‹ Le banquier de BristolChapitre 7 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

Henri n^ivait pu dormir de la nuit : des rêves épouvantables venaient Tassiégcr; il voyait son vieux père mourant qui le maudissait; il entendait la voix accusatrice de son frère ; tous deux lui reprochaient d'avoir flétri leur race; et le vicomte, au moment de rendre le dernier soupir,

repoussait (runc main faible et tremblante Henri, qui s'attachait aux genoux de son père et les inondait de larmes. Tous ces horribles songes, Henri les faisait, pour ainsi dire, éveillé : car au milieu de ses poignantes angoisses , il ne perdait pas le sentiment de la réalité; il entendait résonner ses fers à chaque mouvement ; il comprenait que sa demeure était un cachot ; et quand son œil fatigué commençait à s^appesantir, alors il continuait son rêve, et la malédiction paternelle retentissait à son oreille épouvantée.

Enfin le jour parut et chassa toutes ces lugubres hallucinations. Henri attendait son frère avec une fébrile impatience, car un trop lourd secret pesait sur sa poitrine : il était déjà fatigué du rôle infâme qu''il avait joué la veille devant Frédéric. Malgré toute sa résolution; il n''avait plus la force, il n''a-

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vait plus le courage de supporter le mépris d''un frère ; il avait soif dY'u tendre de bonnes et consolantes paroles , et son cœur, gros d'amertume , brûlait de se dégonller dans le cœur de Frédéric.

Enfin, après de longues heures d''attente, un bruit de verrous et de pas vint Tavertir qu'on se dirigeait vers sa prison. Presque au même instant la porte s'ouvrit : c''était Frédéric; mais, cette fois, il était seul : le geôlier ne l'avait pas accompagné dans le cachot, et s'était retiré tout de suite, après avoir refermé la porte sur les deux frères.

— Oh ! Frédéric , oh ! je vous vois enfin ! Comme je vous attendais! quel bonheur!...

Et déjà Henri pressait contre son cœur la main de Frédéric , qui détournait la tête pour cacher son émotion.

— Je peux donc vous voir seul à seul!... Mon Frédéric, c'est le premier moment de

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joie que je goûte depuis bien des jours !... Mais cet homme , comment vous laisse-t-il

seul avec moi? un pareil bonheur, je

n'osais pas l'espërer.,.

— Cet homme nous aurait gênés, Henri, répondit gravement Frédéric; nous avons à parler ensemble... et ce que vous allez sans doute me dire n''admetpas de témoins. Ce geôlier, comme tous les gens de son espèce, avec un peu d''or, je Tai rendu traitable, j'ai obtenu de lui ce que je voulais. Nous serons seuls ensemble une demi-heure, mais pas davantage; après ce temps il va revenir : ainsi hâtons-nous. Dites-moi ce que vous avez à me dire, car, si je vous ai bien compris hier, vous me cachez quelque chose... Vous êtes innocent, disiez-vous?...

— Oh! je vous le jure, Frédéric! sVcria le prisonnier en levant les mains au ciel ; par tout ce qu''il y a de plus sacré, je vous

le jure! Je suis cligne encore de mon père et de vous!... je n''ai pas déshonoré le nom que je porte!...

— Vous ne Tavcz pas déshonoré, Henri?

et pourquoi donc êtes-vous dans ce cachot? pourquoi ces chaînes , cet arrêt infamant qui vous condamne au gibet?...

— Quoi! mon frère, sY'cria chaleureusement Henri, vous avez pu me croire coupable d'un vol, d'un lâche assassinat?... Et dans votre cœur, une voix ne s'est pas élevée pour me défendre ?...

— Mais, vous-même, Henri, pourquoi ne vous êtes-vous pas défendu? pourquoi ce front pâle et consterné devant le témoin qui vous accusait?.. Si vous étiez innocent, pourquoi u'^avoir pas confondu tous ensemble ces témoins et ces juges?... Mais non, vous êtes resté muet, baissant la tête... Pas un cri ne 8''est élancé de votre cœur.

