‹ Le Baptême de la FranceChapitre 13 sur 19 · LEAU SAINTE · texte numérisé non relu

LEAU SAINTE

Ghlodovigh lut alors baptisé et reçut ronction du chrême en forme de croix.

Ce jour vit le baptême de beaucoup de chefs francs et de trois mille guerriers.

De la famille de Ghlodovigh, Albofîède, l'une de ses sœurs, reçut également l'ablution baptismale et, peu de temps après, renonçait au monde et prenait le voile des vierges de Jésus-Christ. Une autre de ses sœurs, Lanthilde, abjurait l'arianisme et recevait aussi des mains de Remigius la sainte onction du chrême.

La France future était chrétienne dans la personne du roi des Francs et de ses guerriers triomphants.

ampoule, en effet, fut conservée à, Reims jusqu'à la révolution de 1793. Les commissaires de la Convention la firent sacrilègement briser. Une parcelle du chrême qu'elle cod tenait fut recueillie par un honorable Rémois, et fut, plus tard, mêlée À rbuile béniie qui serrit au sacre de Charles X. le dernier des souvei'ains français qui ait reçu l'onction rojale. (Darras, Hist. de l'Église.)

A cette grande et sublime nouvelle partout répandue, le monde chrétien tout entier tressaillit d'une immense allégresse.

La nation des Francs était, en efiet, la première-née de Jésus-Christ et la fille aînée de l'Eglise dont les entrailles exultaient de joie.

Elle allait être la seule dans le monde à professer officiellement le catholicisme.

En effet, l'empereur Anastase, à Gonstantinople, était Eutychéen, Théodoric en Italie, Alaric, roi des Visigoths, en Espagne et dans l'Aquitaine, Gondebaud et les Burgondes, Thrasamond et les Vandales d'Afrique étaient Ariens.

Anastasius II était alors assis sur la chaire apostolique de Pierre, il se réjouit de voir le christianisme embrassé par le héros qui avait conquis tant de provinces et lui envoya une lettre paternelle conçue en ces termes :

« Glorieux fils, votre avènement à la foi chrétienne coïncide avec le début de notre pontificat et nous cause une joie immense.

» Le siège de Pierre tressaille d'allégresse en voyant la multitude des nations remplir le filet que le pêcheur d'hom-

mes, le porte-clefs de la Jérusalem céleste, & reçu mission de jeter dans le monde.

» Nous adressons à Votre Sérénité le prêtre Euraérius, qui vous transmettra nos félicitations, afin que, connaissant la joie du père, vous la confirmiez par vos œuvres, que vous deveniez notre couronne et que l'Eglise votre mère, s'applaudisse des progrès du grand roi qu'elle vient d'enfanter à Dieu.

« Soyez donc, glorieux et illustre fils, soyez la joie de votre mère et son rempart inexpugnable.

î» Nos malheureux temps ont vu bien des défections; notre barque est assaillie par la malice et la perfidie des hommes, comme par les vagues d'une furieuse tempête. Mais, nous espérons contre toute espérance, et nous adressons nos hymnes d'actions de grâces au Seigneur Jésus qui vous a arraché à la puissance des ténèbres.

» En donnant à l'Eglise un roi tel que vous, il lui assilre un protecteur capable de la soutenir et de la défendre.

" Courage donc, glorieux et bien-aimé fils ! Que le Dieu tout-puissant daigne étendre le secours de son bras sur Votre Sérénité et sur votre roj^aume ; qu'il ordonne à ses anges de vous garder dans toutes vos voies et vous accorde la victoire sur vos ennemis.* »

Cependant, pendant que le monde catholique tout entier applaudissait à la conversion de Ghlodovigh, les hérétiques faisaient de toutes parts entendre des plaintes amères.

Et les Ariens particulièrement, qui infestaient les Gaules, ne cachaient pas leur mécontentement.

