Liî r.A>Qrii:n de t-ristol
va prononcer rarrct... Dcnonccz-moi , dénoncez-moi! Madame, je suis le voleur! je suis Tassassin !...
En prononçant ces paroles, il s'était précipité à genoux devant Élisa, et se frappait le front contre le paniuet.MadameWalthon, saisie d'une inconcevable terreur, s''était rejetée violemment en arrière; elle ne pouvait définir l'antipathie profonde qui l'eloignait de cet homme ; mais elle en redoutait rapproche et le contact, comme celui d'un reptile.
Blower ne s''était pas relevé encore; il continuait à se battre la poitrine en poussant des plaintes déchirantes , lorsqu''un bruit de pas précipités retentit dans Tantichambre. Au même instant la porte s''ouvre et va frapper la muraille avec violence M. Walthon paraît.
M. Walthon s'^élance dans la chambre ; il voit INIax aux pieds d*'Élisa.
— Que faites-vous? s*'écrie-t-il. Malheureux !
En même temps il saisit Max par le bras^ et le force à se relever.
— Et que disiez-vous? reprend-il d'une voix de tonnerre. Vous êtes troublés Tun et l'autre!... Que s'cst-il donc passé?... je
220 LE BANQUIEIl r>E DRISTOL.
veux le savoir! Parlez, Max! parlez!....
Cette voi::, ce regard, cette expression d'éclatante menace avaient un empire étrange sur Blower. En un instant sa résolution venait de Pabandonner; il grelottait comme dans un grand froid, sa bouche demeurait béante ; aucun son ne pouvait sortir de ses lèvres.
Élisa demeurait tremblante , éperdue ; les dernières paroles de Blower Pavaient remplie d'aune vague épouvante. Qu''alîaitil dire? quel était donc ce fatal secret? Mais ce langage n'était sans doute qu'une inspiration folle et désordonnée, un transport de démence. Élisa se disait bien toutes ces choses ; n'importe, elle frissonnait.
— Et pourquoi ne m'avez-vous pas attendu, jeune homme? dit sévèrement M.
Walthon en croisant les bras,
Max ne fit aucune réponse.
— Mais que venez-vous donc faire ici ? poursuivit le banquier, dont la voix prenait de moment en moment une intonation plus rauque et plus menaçante. Malheur à vous si vous avez parlé!...
— Non... murmura sourdement Blower, je n'ai rien dit... Ayez pitié de moi!... ne me perdez pas !,..
— Vous perdre ! misérable imbécile !... est-ce que je ne l'aurais pas fait depuis longtemps , si je Tavais voulu?... Tai d'autres
projets! Venez Je vous le répèle, si, par
malheur, vous avez ouvert la bouche, oh ! c'^est fait de vous! je vous abandonne.... Alors, songez au sort qui vous attend... l'opprobre et la mort ! Venez, venez !...
— Je vous obéirai, Monsieur... dit Blower en se traînant à genoux. Je suis votre esclave... parlez, que faut-il faire?... Laissezmoi vivre... Oui, voyez-vous, je suis im
228 it: banquier ni- nniSTOL.
lâche : décidément je n''ai pas le courage de mourir... Une autre mort, je la braverais peut-être... mais celle-là, non, jamais ! Le bourreau! la corde!... Oh! mon Dieu! tuez-moi, foudroyez-moi !.„
— Allons, allons! pas de simagrées, jeune homme! dit impétueusement M. Walthon en l'emmenant par le bras : Dieu a bien autre chose à faire là-haut que de lancer sa foudre pour vous tuer. En vérité, si je vous plaignais moins, vous me feriez rire.,. Allons! du courage une fois dans votre vie, et méritez ce que je fais pour vous... Je suis un niais, je le sais ; mais enfin je vous aime : j\aime surtout votre famille. Je veux à tout prix vous sauver. Venez, il en est temps encore , Tarrêt ne sera prononcé quVi minuit; mais la conviction n''a pas encore passé dans l'âme des jurés. Venez:
votre langage, Blower, votre présence, se-
Li: DANQUILll DE URlSiOL. 220
ront cran grand poids dans la balance de la justice, comme ils disent.
Et tout en parlant ainsi d'une voix moins forte, mais sourdement vibrante, il entiaînail Blowerhors de Tappartement.
