le cocher ; il nous raconte toute son histoire , il dit qu''on a voulu forcer la caisse. Mais c''est étonnant ! le voilà qui ressuscite tout à fait... il faut appeler le médecin, le constable.

Et déjà le cocher se dirigeait en courant vers la porte.

— Non , non , je vous en prie, n'^aver-

tissez personne dit impétueusement

Blower en retenant le cocher.

— Mais pourquoi , Monsieur ? qu'est-ce que cela peut vous faire ? D''ailleurs , c'est

LE DANQUILIl Dli DKISTOL. 87

notro, devoir : ce pauvre monsieur Michel n'eii a pas pour long-temps; vous le voyez, il va reiulio Tiiiae, et peui-êtie avant pourra-t-il nous apprendie cjiielquc chose

d'utile Car vous sentez bien qu'ils

étaient plusieurs , les scélérats^ pourfaiio un coup pareil ; le drôle qu''on a pris sur le fait, notait pas seul...

— ^Vous êtes dans Terreur répliqua vi^ vement Blowcr , il était seul et n'avait pas de complices.

— Et qu'yen savez-vous ? demanda le cocher. Mais tenez, tenez, voilà M. Michel qui ouvre la bouche , il va parler... Oh ! quels yeux ! comme il vous regarde !..,

— Arrêtez- le! s''écria convulsivement Blanding, arrêtez-le! Max Blower...

— Max BloNver ! répétèrent plusieurs domestiques en se regardant les uns les autres avec étonnement.

Max Blower était pâle, atléré, comme le patient qui sent déjà la corde de la potence lui ï^ei rcr le cou.

— Arrêtez! arrêtez! Max Blower!....

poursuivait Michel en agitant ses mains sanglantes.

Blower comprit alors qu'il était perdu, s''il ne réunissait pas toutes les ibrces de son intelligence et de sa volonté pour se faire un maintien calme.

— C'est à moi qu''il s''adresse, dit-il en essayant de donner (jnelque assurance

à sa voix. J'étais son ami intime Pauvre

Michel! il me crie d''arrêter l'assassin....

Mais tandis que Blower parlait ainsi, déjà un des témoins de cette horrible scène courait vers l'appartement pour avertir M. Walthon.

On comprendra donc sans peine que le banquier, en apprciianl que Michel Blan-

LE nANQUIKU DE BRISTOL.* 89

ding n'était pas mort, eût quitte brusquement Élisa pour courir vers la chambre de Finfortuné commis.

Ail bout de quelques minutes, M. Walihon éinïl près du lit de Michel.

— Sortez , vous tous ! dit-il à ses domestiques.

Puis, quand ils se furent éloignés et qu'il se trouva seul avec Max, il s''assit près du lit sur une cliaise, et suivit avec un étrange intérêt, avec une attention fébrile, tous les mouvemens les plus imperceptibles de Mi-

chel, toutes les variations rapides qui s'opéraient dans sa physionomie.

De temps à autre, Blanding laissait échapper quelques exclamations insignifiantes, au milieu desquelles retentissaient toujours les mots de caisse et de registre.

Max demeurait debout derrière la chaise de M. Walthon, dans une angoisse affreuse et qu''il est impossible de s''imaginer.

— Max , dit le banquier en se tournant vers son commis, vous étiez là tout-àrhcure , Michel n'a-t-il point laissé échapper d''aveu trop clair, troppositif?Dites-moi, Blower, est-ce qu*'il n''a nommé personne?..

Max ne savait que répondre et tremblait fiévreusement ; car il y avait dans les yeux du banquier quelque chose de perçant et d''incisif , qui pénétrait jusqu'à l'âme de Max. M. Walthon, n'ayant pu obtenir de réponse, réitéra sa question.

lE BvNQuiF.u nii nniSTOL. 93

Oui , IMonsiciir... balbnlia IJlowcr, j'étais ici quand IMichel a recouvré la j)arole... cV^st moi qui inc suis rriémc empressé d'aller avertir du monde...

— Et vous avez eu toit! interroni[)it M. Walt lion d'aune voix forte et presque sévère... Max, je vous Faidit, tout cela doit

rester entre nous deux Est-ce que vous

me prenez pour un niais, par exemple?... Je sais ce que je sais... j'ai des yeux tout comme un autre... Allons, soyez franc, pas de délour !... Qu'a dit cet homme tout-àl'heure ?

]\îax répondit à IMn Walthon d'une voix altérée , que Michel n'avait prononcé que des j)n rôles vagues et insignifiantes : il n\iccusait persoime , il ne nommait personne, excepté lui , Max Blower , qu'il suppliait d^urèter Tassassin.

Tandis que Max parlait de la sorte à

9i LE DANQUIEU DE BRISTOL.

M. WaUhon , Michel continuait à s'^agiter , et des îombeaux de phrase, comme il en échappe dans le déiire , soriaieot confusément de seslé.vrrs.

Cependant ce malheureux qu'on avait cru mort avait sans doute besoin de secours, et peut-être parviendrait-on encoie à le sauver. M. WaUhon, bien qu''un immense intérêt, TiiitérêL de sa vengeance, l'engageât à n\^ppeler personne, n'eut pourtant pas le courage de refuser au pauvre commis 1 assistance dont il avait si iirand besoin, M. Wal'hon était cruel et impitoyable quand il croyait avoir à se venger d^m homme qui Tavait offensé; cependant par une étrange bizarrorie de nature , il écoulait souvent la voix de l'humanité, et se montrait généreux quand il voyait souffrir quelque pauvre créature dont il nVvait pas à se plaindre. Mais, dans la circonstance pré-

sente, un témoin pouvait bouleverser tous les plans de M. Walthon et faire avorter sa vengeance , cette vengeance qu''il rêvait déjà sombre et terrible. Une lutte de sentimens contradictoires s'engagea donc au fond de cette âme violente : la justice et la hauie se dispulèrent long-temps ; mais enfin la première fut plus forte.

— Max, dit impérieusement M. Walthon, appelez quelqu'un... Vite!

Et Max ne se le fit pas dire une seconde fois : il courut vers la porte en appelant.

Un domestique parut.

— Courez, dit M. Walthon, qu'on amène un chirurgien.

Mais à peine le domestique avait-il refermé la porte, que M. Walthon se repentait presque de sa générosité ! Que lui importait d'ailleurs la vie de Michel? Quelque chose

<)($■ LE DANQL'IER DE TRISTOL.'

de bien plus précieux intéressait M. Walthon, le soin de sa vengeance ! Et pourtant cette vengeance , (pi "'il caressait au fond de l'âme , elle allait peut-être lui échapper ! Pour la rendre vaine et impossible , il suffisait d''un mot de Michel.

Le banquier demeurait en proie à Tanxiété la plus douloureuse. Si, pour anéantir Michel, il n\ivaiteu besoin (jue de prononcer une parole, cette parole serait bientôt sortie de sa bouche.

Et tandis que M. Walthon souffrait si horriblement, Blanding râlait toujours surjson lit avec des mouvemens convulsifs.

— Max! dit M. Walthon, écoutez : Dans un moment peut-être il y aura quelqu''un

ici du calme! du sang-froid î... Ne vous

troublez point.... Songez que votre silence

m'importe autant quW vous-même !

Blower, vous savez, n'est-ce pas, tout Tin-

LK DANQUIKR DE liRISTOL. 97

tcrotqiicjc vous porte? ainsi mon affection dans cette affreuse circonstance ne doit [)as vous sembler étrange Mais, soyez prudent, venez vous-même à mon aide, et ne vous perdez pas !...

Toutes les paroles de M. Wal thon avaient quelquechosed"'obscuretd''équivoque, quelque chose d'effrayant , que Max ne pouvait comprendre , mais qui le remplissait dVine profonde épouvante. 11 s'imaginait par moment que M. Walthon le savait coupable; mais , en réfléchissant, il ne pouvait admettre une pareille supposition : dans quel but, pour quel motif M. Walthon, si rigide et si impitoyable envers le crime, épargnerait-il un assassin, pour faire condamner un homme qu'ail savait innocent? Tout cela paraissait impossible à Max Blower ; mais, par intervalles, une idée vive comme un trait de lumière, venait éclairer le chaos de ses

pensées : cet homme , ce John Durham , était peut-être Tamant de Madame Walthon!.., La chose était vraisemblable : car enfin, pourquoi ce John Durham aurait-il pu s*'introduire dans la maison, au milieu de la nuit? D''ailleuis, les mots étranges qu'avait laissé échapper M. Walthon dans un transport de colère inexprimable, lorsqu'^il avait entraîné Blower hors de la chambre de Michel; ces mots, tout pleins d''une sombre jalousie, ne prouvaient-ils pas assez clairement que le banquier soupçonnait la fidélité de sa femme. Plus de doute: John Durham était venu furtivement pour séduire Élisa, peut-être même arrivait-il à un rendezvous ! Alors, tonte la conduite de M, Walthon paraissait à Blower bien moins surprenante; il savait combien cet homme était jaloux, fier, et cruel même, quand son honneurétaitmis en jeu!. .ce drame sombre

LE BANOUirn DE HRISTOL. 09

et lugubre où le banquier avait jadis figure comme principal acteur, ce drame qui avait pour dénouement la mort sanglante des deux complices , reparaissait tout entier avec ses noires péripéties, à l'imagination de Max Blower. Ce n'était pas lui, Max, que M. Walthon voulait sacrifier ; réfraction de la caisse et l'assassinat consommé sur Blanding, tout cela n'intéressait que médiocrement, sans doute, lombragcux banquier, tout cela n'était qu'un prétexte à sa fureur; et c'était une autre victime que répoux outragé voulait immoler et flétrir à la fois. En outre, Max Blower avait toujours cru remarquer que M. Walthon avait pour lui uncertain attachement idetempsàautre, le banquier faisait à ce jeune homme d'affectueuses réprimandes et le grondait comme un père. Ainsi donc, comme il était fort lié avec la famJlle de Max , peut-être voulait-il

iOO LE BANQUIER DE BRISTOL.

épargner à celle famille la douleur et Topprobred''une condamnation capitale!. .mais, dans cette dernière hypothèse, il fallait absolument que M. Walthon crut Max complice de John Durham dans la tentative de meurtre et de vol... Peut-être alors voulait-il sauver un jeune homme qu'il aimait, et ne perdre que ce John Durham , qu''il ne connaissait pas, et dont les mauvais conseils avaient sans doute entraîné dans Tabime le faible et crédule Blower.

Tandis que le misérable s'abandonnait à toutes ces réflexions tumultueuses, à toutes ces conjectures qui se détruisaient les unes les autres , M. Walthon ne détachait point ses regards de Michel Blanding, et suivait avec une anxiété croissante chaque phase de cett(j merveilleuse et lente résurrection. Bientôt plusieurs voix letentirent dans les chambres voisines , et

Ton entendit marcher précjpit«immcnt.

La porte s'oeuvre :c''e s t un chirurgien accompagné des gens de la maison.

Ces derniers étaient venus jusqu'à la chambre de Blanding, entraînés par une curiosité irrésistible, et dans l'espérance qu'on ne les remarquerait pas, grâce à la confusion inséparable d'une pareille scène, grâce à la diversion soudaine que ne pouvait manquer de produire l'arrivée du docteur.

Mais à peine avaient-ils fait quelques pas dans la chambre, que M. Walthon, avec un geste impérieux, leur enjoignit de sortir immédiatement. Ils se retirèrent bien à regret; mais rhésitation était chose impossible, car ils connaissaient depuis long- temps le caractère de leur maître : un geste, un mot de lui étaient un ordre qui n''admettait ni retard, ni réplique.

102' LE BANQUIER DK DKISTOL.

Un seul d'entre eux, désigné par M. Walihon , demeura pour aider le chirurgien.

Celui-ci commença par se faire raconter la manière dont Michel avait reçu toutes ces blessures ; ensuite il examina doetoralement et sonda les plaies; il interrogea le pouls du moribond, lui mit une main sur le cœur : le cœur battait à peine. Mais, au bout de quelques minutes, ce mouvement presque imperceptible devint plus saisissable, et sembla peu à peu s'accélérer. Le visage n'avait pas encore perdu ses teintes violettes ; les yeux paraissaient toujours gonflés de sang ; les veines du front et des tempes étaientconsidérablement tuméfiées, etl'épanchementquidéjà, sans doute, avait noyé le cerveau, pouvait déterminer la mort d''un instant à Fautre. Le chirurgien pratiqua plusieurs saignées , qui d'abord furent insigniûantes; mais grâce à de fortes

LE DANQUIER DE DniSTOL. !05

ligatures, quelques gouttes de sang jaillirent enfin, noires et coagulées. Néanmoins la respiration commença par degrés à se rétablir ; les membres glacés et raides se détendirent , et la chaleur vitale reparut insensiblement à la surface du corps. Mais, chose étrange, à mesure que le pauvre commis revenait à Texistence, cette agitation fébrile et passagère, qui s^était manifestée tout-àriieure avant l'entrée du chirurgien , ce délire plein d''exclamations et de confuses paroles , faisait place à Pengourdissement , à la torpeur, au mutisme. LYxlair de rintelligence, bien loin de reparaître dans ces yeux ternes et marbrés de fibres sanglantes , semblait s''étre éteint pour ne plus se rallumer. Dans cette physionomie, morte et sans expression, grimaçait par intervalle un sourire farouche, hébété. Mais pas un mot! pas une syllabe distincte!

lOi LE CANQUIEIl t)C liRlSTOL.

Tout ce qui sortait parfois de ces lèvres livides, c''étaient quelques rauques exclamations, quelques plaintes gutturales qui révélaient Pabsence complète des idées.

Le chirurgien frottait continuellement les narines et les tempes de Michel , avec une liqueur acre et mordante , qui faisait par moment tressaillir tous les muscles de sa face. Mais la langue demeurait toujours paralysée; la mémoire et les paroles ne revenaient point.

Cependant, Max Blower, qui frissonnait de tous ses membres, s''était retiré dans le fond de la chambre, à l'endroit le moins lumineux ; car il craignait sans cesse que Michel Blanding ne se réveillât de sa léthargie, et ne se mit à crier au meurtre! en le désignant.