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— Eli! que pouviiis-je dire? interrompit douloureusement Henri... C'est un secret horrible !..

— Eh bien ! parlez, Henri... qui vous retient? je suis ici pour vous entendre

Vous m'avez promis de ne me rien cacher!

— Et vous, Frédéric, ne m''avez-vous pas promis quelque chose?... Je vous Tavoue, j'ai moins de courage que je ne pensais, et l'approche du supplice me fait peur... Dites, ne m'apportez-vous pas le moyen de m*'y dérober?... m''avez-vous tenu parole?..*

— Oui, malheureux frère! dit Frédéric en sanglotant, je vous ai tenu parole...

En même temps il tira de sa poche une petite fiole, que le prisonnier saisit avec une vivacité extrême.

— Quelques gouttes de cette fiole... et le bourreau ne trouvera plus quVin cadavre!.,, ajouta sourdement Frédéric; mais j"'c-\igc

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de vous une condition : jurez-nnoi de Tobserver. Ce poison, nVui faites usage qu'au dernier moment... vous m'entendez, qu'au moment où vous quitterez ce cachot pour la dernière fois. C'est à cette condition seulement que je vous laisse ce breuvai^e... Dites, me jurez-vous de faire ce que je vous deman^^e?...

— Je vous le jure, Frédéric.

— Maintenant, parlez, Henri, je vous en supplie : un seul mot, un seul pour votre justification... Vous êtes coupable, je n'en puis douter; mais, au moins, que votre souvenir n''éveille pas en moi plus lard le mépris et la haine!... Oh! que je puisse encore songera vous avec une larme dans les yeux!... Parlez, Henii...

— Oui, Frédéric, vous allez tout savoir... Ce que je fais est mal peut-être, car j'aurais dû emporter dans la tODjbe ce fatal se-

LE BANgUlliU DE liUISTOL.

cret!... Mais non, je veux le déposer dans votre âme... il sera dans votre âme, enseveli comme dans un tombeau!... Cher Frédéric, c''est à votre tour de vous engager par un serment solennel. Quoiqu'il arrive, jurezmoi de ne révéler à personne ce que je vais vous dire... A personne^ entendez-vous?., dût cette révélation me sauver la vie!..

— Qu''exigez-vous de moi , mon frère ?

non, c'est impossible! je ne puis me lier par un semblable serment... Oh! parlez... rien qu'un mot qui puisse atténuer votre crime... et j'irai trouver les juges... je dirai qui vous êtes...

— Ne faites pas cela, Frédéric! s'écria Henri avec une sorte de terreur. Non, que personne au monde ne sache quelle est ma famille! ne rendez pas mon supplice plus cruel... Vous auriez beau faire, maintenant je suis condamné, vous ne me sauveriez pas !

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— Qui sait? Peut-être, à force de prières, en (lisant au roi que vous êtes le fils d^m noble et loyal gentilhomme, peut-être obtiendrai-je pour vous une commutation de peine... Je vous arracherai peut-être à cette mort infamante ([ui vous attend!...

— Non, Frédéric, laissez-moi mourir...

D'ailleurs vous n'avez plus à redouter pour moi ce honteux supplice : grâce à vous, je puis l'éviter maintenant!.. Soyez tranquille, mon frère, je ne l'attendrai pas... Mais, je vous en conjure, ne dites pas mon nom : cet aveu ne me sauverait pas, et vous auriez Péternel regret d'avoir mis au jour le malheur et Topprobre de notre famille...

— Oui, le malheur! oui, l'opprobre! Vous avez raison, Henri... Mais, je le vois bien, vous n''avez licn à me dire , et tous vos

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grands mots d'innocence ne m''en imposent pas ! Si vous aviez la moindre excuse, vous parleriez... car, si bas que vous ayez pu tomber, Henri, je vous crois encore sensible à la honte, et je vous pardonnerais le mensonge pour épargner au moins l'honneur d'un père...

