‹ Le baptême d'une race [microforme]Chapitre 4 sur 8 · ESS XIV · texte numérisé non relu

ESS XIV

(31 Pref. de Cruce.

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que celles qui, après quinze siècles de calme et de tempête, gardent encore le nom de Martin; parce que la foi populaire avait troqué leur nom païen contre celui du libérateur.

Quand les premiers moines aborderont les côtes sauvages de cette vieille Gaule, s'enfonçant, la hache à la main, dans les bois impénétrables, ouvrant des routes au christianisme et des espaces aux vignobles et aux moissons,

les derniers bardes de cette sombre idolâtrie

jetteront encore dans leurs chants, leurs mi é-

dictions suprèmes contre les ‘loups romains profanateurs de bois sacrés ”.

Les crovances étaient terribles, comme le culte. Ni la fleur, ni l'oiseau ne disaient à leur imagination rien de riant et de jeune. Les forêts sombres, où le silence était aussi impénétrable que la nuit, n'avaient point de poésie. Les divinités de l'effroi vivaient dans les branches. Comme disait Lucain, sous l'écorce

rugueuse, dans les veines de l'arbre où monte

…terror…. arboribus inest…

Et l'imagination terrifiée de nos aïeux ne

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les peuplait que de génies malfaisants, obsédants et sangrinaires qu'il fallait à tout prix apaiser. Toute la religion, toutes les liturgies, tout le culte n'avaient, en réalité, pas d'autre but, les apaiser.

Les druides et les chefs prêchaient des divinités irréelles, idéales abstractions de toutes les choses matérielles. Inquiétés par les secrets des forces naturelles, ils en dégageaient des esprits, des personnalités imprécises, et leur panthéisme nuageux se déterminait en un polythéisme assez pareil à celui de leurs ccnquérants de demain. Hésus remplaçait Jupit:r; Bélen, dieu du feu, jouait le rôle d'Apollon ; c'était peut-être le Baal des Syriens.

Bélisama ou Belna était leur Minerve : les villes de Bellème et de Beaune ont gardé son nom. Teutatès pouvait être Mercure : c'était, comme lui, le dieu du lucre et le conducteur des âmes aux rivages d'outr:-tombe. Il y avait encore Bibracte, la déesse d'Autun que les conquérants remplaceront par Cybèle, Ardoinna,la Diane des forêts de l'Est. qui a laissé son nom aux Ardennes, divinités fantastiques,

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incarnées dans des simulacres grotesques et énormes.

De ces croyances brutales se dégageait une morale brutale, comme la puissance illimitée du père sur l'enfant, et un culte sauvage dont le sacrifice humain faisait le fond.

[l faut tout dire. Les druides régnaient par l'effroi et tenaient entre leurs mains la vie de ieurs adeptes. Dans les ramures vénérées, la fumée du sang montait. Par les échos des vallées, les hurlements des victimes se répé. taient. Des suprêmes convulsions d'un mourant ou du flux de son sang on tirait des présages. D'un coup de sabre dans le dos d’un vivant et des palpitations de sa chair on escomptait l'avenir.

Le panthéisme mélé d'un polythéisme dégradant : voilà le dogme.

La terreur : voilà l'instrument de règne.

Le sang : voilà le culte.

Des barbares : voilà ce que nous fûmes.

Autour de ces druides vénérables que nous nous plaisons à voir défiler dans les brumes

lointaines du passé, vêtus de robes blanches

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dont les flots ondoient sur les herbes parfumées, agitant des rameaux de gui sacré, nous entrevoyons flotter l'âme de nos ancêtres, barbare, mais religieuse par dessus tout, éprise de mystères, chercheuse de l'au-delà, toujours en quête de Dieu dont elle croit .entendre la voix dans le bruit des vents, des arbres et des sources, Telle est, à ne pouvoir s'y méprendre, la première note de notre race : religieuse. Lui vienne la vérité et ce sera une race apôtre.

Race religieuse et puis, race vaillante, Ces barbares sont fous de bravoure, de courage, de valeur.

La valeur. Les mots, comme les individus, ont une histoire et l'histoire des mots jette de singulières clartés sur l'histoire des hommes. En roulant à travers les âges, comme les galets roulent à travers les torrents, comme les galets, les mots se déforment et se transforment; mais comme les galets, ils ne perdent Jamais les marques de leurs origines. L'histoire de celui-ci est curieuse à suivre. Elle est singulièrement révélatrice de l'âme de nos

ancêtres. Walor, la valeur : ils ont pris le mot

core same,

Lasers

à leurs conquérants : mais comme ils en ont changé la nature! La valeur, substantif synonyme de prix, exprimant ce que vaut une chose. Le prix, la valeur d'un champ, d'une maison, du blé. L'adjectif aleureux devait suivre la fortune de son substantif. Une maison de valeur, un champ de valeur devraient être une maison valeureuse, un champ valeureux : mais comme nos ancêtres valatent par le courage, par l'héroïsme, par la bravoure; leur valeur est devenue synonyme de courage, d'héroïsme et de bravoure. Les courageux sont devenus des caleureux, des vaillants et nous avons dressé des statues à la valeur.