Une fois même la terreur de Blower devint si forte qu'il ne put retenir un cri et

s^iUacha des deux mains à Tan^lc d'un meuble, pour ne pas tomber à la renverse... Michel Blanding sYtait eonvulsivement dressé en poussant comme un rugissement sauvage, et ses yeux fixes, hagards, demeuraient cloués sur Blower et le considéraient en face avec un regard de fantôme. Blower avait cru, dans son épouvante, voir sa victime s*'échapper du tombeau et le dénoncer à la justice des hommes; mais cette crainte profonde n''avait aucun motif réel : elle provenait seulement d'une conscience bourrelée. Ce brusque mouvement de IMichel , ce regard terne et sans chaleur qui 5''était rivé sur le coupable, ce n'était qu'aune agitation nerveuse et machinale , une espèce de commotion électrique où Tàme et la pensée n''avaient aucune part.

Le chirurgien et M. Walthon avaient remarqué le saisissement de Blower; mais

ce cri d'effroi, ce frémissement involontaire, tout cela parut fort naturel au docteur : Max n'^était pas fait, sans doute, à de pareilles scènes, et ce qui se passait dans cette chambre aurait pu faire pâlir de plus intrépides.

— Max, dit M. Walthon en se tournant vers lui, ne restez pas plus long-temps dans cette chambre..... je m''aperçois que vous souffrez Au fait tout cela est bien horrible à voir! Allez, Max.... Votre présence, d''ailleurs, n''est pas utile ici.

Max se retira, mais dévoré d'aune sombre inquiétude : car une espèce de curiosité douloureuse et poignante Tenchaînait malgré lui devant ce spectre sanglant , qui pouvait le nommer avant de mourir.

Cependant la dernière heure de Michel ne devait pas encore sonner; le ciel voulait

LE BANQUIER Dli DUISTOL. i07

prolonger les jours de la victime, qu'il réservait, sans doute, pour le cliàtiment du meurtrier!

vu

Grâce aux soins habiles du cliirurgieh, INIichel était sauvé ; mais le corps seul vivait, Tintelligence était morte. Le pauvre commis, chancelant sur ses jambes, et la tête agitée cCun mouvement perpétuel et convulsif, ressemblait à ces vieillards tombés en enfance ou devenus idiots.

110 LE r,ANQUÎi:R Dlî BRISTOL-

M. Walthon, qui ne voulait pas abandonner ce malheureux , le plaça dans une maison de santé, recommandant aux personnes qui devaient entourer le pauvre fou, qu'on eût pour lui tous les soins, toutes les attentions imaginables , mais qu'il vécût à part et n'eût aucune espèce de communi^ cation avec les autres malades.

Quelques jours après la catastrophe, Max Blower quitta Bristol et s'en alla vivre à Londres. Une conversation longue et mvstérieuse, qui avait eu lieu entre Blovvcr et le banquier, semblait avoir décidé Max à partir; mais, comme un prétexte était nécessaire pour ne pas éveiller les soupçons, Max était censé aller à Londres pour une affaire de ban([ue importante dont M. Walthon Tavait chargé. En outre, B!o\ver devait profiter de ce voyage pour rendre visite

LE BANQUIER DE miSTOL. 111

à sa famille qu'il n''avait pas vue depuis long-temps.

Il partit donc, mais le cœur déjà plein de remords qui le dévoraient sourdement comme des serpens cachés. Pour lui, plus un moment de repos! toujours Tinquiétude et l'épouvante I II ne dormait plus que d^in sommeil agité, convulsif ; c'étaient continuellement des rêves effroyables ; il voyait des fantômes sanglans et pâles qui s'efforçaient de l'entraîner dans leur tombe ouverte !. .. il entendait les cris et le râle de Michel..... Puis tout-à coup la scène changeait, et, par une transition brusque et terrible, il se trouvait dans une grande salle ténébreuse, où des juges, vêtus de noir, l'environnaient. Il entendait lire son arrêt de mort; et, presque au même instant, il se voyait emporté au milieu d'une foule hurlante , sur le tombereau qui devait le con-

il '2 I.B iJANQVitR DE nrjSTOL.

duirc à la potence. C'est alors que Max Elower commentait à comprendre toutes les tortures dVme conscience coupable!

son cœur était plus déchiré, plus criblé d'afTreuses blessures que la poitrine du malheureux que lui, MaX; avait assassiné. Alors ce qu''il y avait encore de sensible et d'humain dans rame de ce misérable, tout cela prenait une voix pour le maudire, et se changeait en instrumens de supplice.

Dans la plus effrayante tragédie de Shakespeare, Macbeth, après avoir égorgé Duncan, regarde ses mains toutes rouges et répète avec une atroce douleur : « J'ai tué le sommeil î L'Océan tout entier ne laverait {)as ces mains sanglantes! » Puis, avec une l)ioronde horreur, il s'écrie : (( Oh ! je ne i^avais pas que ce vieillard avait tant de

sang ! ! »

Eh bien ! ces frissonnemens, ces terreurs

LE BANQUirn LE BîllSTOL. ||3

(le Macbeth , ces mornes épouvantes, Max Blower les éprouvait toutes; et, pour n'avoir pas du sang aux mains, il aurait consenti à mourir tout de suite. ^

Madame Walthon n'était pas remise encore de la secousse violente qu''elle avait reçue ; elle n'était plus inquiète sur le sort d'Henri: car elle avait maintenant la certitude que M. Walthon ne savait rien, et qu'yen effet la police l'avait empêché de partir, malgré tous ses préparatifs de voyage. Mais si la pauvre femme n^avait plus à trembler pour un homme qu'elle adorait, elle ne pouvait, sans un affreux désespoir, songer qu'Henri était perdu pour elle, et que jamais, sans doute, elle ne le reverrait.

Quelques jours après ces funestes événemens, madame Walthon fut atteinte d''unc fièvre cérébrale qui lui fit courir de grands

m LE BANQUIER DE BRISTOL,

dangers. De temps à autre elle avait le délire, et le nom dTIenri sortait de sa bouche ; puis elle poussait des plaintes douloureuse et perçantes ; elle joignait les mains ; elle suppliait M. Walthon d'épargner Henri: toujours elle croyait entendre ce même coup de pistolet, dont son mari lui avait pourtant donné une explication rassurante. Tant qu*'Elisa fut gravement malade, M. Walthon ne voulut laisser approcher d''elle quHine vieille garde qu'il avait choisie lui-même.

Cette femme ne pouvait rien comprendre aux paroles incohérentes qu'Élisa prononçait confusément dans son délire. M. Walthon avait seul le mot de l'énigme, et, malgré la sourde fureur qui bouillonnait dans son âme, il était maître de son visage, il demeurait calme , et dissimulait parfois sous un triste sourire le grincement de ses

LE BANQUIER 1)E KUISTOL. 115

(lents, et les menaçantes contractions de ses lèvres .

Enfin Elisa se rétablit : mais la convalescence devait durer long-temps encore. Une pâleur pleine de souffrance ne quittait point ses joues amaigries, et dans ses yeux, creusés par la fièvre , régnait une expression morne et découragée, qui faisait mal à voir.

Cependant M. Walthon semblait encore redoubler de prévenances et d'égards pour sa femme; illuitenaitsouvcnt compagnie, 'et lui parlait avec une grande douceur: sa voix, ses manières étaient caressantes; et par moment Elisa, émue jusqu''aux larmes, se trouvait bien coupable envers un homme qui la comblait des soins les plus tendres, quoiqu*'il ne fût pas aimé. Alors elle s'accusait d'ingratitude; sa conscience pure et timorée lui faisait des reproches, qu'elle ne méritait point , la [)anvrc femme! Elle

prenait avec efFusion les mains de son mari pour les couvrir de baisers et de pleurs. Mais si tout-à-coup elle relevait la tête et tournait les yeux vers M. Walthon , une vague terreur la faisait tressaillir : car elle avait cru voir soudain, au fond de ce regard fixé sur elle , passer comme un éclair de haine et de vengeance; mais presque aussitôt cette lugubre flamme s'éteignait pour faire place à un sourire doux et bienveillant.

La maison du banquier était située dans un quartier sombre , au milieu de rues étroites et tortueuses. L'intérieur de cette maison était fort agréable : toutes les aises de la vie élégante et du bien-être s''y trouvaient en foule. Mais il y avait je ne sais quoi de triste et de mélancolique dans cette habitation. Des murs de brique noircis par la fumée ; une cour longue et obscure , un

petit jardin où se tordaient quelques vieux arbres rabougris, qui avaient Tair de souffrir dans une atmospbcrc de brouillards et de charbon de terre ; tout cela chagrinait le regard, et n*'éveillait dans l'âme que des impressions pénibles. Comme Élisa tardait à reprendre ses forces et les couleurs de la santé, les médecins conseillèrent à M. Walthon de lui faire changer d''air et de remmener quelque temps à la campagne; mais le banquier allégua d'importantes affaires qui Tempéchaient de quitter Bristol, et il préféra louer, dans un quartier plus sain et plus aéré, une petite maison fort jolie, construite sur une espèce d''éminence, et d'où Ton découvrait un magnifique panorama.

Cette maison ne touchait à aucune autre : au premier étage régnait un balcon circulaire, d'où Ton pouvait apercevoir le fleuve tout chargé de voiles, et, derrière le fleuve,

Itt LE BANQUIER DE BRISTOL.

une partie de la ville avec ses hauts clochers d'église qui perçaient la nue, ses gigantesques manufactures, ses chantiers, ses magasins et ses larges squares décorés de statues. A quelque distance de cette maison, s''étendait une grande place, voisine du port ; cette place , environnée de fabri- \ues et de forges, n''était guère habitée que par la classe ouvrière et les marins. Peutêtre eût-il mieux valu, pour Tagrément de la maison du banquier , que des murailles ou des arbres eussent masqué la vue de cette place, où, tous les trois mois, se passait d'ordinaire une épouvantable tragédie : c''était le lieu des exécutions capitales.

M. Walthon dit à sa femme que, s'il changeait de logement , c'était pour la distraire, et dissiper les idées tristes que la catastrophe funeste, dont elle avait été pour

ainsi dire témoin, avait du faire naître en elle. Cependant le banquier , que ses affaires rappelaient constamment à son ancienne demeure, ne voyait Élisa que vers l'heure du dîner : car les bureaux de M. Walllion n''avaient point été changés de place, et la maison qu'il venait de louer , il la considérait comme une espèce de cottage qui lui tenait lieu de maison de campagne.

Madame Walthon était bien faible encore ; mais , de temps à autre , elle se promenait sur le balcon d*'où Ton découvrait un si magnifique paysage. Cependant elle était dévorée d'*inquiétudc, et son imagination vive et ardente lui représentait sans cesse mille scènes tragiques , qui toutes étaient fatales à Henri. Par r-oment, une crainte vague , dont elle ne pouvait triompher, lui disait que les jours dllcnri cou-

raient de grands périls, et qu'elle ne le revenait jamais sans doute. Mais ce qui surtout la remplissait d'une sourde épouvante, c**était le langage obscur de M. Walthon ; souvent il lui parlait de la France, il lui parlait de cette guerre incessante qui brûlait au cœur de la Vendée ; et naturellement il se trouvait amené , dans sa conversation politique , à prononcer le nom du vicomte de Cormon et à parler de ses deux fils. Mais c''est le nom d'Henri qui s''écbappait le plus souvent de sa bouche, et toutes les fois qu'ail prononçait ce nom , il regardait fixement Élisa comme pour étudier chaque muscle de son visage, chaque regard de ses yeux et le progrès de sa pâleur.

Un jour surtout , M. Walthon parla plus longuement que de coutume des affaires de la Vendée , et la pauvre Élisa, qu''il interrogeait sans cesse, comme si elle eût été au

courant des événemens politicjucs, éprouvait une terreur qu'il est impossible de s''imaginer.

— Et vous le connaissiez beaucoup, ce jeune liomme? dit IM. Walthon en regardant Élisa. N^est-ce pas , mon amie, vous le voyiez fort souvent?..

— Mais quelquefois balbutia-

t-elle.

— Ce qui m''ëtonne, reprit IM. Waltbon en secouant la tète, c''est que votre père, qui est un homme sensé, un whig enfin dans toute la force du terme, ait pu avoir un pareil engouement pour ce jeune homme... Vousavezbeau dire, ce garçon-là devait vous jeter à la tête des idées de Tautre monde... c'était un noble, un fils de vicomte, un ennemi de tout ce qui est peuple... Quant à moi, ces sortes de gens, je les déteste! Ils sont d'un orgueil qui me révolte; ils

s'imaginent que le soleil ne luit que pour eux , et que nous tous , tant que nous sommes , Dieu nous a mis sur la terre pour leurs menus-plaisirs... Encore une fois je trouve singulier que M. VVood ait été si fort entiché de votre M. Henri...

— Oh! mais vous êtes injuste à Pégard de ce jeune homme... répondit Élisa d''une voix mal assurée. Je puis vous affirmer, mon ami, qu'il n'est point comme les autres nobles... Je connais peu les nobles: vous dites qu'ils sont fiers, vaniteux, égoïstes, je veux bien le croire; mais Henri n''était point comme cela... Au contraire, vous ne sauriez imaginer un cœur plus généreux, plus ami de la justice... Hélas! il s'est jeté imprudemment au milieu de la guerre civile; mais nous devons lui pardonner, car il obéissait à de vieux préjugés de famille , au point d''honneur comme Fen-

tendent les nobles! surtout il obéissait à l'ordie sacré iWin pèie. N''allez pas croire, mon auii, que ce soit par désœuvrement ou par ambition ([u''il ait pris les armes comme tant d'autres; non , ses intentions sont pures!... Pauvre jeune homme!

c''est un devoir cpril croit reinplii', voilà tout...

— Mais, vous-même, Élisa, reprit M. Waltbon en la regardant d''une étrange manière, comme vous parlez de lui!... Quel feu! quel enthousiasme!... En vérité, je veux bien croire que ce jeune Chouan est un héros , puisque vous nous faites si chaleureusement son éloge... Mais je dois vous dire aussi que la duchesse de Berry et son royal marmot seraient trois fois heureux, s''ils avaient à leur service, un millier de gaillards comme votre M. iîenri. A propos, vous ne savez pas ce qu'il est devc-

nu ! vous n'avez pas entendu parler de lui, par hasard?...