— Non, Frédéric, s'écria Henri, en paraissant faire un violent effort sur luimême, je ne mentirai plus... Une seule fois le mensonge est sorti de mes lèvres, et c''étaitpoursauver l'honneur d'une femme!

— D''une femme?...

— Oui, Frédéric, et ce mensonge me coûte l'honneur, à moi! H me coûte la vie!...

— Que voulez-vous dire?... votre poitrine se gonfle de sanglots, vous pâlissez...

Henri, je vous en conjure, parlez vite

Est-ce donc là ce secret?...

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— Oui, mon frère.

— Mais ne tardez pas, Henri... le temps s'écoule : cette porte va se rouvrii", le geôlier va paraître... Parlez vite ! Dans une minute peut-être nous ne seions plus seuls...

— Il le faut donc, Frédéric! répliqua douloureusement Henri. J''avais pourtant fait dans mon cœur un serment solennel; j*'avaisjuré de ne rien dire... niais, hélas! je ne comptais pas vous voir... Dieu m^est témoin que sans vous , Frédéric , j'aurais tenu parole à celle que je n'ose pas vous nommer!.. Frédéric, vous savez bien cette passion funeste que la raison et le temps, que vos conseils de frère, n'ont jamais pu éteindre dans mon âme...

— Élisa? dit vivement Frédéric.

— Élisa... qui est maintenant la femme d'un autre !

— Eh bien! Henri, achevez... Oh! je prévois quelque chose d'horrible...

— C'en est fait ! je vais tout vous révéler... Mais encore une fois, mon frère, jurez-moi, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, par la tendresse que vous me portiez dans des jours meilleurs , par les cheveux blancs de notre vieux père, jurez-moi de ne répéter à personne ce que je vais vous confier!

— Henri, mon frère, répondit Frédéric, avec une profonde émotion, cVst un cruel serment que vous exigez de moi!

Oh! ne me forcez point à le faire...

— H le faut! il le faut... ou bien je me tais! je meurs sans rien dire... J'aime encore mieux la mort , j''aime encore mieux le mépris, le vôtre même, Frédéric ! que le malheur d''une pauvre femme pure

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et innocente , qui est déjà bien assez à plaindre!..!

Au même instant, des souliers ferrés retentirent dans le corridor; les verrous s''ouvrirent avec fracas, et la grosse porte de chêne , s''entrebâillant , donna passage à la voix rude et sonore du guichetier;

— Eh bien! mon gentleman, voici la demi-heure écoulée ! je vous ai même accordé huit minutes de grâce. Allons , qu''on se dépêche, qu''on dise bonsoir à mon prisonnier.

— Hâtez- vous, Henri ! dit impétueusement Frédéric; ne me laissez pas encore partir avec cette affreuse incertitude... Je vous garderai le secret... je vous le jure!... mais parlez vite!...

— Je sais que vous avez un cœur loyal, Frédéric, vous tiendrez votre serment!... L''honneur d''une femme ne court pas de

risque entre vos mains : écoutez -moi donc...

— Eh bien , que diantre! aurez-vous bientôt fini? grommela le geôlier, en ouvrant la porte toute grande. Voilà comme vous me payez de ma complaisance! Je vous répète que l'heure est passée depuis dix minutes... Allons, mille verrous ! sortez vite , et ne me faites pas destituer : si M. Tinspecteur passait, mon affaire serait belle !

Mais les deux frères se tenaient étroitement serrés l'un contre Pautre : ils n''avaient pas Pair d''avoir entendu la brusque sommation du geôlier , car ils demeuraient immobiles et ne lui faisaient aucune réponse. Henri, penché à Toreille de son frère, parlait à voix basse avec une étrange vivacité , tandis que Frédéric , pâle et respirant à peine, laissait de temps à

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autre échapper des exclamations de surprise et d'angoisse.