Dans la crainte que le roi des Francs ne s'en émut outre mesure, Avitus, évêque de Vindobona et sujet de Gondebaud, roi des Burgondes, lui écrivit la lettre suivante :

« Illustre prince, laissez les partisans de l'hérésie et du schisme exhaler leurs plaintes inutiles.

(1) s. Anaslase. // Epistola ad Cloduvechum regam.

" Votre foi règle le jugement des autres; la foi que vous avez confessée est notre victoire.

r> La plupart de ceux que nous pressons d'embrasser cette foi sainte de Jésus-Christ ne manquent jamais de nous opposer les traditions et les coutumes de leurs pères. Un respect malentendu pour les usages de leurs ancêtres leur ferme les portes du salut et les retient dans l'infidélité. Mais après l'éclatant miracle dont nous venons d'être les témoins, tous les scrupules de ce genre doivent disparaître.

« Vous n'avez voulu tenir des rois vos aïeux, que la noblesse du sang; tout le reste, ce qui fait la gloire d'un grand prince, vient de vous-même et rejaillira de vous sur vos pères. S'ils ont fait de grandes choses, vous en avez fait de plus grandes encore. Ils vous ont appris à régner sur la terre, vous apprendrez à vos descendants à régner dans le ciel.

y> Que la gloire de la Grèce se glorifie d'avoir un prince catholique, la Gaule a maintenant le même bonheur. Une nouvelle lumière éclate pour nous dans la personne d'un ancien roi de notre Occident.

» Elle a éclaté, cette lumière, le jour où nous célébrions la nativité de notre Rédempteur. Il convenait que l'eau baptismale vous enfantât pour le salut à l'heure même où le Seigneur du ciel voulut naître pour la rédemption du monde.

" Le Noël du Seiq-neur est aussi le Noël des Francs! Vous êtes né au Christ le jour même où le Christ est né pour vous. En ce jour, vous avez consacré votre âme à Dieu, votre vie au bonheur des hommes, votre gloire à la postérité. Quelles ne furent pas les magnificences de cette glorieuse régénération.

» Il ne me fut pas donné d'en être le témoin et d'y apporter le concours de mon ministère, mais j'y assistais en esprit dans la communion de la joie.

* La divine miséricorde ménageait cette allégresse à nos pays puisque, dans votre sublime humilité, vous aviez daigné

nous faire savoir par un message le jour fixé pour votre baptême.

» Cette nuit sainte s'écoula donc pour nous pleine de votre pensée et de la joyeuse certitude du bonheur quelle vous procurait. Nous suivions en esprit chaque détail de la cérémonie. Il nous semblait voir les pontifes réunis prêter leur ministère et réchauffer dans leurs embrassements les membres d'un grand roi sorti de l'onde régénératrice.

» Il nous semblait le voir lui-même incliner sous leurs mains bénissantes une tête redoutée des nations, prêter à l'onction du chrême une longue chevelure nourrie sous le casque et échanger la cuirasse des combats contre les vêtements blancs du baptême.

» 0 le plus florissant des rois, cette robe blanche, n'en doutez pas, ne fera que mieux endurcir vos membres pour supporter le poids des armes.

y> Votre sainteté fera désormais pour vous plus que votre haute fortune n'a réalisé encore.

« Mais il ne reste rien à vous apprendre de la science du salut, rien à recommander à une docilité qui va d'elle-même au-devant des préceptes.

y> Parlerai- je de la foi au chrétien qui vient d'être confirmé dans la perfection de la foi? de l'humilité, à un roi qui nous en a donné l'exemple même avant le baptême? de la clémence, à un roi vainqueur, dont un peuple de captifs rendus soudain à la liberté, annonce la miséricorde à Dieu et aux hommes par des larmes de joie et de reconnaissance?

r> Je ne puis former qu'un seul vœu pour vous, grand prince, non content de conquérir à Jésus-Christ votre nation tout entière, puissiez-vous étendre ce bienfait aux peuples encore idolâtres de la Germanie.