Élisa tressaillit... car, dans l'accent de M. Wahhon comme dans l'expression de son visage, il y avait quelque chose d'indéfinissable et déplaçant.

I! réitéra sa question.

— Je vous demande, Élisa, ma bonne amie, je vous demande si vous ne pourriez pas me donner quelques renseignemens sur ce jeune homme?...

— INIais que puis-je vous dire, mon ami?... Depuis que j''ai quitté la France, vous savez bien que je n''ai pas entendu parler de lui... Mon père lui-même, qui m'écrit souvent, mon père ne sait pas ce qu^il est devenu.. . Mais il Y a une chose trop certaine, c''est que M. Henri de Cormon ne pourra plus reparaître jamais dans

LH r.ANQuiEn nn nnisTOL. 12i>

sa patrie : il est condamné à la déportation!...

— Ah ! c''est vrai, dit le banquier en hochant la létc ; mais en France la déportation ou rien c''est à peu près la même chose! La France n''a pas comme nous Texcellente colonie de Botany-Bay : elle ne peut donc vous condamner à la déportation que dans un de ses départemens; mais cVst un badinage, c''est une facétie... Pour moi, je ne conçois peint ce jeune défenseur des lys! il s'est caché comme un lâche î Que diantre! il s''e5t blotti, pour ainsi dire, dans un trou de souris! car, n'est-ce pas, il a disparu, tout-à-fait disparu?... cela me donne de lui une idée assez misérable... Corbleu ! Élisa, lorsqu''on a une opinion, il faut avoir au moins le courage de cette opinion... et je trouve Phéroïsme de ce M, Henri, mince, très mince, puisqu''il

12G LE BANQUIER DE r.UISTOL.

n'a pas assez de bravoure pour continuer à combattre dans la Vendée après sa condamnation. Ce qu'on peut dire de lui , c'est qu'il est fort adroit : il sait limer ses fers et les barreaux de sa prison... C'est un Cartouche! Par ma foi! c'^est un habile homme! mais vous avez beau dire, ce n''est pas un galant homme !...

En parlant ainsi il regardait Élisa, et ses dents serrées s'entrechoquaient.

— Et vous ne pouvez rien me dire à son égard, Élisa?

— Rien absolument. ..IMaisje ne puis vous comprendre... quel intérêt vous engage à me parler ainsi de ce jeune homme?

— Oh! rien, presque rien, ou très peu de chose... Curiosité pure... sujet de cojiversalion... Autant i)arler de la Vendée que des whigs et des torys, Vun vaut Faulre. Mais le plus charmant de Tailaire, Élisa,

quelque chose d'adorable , et que vous ne savez pas, je vais, moi, vous l'apprendre : voulez-vous que je vous dise la bonne aventure, et cela sans dés, sans cartes, sans même vous regarder les lignes de la main?.. Vous avez, n''cst-ce pas? une personne chère qui voyage maintenant... oui, qui traverse l'Atlantique , avec ou sans orage , cela suivant le baromètre... Bien, bien, ne tournez pas la tète , ne baissez pas les yeux, ne toussez pas, c'est inutile... Ce que je vais vous dire est très simple ; Soyez franche , vous le croyez déjà bien près de la Nouvelle-Orléans ?...

Élisa fit un mouvement de surprise , et la pâleur de son visage devint çlFrayante.

— Bon! je vois que j'ai frappé juste. . dit M. Walthon en se frottant les mains. N'est-ce pas, cher petit ange, que je suis passablement sorcier?... Que voulez-vous,

128 LE EANQUIEU Dlî RRISTOL.

c''estrhabitude... je m'y connais en affaires de cœur tout aussi bien qu'en affaires de

banque Seulement, cbère belle, je

vois une cbose, c'est que la banque m''a fait beaucoup moins souvent faillite que le cœur...

Et ce déplorable jeu de mots fut accompagné d'un ricanement rauque et guttural.

Élisa frémissait de toas ses membres ; elle était sûre que M. Waltbon avait appris quelque cbose , et qu''au fond de toutes ces paroles incohérentes et vagues, se cachait une pensée de haine, une réalité sombre et fatale.

— Allons, allons, vous ne me répondez pas, Élisa?... Pourquoi ce silence? pourquoi ce baissement d'yeux?... Vous êtes comme une jeune catholique qui fait sa première communion... Cest-à-dire vous êtes femme! vous faites tout votre possible pour

LK RANQUIEH Dl- DRiSTOL. 1^9

cacher le fond de votre âme ; mais c'est diflicile! vous n'avez pas encore d'expérience, et ia nature se trahit... Par exemple, moi à votre place , je ne tousserais pas, je regarderais les gens en face... J'éviterais surtout de prendre mon mouchoir et de m'en cacher la figure... Tout cela peut être fort utile, mais cela sent encore la pensionnaire... Oui, chère belle, à votre place, moi , voilà ce que je ferais : je lèverais haut la tète , je croiserais les bras (c'est une excellente attitude, et qui donne beaucoup d'assurance), je parlerais d'une voix sonore, je tâcherais d'avoir le regard Çi\e et même hardi... Et puis , avec une noble indignation, avec cette généreuse colère que donne l'innocence, je dirais : Monsieur, je ne vous comprends pas!...

— Mais, en vtriLc, Monsieur, je ne puis II. 9

130 Mî HANQUIER DE BRISTOL.

VOUS comprendre... balbutia-t-elle avec un Iremblement convulsif.

— Eh! madame, s''écria M. Walthon avec un éclat de rire plein de rage et de mépris, il ne faut point trembler comme une feuille, lorsqu'on veut tenir ce langage !.. Vous me comprenez... Oh ! oui, vous me comprenez! et mieux que je ne voudrais!... Mais je n'aime pas les équivoques; quand je parle je veux qu'on m''entende! les choses les plus claires sont les meilleures. Voici donc ce que j''ai à vous dire : vous êtes jeune, vous êtes belle!., il y a dans votre visage une candeur, une innocence qui nous transporte auxcieux!... Oui, lorsqu'on vous voit, on croirait voir un ange!... Eh bien 1 vous' avez l'enfer dans le ccçur! vous êtes fourbe!... Vous mentez!...

Elisa jette un cri dV'pouvante.

— Allons! allons! pas de simagrées? ne

LE CANOUIFTl T>n T^niSTOL. loi

nous évanouissons pas!... 13''al)or(l , je ne vous ai pas dit ce que j'ai à vous dire... Vous m'avez cru bien idiot, n''est-ce pas, bien confiant, bien aveugle?... mais non,

j^avais des yeux j'avais Tintelligence

encore... Seulement, j'en conviens, mon cœur était confiant... Oh! comme vous m'en avez puni!...

Élisa comprenait bien qu'acné était perdue; mais elle tremblait, non pour elle!... c'^était pour les jouis d'Henri.

— Élisa, {)oiirsuivit iNl. Walthon d^ine voix forte, voulez-vous que je vous donne, moi , des nouvelles de ce noble et généreux Vendéen , qui veut mourir pour ses rois légitimes?.. Eh bien ! il n'est plus en Vendée,' il n*'est plus en France !...

— Il est mort! s'écria sourdement madame WaUhon.

— Ehînon, pas encore... rassurez-vous,

madame! Il tient beaucoup trop à la vie, et tant qu''il pourra s'y cramponner, je vous jure qu'il le fera, ce beau gentilhomme!... Seulement, je puis vous dire que c'^estun lâche, un misérable! il a fui comme un aventurier ! et tandis que ses compagnons d'armes meurent dans les broussailles et les marécages de la Vendée, il songeait à poursuivre une aventure galante! il combattait à la façon des Faublas et des Lovelace!... C'est une guerre moins noble que Tautre, madame... et qui «""est pas sans danger pourtant!...

— Monsieur, vous me faites frémir!

murmura-t-elle enjoignant les mains. Oh!

vous savez quelque chose d'affreux, sans doute.., Parlez, dites-moi tout... Vous n'aurez pas besoin de me tuer, peut-être!... Oh que lui est-il arrivé ?

— Ah ! ah! ah ! dit M. Walthon avec un

LE BANQUIi:U DE BRISTOL. 153

cclat (le lire funèbre. Quelle augoisse! quel accent tragique ! Mais vous avez tort, Élisa, car tout cela est en pure perte : la tragédie commence à peine, nous sommes encore loin du dénouement... Mon pauvre ange incompris, jusqu'à ce jour, il n'y a rien que de très simple : M. Henri de Cormon est venu passer cin([ ou six semaines à Bristol, Jncognito, et il s'est embarqué pour la Nouvelle-Orléans...

Élisa demeura comme foudroyée ; elle ne put dire une parole, elle ne put faire un mouvement : la vie était suspendue dans tout son être; son cœur ne battait plus.

Lorsqu''elle revint à elle, quand le nuage qui voilait sci idées se fut évanoui , elle promena ses yeux de toutes parts ; son mari avait disparu.

Quand Élisa se vit seule, les idées les plus noires Tassaillirent: Que penser? que croire? Certes, M, Walthon savait quelque chose; peut-être avait-on trahi Élisa, ou bien une lettre dTIenri était tombée dans les mains du banquier. Maintenant tout s'expliquait ! elle commençait à comprendre l'exprès^

J36 LE BANQUIKIl DE lilllSTOL.

sion mcnaçaiUc et railleuse, refTrayanl sourire qu'elle a. it remarqué parfois dans les Irai^.s de son mari. Mais, se trouvant seule au milieu des ténèbres, E' >a fut tentée de croire qu''elle venait de rêver, et que foute cette horrible scène dont elle tressaillait encore, n*'était qn''unc chimère de son imagination malade. ,

Lanuitcommençaità descendre: le temps était sombre'; et le voile de vapeurs, qui obscurcissait Tatmosphère , donnait aux objets extérieurs une apparence bizarre et fantastique. Élisa fut saisie d'un cruel frisson, et, comme la peur va redoublant toujours, comme le mouvement convulsif des nerfs augmente et s''accélère sans cesse, au bout de quelques minutes, la pauvre femme était parvenue au comble de la terreur, de cette terreur poignante qui est presque le délire et la folie.

Mais pcut-ctrc ce qu'elle redoute n'existct-il que dans son cerveaif troublé,... on peut-être a-t-elle mal compris les paroles de M. Wa^^Son , qui , sans ^oute , étaient simples, franches et sans arrière-pensée?... Alors elle s'élance vers la chambre de son mari : personne ! Elle appelle, elle ciie ; aucune réponse! Pâle et frissonnante, elle parcourt les oppartemens, elle agite les sonnettes. Sa femme de chambre arrive éperdue.

— Mon Dieu! madame, qu'avez-vous?

qu''est-ce donc?

— Mon mari! mon mari ! dit Élisa hors d'elle-même.

— Il vient de sortir, madame.

— Quoi! à cette heure!... reprend Élisa; Où peut-il être allé! c'est inconcevable!...

— Au fait, madame , répond la femme de chambre, la sortie de M. Walthon m'a

1d8 le danquier de bristol.

surprise, il paraissait fort agité; il était d*'une pâleur

— Oh! plus de doute! plus de doute!

murmura douloureusement madame Walthon ; tout ce que j'avais entendu , c''est la réalité... 11 sait tout... il sait qu'Henri est venu à Bristol... Mais, 6 mon Dieu ! je vous remercie!.. Maintenant Henri est en sûreté, rien ne peut menacer sesjours ! . . . Moi seule, je suis à plaindre , moi seule, je serai victime !

Et sans remarquer la présence de sa femme de chambre , Élisa sanglotait en prononçant le nom d"'Henri.

— Madame, que dites-vous ? Mon Dieu !

quelle agitation dans toutes vos paroles , dans tous vos mouvemens !... C'est un peu de fièvre sans doute ;... il faudrait vous coucher, le sommeil vous remettra...

— Le sommeil, Sophie ! le sommeil î rc-

pondit sourdement Élisa dont les yeux cflarcs révélaient la démence; est-ce que je peux dormir, moi!.,. Tu ne sais donc pas que mon heure est venue!... je suis condamnée... M. Walthon a juré ma mort. Mais je mourrai , vois-lu... je ne crains rien, je suis courageuse.... Je puis mourir, puisque Henri est sauvé !

— Mon Dieu ! madame , répondit tristement la femme de chambre, ne prononcez pas toujours ce nom d''Iïcnri... M. Walthon pourrait l'entendre , et vous savez qu''il est jaloux, défiant!... A la bonne heure, devant moi : il n'*y a pas de risque, je ne puis vous trahir... Pauvre chère Élisa! je vous ai élevée, et je vous aime comme si j'étais votre mère... Voilà pourquoi je tremble,... voilà pourquoi je vous conjure d'oublier ce nom d'^Henri... Mon Dieu ! je sais que vous l)ourriez être plus heureuse , mais dans ce

140 LE r.ANQUîER DE BRISTOL.

monde il faut de la résignation !... Combien sont plus à plaindre que vous, madame I...

— Plus à plaindre que moi, Sophie! interrompit Élisa éclatant en sanglots; non, tu ne sais pas combien je souffre!... Dieu seul peut le savoir. Mais je ne suis pas au bout de mes souffrances, Sophie... Vois -tu, je mourrai jeune... je l'ai toujours pensé, et maintenant j'en suis sûre!... M.Walthon me déteste...

— Que dites-vous, madame! il vous aime, il vous adore... c'est de Tidolàtrie 1... Oh ! si vous saviez de quelle manière il vous regarde!... ses yeux dont l'expression est quelquefois si farouche, se > yeux deviennent tendres et doux : on dirait qu'il voit le ciel ouvert devant lui! Sr vous saviez, alors, comme il paraît heureux! quel ravissement ! quelle extase dans tout son visage !...