— Bon ! voilà qu'ils se racontent des histoires maintenant! cria le porte-clés, en agitant bruyamment son trousseau. Ah! ah!

ah ! je me fâche à la fin... Dites-moi donc, mon gentleman, est-ce que vous voulez coucher ici?...

— Rien qu\in mot! rien qu'un instant, Monsieur , dit Frédéric d'une voix altérée.

— Pas seulement le quart d'une seconde, répliqua le geôlier, en faisant grincer Ténorme clé dans la serrure.

Pendant ce temps-là, Henri parlait toujours à l'oreille de son frère.

— Oh ! c''est horrible ! s'écria tout-àcoup Frédéric , en étreignant contre son cœur, avec une douloureuse effusion Henri qu''il baignait de larmes. Non,

je ne te laisserai pas mourir... il faut u. 20

qu'elle sache tout!... Malheureux! elle sera la première à te sauver !...

— Frédéric, souviens-toi de ta promesse!., oh! que la pauvre femme ne sache jamais...

— Mais tu es innocent , mon frère... tu ne peux mourir comme un infâme!... Non, c'*est impossible ! Je t''en supplie , rendsmoi ma parole...

— Jamais !

— Mais c''est affreux, ce que tu exiges de moi, Henri!... Cest un serment abominable! c''est un fratricide! Je parlerai, je parlerai!..

— Frédéric , dit sourdement Henri , prends garde , tu ne me sauverais pas... tu ne ferais que hâter ma mort!..3''ai du poison...

— Par la geôle de Tenfer! s'écria le guichetier hors de lui ; mille millions de po-

tcnces ! voulez-vous bien vous retirer, Moni sieur ! ou je vais appeler mes gens... Savezvous bien que vous êtes en contravention, et qu'on pourrait vous mettre en cage vousmême?...

— Je sors... dit Frédéric avec un air de résolution douloureuse ; mais cet liomme est mon frère... il est innocent... et dans quelques beures il aura quitte cette prison!...

— Ab! ab! ab! fit le geôlier avec un éclat de rire funèbre. Dans quelques beures... c'est-à-dire dans quelques jours, votre innocent cbangera de local... pour aller respirer le grand air et danser la fameuse danse qui n''a pas de plancber!

— Non, tu ne mourras pas ! reprit cbaleureusement Frédéric, en serrant avec une tendresse convulsive Henri, qui déjà se

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repentait d'avoir fait à son frère une si dangereuse confidence.

— Frédéric , tu es un homme d''honneur, tu ne parleras pas... Je te le jure, ce serait la mort de cette pauvre femme... car il la tuerait, te dis-je ! Elle a beau être innocente, pure comme le ciel, tout Paccuserait pourtant; toutes les apparences, toutes les preuves s'élèveraient contre elle pour Faccabler!.. Mais, tu peux nie croire, je n'attendrais pas Popprobre et la mort d'Élisa !..je me hâterais de mourir, et je mourrais sans te pardonner !

— Eh bien ! Henri, je veux me taire encore; mais réfléchis, au nom du ciel! tu as un père, tu as un frère, qui t''aiment et que tu n''as pas le droit d'^immoler si cruellement! 11 s''agit de Phonneur d^me femme, dis-tu?... mais Phonneur de ton père, mais le mien, sont-ils donc moins précieux?..

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— Frcdéi'ic, tu me dccliiics le cœur!...

— Pour la dernière fois, mille cl mille tonnerres! vociféra le geôlier, sortirezvous?.. Faut-il que j\'ippclle des gaillards qui vous balayeront comme un brin de paille...

— Adieu, pauvre Henri! dit Frédéric à voix basse. Je sors poui' ne pas exaspérer ce misérable; mais demain je reviendrai... tu seras moins cruel, j'espère, et plus sage !.. Je te promets le silence jusqu'au moment où tu quitteras cette prison pour marcher au supplice... Mais toi, Henri, jure-moi solennellement que tu ne feras pas usage du poison que je t''ai donné, avant le terme que je réclame pour moi-même... Alors, si rien n*'est changé dans ta position; s''il faut absolument que tu meures , nous deviendrons libres l'un et Tautre... nous agirons tous deux selon notre conscience , selon notre devoir!..

