‹ Le banquier de BristolChapitre 6 sur 10 · II. IS · texte numérisé non relu

II. IS

C'est que, depuis quelques jours, M. Waltlion n'hélait plus le même pour elle; ses manières avaient brusquement changé :

maintenant le sourire amer et diabolique, qui errait parfois sur ses lèvres, était devenu Texpression habituelle de son visage; toutes ses paroles avaient une intention hostile, etchacun deses regards entrait dans le cœur d'Élisa comme un dard de serpent, comme une lame d'acier rougie au feu.

A présent M. Walthon n''avait plus rien à craindre ; il ne tremblait plus que sa vengeance ne lui échappât : son ennemi mortel était condamné au gibet , et, comme le malheureux Henri n''avait pas appelé du jugement, la sentence pouvait être exécutée au bout de tiois jours. Dieu! quelle joie ! fjuel bonheur ineffable pour M. Walthon! C'était là une vengeance!... Le duel , oh! pitié ! Ce nY'tait point seulement la mort de

son ennemi que voulait cet époux outragé, ce n'était pas seulement un cadavre, mais une condamnation infamante!.. cYtait là ce qui pouvait assouvir sa haine! Mainlenant sa victime ne pouvait plus éviter Péchafaud; le gibet allait se dresser; le jour de la vengeance allait luire!

Depuis la visite de Frédéric, la santé dTlisa sV'lait encore afiiiiblie : toutes ses craintes, tous les noirs pressentimens s'hélaient réveillés avec plus de force au fond de cette âme impressionnable. De temps à autre elle était prise de spasmes nerveux, qui parfois même dégénéraient en évanouisscmens. Élisa n''avaitpu dire pourquoi elle tremblait ainsi : c*'était une épouvante instinctive et profonde ; cY'tait comme ces folles terreurs qui saisissent quelquefois un enfant la nuit, lorsqu'il est seul. Mais, si elle ne pouvait se rendre compte de ces ires-

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saillemens soudains, de ces frayeurs convulsives, elle comprenait pourtant qu'un malheur sombre et inconnu planait sur sa tête : une voix mystérieuse, une de ces voix qui ne trompent jamais , lui disait dans rame qu'elle n''était pas encore au bout de toutes ses infortunes; qu''elle n'avait pas versé encore toutes ses larmes.

— Omon Dieu! murmurait-elle en tombant à genoux, ayez pitié de moi ! Sauvez, sauvez Henri!...

Ce jour-là, — c''était le lendemain du jour où la condamnation d'Henri avait été prononcée, — Élisa s''était levée faible et tremblante, après une nuit agitée de rêves horribles. Un sourd pressentiment Tavertissait que la journée ne se passerait pas sans qu''elle apprît quelque chose de fatal. Pâle, frissonnante , elle joignait les mains et priait.

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Au mcme instant on frappe à sa porte : elle était plongée dans une trop profonde rêverie, elle n'entend pas. On frappe encore; puis une voix se fiiit entendre, une voix bien connue.

— C'est moi; chère petite; ne puis-je entrer?..

— Ah ! cVst vous, mon ami^ dit-elle en se levant et courant vers la porte. Oui, vous êtes le bien-venu, j'avais grande envie de vous voir...

— Bien! très bien ! dit M. Walthon avec un sourire étrange, et moi, j''avais hâte de vous embrasser. Mais, qu'avez-vous donc, pauvre ange? vous êtes blanche comme l'albâtre... vous tremblez ! .. Oh! mon Dieu, vous tremblez comme s''il gelait à pierre fendre!... il fait pourtant fort beau: le soleil est magnifique , et le baromètre nous annonce du beau temps pour toute la se-

maine... A merveille, sur ma parole! car une cérémonie importante se prépare; et, comme vous savez, mon amour, sans beau temps il n'y a pas de belle fête...

Et M. WaUhon prit vivement la main d'Élisa, qui ne put retenir un faible cri.

— Qu'avez-vous donc? dit M. Walthon avec un éclat de rire sardonique. Est-ce que je vous ai fait mal?... j''en serais bien fâché!... Pauvre chère petite, en vérité, vous êtes d''une pâleur... Oh! mais je suis inquiet... si vous alliez tomber malade, quel chagrin, bon Dieu!., car vous ne savez pas la surprise que je vous ménage... Oh ! oh ! oh ! c'est une jolie fête ! c''est une admirable fête!... vous n'en avez jamais vu comme cela.... C'est un bal d'un nouveau genre, une danse fort agréable, pour les spectateurs surtout; une danse (jui est si

lét^ère, si aciicnne, (juY^lIe ne touclic pas Ja terre... Oh! oli ! oh!