LE rANQLIER DE liUlSTOL. 141

— Sophie, reprit l'^lisa en tressaillant, tu n''as donc jamais vu son sourire, ce cruel et fioid sourire , qui vous entre au cœur comme la lame d'un poignard?... Non , je te le répète, je suis perdue î... Il me haït... Mon arrêt de mort est prononcé!.... Oh! Dieu, mon pauvre père! je ne le verrai plus !...

En même temps Élisa, toute en larmes, se laissa tomber dans un fauteuil ; sa tcte i^e pencha sur sa poitrine , et ses deux mains se joignirent avec force comme dans une prière ardente et désespérée.

— iNIadame , au nom du ciel! je vous en supplie.... soyez raisonnable.... dit Sophie avec un douloureux attendrissement. Ne vous abandonnez pas à toutes ces idées tristes. Bon Dieu ! voilà pourtant comme vous êtes depuis ce terrible événement, depuis ce vol Cela vous a donné une si

iA'2 LE BANQUIEU DE KRISTOL.

terrible secousse, que vous ne songez plus qu'à la mort, qu'à des scènes de meurtre et de violence... Je vous en prie, madame,

ayez un peu de courage oubliez toutes

ces vilaines choses , ne pensez plus qu'à être heureuse... Vous êtes riche, vous êtes belle; tout le monde vous aime et vous adore... Tout le monde vous envie!..

— Oh ! c'est qu''ils ne voient [)as au fond de mon cœur !.... répondit en soupirant Élisa.

— Mais tout cela , madame , ne provient que de votre imagination. .. Je vous iéj)ète que toutes les femmes voudraient êtie à

votre place M. Walthon est pour vous

d'aune bonté ravissante...

— Ne me parlez pas de lui murmura

sourdement Élisa avec un geste dliorrcur.

Je vous dis qu'ail m'abliorrc que cet

homme se? a mon bourreau!...

LE DANQUIER DE DRISTOL, 145

— Madame , oli ! ce n''cst pas vous qui parlez ainsi !... Ccsl la fièvre, c'est la soufiVance.... De c^iàee, mettez-vous au lit: vous êtes bien faible encore , et vous savez que les veilles vous fatiguent.

— Non, Sopbie, non, j"'attcnclrai le retour (le mon mari.

— Mais il ne reviendra peut-être que fort tard, madame. Il n''a rien dit à personne , et je présume que des affaires importantes ont pu seules l'appeler à cette heure. Je vous répète qu''il paraissait très préoccupé. Allons, madame, couchez-vous, et n''attendez pas que M. W althon revienne : il serait fort mécontent de voir que vous n''étes pas encore au lit, faible et malade comme vous êtes.

Mais Sophie ne put déterminer madame Walthon à retourner dans sa chambre.

Onze heures sonnèrent ; le banquier n'était

1 i\ LK cA^Qun:n nn nniSTOL.

pas encore rentre. Cependant Elisa veillait toujours, inquiète, attentive au moindre bruit : car elle voulait éclaircir un mystère qui la glaçait de frayeur, elle voulait interroger encore M. Walthon , et savoir si le hasard tout seul ou quelque intention cruelle et perfide avait mis sur ses lèvres le nom d'Henri. Ce voyage à la Nouvelle- Oi'léans , comment M. Walthon pouvait-il l'avoir deviné? Voilà ce qui épouvantait Élisa. Mais ce n'était peut-être qu'un badinage, une parole sans portée, une supposition fortuite, à laquelle M. Walthon n''avait attaché aucune impor'ance.

Il était minuit, et le banquier ne rentrait point. Enfin Élisa , dont l'inquiétude allait toujours croissante, se laissamaclîinalement conduire dans sa chambre, et se mit au lit en versant un torrent de larmes : mais elle ne dormit point de toute la nuit ; ou si par

LE BANQriKR DE nPxlSTOL. f45

moment son œil lourd venait à se fermer, (les rêves aftVeux la ^^lacaient tout-à-coup. Alors elle se dressait blanche, eilarce , sur son séant, et croyait apercevoir le fantôme dTIenri se pencher sur elle pour Tentraîner dans la tombe.

Sophie, voyant le trouble et l'agitation de sa maîtresse, ne l'avait point voulu quitter; elle avait passé la nuit dans un fauteuil près d'Éiisa.

Le lendemain, quandle jour commençait à peine, un violent coup de marteau se fit entendre à la porte : c'était M. Walthon qui rentrait. Ses joues étaient pâles , ses sourcils contractés; un air de souffrance indéfinissable apparaissait dans toute sa physionomie; son front était plus que jamais chargé de plis et de rides , et dans Tespace d'une seule nuit, il semblait avoir

vieilli de plusieurs années. \ Thumidité II. 10

lie LE BANQUIEPx DE HRISTOL.

de ses vctcmens trempés de pluie , à sa chaussure tachée de boue , on pouvait aisément deviner qu'il avait passé dehors une grande partie de la nuit.

Son visage était si farouche, que ses domestiques n'osèrent lui adresser la parole pour s'informer s''il était malade. Il traversa les appartemens sans prononcer un seul mot, se dirigea vers la chambre de sa femme; puis, après avoir hésité quelque temps , il ouvrit brusquement la porte et entra.

Sophie laissa échapper une exclamation de surprise, et madame Walthon qui, depuis quelques momens, commençait à s'assoupir de lassitude , rouvrit les yeux toute effarée, en se levant à moitié sur une main.

M. Walthon était près d'acné, et la regardait sans rien dire. La figure du banquier avait une expression de tristesse et de pitié

LE HANQUIER DE HHISTOL. 147

profonde; l'égarement sauvage, qui régnait tout à riieure dans ses yeux, avait disparu comme par magie ; ses lèvres avaient perdu leur sourire amer et caustique; il secouait la tête en regardant Elisa avec tendresse.

— Cestvous, Monsieur, dit-elle éperdue.

Oh ! je vous attendais ! . . .

— Pauvre chère Élisa ! répondit M. Walthon en lui prenant les mains. Quelle nuit affreuse vous avez encore passée là !...

— Oh! oui, bien affreuse ! mais c'est vous, Monsieur, c''est vous qui me l'avez faite, cette horrible nuit!... Dites, pourquoi m'avoir laissée dans une incertitude plus cruelle cent fois que la mort?... Parlez, je veux tout vous dire... mais je suis innocente, oh! je vous le jurcî...

— Pauvre femme! murmura M. Walthon en se (ournant vers Sophie. Encore

le délire ! Vite qu''on aille chercher le médecin !...

Et ces paroles étaient dites à voix basse, mais cependant d'aune manière assez intelligible pour qu'^Élisa pût les entendre.

— Était-ce un rêve?... pensa-t-elle, me suis-je trompée?...

— Que disiez-vous tout à l'heure, pauvre chère amie? reprit M. Walthonavec un soupir. Qui vous reproche la moindre chose ?... Vous parlez de votre innocence... mais estil personne au monde qui puisse la mettre en doute!... Vous êtes la pureté, la candeur même! vous êtes un ange !... Et n'ayez aucune crainte, mon Elisa, Dieu ne serait pas juste, s'^il ne vous gardait la récompense que vous méritez... Oui, mon ange, vous l'aurez cette récompense , vous Paurez tout entière!...

LE DANQUIEH DE BUISTOL. 140

Puis il prenait les mains d'Élisa et les baisait ardemment.

— Tétais folle... pensait-cllc, oui, cYtait comme toujours, un accès de démence... 11 m'a parlé d'^Henri, peut-être... mais sans intention : seulement par hasard...

— Tout ce que je vous demande, pauvre chère petite, continua M. Walthon d'une voix caressante , c'est d'hêtre plus sage , plus raisonnable; de ne pas vous abandonner ainsi à toutes les chimères de votre ima^ination volcanique ! tenez, c''est là ce qui vous rend malade. Je ne sais quel mauvais roman vous avez lu; mais vous avez toujours dans Pesprit des scènes de meurtre, de vengeance... Et puis vous avez constamment à la bouche le nom d'^Henri... Cet Henri est, je présume, un personnage fantastique...

car je ne peux croire que vous pensiez de la sorte à M. Henri de Cormon , assez mir-

i50 LE BANQUIER DE DRISTOL.

ce héros , qui n'a pas eu le courage de se faire tuer les armes à la main, et qui s'est laissé prendre et juger, comme un imbécile! Vous sentez bien que je ne suis pas jaloux... fi donc! quoi de plus ridicule?... Les Olhello ne sont bons qu'au théâtre...

Allons, je me retire, dormez un peu

vous avez grand besoin de repos ; moi, d''abord, je désire infiniment que vous repreniez toutes vos forces. Je vous ménage une très agréable surprise... mais, je vous en préviens, je la retarderai si vous n''êtes pas à même d''en jouir... Car c'est une surprise si incroyablement surprenante , qu''elle serait capable de vous tuer de joie, si vous n''étiez pas complètement remise et dans un état de santé parfaite.

M. Walthon pressa de nouveau contre ses lèvres les mains d''Élisa, et sortit en marchant sur la pointe du pied avec une

LE BANQUIER DE DUISTOL. fSÊ

cxtrcmc précaution, comme fait une mère clans la chambre de sa fille malade.

Après ce qui venait d\ivoii* lieu , Elisa ne pouvait plus conserver de crainte, au sujet de la conversation bizarre et sans doute mal comprise, qu''ellc avait eue la veille avec son mari.

En effet, depuis la terrible scène nocturne où le coup de pistolet s'était fait entendre , Élisa, plus que jamais impressionnable, voyait tout sous des couleurs sombres. Cette fâcheuse disposition morale provenait, à n'^en pas douter, de l'ébranlement des nerfs et du cerveau : Élisa le savait elle-même. Aussi commença-t-elle à se défier de ses observations, qui exagéraient toutes choses, et qui probablement émanaient d'un esprit malade et bouleversé!

En outre , la conscience d''£lisa n'était point tranquille : bien que la pauvre femme n'^eût

pas sans doute de grands reproches à se faire, cependant elle s'accusait d'ingratitude et de mensonge envers son mari; car jamais encore elle ne lui avait révèle les entrevues mystérieuses qu'elle avait eues plusieurs fois, depuis son mariage, avec Henri de Cormon.

Après avoir réfléchi long-temps , Élisa finit par retrouver du calme ; hientôt même elle crut avoir la certitude que son mari ne soupçonnait rien, et que les craintes, qu'elle avait eues d''abord, étaient vaines et chimériques.

l\îais la malheureuse Élisa, dans sa folle confiance, ne songeait guère au sort qui Tattendait; des événemens sombres et fatals devaient lui révéler bientôt quelle ne s'était point trompée dans ses premières alarmes, et que même alors elle n'avait entrevu qu'une partie de la vérité.

Trois mois environ s''ëtaient écoulés depuis Tarrestation d'Henri. Malgré les nombreux interrogatoires qu'on lui faisait subir, il n'en persistait pas moins à jouer le rôle qu'il avait cru devoir prendre. Comme il parlait anglais avec beaucoup dVlégance et sans le moindre accent, rien

n avait pu faire deviner encore qu'il fût étranger. D''ailleurs, il ne répondait à toutes les questions des magistrats que d''une manière évasive : il continuait à dire que son seul et vrai nom était John Durham; mais il ne voulait pas faire connaître où demeurait sa famille.

— Mes parens, disait-il, sont pauvres, mais honnêtes, et je ne veux pas les déshonorer. Je mourrai , puisque j''ai mérité la

mort ! Peut-être, je Tespère du moins,

n''apprendront-ils jamais mon supplice.

Cependant les interrogatoires devenaient chaque jour plus pressans. On voulait savoir de lui s'il avait des complices ; car on ne pouvait aisément présumer que, seul et sans la moindre assistance, il eût osé entreprendre un vol si téméraire et si difficile. Mais jusqu'alors on nVvait pu tirer de lui aucun aveu, aucune lumière, et tout ce

crime paraissait cnvclop[)é d'un mystère étrange, impénétrable.

Plusieurs fois , le prévenu avait été confronté avec M. Walthon : alors seulement, Henri, dont la contenance était presque toujours calme, imj)assible, Henri ne i)ouvait se défendre d'un léger tressaillement à Taspectdu banquier. Mais presque aussitôt son visage redevenait tranquille et froid ; néanmoins, ses joues demeuraient pâles, et l'on pouvait remarquer que ses regards évitaient ceux de M. Walthon.

La procès continuait à s'instruire; mais la présence de iMax Blower était indispensable, et sans lui on ne pouvait commencer les débats, IM. Walthon aurait donné la moitié de sa fortune pour ([ue Max ne parut point dans cette affaire; il avait cherché mille excuses , inventé mille prétextes.

i5G LE BANQUmn DE KRISTOL.

Tout fut inutile , et Blower dut revenir à Bristol.

En Angleterre , les assises se tiennent tous les trois mois dans les comtés, et toutes les six semaines dans la capitale. A chaque assise, le shériff, magistrat qui préside les cours de justice, forme un jury qui doit être coninosé de douze personnes au moins, toutes choisies parmi les plus notables de rcndjoit.

Si, dans un procès de vol ou d'assassinat, la loi prononce la peine de mort, le juge demande au ciiminel s''il invoque le hcnéfice de clergic ( c'est à-dire s''il est membre du clergé, et décline la juridiction séculière) : dans ce cas la peine de mort est commuée en celle de la déportation à Botany-Bay. IMais lorsque le condamné ne peut réclamer ce dioit de clergie, il est amené solennellcmenl devant le juge , qui

LE IJANQUirn l)F. nilISTOL. V)7

lui fait lecture de la sentence capitale, que termine cetle eHiayaiUe fornuile : a La loi veut que vous retourniez à la prison (Foù vous sortez, et (jue de là vous soyez conduit sur la place d'exécution, où vous serezpendu par le cou jusqu'à ce que mort s'en suive, et je prie Dieu qu'il ait pitié de votre âme. »

Le shériffest chargé de l'exécution.

On accorde presque toujours au criminel un sursis de quelques semaines, à moins qu'il ne soit condamné pour assassinat.