— Frédéric , ce n''est pas là ce que tu

m'avais promis répliqua tristement le

. prisonnier avec un mélange de reproche et de tendresse.

Et les deux frères , tombant dans les bras Tun de l'autre, se pressèrent dans une longue et douloureuse étreinte ; puis la voix furieuse du geôlier se mêlant au sinistre cliquetis de son trousseau de clés, Frédéric sortit du cachot : la porte se referma brusquement.

Il suivit rapidement son grossier conducteur à travers les noirs corridors de la prison, morne et plongé dans une préoccupation si profonde, qu''il n''entendit pas les sourds grognemens et les imprécations terribles du guichetier.

Frédéric avait déjà son projet, fixe , inébranlable : à tout prix il voulait sauver son frère.

Plusieurs jours s''écoulent.

Madame Walthon, qui nVst pas remise encore de sa dernière secousse , n''a pas quitté son appartement; elle est toujours en proie à de vagues inquiétudes dont elle ne peut expliquer le motif. Son mari passe une grande partie de la journée auprès

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dVlIe ; mais, clans toutes les paroles, clans les manières de M. Walthon, il y a quelque chose d''ëtrange et de farouche qui redouble les terreurs d''Élisa.

Un matin elle se lève faible et souffrante encore; mais, comme le ciel est pur et le soleil magnifique, son mari l'engage à venir prendre l'air sur le balcon : il lui offre le bras et la soutient dans sa démarche chancelante.

Ce balcon donnait sur une grande place, encombrée de foule. On remarquait, dans tout ce peuple assemblé par groupes, un mélange d'impatience et de curiosité bruyante qui se manifestait par des éclats de rire et des cris. Les ouvriers avaient déserté leurs manufactures ; charpentiers, forgerons, s'amassaient dans la place; et, la chemise retroussée , leurs scies ou leurs marteaux à la main, ils semblaient se dispo-

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scr à un combat. IMais cen''éLait point la discorde qui les attroupait ainsi ; la meilleure intelli^^ence réi^nait parmi cette populace : un seul et même sentiment faisait battre tous ces cœurs, un seul et même spectacle attirait tous ces yeux, avides d''horreurs et de souiïrances.

— Mon Dieu ! pourquoi tout ce monde?

dit Élisa avec un air d'élonneinent pénible; que viennent -ils donc faire ici ? Est-ce qu''il y a aujourd'hui quelque fête?..

— Oui, certainement, ma chère petite...

répondit M. Walthon dont les lèvres grimaçantes révélaient une joie funeste, il se prépare une cérémonie superbe! C'est justement pour cela que j'ai voulu à toute force vous faire quitter voire appartement.

— Mais qu'est-ce donc, mon ami?

— Oh ! vous allez voir; c'est un fort singulier spectacle... Je parie que vous n^ivez

5i4 LE BANQUIER DE BRISTOL.

jamais rien vu de semblable! Par ma foi! le temps est magnifique, tout va pour le mieux, et certes, on ne pourrait clioisir une plus admirable journée pour la fête en question...

— Mon Dieu! quelle fête? reprit Élisa, qui ne pouvait maîtriser une vague inquiétude. Il faut, en effet, que ce soit quelque chose de bien intéressant, car la foule augmente à chaque minute, et bientôt cette grande place sera trop petite pour contenir tant de monde.

— Bah ! bah ! vous allez voir, la ville entière sera ici tout à l'heure. Tenez, voyezvous comme les fenêtres s'ouvrent.. . tous les balcons sont chargés de spectateurs; mais il y en aura dans quelques momens bien davantage encore! nous en verrons jusque sur les toits.

