‹ Le banquier de BristolChapitre 5 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

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pris. Oh ! c''est un autre sentiment que vous m'inspirez!... Ma compassion, mes larmes, je les garde pour un autre que vous, pour un plus digne et plus à plaindre!... Parlez, infâme ! répondez-moi : Que dirai-je à votre père?»., car il m'attend; il sait que je vous cherche... Faudra-t-il donc lui dire que je vous ai retrouvé dans une prison , chargé de fers, condamné à mort, flétri du nom de voleur, d'assassin !...

— Frédéric, oh! pitié! vous me feriez repentir de mon sacrifice ! Non, je ne suis pas un infâme... Si vous saviez !...

— Je sais tout ! vous aviez de honteuses

passions Je vous connaissais mal

Cette nature ardente et impétueuse, ce n*'était pas l'amour, non, c'était la soif de l'or..

•— Que dites-vous, Frédéric?.., Oh!

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non, si bas que je sois tombé, je n''ai pas mérité qu'on me parle ainsi!...

— Vous déployez de beaux sentimens!

répond Frédéric avec un sourire amer. Je vous répète que vous avez toujours manqué de francliise!.. Cet esprit romanesque, celte âme vive et fougueuse , qui vous entmînait toujours liors des limites de la raison , ce n'hélait rien que paresse et lâcbeté! Il vous fallait de Por à tout prix, pour contenter vos passions mauvaises?... Mais vous avez Tair de ne pas me comprendre... il faut que je m'explique. J'ai vu, j'ai interrogé sur votre compte M. Waltlion et sa femme... Oui, cette crédule et innocente créature, que vous aimiez... que vous aimiez d'un amour qui ressemblait au délire, à la folie... Eh bien! ils n''ont rien pu me dire sur vous, ils n'ont pas même dit qu'ils vous avaient vu! M. Walthon,

lui, était de bonne foi... mais sa femme , elle s'est mise à trembler, à rougir et pâlir tour-à-tour... votre nom a produit sur elle l'effet d'un coup de tonnerre ! L'infortunée, elle n''a pas eu le courage de m''avouer, à moi , qu''elle vous avait vu, qu''elle vous savait à Bristol !..Non, elle a feint la surprise; mais je lisais dans son âme, je comprenais bien ce qui s''y passait : elle avait honte de vous avoir aimé; elle avait horreur de vous!...

— Élisa! murmura douloureusement Henri, non, c'est impossible! Vous avez mal compris 1...

— J'ai mal compris , dites-vous ! repartit Frédéric avec une inflexion froide et méprisante, en croisant les bras. Elle se croyait aimée, la malheureuse! elle était bien loin de penser que vous seriez capable de feindre un amour hypocrite , pour avoir occasion de satisfaire la frénésie

honteuse qui vous dévore!... Ce n^était point au cœur de cette femme, ce n'était point à l'honneur du mari que vous en vouhez, indigne!.. Non, c''était à Targcnt du banquier!...

— Frédéric, oh! vous êtes plus cruel que les juges qui m'ont condamné à mort!

Et ses poings convulsifs martelaient sa poitrine.

— Cruel! non, je suis juste... Mais je ne vous dis pas encore tout ce que j'ai au fond d u

cœur! J''ai pitié de vous, malgré

moi, je vous plains... et je comprends que dans votre âme tout n'est pas encore bassesse et corruption... Vous n'êtes pas sans courage ! vous sachant infâme, vous n'avez pas voulu couvrir d'opprobre toute une famille... Vous avez eu soin de cacher votre nom... de vous envelopper dans un mensonge!.. C'est bien, Henri ! c'est bien ! cela

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seulement m''empêche devons maiiclire!...

Soyez tranquille, je ne vous trahirai pas.., mon père ne saura jamais que vous êtes mort sur réchafaud! Mais vous qui avez eu le courage du crime, ayez du moins le courage de la mort, et ne vous démentez pas... Jusqu'au bout jouez votre rôle ! Songez que vous avez un vieux père : contentez-vous d'avoir été voleur et assassin... ne soyez pas encore parricide !,..