Oui, certes, nous étions des barbares : mais des barbares qui envovaient dire à Alexandre le Grand : “Nous ne craisnons rien, sinon que le Ciel nous tombe sur la tête.” Oui, nous étions des barbares ; mais des barbares qui ne purent être conquis que par César ; et le conquérant racontera à l'avenir que, sa plus grande gloire militaire, c'est de les avoir vain-

cus. Quand on les évoque du passé, c'est la

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figure de Vercingétorix qui survit, à cheval à même la croupe de la bête, la moustache tombante, les cheveux au vent, une framée à la main, général improvisé qui, à la tête de bandes recrutées dans les clans de la Gaule, tint huit mois en arrêt la première armée du monde commandée par le premier capitaine du monde. Ce n'est pas être vaincu que d'avoir César pour vainqueur et, c'est être sacré pour l'immortalité que de l'avoir eu pour historien,

Ce jeune guerrier incarnait aussi bien la Gaule religieuse que la Gaule militaire. “1] faut, dit M. Jullian, son dernier historien, nous figurer un Vercingétorix pieux et dévot, adorant et craignant les dieux de la Gaule, l'équivalent celtique de Nicias, de Camille et de Josué. C'est afin d'obéir à ses dieux qu'après leur avoir donné, comme gage de victoire, des holocaustes humains, il s'est immolé à la fin, comme rançon de la défaite. Il s'est levé et courbé sous leur ordre, tel qu'un pontife armé de la patrie gauloise."

Voilà les deux notes dominantes de nos

ancètres : l'âme religieuse, l'âme guerrière,

Il nous est loisible de fonder là-dessus les plus vastes espoirs ; mais ils ne sont pas pour rien changer à la réalité de notre histoire ; nous étions la barbarie.

Il y a deux barbaries, celle des peuples qui naissent et celle des peuples qui agonisent : comme il y a deux enfances, celle de la raison qui s'Cveille et celle de la raison qui s'éteint.

Notre barbarie à nous ne demandait qu'une civilisation et Rome se présenta.

Par les routes qui, de ‘la borne d'or ” du Forum allaient s'allongeant le lons de nos fleuves et s'enfonçant dans nos bois, qu'elle dallait des laves de ses volcans, Rome apporta tout ce qu'elle avait ; ses poètes, ses rhéteurs, ses philosophes, ses artistes, ses politiques, sa langue féconde, sa législation de granit, son droit public sacré comme ses croyances. A la place des clans nomades de nos rudes ancûtres, elle bâtit des cités opulentes ;: mais en même temps, elle apporta ses dieux. Phébus, Diane, Mercure se substituèrent à Bélénus, Ardoinna et Hésus. Cybèle menaça même d'éclipser le

Teutatès gaulois. Avec ses dieux. elle apporta Le] à :

ses Saturnales, ses bacchanales, ses lupercales, toutes les orgies d’un peuple qui se putréfie sur place, dans les raffinements de sa corruption.

Oui, ils bâtirent des cités à travers ce qu'ils appelaient “les solitudes de l'empire”; mais ils les peuplèrent de danseuses, élevèrent des cirques à tous les coins de rue et nos barbares aieux surent égorger plus élégamment que sous leurs chênes, au bord des ruisseaux inconnus. [ls connurent le cri de la civilisation : Panem et cércenses.

Les Gauloises sauvages Ss'affinèrent au con tact des nobles Patriciennes, connurent les élégances du Forum, surent condamner ou faire grâce en levant ou en baissant le pouce. À la place d'un culte primitif célébré sous des frondaisons séculaires, on eut un culte somptueux dans des temples de marbre: mais dans ce culte la prostitution entrait et dans ces temples la débauche s'étalait.

Ce fut la civilisation.

Cette civilisation nauséabonde est aussi une

barbarie : celle des peuples qui meurent : c'est

Cire

le râle des nations, et notre jeune barbarie gauloise, étouffée dans les cent bras corrompus de ce Briarée mourant, devait encore mourir de sa suprême étreinte et dans sa putréfaction ; mais le Christ veillait et le Christ parut.

Ce vieux monde romain, trop pourri jusque dans ses moelles pour être guérissable, allait se désagréger et tomber pièce à pièce; mais dans les débris qui tombent, avant la ruine finale, le Christ ramasse ce qu'il lui faut de matériaux pour constituer le peuple élu, la France.

Comme tout se tient dans ce plan providentiel ! Il semble que ce fut exprès pour recevoir les apôtres du Christ que Rome avait

construit ses cités gallo-romaines. Les évè-

ques suivent la marche de l'administration

impériale, comme le sillage suit le navire, se glissent derrière les proconsuls, se plantent au dedans des remparts, tiennent le cœur de la place pour s'assurer des alentours et rayonner sur le territoire. Faut-il les nommer ? Lazare à Marseille, Pothin et Irénée à Lyon, Denis à

Paris, Martial à Limoges, Gatien à Tours,

Paul à Narbonne, Saturnin à Toulouse, Trophimes à Arles, Crescent à Vienne. Dans les jeunes cités, on entendit les hur:cments des amphith#itres et cette clameur de la civilisation : Les chrétiens aux bêtes! A Lyon, à Paris, à Autun, à Vienne, à Arles, comme à la métropole, le christianisme naissant n'eut affaire qu'aux bourreaux ; mais le temps passait et la graine poussait et, quand le labarum de Constantin rayonna sur ces cités, le sang versé avait puissamment germé: toutes avaient une basilique, un évêque, des fidèles.

C'est fait; les villes sont chrétiennes, si on en excepte quelques fils dégénérés de la vieille Rome qui ne gardent leurs dieux que nour garder leurs vices. Il faut maintenan:

vie de la foi chrétienne, jusqu'ici conce .uee dans la cité gallo-romaine, franchisse les murailles pour s'enfoncer dans les forêts épaisses et gagner les clans et les villages de la Gaule : car les campagnes restent idolâtres encore.

Encore une fois, faisons appel à la lumière des mots, ils informent mieux que les discours. En voilà un qui est toujours vivant pour attester

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