— Mon ami , je serais pourtant bien eu-

rieuse de savoir ce qui vase passer ici?..

— Vous rapprendrez dans un instant; mais je ne veux rien vous dire , je veux jusqu''au bout vous ménager la surprise... Parbleu! cela va vous distraire; et, dans votre état de santé, un peu de distraction est une chose excellente. Vous n''allez jamais au théâtre : on a beau jouer des tragédies, des mélodrames superbes qui nous viennent de France , vous n''avez pas la moindre curiosité! Peut-être n'aimez-vous pas les émotions fortes, les catastrophes sanglantes?...

— En effet, mon ami, j'^ai toujours eu une certaine répugnance pour ce genre de spectacle, non pas qu''il m'ennuie, bien au contraire : il m''intéresse fort ; mais il m^impressionne si vivement, il me cause un tel ébranlement de nerfs, que j'en suis malade quelquefois toute une nuit, et que ces tris-

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les images me poursuivent des semaines entièies.

— Bah! bah! ma trop sensible amie, vous êtes peureuse comme un enfant, je vous l'ai dit mille fois; et vous avez tort de ne pas vous aguerrir davantage, car il y a dans la vie des occasions où le courage est bon à quelque chose. Toutes ces fictions tragiques et lamentables ne sont rien auprès de la réalité. Et qui vous assure, mon bel ange, que vos beaux yeux bleus, où se mire le ciel, ne seront jamais témoins de quelque réalité bien horrible et bien sombi'c...

En parlant ainsi , M. Walthon regardait Élisa d'un œil où flamboyaient une joie sinistre et l'éclair de la haine.

Élisa détournait la tête pour ne point voir cet effrayant regard.

— Mon pauvre ange, continua- t-il en se frottant les mains, vous frissonnezde tous vos

membres lorscjuc , au théâtre, on parle d'échafaud et de potence: vous savez pourtant bien que tous les gibets dramatiques sont en carton , et que les gens qu''on pend sur .Ja scène jouissent, une minute après, d'une excellente santé. Mais, que serait-ce donc, ma douce et blanche colombe, si, pour vous ménager une surprise, on vous faisait Thonneur de pendre en réalité, devant vous, quelque beau gaillard bien jeune , bien portant, ([ue vous auriez le plaisir de voir danser la sarabande, de même que Polichinelle, au bout d'une corde?...

— Quelle horreur! 8''écria madame Walthon , qui sentit passer dans ses veines comme un frisson de glace.

— Quelle horreur, dites -vous? pas le moins du monde : cela serait charmant et fort gai; cela, du moins, ne se voit pas tous les jours. Quant à moi, je vous avotie.

chère belle , que je suis très grand amateur d'un pareil genre de mélodrame. Corbleu ! cela m''égaie , cela me distrait, et je paierais vingt-cinq guinées une première loge, c''est-à-dire Tendroit où nous sommes, pour assister à une pareille représentation...

— Vous plaisantez, mon ami... murmura d'une voix tremblante Élisa, qui s'efforçait de sourire. Je vous connais, vous avez trop de générosité dans Pâme pour chercher de si cruelles émotions. Mais, je vous en conjure, ne badinez pas de la sorte ; il ne faut pas rire sur des choses aussi tristes...

— Eh pardieu ! ma chère enfant, ne faut-il pas pleurer? Non, sur ma parole ! je garderai mes larmes pour une autre circonstance... Aujourd''hui je me sens tout disposé : c'est probablement ce beau soleil qui me réjouit le cœur, et je ne de-

mande quVi rire , qu'à m''amu3er. Vous croyez que je plaisante , pas du tout : je vous jure qu''une bonne petite pendaison me ferait un vif plaisir...

— Oh! cessez, de grâce, mon ami... Je vous le répète, je sais très bien que vous plaisantez ; mais ce badinage me fait mal.... l^arlons d'autre chose , tenez , parlons de cette fête qui attire tant de curieux.