— Mon Dieu! que pouirait-ce être? demanda madame Walthon avec un accent de curiosité inquiète; je n'ai entendu parler de rien, je vous jure.

— Tant mieux 1 tant mieux ! vous aurez phis déplaisir... Ah! mais, ce sera superbe! toute la ville y viendra... vous y verrez, j'en suis sûr, une foule extraordinaire. Mais tenez, je fais un pari, Élisa; je gage que vous y rencontrerez une personne que vous aurez grand plaisir à voir, une personne que vous croyez bien loin... Ah ! ah î ah!

Le rire de M. Walthon était effrayant.

— Allons ! cherchez bien, Élisa ! Vous ne devinez pas qui ce peut être ?...

— Mais non, Monsieur, en vérité.

— C'est une personne très aimable, qui vous aime beaucoup... Je gage aussi qu'elle

sera très peu flattée de savoir que, dans une occasion semblable , vous n'avez pas tout de suite pensé à elle... Corbleu! ma chère, on n''a pas tant d*'amis dans ce monde !

— Quant à moi , j''en ai fort peu , vous le savez, mon ami, dit elle avec douceur.

— Fort peu, c''est possible : vous en avez de bons, de terriblement dévoués ? Ah ! par ma foi! Théroïsme est superbe!... c'est de rhistoire romaine; c''est de la chevalerie!... Oh! oh! oh!

— Ce sourire me glace ! pensait Élisa.

— Allons, cherchez bien dans votre joli petit cœur... là, dans quelque repli bien caché, bien sombre, bien à pari... Comment, vous êtes si à plaindre? vous n'avez pas un de cesbonsamis qu'on peut nommer tout de suite?.. Cherchez, cherchez donc...

— Ah! mon père?.. s''écria-t'elle chaleureusement, les yeux brillans d'espérance;

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mon père est ici, n''est-ce pasP il va venir... Oh! que je suis heureuse !... merci, merci! Voir mon père!... INhiis qu*'il vienne !.. oh ! que je le presse dans mes bras... j*'ai tant de choses à lui dire !

— Ah ! ah ! dit M. Walthon en secouant la tète, quel torrent de paroles! C'est bien, fort bien ! vous êtes une fille tendre et charmante... Vous aimez votre père. Admirable! il nV a rien à dire : on voit bien que vous avez été élevée en France. Vous êtes forte sur le catéchisme : Tes père

et mère honoreras vous savez le reste;

c'est un beau commandement! Mais c'est un peu sobre, un peu juste; le père et la mère, c''est beaucoup, sans doute, mais ce n''est pas tout! Il faut bien garder aussi quelque chose pour le mari... ce pauvre mari, si bon, si complaisant, si bonasse... ce mari qui voit tout; entend tout, souffre tout et ne dit

rien!... Ah! ah! ah ! certes, il devrait bien avoir sa portion dans le cœur de Madame ! Mais il n'a rien , le pauvre diable ! pas une fibre, pas un battement, pas une pensée! On garde tout pour un autre... oui , tout pour Tamantl...

— Grand Dieu î s^écrie Élisa frémissante.

— Oui, l'amant, Madame! il a tout, lui! c'^est raccapareur... Mais les maris ne sont pas tous aveugles : il y en a qui voient et qui se vengent !...

— Mon ami, que voulez- vous dire? vos paroles m''épouvantent!... Qu'^est-ce donc? mon Dieu? Qu'ai-je fait?.,, vous êtes irrité contre moi!...

— Non, pas du tout! répliqua~t-il avec un mélange d''ironie et de colère, pas du tout : je vous aime, je vous adore, je vous admire. ..Vous êtes la vertu, l'innocence en

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personne.,. Et si le bon Dieu voulaitclescendre encore sur la terre et se faire homme, c'est dans votre sein pur et virginal qu^il irait puiser la vie... Ali! ali! ah! continua-t-il avec un rire sauvage en se frottant les mains, chacun, chacun son tour!

Après le rire, les larmes! après la joie, la souffrance, les ciis, les grincemens de dents !...

Madame Walthon était plus morte que vive. Dans ce moment la porte s'ouvre: un domestique annonce iM. Frédéric de Cormon.

M. Walthon salue à peine, et regarde avec colère celui qui vient d'entrer.

— Ohî monsieur, j'ai quelque chose d'affreux à vous apprendre, dit Frédéric d'une voix émue. Mou frère... j'ai retrouvé mon frère!...

Élisa pousse un cri.

— Eh bien ! Monsieur, je vous en félicite , répond sèchement le banquier. La chose ne me paraît pas si affreuse pour vous! rien de plus agréable pour un frère que de retrouver son frère ..

— Mais vous ne savez pas où je Pai retrouvé, Monsieur! C'est horrible!