» Ne dédaignez pas de leur envoyer à ce sujet des ambassadeurs et de contribuer à l'extension du règne d'un Dieu qui & ihni glorifié le vôtre.

« Tout retentit de vos triomphes. Vos sujets ne sont pas les seuls à y prendre part. Votre prospérité nous touche nous-mêmes et nous sommes réellement vainqueurs toutes les fois que vous comhattez.* »

Ainsi parla 1 evêque de Vindohona et avec lui de nombreux apôtres tinrent à honneur de féliciter le roi des Francs.

Ghlodovigh avait, le jour de son baptême, rendu la liberté aux captifs de Tolbiac.

Le plus saint enthousiasme animait les nouveaux convertis.

A peine entré dans le bercail de l'Evangile, Ghlodovigh comprit qu'il fallait mettre en harmonie avec la doctrine du Christ la célèbre loi SaHque, ce code national des Francs.

Il convoqua une assemblée extraordinaire et en fît la proposition à tous les notables de la Gaule, elle fut approuvée sans difficultés, et l'on vit cette loi réviser son texte et chanter en ces termes les gloires de la foi :

^ Le peuple Franc, illustre, enfant de Dieu, fort sous les armes, ferme dans les traités de paix, profond dans ses conseils, noble et saint de corps, d'une blancheur et d'une beauté singulières, agile et rude au combat, depuis peu converti à la foi catholique, libre d'hérésie; lorsqu'il était encore sous une croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science et, selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété : la loi salique fut dictée par les chefs de cette nation qui, en ce temps, commandaient, chez elle.

» Lorsqu'avec l'aide de Dieu, Ghlodovigh le chevelu, le beau, l'illustre roi des Francs., eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui, dans le pacte salique, paraissait le moins convenable, fut éclairci et amendé.

» Vive le Ghrist qui aime les Francs ! qu'il garde leur

(1) s. Avit. Vienne, Epltre xli, Putr. lat. (Trad. de Darras.)

royaume et remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce ; qu'il protège l'armée ; qu'il leur accorde des signes qui attestent leur foi, les joies de la paix et du bonheur ; que le Christ- Jésus dirige dans les voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent, car cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains. Ayant reconnu la sainteté du baptême, elle orna somptueusement d'or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs que les Romains avaient brûlés et massacrés, mutilés par le fer et fait déchirer par les bêtes. *

La France elle-même, à son berceau, appelait le Dieu des Chrétiens son père, et chantait l'amour de sa mère la sainte Eglise.

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Quand Ghlodovigh se releva chrétien des fonts du baptême, il avait trente ans; sa gloire à son aurore, allait se lever sur le monde comme un radieux soleil dont l'éclat venait de s'augmenter d'un embrassement divin.

Le roi des Francs n'était pas encore entré dans Lutèce. Mais quand elle apprit que le fils de Ghildérick était chrétien, la vaillante et noble cité des Parisii ouvrit toutes grandes ses portes.

Ghlodovigh quitta Soissons et vint établir à Lutèce le siège de son royaume.

Sa vénération s'en accrut encore pour Genovefa, la sainte patrone des Parisii, comme ils la nommaient avec un pieux orgueil, et elle devint la plus précieuse amie de Ghlotechildis.

Souvent il accorda à sa prière la grâce des captifs et se recommandait à elle avant toutes ses expéditions.

Le cœur adouci du barbare commençait à comprendre la charité par l'exercice de la clémence au nom de Jésus-Ghrist.

Viridanum^ s'était révoltée contre lui et il était allé à la tête de son armée assiéger ses murs.

(1) Verdun.

11 aperçut un ermitage perdu dans les roseaux. Qui habite ici? demanda-t-il. (P. 63.)

LE BAPT. Dr LA FR.