Élisa, qui ne pouvait rien comprendre ù ces mystérieuses paroles, à la scène étrange dont elle venait d'être témoin, les accompagne jusquedans le salon. Elle a sans doute la ferme conviction que Blower est frappe de démence ; mais les derniers mots qu'il a prononcés avant l'arrivée de M. Walthon ont réveillé dans Tàme d'Élisa des craintes assoupies : un vague et sombre pressentiment s'est emparé d'elle ; d'épouvantables malheurs surgissent dans sa pensée, et, pour la première fois depuis bien des semaines , elle tremble encore pour les jours d Henri.
— Parlez, Monsieur... que voulicz-vous
250 LE r.A^'QUIEU DE liRISTOL.
dire?.... s''écrie-t-elle avec une inflexion suppliante. Ne craignez rien... parlez comme si nous étions là tous deux, seuls ,sans témoins... Oh ! vous avez jeté dans mon âme une terreur profonde ! . . Ayez pitié de moi ! . . Je souffre 1 oh ! je souffre...
— Laissez-nous, Madame, répond sèchement M. Wal thon en écartant d'une main Élisa, mais sans violence. Laissez-nous, je vous en conjure.. ï.. D'^importantes affaires nous appellent dehors. Vous serez raisonnable, et n'augmenterez pas, j'espère, par d^imprudentes paroles , Texaltation de ce jeune homme, qui est à plaindre !.. Allons, rentrez dans votre chambre.
— Non, il faut que je l'interroge encore... poursuit Élisa douloureusement. Ce j^une homme sait quelque chose... Oui, quelque chose d'affreux et qui m'intéresse.... Dites , Monsieur; je vous en supplie, où est-il? où
LE BANQUIER DE BRISTOL. Ki
cst-il?... Vous me parliez tout-à-l'heure
de John Diirhain (juc savez-vous de
lui?....
— Ah ! ah ! vous parliez de John Durham ! interrompit M. Walthon avec un éclat de rire sinistre et guttural. Et que disiez-vous, s'il vous plaît?
— Pardon, Monsieur pardon! reprit
Élisa , dont l'âme était partagée entre l'épouvante que lui inspirait son mari , et les trop justes alarmes qu'elle éprouvait pour Henri de Cormon. Ce jeune homme est un ami de mon père.... Nous l'avons bien des fois vu à Nantes... Et ce n'est pas étonnant que je m'intéresse...
— Non, non, rien de plus simple, rien de plus naturel ! repartit M. Walthon avec un éclair dans les yeux. Je trouve cela fort bien... on doit s'inléresser à ses amis. Allons, Blowcr, parlez... Que disiez-vous à
25iî LL BANQUmU DE DIUSTOL.
Madame?... Ne vous gênez pas, faites absolument comme si vous étiez seuls , puisqu'elle vous en donne la permission
Qa''avez-vous à lui dire de M. John Durham
— Moi... rien... reprit INIax avec un mélange d'égarement et de terreur stupide.
Je ne connais pas ce nom là... Monsieur, je suis tout prêt à vous suivre Emmenezmoi... Monsieur, je vous obéis.... vous le
voyez , je ne dis rien, je suis muet Oh!
grâce ! grâce !
— Pas d'enfantillage! dit M. Walthon en l'attirant vers l'escalier d''une manière impérieuse et violente. Allons à nos
affaires Et vous , Madame , encore une
fois, laissez-nous, rentrez dans votre appartement.. . Si vous tenez beaucoup à savoir des nouvelles de M. John Durham... je vous
LE BANQUIEII DL URISTOL. 235
en donnerai mais plus lard un autre
jour... Bientôt...
Et la parole de M. Walthon devenait, de syllabe en syllabe, plus forte et plus niena- • çante; mais le dernier mot qu'il prononça n'avait plus rien de sinistre : Tinflexion de sa voix était complètement cbangée ; il y avait môme dans son visage une expression de bienveillance, une espèce de sourire qui n'était point sans douceur.
En même temps il prit la main de sa femme; puis, approcbant cette main de ses lèvres , il dit , d'une voix caressante.
— Soyez calme, mon ange, ne vous tourmentez pas : je ne peux rentrer ce soir que fort tard peut-être.... Adieu.
Ensuite il sortit avec Max Blower.