Pendant cet intervalle, il peut invoquer la clémence royale et demander sa grâce ; mais au bout de six semaines au plus, si le recours en grâce est rejeté, le patient est conduit sur un tombereau à la place de Texécution. Ce tombereau s''arrète sous le gibet; puis, quand le malheureux a la corde au cou , soudain l'exécuteur fouette son cheval, et la voiture se dérobe vive-

45B LK BANQUIER T)V. PRISTOL.

ment sous les pieds du ciirninel, qui reste suspendu en l'air et tournoyant. Quelquefois les amis du patient , qui environnent la potence, viennent charitablement le tirer par les pieds pour abréger son supplice ; ensuite ils rachètent le corps au bourreau. Mais, si la £[énérosité de la famille se borne à tirer les jambes du condamné, ou bien s''il est sans parens , sans amis , alors c''est à Texécuteur qu'appartient le cadavre : il le vend aux chirurgiens pour êtr.; disséqué.

Toutes ces formes de procédure criminelle avaient quelcjue chose d''elTrayant , sans doute, mais Henri n'en était pas épouvanté : dei)uis long-temps il avait fait avec courage le saciifice de sa vie; et d'ailleurs, que perdait-i! en mourant? L'existence n'était plus qu'un fardeau pour lui, qu'un long enchaînement de souiTrances! Quoi([uc bien jeune encore, il savait déjà le néant des

LE HANQUIEU DE DRISTOL. 150

choses humaines, il savait comhien peu de jours heureux nous attendent, et combien de jours tristes et chargés de malheur! Maintenant, d ailleurs, rien ne rengageait à vivre : le monde n'élait plus désormais à ses yeux qu'un désert, qu'un promontoire stérile et nu, déchiré par la tempête. Certes, il aurait pu goûter autrefois sur la terre toutes ces joies ineffables qu'on ne trouve que dans le ciel : mais alors Élisa n'était point mariée, elle était libre , elle l'aimait!.. . c'était à lui seul qu'elle appartenait de cœur et d'àme. Quelle félicité pure et sans nuage ! quel charmant avenir! Quelles promesses de bonheur! Hélas! tout s'était pour jamais évanoui ! Plus rien que l'isolement et le désespoir, la prison, la honte et l'échafaud !.. Mais , par momens , Henri éprouvait comme des remords ; il s'adressait d'amers reproches, et se demandait s'il avait bien

le droit de mourir, de mourir dans TopprobreL.Lui quViu Irépas si glorieux aurait pu rendre illustre et cher aux Vendéens, il allait périr obscurément, loin de sa patrie, comme un misérable assassin, tandis qu'ail aurait pu tomber comme un héros, tomber comme un Larochejaquelin !

Mais une idée bien plus poignaïUe encore venait torturer le malheureux jeune homme : il pensait à son vieux père qu''il ne verrait plus, à Frédéric, ce frère aîné qui avait toujours été pour lui si plein de tendresse et d''affection ! Que diraient-ils l'un et Fautre, le vieux gentilhomme et son fils ? ne maudiraient-ils pas la mémoire dUenri, quand ils sauraient qu'il était mort sur un échafaud , déshonoré, flétri !... Car Dieu seul pouvait lire dans son âme, Dieu seul pouvait lui rendre justice et connaître son dévouement.

Ln BANQUIER liK liRISTCL. 161

Cependant chaque jour Henri avait à subir de nouveaux interrogatoires : plusieurs fois même on avait amené devant lui Michel Blanding; mais de cette confrontation ne jaillissait aucune lumière, et tout demeurait dans les ténèbres. Michel Blanding n'avait point recouvré la raison; sa mémoire était complètement éteinte; il ne reconnaissait personne, et ses grands yeux , ternes , sans regard , étaient ceux d'un idiot ; sa langue même pouvait à peine articuler quelques paroles rauques et bizarres : encore les mots n'arrivaientils à ses lèvres que défigurés et presque inintelligibles. Il en était de Michel comme de ces malheureux frappés d'apoplexie, qui n'*ont pas eu le bonheur de mourir, et dont l'intelligence seule a fait naufrage dans ce bouleversement moral et physique. Seulem.ent , dans ce dernier cas , II. Il

riiommo dont le cerveau a ressenti l'atteinte de Tapoplexic, parvient encore, de temps à autre, à ressaisir quelques idées, quelques lambeaux de mémoire. Sa langue est inerte et paralysée : mais, s'il ne peut retrouver le souvenir des mots , s'il ne peut les articulei-, au moins la vue des objets présens réveille- t-elle dans son esprit quelque impression fugitive, quelque vague rayon d'intelligence. Quant à Michel, il restait plongé dans une torpeur, dans un abrutissement profond : la vue des objets les plus étranges , les bruits les plus éclatans ne produisaient dans tout son être aucune secousse , aucune sensation extérieure.

On attendait d'un jour à l'autre Parrivée de Max Blowcr. 11 n'avait pu se mettre en route à cause d^nie fièvre violente qui le retenait au lit depuis trois semaines; sa

LE nANQUIKR DE DRISTOL. 1G3

vie mcine avait couru quelque danger, et les médecins, consuUés sur Tétat du malade, répondirent long-temps qu''il ne pouvait changer de place encore , sans compromettre son existence. En outre, on devait lui épargner toute émotion trop forte, et ne pas éveiller trop tôt dans sa mémoire des idées lugubres , qui pouvaient déterminer une congestion cérébrale et l'emporter en quelques heures.

La maladie de Blowcr fut donc cause que le procès fut retardé.

Pendant ce temps-là, madame Walthon, qui n'^avait aucune connaissance de ce qui se passait, bien que faible et souffrante encore, reprenait chaque jour à la vie. La maison qu'elle habitait depuis quelque temps était beaucoup mieux située (juc la première, et dansun air plus pur.Elisa n'avait plus, connue dans Tautre habita(i«in, toujours devant les

16i LE BANQUIER DE DRISTOL.

yeux de noires murailles , une cour humide, avec un horizon de quelques toises, chargé de vapeurs et de fumée. Comme les objets extérieurs influent beaucoup sur nos dispositions morales , et qu'il n''est point de tristesse amère et de sombres pensées que le temps et les distractions ne parviennent à éclaircir, Élisa, qui prenait une sorte d''intérêt vague et machinal au mouvement du port et de la ville, qu''elle apercevait de sa fenêtre, Élisa commençait à perdre le souvenir de la nuit fatale signalée par un assassinat. Peu à peu ses craintes s''afTaiblissaient : elle était sûre maintenant que M. Waltlîon ne savait rien du voyage dTIenri à Bristol, et de son départ pour FAmérique. Elle seule avait exagéré des choses toutes simples et sans importance ; elle seule avait donné une signification terrible à des paroles fort inno-

LE BANQUIER DE BRISTOL. iC*>

centes et qui n'enfermaient aucune arrièrepensée.

D ailleurs, M. Walthon semblait, comme à l'ordinaire, tendre et complaisant pour sa femme. Il avait bien, de fois à autre, quelques sombres et rêveuses préoccupa-' lions, qui imprimaientàsesregards, comme au sourire de ses lèvres, quelque chose de menaçant et de fatal; mais ces distractions lugubres n'étaient pas de longue durée : un mot doux et caressant d'Élisa, une légère pression de main , un bienveillant reproche, suffisaient pour tirer M. Walthon de ses pensées funèbres, et rendre à sa physionomie une expression de calme et de tendresse. Aussi les cruelles angoisses d'Élisa, ses terreurs glaçantes, avaient-elles fait place à une mélancolie douce et tranquille, dont, seule au monde, elle savait la cause cl le mystère. Cependant, jamais

Élisa n'avait osé prononcer devant son mari le nom d'Henri de Cormon ; elle évitait même de parler de la France et de l'insnrrection carliste qui agitait toujours la Vendée. Toutes ses journées se passaient en lectures , ou bien , assise devant son piano , elle chantait comme autrefois à Nantes, tandis que son mari, placé à quelque distance, paraissait Técouter dans une bienheureuse extase. Mais la musique et les airs qu'elle chantait avaient presque toujours une expression triste et rêveuse : c'étaient les mêmes qu'Henri avait chantés quelquefois avec elle.

— Vous avez la voix d\in ange ! lui dit un jour M. Walthon d''un accent qui la troubla. Mais je ne sais pas, en vérité, pourquoi vous choisissez toujours les duos!.,, malgré tout Part et toute Texpression possible, vous ne rendez pas complètement Tes-

LE BANQUIER DE BRISTOL. i67

prit du morceau; il faudrait qu'une magnifique voix de basse se mariât à la vôtre... Mais, j'y pense, vous ne chantiez pas seule à Nantes. . . Comment nommez- vous donc la personne qui vous accompagnait souvent?

Elisa, frappée au cœur, devint pale comme la mort.

— Rappelez-moi donc, je vous prie , son nom... continua le banquier. Oui... c'était un jeune homme, assez aimable même, à ce qu'on m'a dit... Comment diable se nomme-t-il?... En vérité, c'est déplorable, je n''ai plus de mémoire...

— Je cherche, monsieur... balbutiat-elle d'une voix altérée. Je ne sais pas qui vous voulez dire...

— Ahî vous ne savez pas!... Cherchez toujours... cherchez bien!...

— En effet, reprit-elle avec embarras, je me souviens que mon père invitait quel-

168 Llî BANQUIER DE BRISTOL.

ques personnes... ils''en trouvait parmi elles plusieurs qui faisaient un peu de musique. — Un peu de musique! dites-vous.;.

vous avez donc aussi perdu la mémoire... Pourtant, moi, je me rappelle que du matin ^à soir vous étiez à votre piano ; vous chantiez, m'a-t-on dit, avec une âme, avec une expression ravissante! Mais alors vous ne chantiez pas seule... je vous répète qu''on vous accompagnait... Oui , un jeune homme. . une espèce de noble, je crois... du reste, un excellent garçon. Il n'avait qu'un défaut, celui d'être aristocrate et de s''imaginer que toutes les jeunes filles étaient folles de lui, à cause de son nom , de ses titres, de son vieux pigeonnier en ruines... Mais attendez, avec un peu de patience nous allons retrouver notre homme. Cest un nom qui n'a rien de très merveilleux; un nom comme tous les au-

LE BANQUIER 1>E nPxlSTOL. iOD

très... D'abord il s''ap[)ellc Henri, de même que son prince légitime... oui, c''est bien cela, Henri...

Élisa ne put s'empêcber de tressaillir convulsivement. Elle regarda son mari tremblante et froide; mais rien n'était changj dans la pliysionomie de M. AV'altlion ; pas un muscle, pas un pli du visage, pas la moindre contraction des sourcils ou des lèvres , cpii révélât quel([ue trouble intérieur, quelques mouvemens de sourde colère ou d''ir()nie.

— Mais ce n'est pas tout, poursuivit le banquier, il faut maintenant déterrer l'autre nom, le nom féodal, le nom historique... Voyons un peu, comment diable se termine t-il?... Ah .'j'y suis! c'est quelque chose comme Bourmont... Barmont... Pardieu!

je n'y suis pas encore! j'ai toujours bien rattrapé la désinence, mais je ne suis qu'à

la moitié du chemin... Allons, décidément votre mémoire ne vient pas à mon aide?...

Elisa était au supplice, les idées les plus noires et les plus désespérantes se heurtaient dans sa tête ; son cœur était dévoré d'angoisses; une sueur glacée mouillait ses tempes.

Cependant elle s'efforçait de cacher toutes les tortures de son âme ; elle affectait une contenance calme et indifférente , mais ce qu''elle souffrait est impossible à rendre. Le malheureux qu''on déchire, et qui sent es tenailles ardentes mordre sa chair, n'éprouve pas de plus épouvantables tourmens.

Elle frissonnait encore, silencieuse et terrifiée, quand la porte s''ouvrit, et le domestique annonça M. Frédéric de Cormon.

M. Wallhon était bien loin de s"'attendre à une pareille visite; aussi tout son air de calme et d'impassibilité labandonna-t-il à Tinstant même. Il ne savait pas qu''Henri de Cormon eût un frère , et ce nom venait de réveiller en lui une foule d'idées haineuses et poignantes; toute sa colère, comprimée

172 LE DANQUIEPx DE BRISTOL.

iouL à riieure au fond de l'âme, éclata brusquement au dehors. D''abord, il avait cru entendre nommer Henri de Cormon ; mais la personne qui venait d'entrer, c'était bien la première fois qu'il la voyait. Frédéric avait ([uelqucs années de plus que sou frère, et ces quelques années avaient sufii

pour

ur creuser son visage et le sillonner de

rides précoces: il était jeune encore pourtant; mais les chagrins, les soucis, les fatigues avaient déjà chargé de plis son front, qui [paraissait enveloppé d\ine grande tiistesse.

— Pardon, Monsieur, dit-il en saluant le banquier, pardon si j'ose me présenter devant vous sans avoir Thonneur de vous connaître, mais quand vous saurez le motif de ma visite, vous me pardonnerez, j'espère...

— En cflét , nionsieur, répondit le ban-

LE KANQUICn DR imiSTOL. 175

quier avec un ton de politesse froide et cérémonieuse, votre visite a lieu de me surprendre... mais de la part (Fun homme comme vous, elle n'a rien (jui demande excuse. Je vous le répète, Monsieur, votre présence m''honore, et si vous avez quelque service à réclamer de moi, je serais très enchanté de pouvoir vous le rendre. ..Veuillez donc vous asseoir, Monsieur, je vous en prie.

Frédéric salua M. Wallhon avant de s^isseoir, et le silence régna quelques instans.

Élisa était dans une angoisse qu''on ne peut concevoir : elle avait plusieurs fois entendu parler de Frédéric, mais elle ne l'avait jamais vu, et, dans les circonstances présentes, une telle visite avait de quoi la surprendre au dernier point.

— Je sais, Monsieur, reprit Frédéric d'une voix grave et pleine de mélancolie, je sais

474 LE PANQUIlTx V,E BRISTOL.

que madame Walthon a vu souvent mon frère, lorsqu'elle était à Nantes; et comme c'est justement au sujet de mon pauvre frère Henri, que je me suis permis de vous faire cette visite, vous trouverez ma démarche toute naturelle, Monsieur, j''en suis sûr. ..Vous comprendrez les angoisses d'un frère qui cherche son frère, avec des motifs de crainte, hélas! trop légitimes...