La voix de Frédéric avait pris une inflexion poignante : Henri, frappé au cœur, sentit comme une lame d''acier pénétrer dans sa poitrine. Jusqu'alors il avait cruellement souffert, avec sangfroid et calme, mais ce dernier coup était plus que la mort... 11 y avait trop de mépris dans Paccent de Frédéric.

— Mon frère! s^écria-t-il enjoignant les mains. Oh ! screz-vous plus impitoyable que

le bourreau ? ce que vous avez dit là est horrible! Non, je ne puis concentrer plus long-temps clans mon âme un secret qui m'étoufTe... il faut que je parle, il le faut! 0 mon frère! venez, ne me fuyez pas... permettez-moi de presser vos mains...

— Non, retirez-vous! dit Frédéric dont la voix était pleine de larmes. Ne touchez pas cette main : elle est pure et loyale! C'est la main d'*un homme qui a su porter répée , et qui n'a jamais touché le poignard!... Laissez-moi, laissez-moi...

Il parlait encore, lorsque trois heures sonnèrent à Thorloge delà prison.

— Monsieur, dit le guichetier d''une voix rude qui voulait être polie , il y a une heure que vous êtes ici : vous ne pouvez rester plus long-temps. Ayez la bonté de quitter mon prisonnier.

— Oh ! pas encore, pas encore! s'écrie

impétueusement Henri en saisissant avec force la main de Frédéric, qui cherchait à la dégager de cette convulsivc étreinte. Non , vous ne partirez pas ainsi, mon frère... Je ne vous laisserai pas partir ainsi... je souffre trop! Vous avez pour moi trop de mépris, trop de haine ! L''échafaud, je ne le crains pas... Je saurai braver la mort!... mais je ne puis consentir à vous faire horreur 1...

Et, sans laisser échapper la main de Frédéric, il tombe à genoux sur la dalle.

— Laissez-moi, Henri... laissez-moi...

murmure Frédéric d^ine voix étouffée de sanglots. Je vous méprise, oui, mais je n''ai pas la force de vous haïr... Nous sommes frères !... Que voulez-vous? le sang parle... Je suis faible, je suis un enfant... Oh ! mon Dieu, mon Dieu !

Et, n''essayant plus d''arracher sa main

de celle d'Henri^ il se met à fondre en larmes.

Ils restèrent quelque temps Tun devant l'autre , muets , la voix brisée de sanglots.

Le guichetier, qui avait l'habitude de pareilles scènes, ne pouvait pourtant se défendre d''une sorte d'attendrissement.

Mais cette émotion de pitié devait s'évanouir bien vite ; car un guichetier n'a plus de cœur : à la place du cœur, c'est un verrou, c*'estune serrure! Le guichetier,comme dit un grand poète, c''est une prison de chair et d'^os, c'est le cachot fait homme.

— Je vous en supplie. Monsieur, grommelat-il en remuant son trousseau de clés , ne restez pas plus long-temps : il y a déjà cinq minutes que je devrais avoir refermé ma porte à double tour. Vous êtes un brave et honnête gentilhomme ; vous

ne voudriez pas, j^en suis bien sûr, m'cxposer à la destitution...

— Encore un instant... je vous en conjure î dit Henri, joignant les mains.

— Non, pas une minute! pas une seconde ! reprit le guichetier , en ouvrant la porte avec un grand bruit de ferraille. D'ailleurs il fera jour demain : on pourra se revoir, s'embrasser, boire même ensemble une bouteille de gin; mais, à présent, il est trop tard : pas possible! D'abord Tordre est précis : on ne doit rester qu\me heure, jamais plus, avec les prisonniers.

— Adieu, Henri! adieu!... dit sourdement Frédéric en faisant quelques pas vers la porte. A demain ! je vous reverrai demain!...

— Vous partez ! vous partez, mon frère ! s'écria Henri, agité d'un frisson nerveux.

Et jusqu'à demain encore vous allez me mépriser, me haïr!... Oh I c'est trop horrible! non, il faut que je parle... Tout ce que j'ai dans le cœur, vous le saurez... Frédéric , écoutez-moi : je suis encore digne du nom que je porte... je suis digne encore de serrer votre main! Mon frère, mon bon frère, venez... mais là... tout près de moi !.. plus près... que cet homme ne puisse nous entendre... Ccst un secret terrible !...