Après le départ de son mari , Élisa demeura plongée dans une cruelle inquiétude. Elle ne savait que penser; certes, on lui cachait quelque chose; et, pour tâcher de découvrir le mot de Tcnigmc , elle se fatiguait la têtC; et rapprochait l'une de Tautre
230 LE BANQUIEU DE bUISTOL.
toutes les circonstances qui avaient rapport à Henri de Cormon.Mais de toutes ces idées sombres et confuses , aucune lumière ne pouvait jaillir. Depuis qullenri Favait quittée pour lui dire un long adieu, elle avait perdu complètement sa trace , et ne savait point ce qu'il était devenu; mais tout la portait à croire qulîenri s''était véritablement embarqué, et que déjà sans doute le vaste espace de l'Océan Icsséparait tous deux.
Cependant les discours désordonnés de Max Bloweri'ontprécipitéetoul-à-coup dans un abîme d'angoisse et de perplexité: Si jusqu''alors elle s''était trompée! Si Henri n''avait pas eu le temps de fuir , s''il était tombé dans un piège ! Les idées les plus folleS; les plus chimériques suppositions se heurtent dans sa tête. Enfin, elle sonne, elle appelle sa femme de chambre,* elle l'interioge, elle sup[)lie : mais elle ne i)eut
i.n n.vNQifEr» nr. masTOL. '-207
rien savoir; à toutes ses questions sur John Durhani, on ne répond ([ue d'une manière évasive, embarrassée.
Pendant qu''elle se livre aux plus douloureuses conjectures, Henri de Cormon, plus malheureux encore, attend, d'une minute à Tautre, Tarrél infamant qui va le condamner au gibet.
Lasalle des assises est encombrée de foule: l'heure est déjà fort avancée, on alhime les flambeaux. Ccst une soirée sombre et pluvieuse , qui semble faite exprès pour une condamnation capitale. Les juges sont graves et pensifs; les jurés s'^interrogent et ne savent que résoudre : car, si le crime est bien grand, s'*il est accompagné des plus hideuses circonstances, le maintien de Taccusé est calme et digne ; son langage ne s'est pas une seule fois démenti! -, le vol, l'assassinat qu'on lui impute, il ne dit pas qu'il en
258 LK BANQUir.r. de bihstol.
soit coupable , il n'^cssaie pas non plus de les nier. Voici toute sa réponse :
— Vous tous qui êtes là pour me juger, ne in''interrogez plus, je ne puis vous répondre. Tout m''accuse : on m'a trouvé la nuit dans une maison qui n''était pas la mienne ; on m''a trouvé près d'un homme assassiné !... Le poignard était là^ tous les in strumens de vol et d''effraction étaient épars autour de moi. Que voulez- vous de plus? Je ne prétends pas me défendre : quand on est criminel , il faut savoir subir les conséquences de son crime il faut savoir
mourir.
Mais il y avait tant de noblesse et de fermeté dans toutes ses paroles ; son visage était si beau, si intéressant de pâleur, que dans tout Pauditoire un mouvement de pitié sympathique s''élevait pour lui.
Les juges le plaignaient eux-nu'mes ; ils
LE BANQUlF.n DE P.RISTOL. 2ô9
auraient voulu le sauver, mais comment faire? Tout se réunissait pour Taccabler, pour faire éclater son crime !... Michel , il est vrai , n^avait pu le reconnaître , et sa vue n''avait pu réveiller aucun souvenirjdans la mémoire éteinte du pauvre caissier: mais un autre témoin , dont la parole était irrécusable, MaxBlower, avait déclaré encore dans les plus grands détails que la tentative de vol et l'assassinat, c'était John Durham qui les avait commis. A chaque allégation de Blower, Taccusé tournait vers lui la tcte avec un regard indicible, ou Ton aurait pu distinguer à la fois mépris, horreur et pitié.
Plusieurs fois,' au milieu de ses dépositions, Blower avait pâli tout-à-coup; une sueur froide avait inondé ses tempes; des frissons convulsifs le secouaient comme dans un accès de fièvre aiguë; et, faible.
2iO T.i: r.AXQuirn de bp.istol.
ancanli, il était retombé sur son siège, presque sans connaissance. On avait même été forcé deux fois de suspendre Paudience.
Mais quand Blower était pris d'un pareil accès, M. Walthon, qui se trouvait près de lui , se penchait à son oreille , et quelques mots à voix basse , qu'on ne pouvait entendre, faisaient tressaillir Max, et semblaient comme par enchantement lui rendre un peu de vigueur.