— Croyez, Monsieur, répondit M. Walthon, que je suis prêt à faire tout ce qui dépendra de moi pour dissiper vos inquiétudes : car, d'après ce que je crois entendre, le sort d'un frère vous inspire quelques alarmes.... Malheureusement je n'ai point Fhonneur de connaitreM. votre frère, c''est la première fois qu'on me parle de lui... -

— Cela m''élonne, monsieur, répli([ua Frédéric; car mon frère lîenri était fort lié avec M. Wood , avec le père de madame

LE DANQUIKU Di: HRISTOL. 175

Walthon. Je sais même tout l''intér(jt, toute ralVection sincère que mon pauvre Henri portait à la famille de M. Wood. Il ne se passait presque point de jours ([u''IIcnri n'allât rendre visite à M. votre cousin : car je sais les liens de parenté qui vous unissent vous et M. Wood.

— En elTot, Monsieur, nous sommes parens, répondit le banquier avec sécheresse. Mais, de grâce, ayez la complaisance de vous expliquer... Si je vous ai bien compris jusqu\i ce moment, vous êtes inquiet sur le sort de votre frère ; vous le cherchez partout, et c''est à moi que vous vous adressez pour avoir des renseignemens... A moi ou à madame, car c''est véritablement la même chose.

— Pardon, Monsieur, poursuivit Frédéric avec une dignité fioide et grave ; je me suis probablemeutassez mal expliqué tout-à-

^76 Llî r.ANQUIEH DE BRISTOL.

l**hciire ; vous ne m'avez pas compris sans doute. Je vais donc vous dire ce qui m*'amène à Bristol ; vous savez, ou vous ne savez pas, que nous avons eu le malheur, mon frère et moi, d'être faits prisoimiers en Vendée; Dieu merci! notre conscience ne nous reproche rien... Nous avons agi comme des sujets loyaux, comme de braves soldats... Mais, enfin, le sort de la guerre n'a pas été poui" nous : après avoir bien longtemps combattu, nous avons cédé au nombre , on nous a pris les armes à la main ; notre jugement ne s'est point fait attendre, et nous avons été condamnés tous deux à la déportation. Néanmoins, nous sommes parvenus tous deux à nous échapper; nous avons gagné Londres où notre père se trouvait déjà. Enfin nous vivions tous les trois ensemble , espérant des temps meilleurs ; mais Henri , mon pauvre frère, avait bien

d'autres idées qui l'enlrainaient loin de

nous 11 partit, prétextant un besoin

de voyage, un besoin de distraction : ce départ fut bien contre notre volonté , Monsieur ! . . Mon père s'y opposa de tout son pouvoir; mais il fallut céder! Henri nous quitta. C'était TAngleterre , l'Irlande et l'Ecosse qu'il voulait parcourir, disait-il. Pendant quelques mois, nous attendîmes en vain de ses nouvelles, il n''écrivit point. Ce jeune homme est bien la grandeur, la générosité même : il adore son père , il a pour moi une affection sans bornes ; mais c''est une âme romanesque et ardente !... Les plus folles idées s''emparent de lui et Tentraînent : rien alors ne peut Tan èter. Vous dire que , pendant quelques mois, nous fûmes dans une mortelle inquiétude, cVst inutile, Monsieur, et vous comprendrez facilement les alarmes d''un père et d^un II. 12

178 LE BANQUIER DE r.RTSTOL.

frère. Néanmoins, (Tiin instant à Tautre , nous attendions le retour dllenri : la saison était mauvaise et contraire aux voyages. Les jours s''écoulent : rien, pas de lettre, pas de nouvelles. Enfin, un de nos amis, un Français, proscrit comme nous, vient nous rendre visite ; et son premier mot, c''est pour nous dire qu'ail a cru voir lïcnri à Bristol , mais pâle, amaigri, changé comme s'il relevait d'une maladie dangereuse : un incident, je ne sais plus lequel , avait empêché cette personne d'ahorder mon frère et de s'en faire reconnaître. Enfin, monsieur, tout cela nous paraissait si extraordinaire que nous commencions à croire que notre compatriote n'avaitpointvu Henri, etqu^ine ressemhlance étrange Tavait trompé, quand nous reçûmes une lettie : elle était de mon frère.

— Et que vous disait-elle?., interrompit

3c banquier avec un mouvement de curiosité fébrile.

Pendant ce temps-là, madame Walthon demeurait en proie à des alternatives de crainte et d'espérance , qui lui faisaient bondir le cœur.

— Cette lettre, poursuivit Frédéric en secouant la tête avec douleur, cette lettre respirait une inconcevable tristesse. Elle était vague, obscure et mystérieuse ; Pâme d'Henri s''y reflétait tout entière!... Mais il y avait je ne sais quoi dans son langage de triste et de navrant, qui laissait pressentir un grand malheur. Henri nous disait qu'ail n''était pas heureux , que des raisons bien fortes l'obligeaient à fuir TEurope pour quelques années. H ne pouvait pas encore s'expliquer avec toute franchise, écrivait-il; mais nous devions le plaindre sans Taccuser. En même toin[)S^ il demandait pardon à son

père, il me suppliait, moi, de ne point l'oublier; puis il nous disait que sa résolution était irrévocablement prise : qu^il allait partir pour la Nouvelle-Orléans, que son passage était retenu à bord d''un navire, et que Dieu seul pouvait savoir pour combien de temps

il partait Cette lettre était timbrée de

Bristol. Je n'avais plus Pespérance d''embrasser mon frère avant son départ! N''importe , je me mis en route , je voulais recueillir au moins quelques renseignemens sur mon pauvre Henri. Mais il me fut impossible de rien apprendre : personne ne s'était embarqué sous le nom d'Henri de Cormon. Je cherchai , je questionnai partout. Enfin je fus obligé de retourner à Londres sans avoir obtenu aucune explication. Je pensai qu''Henri s''était embarqué dans un autre port : je courus, je m*'informai en mille endroits de ce qu''il avait pu deve-

LK BANQlIEPx DE BRISTOL. 181

nir; mais toujours inutilement. Je me suis rappelé enfin que vous demeuriez à Bristol!.. J'arrive et je vous supplie en grâce

de venir à mon aide, de me dire si vous avez entendu parler de mon malheureux frère!... car je suis dans une anxiété mortelle ! Je tremble, et les plus alFreux malheurs, parfois je les redoute!...

— Je vous répète, Monsieur, que je vous plains de toute mon amc ! répondit M. Walthon avec un air de pitié profonde ; mais il m'est impossible de vous fournir la moindre lumière ! Depuis que je suis à Bristol, je n''ai jamais entendu parler de M. Henri de Cormon... En effet, ce nom me revient; je crois que M. Wood m'a parlé plusieurs fois de ce jeune homme... Mais, répondez vous-même, Élisa, continua-t-il en se tournant vers sa femme, dont il étudiait la physionomie altérée. Si

VOUS savez quelque chose au sujet de M. Henri, parlez, je vous en conjure.... car, je Pavouc, la douleur de Monsieur me fait mal, et je me mets bien facilement à la place d*'un père qui tremble pour les jours de son fils...

Élisa n'^osait dire une parole ; elle avait pourtant la vérité sur les lèvres. Avec un mot, elle aurait pu tirer d'inquiétude le frère d'un homme qu'acné adorait; mais ce mot Paurait perdue sans ressources : M.Wahhon l'observait de tous ses regards. Il venait de lui prendre une main dans ses mains caressantes ; mais cette caresse avait je ne sais quoi de faux et de cruel, comme celle d'^un tigre qui joue avec sa proie avant de la dévorer.

— Ainsi, Madame, reprit Frédéric d'une voix douloureusement vibrante , vous ne pouvez rien me dire?... Il faut donc que je

mon retourne comme je suis venu , la niorl clans l'àmc !... il faut donc que j''aillo navrer le cœu»- de mon pauvre pèie, qui

demande son iiis , et qui pleure! Oh!

c'est bien horrible!... Pardonnez - moi, je vous en conjure... vous croyez que je n'ai pas de courage , j)arce que moi aussi , je pleure comme un enfant... Mais vous ne savez pas combien j''ai souffert... ma constance est à bout!.... Monsieur, je suis d'une vieille famille, où le dévouement aux Eourbons est chose héréditaire; mais, je le sens, je suis faible, je ne suis pas à la hauteur de mon rôle !... Il y a (iuelqu''un. Monsieur, que j''aime encore plus que mon roi légitime, j'en conviens. Cest mon père, c''est mon frère Henri !.,.

Frédéric se leva tout en larmes, et, saluant madame Walthon et son mari, il se dirigea vers la porte.

18i LE DANQUIEU DE BRISTOL.

M. Walthon , dont la contenance était grave et triste, le salua sans prononcer une parole, et se mit en devoir de raccompagner jiisqu''à la porte du salon.

Élisa était prête à sangloter; son cœur, tout gonflé de soupirs et de larmes, battait plus fort dans sa poitrine : elle se leva aussi pour saluer Frédéric deCormon; mais elle était si faible, si émue, que ses genoux ployèrent et qu'elle retomba dans son fauteuil.

Frédéric sortit avec le banquier. A peine Élisa fut-elle seule, que, malgré sa faiblesse , elle retourna précipitamment dans sa chambre : sa résolution était prise, et, sans perdre une minute, elle songeait à Texécuter.

Elisa venait de saisir une plume; elle écrivait déjà quand sa porte s''ouvrit , et M. Walthon parut.

LE BANQUIEH DE r.PxlSTOL. 18.J

— Ce pauvre gentilhomme ! dit le banquier en secouant la tête d''un air fort ému, en vérité, je le plains de toute mon âme... sa position est alTreuse !... Mais, dites moi donc , Élisa, Parrivée de ce monsieur n'a pas eu Tairde vous surprendre... Cependant la coïncidence est fort extraordinaire...,. Vous savez bien, ce jeune homme dont je vous pailais tout à rheure; oui, celui qui chantait avec vous à Nantes... eh bien ! c''est le frère de M. Frédéric , c'est Henri de Cormon...

Élisa faisait tout son possible pour ne pab laisser voir le trouble profond de son âme ; mais elle avait beau faire, un tremblement nerveux agitait ses membres, et ses joues étaient d''une pâleur mortelle.

— Ah ça! dites-moi donc, chère belle, que peut-il être devenu, ce M. Henri de Cormon.^... C'est fort bizarre.... mais

voilà comme ils sont tous, ces Français ! ils sont d'un lomanesque!... A peine sortis du collège, ils font déjà les Werther, les héros, les Don-Quichotte!... N''est-ce pas vraiment pitoyable , un bambin qui veut révolutionner toute la France!... Mais, où diantre est-il ?s.. je donnerais beaucoup pour le savoir, car, véritablement, son frère aîné, M. Frédéric, m'intéresse beaucoup... Adieu, mon Elisa, je suis obligé de sortir : aujourd'hui j''ai plusieurs affaires très importantes qui me retiendront sans doute assez tard.

Puis il quitta la chambre. Madame Waltlion attendait ce moment avec impatience: à peine eut-il refermé la porte, qu''elle prit une plume et se hâta d"'écrire.

Le soir même, Frédéric de Cormon, qui avait laissé son adresse dans respéraiice qu'on pourrait peut-être, avant son départ,

lui fournir quelques rcnseiii^ncmens, Trcdcric de Corrnon reçut une ictlro sans signature et d''une main inconnue. On lui disait qu'il pouvait être sans inquiétude au sujet de son frère ; qu'Henri s''était embarqué dernièrement à Bristol sur un navire en destination pour la Nouvelle-Orléans:

cependant on ne pouvait lui apprendre combien de temps devait durer Tabsence de son frère; mais le jour du départ et le nom du vaisseau étaient foit exactement indiqués. On suppliait Frédéric de ne faire aucune perquisition pour savoir d'où lui venait cette lettre : une personne qui prenait le plus grand intérêt à la famille du vicomte de Cormon avait écrit ces lignes, afin d'apaiser l'inquiétude d'un père et d*'un frère justement alarmés.

Frédéric, en lisant cette lettre, fut saisi

188 LE BANQUICrx DE BRISTOL.

d'une joie extrême , et sur-le-champ il écrivit au vicomte de Cormon ce qu'ail venait d*'apprendre.

Élisa ne s'était point trompée clans ses premières craintes : M. Walthon savait tout; il avait tout appris d\ine manière irrécusable. Cétait pendant la maladie d'Élisa, quand des paroles incohérentes s'échappaient de ses lèvres , au milieu du délire, c''était alors que M. Walthon avait découvert que ce John Durham était Henri de

190 LK BAÎS'OUIER I>F. TîRTSTOL.

Cormon.Une roule de circonstances avaient dû sans doute lui faire déjà soupçonner la vérité, mais il ne pouvait la connaître avec une entière certitude. Cest pourquoi, profitant de la situation d'*Élisa, il avait trouvé le moyen, avec d'insidieuses paroles, de la faire parler sur tout ce qui la concernait; et la malheureuse femme, dans les transports d\me fièvre ardente , avait trahi les secrets de son cœur et cette profonde passion qu'elle y tenait renfermée depuis si long-temps.

En apprenant ces mystères, M. Walthon avait senti bouillonner dans ses veines une fureur indicible. Maintenant il n''en pouvait plus douter, sa femme aimait un autre homme ; elle n*'avait jamais eu pour lui-même qu'un sentiment de répulsion et de haine.

— Oh! les femmes, s'était-il ccric sour-

LE BANQUIER DE BRISTOL. Mf

dément, elles sont donc toutes fourbes, perfides, adultères!..... il n'y a donc pas d'exception!... Élisa , que j'avais crue si pure , si candide et si noble... elle est comme les autres... elle me trabit, me trompe !... Ob ! je me ven£;erai , mais, cette fois , d'une manière affreuse!... Ce n'est pas le duel, non, ce n''est pas le duel que je cbarfierai de ma vengeance... La mort que Ton donne en duel à son ennemi, n''a rien de flétrissant.... et je veux qu'il soit désbonorë!... Je veux lui rendre non-seulement douleur pour douleur, mais opprobre pour opprobre, flétrissure pour flétrissure !...