— Eh bien ! soit, parlons de cette fête : je vous réponds qu^elle sera complète et superbe, Mais voici deux heures qui sonnent, la pièce va bientôt commencer. Élisa, chère petite, vous avez la vue courte... Attendezmoi, rien qu'Hun moment, je vais aller chercher votre lorgnette.

— Ne vous dérangez pas , c''est inutile : restez, mon ami...

— Non, non, non, répondit le banquier en rentrant dans l'appartement, votre lor-

gnette est indispensable; sans elle vous ne pourriez jouir de rien absolument... Tenez, par exemple, vous n''avez pas encore aperçu le théâtre, là-bas, tout au bout de la place, à l'endroit où la foule est si épaisse...

— Cest vrai, je ne distingue rien, dit Elisa en mettant une main au-dessus de ses yeux , pour les garantir du soleil et mieux voir l'objet que M, Walthon lui indiquait du doigt,

— Ah! cependant, je crois apercevoir quelque chose... oui , comme une espèce de mât, comme une estrade. Bon! je devine, c*'est quelque Bohémien sans doute, quelque danseur de corde..,

M. Walthon laissa échapper un éclat de rire sombre et guttural.

— Un danseur de corde? ah ! ah ! sur ma foi ! vous avez deviné... Pour le coup, vous y êtes ; mais patientez une minute...

Élisa demeura seule quelques instans sur le balcon, et son mari, qui n'avait fait que disparaître, revint en courant : il tenait une lor£;nette de spectacle à la main.

— Ma chère bonne.., dit-il en lui présentant la lorgnette, regardez bien, tout là-bas , dans la direction de cette grosse fumée noire qui sort d'une fabrique... Oui, là : maintenant vous devez y être...Qu''apercevez-vous?...

Élisa venait de laisser tomber sa lorgnette sur le balcon; elle avait pâli tout à coup ; un tremblement de fièvre secouait ses membres.

— : Qu'ai-je vu?... murmura-t-elle. Non, je me suis trompée.... Ce n'est pas possible !...

— C'est très-possible! répondit M. Wal-

thon d'une voix rude et stridente. Vous

avez vu là quelque chose qui ressemble à II. 21

un gibet... Eh bien, vous avez parfaitement vu, car c'est un gibet.

— Oh ! mon Dieu ! reprit-elle effrayée , on va donc faire mourir quelqu''un?...

— Vous l'avez dit , mon ange. Cette place est la place des exécutions ; il y a là-bas trois potences qui chacune attend son homme... Encore cinq ou six minutes, et vous allez voir passer le cortège.

— Je ne veux pas rester ici ! s''écria vivement Élisa en se levant de son fauteuil et s'élançant vers le salon.

Mais son mari la retint par le bras et la força de se rasseoir.

— Vous resterez, ma chère, vous resterez jusqu''au dénouement. Allons, un peu de patience... ne vous agitez pas de la sorte... on va commencer dans une minute... Parbleu! regardez, voici la foule qui se porte à gauche... Remarquez-vous comme

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tous les visages sont tendus , les têles droites , les yeux fixes! voici des marins qui montent sur le dos les uns des autres pour avoir un avant-goiit du spectacle... Bon ! j''entends le roulement des voitures... elles vont passer sous nos fenêtres...

— Je ne verrai point cela! Mon ami, laissez-moi, je vous en conjure, laissezmoi rentrer dans ma chambre.. . de pareilles scènes ne sont point faites pour les yeux d"'une femme... Je suis trop faible, je suis malade... laissez-moi me retirer!...

—Non, vous ne bougerez pas, vous dis-je !

Et la main de M. Walthon ëtreignit avec une sorte de fureur le bras d'Élisa qui , blanche et frémissante, cherchait à sortir du balcon.

— Mon ami, je vous le répèle, je n'aurai jamais la force de supporter cela...

— Il faut s'habituer à tout dans ce mon-

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