Enfin les débats étaient clos : les membres du jury venaient de passer dans leur chambre pour délibérer. Un morne silence régnait dans la salle, troublé de temps à autre par une rumeur vague et confuse, formée de toutes les opinions diverses, de tous les sentimens contraires qu'avait fait naître ce ténébreux et sanglant procès.
Néanmoins, bien peu de gens, dans toute cette foule, pouvaient croire à l'innocence
LE BANQUIER I>E lîRîSTOL. 2fl
complète de raccusc, et son acquiltemcnt paraissait chose impossible. Les banquiers, les hommes de bourse et d^ifTaires s'étaient prononcés tous impitoyablement contre lui : car, pour ces âmes froides et desséchées , il n''y avait pas au monde de plus épouvantable crime, que celui qui s*'attaquait à Targent, et dans les faits imputés à John Durham, relFraction d''une caisse leur semblait cent fois plus coupable qu'un assassinat. Les femmes seules étaient prises d''une pitié profonde et involontaire pour ce beau jeune homme , dont l'attitude imposante et le noble visage semblaient protester de son innocence, et déclarer hautement qu^il n''avait jamais pu commettre rinfiime action qu''on lui reprochait.
Enfin le président rentre dans la salle; les jurés vont se rasseoir sur leurs bancs :
ils sont tous mornes, graves, et comme efn. • 16
242 LE BANQUIER DE BPxlSTOL .
frayés du verdict redoutable qu'ils viennent de rendre. Un terrible et profond silence règne dans tout Tauditoire ; tous les cœurs cessent de battre un instant; les bouches sont béantes , les yeux fixes , les oreilles tendues.
Alors le chef du jury se lèvC; et d^me voix émue il dit :
— Dans mon âme et conscience , devant Dieu et devant les hommes, oui, Taccusé est coupable !
Un long murmure sort de la foule et fait retentir lugubrement les voûtes de la salle.
— Qu'ion ramène Paccusé ! dit le président d'un ton solennel et triste.
La salle des assises offrait alors un spectacle imposant, formidable : une lueur sombre et vacillante, que projetaient les flambeaux^ répand*ait sur tous les visages quel-
que chose de funèbre qui leur donnait des airs de fantômes.
Mais déjà raccusc a pris sa place.
— Greflier, dit le président, faites lecture du verdict.
— Coupable! murmure douloureusement Henri en joignant les mains et levant les yeux au ciel.
— John Durham , poursuit le président, n'avez-vous rien à dire sur l'application de la peine?...
— Hien.
Alors le président, ouvrant le livre des lois, prononce la sentence qui condamne à mort John Durham.
Henri s'attendait bien à cette terrible condamnation, et son arrêt ne dut point le surprendre; mais les derniers mots de la formule judiciaire , empreinte d\in caractère si cfTrayant, le firent sourdenjcnt très-
saillir. Il tourne vivement la tête en promenant ses regards autour de lui comme s'il eût cherché, dans cette foule sombre et muette, un défenseur, un ami.
Dans ce moment la clarté d'une lampe faisaitmieuxressortirlebeau visage d''Henri, calme et plein d'une touchante pâleur. Soudain un cri s'élève , un cri lamentable et perçant Ce cri a résonné profondément dans les ^entrailles du malheureux jeune homme; il regarde, il cherche au loin dans toute cette foule avec une anxiété douloureuse !.. Presque aussitôt il tombe anéanti sur son banc.
— Mon frère! s'écrie -t- il d'une voix sourde.
Un nuage flotte quelque temps sur sa vue; un bourdonnement lugubre remplit ses oreilles. Enfin, il se relève avec effort, et promène de nouveau ses yeux autour de
lui... Mais cette fois Henri ne voit plus rien qui l'intéresse; pas un regard, pas un visage ami.
Déjà les portes de la salle ont vomi dans les corridors une partie de la foule; et le malheureux ne voit plus à ses côtés que les jugesquiviennentdeprononcerlasentence, et les sergens d'armes qui Tattendent pour le conduire dans le cachot des condamnés à mort.
A peine les portes de la prison sont-elles refermées, Henri, qui n'est pas sur encore d'avoir bien vu, s''efrorce de rappeler ses souvenirs; il passe à plusieurs reprises une main sur son front, comme pour dissiper le nuage qui enveloppe ses idées.