M. Waltbon attendait avec une brûlante impatience le jour qui devait à la fois le venger de sa femme et d'Henri.

Cependant le retour de Max Blower pouvait compromettre le succès de la ténébreuse machination que M. Waltbon avait

19^ LE B.ANQUi':-R DE BRISTOL.

conçue. A tout prix il fallait écarter Bio- Mer ! Aussi le banquier écrivait-il lettre sur lettre à ce jeune homme, en le chargeant sans cesse de nouvelles missions financières. Il est vrai que Max n'était pas remis encore de sa maladie, et qu''il était beaucoup trop faible pour s'exposer aux fatigues du voyage : les médecins même déclaraient qu''un retard de quelques semaines était absolument nécessaire. Mais, comme la présence d'un témoin si important dans le procès était chose essentielle ; comme les débats ne pouvaient s''ouvrir avant l'arrivée de Blower, M. Walthon vit bien que rien au monde ne pourrait empêcher la confrontation de Max et d'Henri. Il attendit donc avec une poignante inquiétude la présence d''un témoin déjà bourrelé de remords, et qui, par un seul geste imprudent, pouvait faire avorter une vengeance

LE TANQUrER DF. RRISTOL, 19}

ourdie avec tant de peine et de fatigue. Cependant Frédéric , éclairé par l"'avis anonyme, avait parcouru toute la ville pour chercher des informations; mais tous les renseignemens qu'il avait pris à la douane étaient demeurés sans résultat. Aucun Français, nommé Henri de Cormon, ne s'^était embarqué à Bristol pour la Nouvelle-Orléans.

Alors Frédéric , plus désespéré de toute l'espérance qu''il avait eue , avait continué partout ses vaines recherches. En proie à de mortelles angoisses, il ne savait où diriger ses investigations ; il n''osait écrire à son père , car, après les nouvelles si rassurantes qu'il avait données, n''était-ce point frapper le vieillard du coup de la mort! Que lui dire? Henri n'était connu de personne à Bristol , personne ne l'y avait vu ; II. ^ 13

10 i LR BANQUIER DE BRTSTOL.

]a destinée du pauvre jeune homme restait enveloppée d'^un sombre mystère , qui devait cacher sans doute quelque chose de bien fatal.

Mais Frédéric, loin de se décourager, fit de plus actives perquisitions. Enfin, à force de temps et de fatigue, il se crut sur la trace de son frère. Il apprit qu'un étranger, un Français, sans doute, qui se faisait nommer John Durham, avait demeuré quelques mois à Bristol, hôtel du Cygne, et qu'il était parti brusquement sans avertir personne et sans dire où il allait. Puis, bientôt après , Frédéric de Cormon vint à savoir qu'un John Durham, prévenu de vol et d'^assassinat, attendait son jugement, qui devait avoii lieu aux prochaines assises. D'abord cette nouvelle ne produisit qu''une très faible impression sur l'esprit de Fré-

LE BANouiF.n T>r nuisTotr 195

tléric, car ce voleur, cet assassin, quel rapport pouvait-il avoir avec Henri de Cormon, avec le fils dVin noble et vieux gentilhomme, dont l'écusson était pur et sans tache? Suivant toute apparence, Henri, qui voulait se cacher sous un faux nom , avait pris au hasard le premier qui s'était offert à sa mémoire. Ce nom de Durham n'est pas rare en Angleterre; et, malgré le prénom de John, il était fort probable qu'Henri n'avait rien de commun avec un pareil personnage. Néanmoins Frédéric voulut cclaircir la chose : il demanda quelques détails relativement au crime qui avait fait arrêter ce John Durham. Et quel fut son étonnement, sa profonde terreur, quand il apprit que la tentative de vol avait eu lieu chez M. \^'althon lui-même ; qu'on avait essayé, pendant la nuit, de forcer sa caisse, et qu'un pauvre commis, qui se trouvait là

1UG LE ^.A^•QUll:R de rristol.

en (lualilé de gardien, avait reçu quinze ou

vingt coups de poignard.

Frédéric n''ignorait pas la passion ardente de son frère pour madame Walthon; il savait quelle affreuse douleur avait éprouvée Henri en apprenant le mariage d''Elisa et du banquier : mais, comme la chose était faite et sans remède, Frédéiic avait pensé d'abord que son frère aurait la force d'étouffer un amour qui n'était plus maintenant qu\in rêve, une chimère, sans but, sans espoir, comme sans résultat. Mais bien- .tôt la mélancolie sourde qui dévorait le cœur d''Henri , n''avait pu échapper aux yeux inquiets de Frédéric. Il comprenait qu'Henri aimait toujours, que c'était pour la vie, et que Pamour, dans une âme si jeune et si brûlante, était un feu que la mort seule pouvait éteindre. Cette passion de voyage, qui s'était tout à coup

LE BANQUIER DE imiSTOL. 197

emparée d'IIenri , ce n'était donc qu'un prétexte, un moyen d'isolement, pour fuir les regards pénétrans de sa famille, et s'abandonner tout entier au sentiment profond qui le dominait. Mais, quelque temps après le départ d'Henri, ses lettres, qui étaient fort rares, étaient pleines d'une si navrante tristesse, que le vieomte de Cormon n'avait pu caeher ses alarmes à Frédéric, qui, lui-même, était assiégé de sombres pressentimens. Frédéric avait donc formé depuis long-temps la résolution d'aller rejoindre son frère, pour Tarracher, s'il était possible encore, au projet sinistre qui semblait le préoccuper. Mais , jusqu'alors , différens obstacles avaient retenu Frédéric à Londres, et ce fut seulement quand il eut reçu la dernière lettre écrite de Bristol, que le fds aîné du vicomte se mit précipitamment en route, avec l'espérance d'arri-

ver encore à temps pour empêcher Henri de s'embarquer.

Cependant le procès, étant complètement instruit, devait commencer dans quelques jours. Blower, quoique fort malade encore, était arrivé à Bristol : on l'avait confronté plusieurs fois avec le prévenu, qui toujours demeurait calme, froid, impassible au milieu des hypocrites allégations de Blower. Celui-ci continuait à raconter, dans les plus minutieux détails, l'assassinat dont il prétendaitavoir été le seul témoin; mais, si les juges n'eussent pas cru posséder la certitude que John Durham était le meurtrier, ils auraient apporté sans doute la plus sérieuse attention aux changemens extraordinaires, qu''on pouvait remarquer d''un jour à Taulre dans les dépositions de Max. Néanmoins, rétat de détresse et de souffrance où se trouvait Blower, le trouble que cette af-

LE BANQUIER DE BIIISTOL. li)9

frcusc catastrophe et la maladie avaient occasioiié clans ses idées , pouvaient en quelque SOI te motiver ees continuelles variantes (jui provenaient, selon toute apparence, d''une mémoire débilitée. Ce qui, surtout, devait faire penser de la sorte, c'était l'effrayanle pâleur, le tremblement nerveux qui s''emparaient tout à coup de Blower, en présence de la victime et de celui qu*'il désignait comme le meurtiier. Alors Max détournait la tête avec un mouvement d"'horreur; et, comme si Tapparition fatale qu'il voulait fuir se fût acharnée après lui, il se couvrait les yeux de ses deux mains. On aurait pu entendre ses dents s'entrechoquer; on aurait pu voir ses cheveux se dresser par momens sur sa tète. Cette agitalion fébrile, ce bouleversement qui se faisait dans toute sa personne, comment ne pas les attribuer à la terreur profonde, invincible, au

200 LE BANQUIER DE CIllSÏOL.

sanglant souvenir, que réveillait en lui soudain la vue de son pauvre camarade , encore tout couvert de blessures , et celle du misérable assassin dont Max lui-même avait senti le poignard contre sa poitrine ?

Mais personne au monde , à l'exception dllenri et de M. Walthon, personne ne pouvait savoir ce qui se passait au fond du cœur de Blower...Il souffrait dVpou vantables tortures : lui qui était le seul coupable, il se voyait raccusateur! et Pinnocent calomnié se trouvait bien moins à plaindre que ce faux témoin , que cet homme lâche et hypocrite, dont les mains étaient rouges de sang et la conscience déchirée de remords. C'est que Max Blower , bien que pervers et corrompu, n^avait pas une longue habitude du crime : jusqu'alors c'était la débauche seulement et la passion du jeu qui Pavaient entraîné au vol ; mais il ne savait pas ce

LE DANQUIER Dl- HRISTOL. 201

que pèse un meurtre. D'abord, immédialcinent après la consommation de son crime, il s'était laissé prendre d''une joie féroce en songeant qu''un autre, son ennemi mortel, allait périr à sa place, et que lui, Blower, était sauvé! Son projet de vol n'avait point réussi, mais qu'importe! au lieu d*'or, il trouvait la vengeance; car cet afTront sanglant qu''il avait reçu un jour du fau\ Durham en présence d'Élisa, il se le rappelait sans cesse avec fureur !... Cette injure n''étaitpasencore lavée : il se méprisait d''èlre si lâche ; et le mépris qu"'il avait pour liiimême redoublait encore la haine implacable, qu'il ressentait contre un homme aimé de Madame Walthon , contre un homme qui n'avait pas craint de l'humilier devant elle. Mais bientôt cette ardente soif de vengeance avait fait place à Tépouvante et au remords: John Durham consentait à mourir

pour sauver Thonneur d''une femme ; mais John Durham n''était pas encore exécuté!... Il pouvait parler d'un moment àTautre, et confondre celui qui l'accusait. Puis un tourment; un supplice cent fois plus cruel que réchafaud, commençait déjà pour Max Blower et se renouvelait chaque nuit: c'étaient de pâles fantômes, des spectres ensanglantés qui venaient se pencher sur sa couche, des voix sépulcrales qui lui reprochaient son crime, des mains décharnées et froides qui se posaient sur son visage, comme des mains de cadavre. Voilà ce qui dévorait sourdement Blower! Ce n'était point la morsure brûlante de la fièvre, c'était le remords, feu sombre et caché, qui circule avec le sang dans les veines du coupable , et met une torture dans chaque fibre du cœur.

Le procès venait de s''entamer , et Madame Walthon ne savait rien encore : son

LE UANQUIKR DE DRISTOL. ^3

mari avait expressément dcfondu qu'on laissât échapper devant elle le nom de John Durham , ou même un seul mot qui parut faire allusion aux débats qui étaient sur le point de s'ouvrir. M. Walthon n'avait pas eu de peine à faire comprendre aux domestiques le motif d'une pareille défense : la santé d'Élisa n'était point encore rétablie, et le moindre choc dans ses idées , une émotion violente ou pénible pouvait la replonger tout-à-coup dans un état plus dangereux. Il importait donc qu'elle oubliât , s'il était possible , la scène effrayante qui s'était passée quelques mois auparavant dans la maison. Depuis cette fatale époque, Élisa, plus impressionnable que jamais , avait des spasmes nerveux , et souvent même des évanouissemens , au moindre bruit qu'elle croyait entendre, la nuit, près de sa chambre : elle voyait partout des bri-

20i LE lîANQUIEn DE BRISTOL.

gands, des assassins; et plusieurs fois elle avait fait coueber sa femme de chambre auprès d'elle, pour avoir moins peur si elle venait à s'éveiller en sursaut, dans un cauchemar.

M. Walthon passait la plus grande partie de la jouriiée dehors : sa présence était nécessaire pendant les débats. Il ne quittait presque plus la chambre de Max BloNver, à la santé duquel il semblait prendra un vif intérêt; mais ce n'était point un sentiment d^iffection et d'iiumanité qui le retenait ainsi près du malade : la faiblesse de Max devenait extrême; il avait par moment des accès de délire, et des paroles imprudentes sortaient de ses lèvres. M. Walthon lui reprochait souvent avec bienveillance des terreurs aussi puériles ; il le suppliait d'être homme, et de ne pas tressaillir comme une femme timide, en présence d'un coupable

LU DANQUIl.U DE HRISTOL. 205

que lui, Max, devait au contraire épouvanter. Puis il lui ^ai^ait honte d'une pareille démenée, et lui répétait, en haussant les épaules, quelques paroles échappées au malade dans son égarement. Mais le banquier n'avait pas Tair d'attacher la moindre importance à ces fiévreuses exclamations, qu'il traitait de folies, d'enfantillages, bien qu'au fond du cœur il en comprît le véritable sens et la portée fatale.

— Allons, je vous en conjure, disait-il affectueusement, ne faites pas ainsi le visionnaire Qnand je suis là tout seul avec

vous, à la bonne heure! criez, démenezvous comme il vous plaira Mais devant

les autres, observez-vous ! Car , sur ma parole ! quand vous rugissez , Técume à la bouche, vous avez Tair de voir le diable.... vous parlez de couteau, de poignard... Vous demandez grâce Des gens qui ne vous

20G LE lîANQUIEl; DE BRISTOL.

connaîtraient pas, pourraient trouver toutes vos manièies fort étranges, et si l'on ne savait que vous sortez d''une fièvre chaude, on pourrait croire...

— Quej''ai poignardé Michel!.... interrompit Blower en frissonnant.

— Allons, allons, n''allez-vous pas recommencer?... dit M. Walthon en lui prenant les deux mains avec douceur pour le retenir assis. Décidément vous me flûtes de la peine , mon pauvre garçon : qui diantre ! peut vous donner de pareilles idées !.... C'est bien assez pour vous d*avoir niaiHjué d'être assassiné! Eh ! mon cher, on i^a qu'à vous louer de votre courage : vous avez lutté corps à corps avec ce drôle qui n'y allait pas de main morte... Mais avant quelque temps, il verra beau jeu!... Allons, un peu de fermeté, Max! Que diable! ayez toute voire tète pour répoiidie tantôt aux

questions du magistrat Je vous quitte,

mais clans une heure je reviens vous prendre en voiture... Vous savez que Taudience est pour midi....

— Non, je nuirai pas ! s'*écna Max avec un tressaillement universel. Je ne veux plus voir cet homme... il m'cfTiaie avec son regard impassible Mais c'est l'autre surtout qui m'épouvante !... Oui, Michel....