Déjà les béliers battaient le bas des remparts, quand la cité tout entière exprima le vœu de se rendre. Son évêque était mort et n'avait pas encore de successeur, aussi on supplia le vénérable prêtre Euspicius d'aller solliciter du roi des Francs le pardon des rebelles.

Euspicius, choisi pour sa sainteté et son éloquence, partit et vint se prosterner aux pieds de Ghlodovigh, versant des larmes sans parler.

— Relève- toi, lui dit le roi des Francs, et parle sans crainte. Que désires-tu de moi?

Euspicius, alors, touché de cette bonté, s'écria :

— 0 le plus noble et le plus pieux des rois, votre magnanimité est connue dans tout l'univers. C'est à elle que je m'adresse pour que vous daigniez écouter la prière de mes concitoyens et leur faire miséricorde.

« Il s'est trouvé parmi nous quelques fauteurs de troubles qui ont entraîné la foule irréfléchie. Nous sommes coupables et nous le confessons devant tous. Mais, au nom de Jésus- Christ, le Dieu de miséricorde et de clémence, je vous supplie de pardonner la faute en faveur du repentir et d'oublier le passé.

y> Votre victoire n'en sera que plus complète. Vous aurez, en effet, triomphé non seulement des passions rebelles, mais de votre propre colère. Vous aurez la gloire de la clémence sans que votre triomphe ait fait couler de sang. »

Chlodovigh avait écouté sans interruption ces paroles dites d'un ton solennel, grave et doux. La charité de Jésus- Christ touchait son cœur.

— Je pardonne à cette cité, dit-il, au nom de Jésus-Christ et en faveur de votre dévouement.

Alors, Euspicius prit la main de Chlodovigh et s'écria :

— Venez, généreux et magnanime roi, venez recevoir vous-même la soumission de ce peuple repentant!

Ils s'avancèrent ensemble vers la ville dont les portes

s'ouvrirent, tandis que le clergé venu processionnellement à la rencontre du roi des Francs, le salua et l'escorta au chant des hymnes jusqu'à la basilique.

Deux joiu-s après, un envoyé de Ghlodovigh mandait de sa part Euspicius auprès du roi des Francs.

— Vous avez sauvé cette ville, lui dit Ghlodovigh, il est ajuste que vous en deveniez l'évéque.

Euspicius n'accepta point, représentant que son âge avancé exigeait le repos, et ce fut son neveu, le prêtre Vitonus, qui fut élu par le clergé et le peuple en présence du roi et continua les saintes et vertueuses traditions de l'évéque Firminus.^

Des deux autres neveux du vénérable Euspicius, l'un nommé Lupus, fut choisi peu de temps après pour évêque par les Tricasses, l'autre nommé Maximinus, suivit son oncle que Ghlodovigh voulut emmener avec lui.

Bn passant à Argentoratum,^ le roi des Francs en fonda la célèbre cathédrale, et de retour à la ville des Aureiii,^ il établit dans la solitude de Micianum,* non loin de la cité, Euapicius et Maximinus en leur remettant un diplôme d'inTestiture en ces termes :

« Ghlodovigh, roi des Francs, homme illustre, à vous, vénérable vieillard Euspicius et à votre neveu Maximinus, pour que vous et vos successeurs invoquiez par vos prières la miséricorde divine sur notre chère épouse et nos enfants, nous ooncédons et octroyons par la sainte conferreatio'^ et la tradition de l'anneau,* la terre de Micianum et tout ce qui

(1) Hugues de Fiavigny. Chroniques, l, i, Patrol. lat,

(2) Strasbourg.

(3j Orléans.

(4) Mici.

(5) La communion.