Il est assis, replié sur lui-même, ainsi
qu'un vieillard mallieureux! unclécouiagcment sombre l''accable!..Tout ce qui vient de se passer, ces juges vêtus de noir, cette ténébreuse salle des assises, cette foule inquiète et bourdonnante , puis cet arrêt de mort qui résonne encore à ses oreilles : tout cela c''est pour lui comme un songe, comme un hideux cauchemar , dont il n*'est pas complètement arraché. Mais ce qui Templit surtout de terreur et d'angoisse, c'est ce cri douloureux , poignant, qu''il croit toujours entendre, c'est l'image de ce frère aîné qu'il aime et respecte à la fois!
— Mais non, murmure-t-il,je n'ai rien vu, je n''ai rien entendu... Cest ma pauvre tète, aiîaiblie par la soulTrance , qui se crée des fantômes.... lout cela c''est folie, vision, délire ! Uiie seule chose est réelle, c''est ma condamnation, c'est Téchafaud qui va bientôt se dresser pour moi.... Horreur ! Quoi !
LE BANQUIER DE BRISTOL. S-iO
mourir de la sorte!.... comme un lâche, comme un infâme!... 0 mon noble père!
est-ce donc là le sort que tu avais rêvé pour ton fils!...
Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains , il demeura quelque temps silencieux, abîmé dans sa douleur immense :
de grosses larmes inondaient ses joues, et par momens il joignait les mains avec ferveur comme dans une prière.
— 0 mon Dieu! se disait-il intérieurement, pardonnez-moi... je suis coupable... Je meurs, et je n'ai pas le droit de mourir ! . . Maintenant mon pauvre père pleure et Frédéric aussi... Tous deux peut être ils me
cherchent Oh! s'ils venaient jamais à
connaître mon supplice?.. S''ils me croyaient mort dans la honte et chargé d'un lâche assassinat!... Quel désespoir, ô mon Dieu ! quel opprobre!... Alors ; je serais vrai-
ment coupable! je leur mettrais au front une tache éternelle... On dirait, en les montrant , ces deux nobles cœurs : « Voici le père, voici le frère d'un assassin, d'un misérable qui est mort sur la potence ! » Non,
ce que je fais est un crime Ma vie est à
moi! Mais le nom que je porte...., l'honneur de ma famille et de mon écusson, ils ne m'appartiennent pas ! Ils sont à d''autres, et c'est un vol que je commets... Oh! plus qu''un vol ! c"'est une lâcheté, c'est un meurtre!.... Car je vais être parricide.... je vais tuer mon père, mon pauvre vieux père, qui, dans toute sa longue vie, n''a pas un jour, pas une heure à se reprocher!... Mon Dieu ! mon Dieu !...
De sourds gémissemens gonflaient sa poitrine ; il pleurait toujours et ses mains demeuraient jointes et convulsives.
LE BANQUIEi; DE DRISTOL. M
— Mais il faut bien que je meure ! J'avais à choisir la honte et la mort cFÉlisa, ou bien
mon opprobre et Téchafaud Pouvais-je
hésiter?... Non, c'est alors que j'eusse été un infâme!... Car, enfin, c'est moi qui la perdais! moi, égoïste et misérable imprudent!... Élisa, c'est la pureté et l'innocence même... elle m'avait dit de fuir, elle ne
voulait plus me voir ma seule présence
la rendait coupable à ses yeux.... Et moi, qu'ai-je fait.^* j'ai pénétré furtivement chez elle, la nuit, comme un malfaiteur... Dans quel but? dans quelle espérance ?... 0 mon Dieu, vous m'êtes témoin que mes intentions étaient pures !.. Mais si l'on m'avait découvert caché dans cette chambre, qui jamais eût voulu croire à l'innocence d'Élisal... Je n'avais qu'un parti à prendre : je l'ai pris. Maintenant, ô mon Dieu ! le sacrifice est accompli, daignez le recevoir... Et
toi, mon Élisa, n'*appi ends jamais ce que je suis devenu... Sois heureuse !
Tandis que ce triste monologue retentissait dans son cœur, Henri n''entendait point grincer les verrous et les gonds des lourdes portes, qui fermaient de distance en distance les corridors de la prison.