— Allons , Max I dit M. Walthon qui ne put contenir son impatience, pas de scène

tragique! Tout cela est pitoyable Vous

avez Pair de Kean dans le rôle de Macbeth... Es-tce que par hasard vous voyez aussi le spectre de Banquo... Eh corbleu ! vous me faites pitié! vous êtes pâle comme un linge... Un enfant de quinze jours aurait plus de courage que vous Je vous laisse , entendezvous bien ; dans une heure je reviens vous prendre Par la mort î si vous n'hâtes pas

raisonnable, vous aurez alTaire à moi....

En même temps, il sortit, et son dernier regard fut un regard de menace qui augmenta la terreur de Blower...

— Non , murmura sourdement celui-ci quand il fut seul, je n*'irai pas à cette audience !... Tous ces juges en noir, ces jurés qui m''entourent , ils me glacent le sang dans les veines!.. Oh I ce n'est pas eux que j''ai peur de voir ; ceux-là ne peuvent lire

dans ma conscience Mais ce John Du-

rham, il sait tout! je ne peux le tromper, lui !.. Non, je ne veux plus le voir, cet homme !.. ni lui, ni l'autre !..L*'autre qui est encore tout pâle du sang que je lui ai pris... encore tout sillonné de mes coups de poignard!... Oh! que disait-il tout-à-l'heure, M. Wallhon... que je ressemble à Macbeth !.. Oui, je dois lui ressembler... car, moi aussi, je suis un assassin î...

LE RANQl'lER nt BRISTOL. 209

Il y avait déjà trois quarts dlicure ([uc M. Walthon était sorti : dans (luelqucs minutes , il allait reparaître pour emmener Blower. Ce dernier suivait avec un effroi convulsif la marche insensible de l'aiguille sur le cadran de la pendule; tout à-coup il se lève et court vers la porte, il pousse le verrou.

— Non , murmure-t-il , je ne veux pas qu"'il me traîne encore devant ce tribunal! je n'^ouvrirai pas... Oh ! si j'avais des armes!.. Mais rien; je n\ii rien pour me tuer! Ils ont

eu peur de ma folie, de mon désespoir

M. Walthon m''a pris mes pistolets Oh !

mais je trouverai bien moyen de mourir ! Je n'aurai jamais le courage d''attendre Tarrêt de mort de Tinnocent que je fais condamner...

Soudain il prête l'oreille ; un bruit de II. 14

pas vient de retentir dans l'escalier qui conduit à sa chambre.

— C'est lui , sans doute ! ..: . Oh ! je n'irai pas!

Puis , raidissant avec fureur ses deux mains contre la porte ^ il tourne en même temps la tête en arrière pour voir la pendule.

L'heure que M. Walthon avait fixée pour son retour allait sonner : Max, pesant toujours contre la porte , attendait qu'on frappât , mais la personne qui montait Tescalier n'était pas encore M. Walthon.

Alors une idée étrange et désespérée s'empare de Blower : il s'enveloppe brusquement d'un manteau de voyage, qui le couvre des pieds à la tête, puis il descend l'escalier avec une inconcevable précipitation.

L'espèce de fièvre qui lui donne une force surnaturelle soutient ses jambes chancelantes, et prête à ses joues livides un éclair

LE RANQUIER DE DRISTOL. 211

d'^animation maladive qui dérobe un in stant sa pdleur.La rapidité de sa marche, et le manteau qui déguise ses membres amaigris, empêchent les gens de la maison et le portier de le reconnaître. Une fois arrivé ' dans la rue , Max qui sent fléchir ses genoux, monte dans un fiacre et se fait conduire chez Madame Walthon. A cette heure, Max était presque sûr de la trouver seule.

Quelques momens après la sortie de Blower, on frappe à sa porte, on appelle: c'est le banquier. Enfin, aprcs avoir inutilement frappé et crié pendant un quartd'heure, ne doutant pas que Max ne fût évanoui. M, Walthon, plein d''inquiétudc et de colère, fit enfoncer la porte.

— Personne ! s'écria-t-il , d'une voix altérée par la fureur. Où donc est-il ? ,

En même temps il appelait Max, en pro-

212 LE BANQUIER DE lîRlSTOL.

menant partout des regards enflammés. Il presse, il interroge tous les gens de la maison : aucun ne peut lui apprendre ce que Blower est devenu. Mais une vieille femme, qui demeurait sur le même palier que Blower , assure qu''elle a vu par la fenêtre le pauvre fou traverser la rue enveloppé d'un manteau , et monter dans une voiture.

— Cette voiture , quel chemin a-t-elle pris? demande avec une étrange vivacité M. Walthon.

il descend dans la rue, il questionne ; et tout-à-coup, illuminé d''une idée subite , il s''élance dans un cabriolet, et se fait conduire chez lui au grand galop.

Madame Wallhon était seule , elle pensait à Henri.

La porte s''ouvie : on annonce Max Btower.

— MaxBlower ! dit Madame Walthon avec égarement, Qu^il entre.

Elle avait su la maladie de ce jeune

21 i LE BANQUIER DE BRISTOL.

liommc ; mais elle le croyait toujours absent de Bristol.

Blower entre dans la chambre d'Élisa.

Ce n''ctait plus ce même jeune homme qu''elle avait vu quelques mois auparavant frais, rose, et dans tout Téclat de la santé : ses joues étaient creuses; ses yeux renfoncés ne lançaient plus que des regards ternes et sans chaleur ; il y avait dans toute sa personne un air de souffrance et d''abattement qui attristait i'âme.

Madame Walthon ne put retenir, en le voyant; un cri de surprise douloureuse.

— Vous! Monsieur, vous, est-il possible! dit-elle en le priant de s'asseoir avec un geste plein de bienveillance.

— Madame , répondit Blower d''une voix creuse, je le vois, ma visite vous étonne.... Mais ce qui vous étonne plus encore , c''est ma pâleur, c'*est mon visage si altéré!....

N'est-ce pas, j'ai l'air d'un mourant j'ai

Tair d'un cadavrc|l .. Pourtant ce n'est point la souffrance du corps qui m'a donné cette pâleur ! Non, Madame, ce n'est point la maladie, c''est la soulfrance de Tâme Oh !

pardonnez-moi, je viens jeter le trouble

dans votre cœur Mais je ne suis plus le

même homme, allez !.. J*'ai des remords, je me repens...

Élisa ne pouvait rien comprendre à ce langage mystérieux et sombre : elle avait bien entendu dire que Max Blower ne jouissait plus de toute sa raison, et qu^une espèce de folie Tavait frappé à la suite d''une fièvre cérébrale ; mais elle n'aurait jamais pu croire qu'un espace si court, un espace de quelques mois , eût suffi pour causer, dans le visage et dans Pesprit de ce jeune homme, une si profonde métamorphose.

— Pardonnez - moi , Maxlamc... s'écria Blower d'une voix, déchirante en se jetant à genoux.... je suis bien coupable! Ce que j'ai fait est bien horrible !... Mais vous ne savez rien... je vais tout vous avouer!...

En parlant de la sorte , il se tordait les mains et se frappait la poitrine.

— Monsieur, que voulez-vous dire ?

répondit-elle avec une douceur craintive : je ne vous comprends pas. Non, en vérité, je n''ai point de reproches à vous faire... Ou si vous en avez mérité quelques-uns par une conduite légère et imprudefite, soyez sûr. Monsieur, qu'un intérêt bien vif, une pitié profonde, ont remplacé dans mon cœur tout sentiment de colère et de rancune.

— Oui, vous êtes bonne, Madame, s''écriat-il en agitant ses mains jointes; tout ce que Ton dit de vous est vrai... vous avez la

J /nrfii nn nnifn ^

beauté comme la' vertu en partage.... Mais non, vous dis-jc, vous ne savez pas ce (juc j'ai fait... autrement vous ne pourriez me pardonner... Oh ! parlez, Madame, ne me cachez rien, ouvrez-moi votre cœur... Il est plein de souffrance et d'amertume , sans doute; il est plein de blessures.... mais je puis les cicatriser; c''est moiqui les ai faites, et je veux les guérir.... Dites , Madame , je vous en conjure, ne vous défiez pas de moi .. Si je vous interroge, ce n'est point curiosité vaine et coupable, c''est dévouement, c'est pitié, c''est remords!...

; 11 y avait tant de chaleur, d''entraînement et de prière dans ce langage, que madame Walthon se recula presque effrayée , et porta la main au cordon de la sonnette.

— Ne sonnez pas ! n'appelez pas ! je vous en supplie, Madame... s''écria Blower : vous ne m'avez pas compris, sans doute.... Ahî

218 LE DANQUIER DE MISTOL,

je craignais de me faire comprendre !..., mais non, il faut que je parle... je puis le sauver encore... Cest moi qui ai fait tout le mal, c'^est moi seul qui peux le réparer... Madame, je vous en conjure, pardonnezmoi... je suis un misérable, je suis un lâche!... Cest vrai !.... oui, vous êtes belle et rayonnante, et, quand on vous a vue une fois, il faut bien vous aimer... Mais j*'étais fou, j'avais le délire!... Indigne que je suis! est-ce que je pouvais vous inspirer un autre sentiment que le mépris, que la haine?..» Vous ne m''avez pas aimé.... non.... et vous avez bien fait, pauvre femme ! Car^ je vous le répète, je suis un monstre ! tout ce qui m'aime est flétri !...

— Monsieur, je vous en prie, relevezvous... dit Élisa d'une voix agitée, votre langage, je ne le comprends pas ; mais il m"'cfîraic!... Oh ! mon Dieu , relevez-vous...

LE nANQUlEU DE DHISTOL. 219

Tenez , prenez ce fauteuil , mais ne restez pas ainsi dans cette posture suppliante... Dieu ! si mon mari entrait, je serais perdue, et vous aussi, peut-être !..,

— Oui, jclesais. Madame, c'est un homme ombrageux, injuste et cruel! son amour ressemble à la haine!... Il vous aime, mais il doit vous épouvanter... Cet homme a fait le malheur de tous les siens... Vous avez bien raison, c'est une âme inflexible et farouche! il est capable de tout; il ne reculerait même pas devant un meurtre!... Aussi, vous ne pouviez l'aimer... La terreur, c'était la seule émotion qu'il pûtéveiller dans votre âme... Un autre, Madame, était plus digne de votre cœur!.. Dites , vous en aimez un autre?...

— Monsieur, répondit Élisa avec une dignité froide, mais pleine de trouble, je ne puis m'offenser de vos paroles, car je

sais combien votre état mérite de pitié!.., mais, je vous le demande en ^râce, retirezvous... Malgré le trouble de vos idées, vous

pouvez encore me comprendre Certes,

tout ce que vous dites ne m'offense pas : je vois très bien que vous ne parlez pas ainsi pour m''outrager; mais, j'ai beau faire, il m'est impossible d'oublier la scène étrange qui s^est passée entre nous, il y a quelques mois.

— Oui, s^écria Blovver avec exaltation, je me suis conduit à votre égard comme un infâme! j^ai mérité l'insulte que j'ai reçue devant vous... Oui, Madame, il a fait, lui, ce qu'ail devait faire..»

— De qui parlez-vous, Monsieur?.., j'ai peine à comprendre...

— Oh! cette fois, vous me comprenez, Madame ; je parle de lui. .. de John Durham, ou plutôt de cet Henri que vous avez nom-

t.F nANQUir.Il DK r.RTSTOL. 2*21

mé un jour dans un nionicnl de trouble... Élisa pousse un cri de saisissennent.

— Eh bien! poursuit Blower avec force, vous le croyez en snrclé, peut-cire?... car vous ne savez pas ce qui est arrivé... Je sais que M. Walthon a défendu qu''on vous parlât de la moindre chose ; il veut vous laisser dans une ignorance profonde. . . . Cest plus tard seulement, lorsqu''iI n'y aura plus d'^espérance, que M. Walthon vous apprendra tout votre malheur î...

Et, dans l'accent de Max Blower, dans sa physionomie frémissante , il y avait une expression de terreur qui fut contagieuse pour Élisa.

— Que dites-vous, Monsieur?.... balbutia-t-elle; toutes vos paroles sont d''un vague effrayant! Je ne sais pourquoi, mais je tremble... Expliquez- vous, au nom du ciel ! Vous m'^avez parlé de John Durham

id2 LE BANQUIER DE BuiSTOL.

En effet, je connais celte personne... Mais, quel rapport peut - il avoir avec mon mari?...

— Vous le demandez, Madame?... Ah!

pauvre malheureuse! vous ne soupçonnez rien !... Cependant vous devriez me comprendre... Je vous ai parlé de John Durham et de votre mari : eh bien ! lequel de ces deux hommes aimez- vous?...

— Monsieur ! interrompit Élisa d''ane voix brisée.

— Je vous le demande, Madame ! Ce n'est pas votre mari.... non, car il ne mérite pas votre amour... Vous aimez Tautre!...

Elisa veut l'interrompre encore, mais la voix meurt dans sa bouche.

— Vous aimez Pautre, vousdis-je, Ma^ dame!,.. c''est pour cela que M. Walthon le hait et rabhorre....il veut se venger!.... et c''est une vengeance sombre , atroce et fa-

LE DANQUÏEU ^E BRISTOL, tSS

talc!... Madame, vous ne savez pas quel est le projet de M. Walthon. On lui a pris rhonneur, il le croit, du moins, et c''est riionneur aussi qu'ail veut prendre à son ennemi mortel, à celui que vous aimez !... c''est riionneur et la vie tout ensemble !...,

Élisa pousse un cri.

— Oui... je souffre trop! continua Blower comme en délire; il faut que j''en finisse!... La vie est un fardeau ! mieux vaut mourir... Mais , en mourant, du moins, je ne veux pas voir tous ces fantômes, tous ces spectres sanglans qui râlent autour de moi!... Je suis coupable ; c'est moi qui ai fait le crime , et seul j''en dois porter la peine !... Non, je ne veux pas qu'ail périsse, cet homme... il est innocent... il est innocent, vous dis-je!... Sauvez-le, ne laissez pas réchafaud se dresser pour lui... Mais vite! ne perdez pas une minute...., on

Page 1