(G; Signe coDveniionnel et usité par les Francs qui, pour ratification duo contrat, donnaient à l'acbeteur ou au donataire soit un anneau ou un objet ^^ue\-

appartient à notre fisc entre les deux rivières, avec la forêt de Chênes, les saules et les deux moulins sur la Ligeris et le Ligeretum,* le tout exempt de tribut, de péage, de droits de navigation. Et vous, Eusèbe,^père saint, évêque de la religion catholique, ayez soin de la vieillesse d'Euspicius et protégez Maximinus, son neveu. Défendez-les, eux et leurs possessions situées dans votre diocèse, contre toute injure et attaque. L'afïection royale doit couvrir ceux qu'elle honore, d'un privilège d'immunité.

y> Nous faisons la même recommandation à tous les autres évêques catholiques.

T. Vous donc, Euspicius et Maximinus, cessez de vous considérer comme des étrangers sur la terre des Francs. Adoptez-la pour votre patrie; fixez-vous pour jamais au milieu de ces possessions dont la propriété vous est donnée par nous, au nom de la sainte, indivisible, égale et consubstantielle Trinité. Qu'il soit fait ainsi que moi Ghlodovigh l'ai voulu.

» Moi Eusèbe, évêque, j'ai souscrit.^ »

L'empreinte de la grâce se voit désormais sur tous les actes de Ghlodovigh, et la clémence entrée dans son âme rejaillit en douceur sur le cœur du peuple franc tout entier.

Le fils de Ghildérick était maintenant capable de comprendre le langage de la foi.

La princesse Aiboflède qui s'était retirée du monde après son baptême, venait d'expirer dans son monastère, et

conque qui se trouvait là, motte (le terre, brin de paille. Cette coutume est encore praiiquôe par les pajsans qui se frappent dans la ruain en ((Jmoignage d'un accord consenti entre eux.

(1) La Loire et le Loiret.

(2) Alors évêque d'Orléans.

(3; Ce diplôme a été reconnu authentique par Mabillon. Le monastère de Saint- Euspicius, Micé, prit plus tard le nom de Saint-Maximin, neveu d'Euspicius et second abbé, puis par corruption Saint-Mesmin. — C'est aujourd'hui le petit séminaire d'Orléans.

Ghlodovigh qui aimait tendrement sa sœur, en était cruellement affligé.

Remigius aussitôt lui envoie les sévères consolations de la foi et lui écrit :

« '— Roi très chrétien, je ne puis que joindre mes larmes aux vôtres, en ce moment où le Seigneur vient de rappeler à lui votre sœur de glorieuse mémoire.

» Il est pourtant une pensée qui doit nous consoler, c'est qu'en sortant de ce monde, elle nous laisse les vertus à honorer, plutôt que des larmes à répandre.

y> Sa vie fut telle qu'on peut croire que Dieu a pris pour la couronner au ciel cette vierge qui s'était consacrée à lui sur la terre. Elle est toujours vivante pour notre foi, bien qu elle ait disparu à vos regards. Le Christ a comblé pour elle la mesure des bénédictions. Elle s'est présentée à lui avec les roses et les parfums de la virginité, pour recevoir un diadème éternel.

» Ne pleurons donc pas, quand Dieu vous ménage des intercesseurs plus rapprochés de son cœur que du nôtre.

y> 0 mon roi, bannissez les sentiments d'une douleur trop humaine. Reprenez d'un cœur vaillant, les rênes de votre empire, et, dans la sérénité que donne la foi, retrouvez la source des sages inspirations. En luttant contre votre tristesse, vous serez plus fort pour travailler à votre salut et à celui des autres.

y II vous reste un royaume à administrer. Dieu vous a confié lui-même cette charge. Vous êtes le chef des peuples ; c'est à vous qu'appartient le gouvernement. Qu'on ne vous voie donc pas abattu par la douleur, vous de qui tous attendent leur félicité. Soyez vous-même le consolateur de votre âme et trouvez dans l'énergie naturelle de votre caractère, la force dont vous avez besoin.

y> Le roi des cieux a reçu parmi le chœur triomphant des vierges la sœur que vous pleurez.