— Allons! allons! dépêchez-vous..., interrompit le guichetier, avec une brusque impatience.

— Ce n''est qu'un instant... Patientez, je vous en conjure..., dit Henri, avec l'accent de la prière.

En même temps il venait de saisir à bras-le-corps Frédéric plein de surprise et d'émotion. Il le serrait contre sa poitrine , avec un tremblement de fièvre;

mais sa voix était si frémissante , sa poitrine si oppressée, qu'ail ne pouvait dire une parole : les mots n'arrivaient pas ; sa langue demeurait morte et paralysée.

Dans cette vive et brûlante étreinîe, le cœur des deux frères battait l'un contre l'autre.

— Mille diables ! aurez- vous bientôt fini? s^écria le guichetier avec fureur, en ouvrant et fermant tour à tour la lourde serrure de la prison.

— Eh bien ! Henri , que veux-tu me dire ? murmura Frédéric à Toreille de son frère dVine voix plus douce. Parle... un mot seulement pour ta défense , un mot... et je ne demande qu'à t'absoudre, je ne demande qu''à te presser contre mon cœur !.. Oui !.. car tu es pour moi plus qu''un frère, je t''aime comme un fils ! .. Mais parle... parle!

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— Frédéric, tu ne sais pas..., dit Henri d'une voix creuse et haletante, ce vol, ce meurtre, c'est un autre qui les a commis... Moi, je suis innocent!..

— Innocent!

— Oh! c'est trop fort! vociféra le guichetier, en frappant du pied. Ils bavardent là tous les deux comme deux avocats ! Depuis qu''ils sont ensemble , on aurait eu le temps de juger vingt affaires , de pendre

une demi-douzaine de gens Allons,

Monsieur, faites-moi le plaisir de vous retirer, et vite encore! cela passe la permission. Allons, que diable! il ne faut pas tant de céiémonie pour se dire bonsoir!

Mais Frédéric n''entendait plus la voix rude du guichetier ; il serrait plus ardemment contre sa poitrine Henri pâle et sans force.

— Parle ; mon frère! oh! vite..; tire-

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moi de ce doute affreux... Dis, tu n''es pas coupable ?...

— Je ne suis pas coupable, Frédéric ,

mais, je te le répète, cVst un secret fatal entre moi et Dieu ! Je te dirai tout. Juremoi de te taire...

— Allons ! allons ! fmirons-nous ? liurîa d'une voix furieuse le guichetier en saisissant le bras d'Henri. Voici la demie qui sonne !

— Henri, tu as le temps encore... , dit vivement Frédéric. Un seul mot, parle,..

— Eh non ! ne parlez plus... pas un mot! interrompit le geôlier. Demain, à la

bonne heure, tant que vous voudrez

Encore, si vous parlez tout de suite, mon gentilhomme ! Autrement vous ne poserez plus la semelle dans ma prison ; je veux qu''on observe les règlemens, moi!

— Frédéric, dit Henri à voix basse, je

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ne puis rien l'apprendre , aujourd"*hui : cela demanderait de trop grandes explications, mais demain!... Seulement une grâce, Frédéric, une grâce î Je ne crains pas la mort, mais ce gibet me fait peur!... Apporte- moi de quoi mourir : fais cela pour ton frère!... De la prudence! cet homme nous écoute... Frédéric, par pitié! du poison , un poignard î

— J'aurai pitié de loi, mon frère! répondit Frédéric dVme voix grave et solennelle en s'arrachant des bras du prisonnier.

— A demain, Frédéric !

— A demain !

Puis, au même instant, la lourde porte se referme à grand bruit : Henri demeure seul avec sa douleur et ses noires pensées.

Tandis qu*'Henri attendait la mort dans son cachot , tandis qu'avant le supplice il souffrait au fond du cœur mille tortures bien plus cruelles , Élisa n''était pas moins à plaindre , et sans trop savoir ce qu''elle avait à redouter, elle frémissait dans l'attente d'une affreuse catastrophe.

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