— 0 vous tous que j'aime et que je porte au fond de mon âme, continuait-il avec des sanglots, si je pouvais encore vous presser contre ma poitrine!... Mon père, si je pouvais encore embrasser tes cheveux blancs ! et toi, mon frère, noble et bon Frédéric, si je pouvais pleurer dans tes bras!... Ah! je ne te reverrai jamais... Cette chère et douloureuse image , que j''ai cru tout à l'heure entrevoir dans les rangs pressés de la foule, ce n'était qu'une chimère, une illusion vainc et bientôt évanouie... Mai3
tant mieux! je n^oserais te regarder en face... Tu me maudirais î...
Soudain un bruit de clés retentit dans la serrure; les traverses de fer, qui barricadent la porte en dehors, tombent bruyamment contre la muraille : la porte s'ouvre. Un homme, accompagné du guichetier, pénétre dans le cachot.
Henri, tiré de sa morne stupeur par le cliquetis et le grincement des clés, regarde un instant, sans dire une parole, l'étranger qui s'^avance à pas lents vers lui.
— Laissez-nous seuls, dit à voix basse au guichetier le personnage qu'Henri ne quitte point des yeux.
— Je ne puis mY'loigner, Monsieur, répond d''une voix rude, mais respectueuse, le porte-clés , qui venait sans doute d''éprouver la générosité du visiteur. Mais, soyez tranquille, je vais me retirer dans un
coin du cachot; et je n''entcndrai pas votre conversation. D'ailleurs, elle ne nri''in ter esse pas le moins du monde, et j'ai Pavantage d'être un peu sourd.
Pendant que le guichetier parlait ainsi , Henri, qui n''en pouvait croire le témoignage de ses yeux , attachait sur le nouveau venu un regard tout effaré. Peu à peu un mouvement convulsif agita ses membres; sa poi« trine se gonfla de sanglots; puis, les bras ouverts, pâle et frémissant d''émotion, il s'élança vers Frédéric.
Car cet homme qui venait d''entrer était Frédéric. Il demeurait sévère , impassible; sa physionomie était grave, pleine de tristesse , mais glaçante ; et , lorsque Henri se précipita vers lui pour l'embrasser, Frédéric fit un pas en arrière : Henri s''arrêta soudain comme pétrifié.
— Frédéric, vous! mon frère! s'écrie le prisonnier en lui tendant les bras,
— Votre frère ! répond sévèrement Frédéric. Oui, je rétais autrefois...
— Oh! mon frère, ne me parlez pas ainsi !... Si vous saviez combien je suis à plaindre!...
256 LE BANQUIER 1>E nniSTOL.
Ne m''accablez pas je suis bien malheureux î...
— Oui, malheureux ! vous Pétes en efFet ! s''écrie douloureusement Frédéric avec une intonation méprisante. Vous étiez fils d'un homme pur et sans tache, d'un brave gentilhomme qui n''avait jamais connu la honte , et vous le forcez à rougir, à baisser
la tête Vous avez souillé ses cheveux
blancs!...
-—Oh! vous avez raison, Frédéric, vous devez m'accabler... à vos yeux je suis un misérable... Mais vous ne savez pas tout... Vous ne savez rien!...
Et la voix d'Henri s''éteignit dans les sanglots.
— Ai-je besoin d''en savoir davantage?
reprit Frédéric d'une voix profonde... Vous avez flétri votre famille!... Oh! malheureux ! pourquoi n''êtes-vous pas mort dans
la Vendée?... alors il y avait des balles, il y avait de la gloire... Maintenant il n''y a plus ici pour vous que Pëchafaud et la honle!
— Mon frère , vous êtes cruel ! Oh ! vous m'aimiez autrefois pourtant!...
— Je vous aimais !... oui... Mais savais-je alors que vous seriez la douleur et Topprobre de tous les vôtres!... Savais-je alors que vous oublieriez en quelques jours toute la noblesse de vos ancêtres, toutes leurs grandes actions, tout ce que votre père a fait de beau dans sa longue vie!...
— Grâce! grâce, ô mon frère!... si vous saviez combien c''est horrible d''entendre une bouche bien-aimée nous parler de la sorte!... Oh! Frédéric, je n'aurais quHme parole à dire, une seule... et vous auriez compassion de moi...
— De la compassion ! interrompit Frédéric d'une voix indignée et pleine de mé-