» Je VOUS fais remettre cette lettre par le prêtre Maccolus; pardonnez-moi de ne pas aller moi-même vous porter mes paroles de condoléance et d'exhortation. Si, pourtant, vous désirez ma présence, mandez-le-moi, et, malgré la neige qui couvre tous les chemins pendant cette dure saison, avec la grâce de Lieu, j'essaierai de vous aller trouver/ «

(1) s. Rémi, Ejpitres à Clovis, PatroL lat.

hÈPÉE DE CHLODOVIGH ET LE CXEUR DE LEGLISE.

Désormais, l'aile de la victoire ombrajre le front guerrier et triomphant du roi très chrétien.

Par son bras, Dieu va accomplir ses gestes dans le monde, et tout va concourir à la grandeur du nouveau royaume que le chrême saint a sacré dès son berceau.

Ghlodovigh poursuivait avec ardeur son plan d'unité monarchique.

Son attention visait surtout Gondebaud, roi des Burgondes, et une double raison l'exposait à sa perte. La proximité et le voisinage de ses frontières et le mariage de Ghlotechildis d'abord consenti, puis subitement voué à des représailles sanglantes.

Gondebaud faisait alors la guerre à son frère Godegisèle.*

Ce dernier, apprenant les triomphes du roi des Francs, lui envoya secrètement des émissaires qui vinrent dire à Ghlodovigh :

(1) Gondebaud régnait sur le pays qui est aujourd'hui la Suisse et la Savoie et sa capitale était Janua (Genève). Son royaume s étendait sur les plus belles provinces de ia Gaule, de Lyon à, iMarseille et Godegisèie, moins bien partage, eut voulu agrandir son propre territoire.

l'épée de chlodovioh et le cœur de l'église.

Sei-neur, Godegisèle, notre roi. nous envoie vous din.'^uesrvous l'aidez à combattre son frère et à le mettre à mort dans une bataille ou à le déposséder de son royaum . u'ousÎrLacbaque année tel tribut dont vous fixerez le

""tSovigh avait accepté ce marché et mis ses troupes

" ATer'nouvelle, Gondebaud qui ignorait la ruse de

pies que leurs querelles ont perdu, unissons-nous.

P 1 Je vole à ton secours ! répondit Godegisèle.

Bientôt fois armées se trouvèrent en présence : ce le de Gondebaud cantonnée dans le castrum de ^mo^ jU 'le Chlodovigh qui arrivait du nord, et celle de Godegisèle

~L"ur de Gondebaud. Chlodovigh et Godegisèle se réunirent s'ur les bords de l'Os-ra.^ l'attaquèrent ee défirent. Il s'enfuit désespéré et, descendant le Rhodanu., /-nnrnt s'enfermer dans Avenio.'

GodoSle vainqueur, donna à Chlodovigh une partie de la Burtoi et s'e'n vint à Vindobona. triomphan comme ÏueûUté le maître sans conteste du royaume pendar^tqu Chlodovigh poursuivait Gondebaud qui, épouvante, disait à

Arédius, son ministre : .,

1 Nous sommes perdus! Je ne vois que danger et nuUe ressource. Ces barbares impitoyables ont jure ma mort pour prendre tout mon royaume.

(1) Dijon.

(2) L Ouche.

(3) Avignon.

Arédius, aussi brave que rusé, lui répondit :

— Maître, je vois encore un moyen de salut. Il faut adoucir la férocité de Ghlodovigh à tout prix. Permettez-moi de me déguiser en transfuge et d aller lui offrir mes services dans son camp. Une fois admis à son conseil, je saurai bien le détourner de ses projets de vengeance. Toutefois, ayez soin de vous conformer à tous les arrangements qu'il vous proposera, et quand vous serez libre, vous aviserez.

Gondebaud accepta avec reconnaissance l'ofifre de son conseiller. Arédius se rendit ati camp de Gblodovigh et lui dit :

— Très pieux roi, votre humble serviteur vient se mettre à votre disposition. J'ai quitté pour toujours ce misérable Gondebaud. Si vous daignez jeter sur moi un regard favorable, vous n'aurez pas de sujet plus dévoué ni plus fidèle.