— Pardon, Monsieur... répliqua M. Walthon avec un accent de mauvaise humeur, j''ai des affaires très graves qui m'appellent dehors; je ne peux rester à vous écouter...

Frédéric fit un geste de surprise.

— Monsieur, votre langage m''étonne, j''aurais cru que vous preniez quelque intérêt à notre famille...

— Comment donc! mais le plus vif intérêt, monsieur : seulement, vous le savez , chacun a ses affaires dans ce monde et moi plus qu''un autre peut-être... Je vous en prie, cxcuscz-moi...

En mcmc temps, il venait d'ouvrir la porte, et continuait à tenir la main sur la clef, comme s'il attendait pour sortir que Frédéric quittât d'abord Tappartement.

— Oh ! parlez, parlez, Monsieur!... dit Élisa en proie à la plus vive angoisse, que savez-vous de lui? où est-il .\..

— A la Nouvelle-Orléans! interrompit M. Walthon d'une voix brève et stridente. Oui, s'il n'a pas fait naufrage en route...

Et, comme Élisa et Frédéric s'entreregardaient avec un profond étonnement, M. Walthon reprit :

— Qu'avez-vous donc à vous considérer de la sorte... Je vous dis qu'il est en route pour Vautre monde...

Cette effrayante équivoque fut accompagnée d'un ricanement lugubre.

Non, vous ne savez rien. Monsieur,

dit Frédéric, où plutôt je crois voir que

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VOUS savez tout... mais qu'un intérêt quelconque vous oblige à fermer la bouche... Soit, Monsieur : je ne vous retiens plus... allez à vos affaires; mais il faut que je parle à Madame, il le faut...

— C'est très-possible, répliqua sourdement M. Walthon, mais vous ne lui parlerez pas , Monsieur! Gardez pour vous toutes vos funèbres histoires : ma femme est très souffrante encore, elle relève à peine dVine maladie dangereuse, et la moindre émotion pourrait la tuer. Si vous avez quelque chose d''intéressant à dire, c'est à moi qu'il faut vous adresser, monsieur.

— Non , je ne veux rien avoir de commun avec vous, Monsieur, répondit froidement Frédéric: vos manières, votre langage, il faut vous le dire, ne m'inspirent pas la confiance que réclame un pareil secret. C'est à un ami seulement que je veux parler...

et je ne vous crois pas raïui de mon frère.

— Ail ! ah! vous avez tort... et clans quelques jours vous me jugerez mieux. Mais, de glace, abrégez votre visite, Monsieur : elle m'honore infiniment , j'en suis pénétré de reconnaissance; mais elle a, je vous le répète, des inconvéniens fort graves.

Tenez , regardez un peu ma femme ; elle n'est plus la même, elle change à vue d''œil... comme elle est pâle î Mon Dieu! ses jambes fléchissent... Au nom du ciel, mon cher Monsieur, ne restez pas davantage...

— Non, je ne veux pas qu'il sorte! s'écria impétueusement Élisa en saisissant la main de Frédéric. Parlez, parlez , je vous en conjure! Vous êtes grave et triste, je lis dans vos yeux quelque malheur... Mon Dieu!

qu'est-il arrivé?... Henri...

— Vous ne le verrez plus, madame!...

répondit Frédéric avec un soupir.

— Et je vous dis moi , qu''elle le verra encore! s'écria M. Walthon d'une voix terrible. Ah! ah! nous saurons bientôt qui de nous deux est lemeilleur prophète!.. Mais je ne ris pas , Monsieur, je n'ai pas la moindre envie de plaisanter : Je vous en conjure, prenez congé de madame... je suis désolé d'être incivil, mais votre insistance...

— Je sors, Monsieur, je sors! dit Frédéric avec une colère concentrée; mais tout n'est pas fini : J'éclaircirai la chose... car je vous le dis, Monsieur, vos paroles m'effraient! Il ya dans tout ceci quelque horrible mystère....

— J'attends, Monsieur, interrompit le banquier en frappant du pied avec une sourde impatience et tourmentant la clef dans la serrure.

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— Vous partez, Monsieur!... et je ne sais 1 ien ! dit Élisa toute effarée en essayant toujours de retenir Frédéric.

— Il le (luit bien , Madame : cet homme est le maître chez lui. Je sors , je vous quitte avec douleur... mais je vais le trouver, lui... Oh! je saurai tout! je ferai parler mon frère!,..

— Sortirez-vous , Monsieur! s'écria le banquier, les yeux pleins de flamme. Ne m''obligez pas à faire un esclandre!... Je sonne, j^appelle...

— Nous nous reverrons. Monsieur! dit Frédéric à demi-voix en lançant au banquier un regard de colère méprisante.

PuiS; saluant Élisa, il sortit.

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