Ghlodovigh qui connaissait la valeur d'Arédius comme guerrier et conseiller, crut à sa sincérité et se félicita de le voir s'attacher à sa fortune.

Cependant le siège d'Avenio durait depuis plusieurs mois, sans issue.

— Votre sollicitude, dit alors Arédius à Ghlodovigh, n'a pas besoin de mes conseils, pourtant s'il m'est permis de parler dans votre intérêt, pourquoi user vos forces autour d'une place inaccessible? Vous ruinez les campagnes, les prés, les bois, les oliviers, les vignes, tarissant pour longtemps la richesse de ce pays, sans vaincre votre ennemi. Envoyez plutôt à Gondebaud l'ordre de se rendre et de vous payer un tribut que vous fixerez. S'il accepte, ce pays sera sauf de ruine et vous donnera la plus riche compensation sur ses produits.

L'avis parut bon à Ghlodovigh et fut accepté par Gondebaud qui fit toutes les promesses et paya une année d'avance. Les Francs se retirèrent. Gondebaud réunit de nouvelles troupes et vint attaquer Godegisèle à Vindobona.

LEPÉE DE GHLODOVIGH ET LE CŒUR DE l'ÉGLISE. 91

Ce dernier expulsa de la ville sans pitié toutes les bouches inutiles au nombre desquelles se trouva un ouvrier des aqueducs qui, indigné, livra à Gondebaud l'entrée des souterrains qui devaient lui livrer la ville.

Armés de leviers de fer, les soldats de Gondebaud gagnèrent l'orifice de l'aqueduc principal fermé par une énorme pierre, la descellèrent et, pénétrant dans la cité, fondirent sur les archers qui gardaient les remparts, les massacrèrent, et au son éclatant des trompettes, ouvrirent les portes à leurs camarades.

Godegisèle, réfugié dans une église arienne, y fut tué avec l'évêque hérétique de la ville.

Une troupe d'auxiliaires Francs que Glovis lui avait donnés se réfugia dans une tour; Gondebaud les épargna et les envoya à Tolosa dans les états d'Alaric, roi des Visigoths, et il rétablit son royaume de Burgondie, donnant à ses sujets des lois plus douces et l'ordre de ne plus opprimer les galloromains. Il avait compris que l'appui des gallo-romains pouvait désormais, seul, prolonger sa domination compromise.

Ghiodovigh, après la mort de Godegisèle, ne recevant plus ses subsides, se ligua avec son beau-frère Théodoric, roi d'Italie, pour écraser un roi trois fois fratricide et deux fois parjure.

Les soldats de Théodoric marchèrent sur les Alpes pendant que les Francs remportaient sur les Burgondes une sanglante victoire.

Gondebaud ne dut son salut qu'à la médiation de Théodoric, et Ghiodovigh se contenta de l'abandon de Divio et de garanties de paiement pour le tribut que lui devait Gondebaud.

Celui-ci sentit bientôt que sa foi hérétique loin de lui valoir des sympathies, lui aliénait, au contraire, toute lu Gaule catholique et le laissait à la merci des Francs.

Tous les évéques le lui répétaient sans cesse, et faisaient tous leurs efïorts pour établir la paix sur des bases sohdes.

Une conférence fut tenue par les évêques catholiques en présence de Gondebaud et des évêques ariens, comme nous l'apprend le procès-verbal suivant :

« Le Seigneur qui veille sans cesse sur son Eglise, inspirait alors- merveilleusement le cœur du vénérable Remigius et lui suggérait les mesures les plus salutaires pour le peuple entier des Gaules.

» Ses miracles et sa parole convertissaient des multitudes de païens qui renversaient leurs temples et foulaient aux pieds leurs idoles.

» Par son influence, les évêques de la Burgondie se préoccupaient du moj^en de détruire l'hérésie arienne et de ramener toutes les Gaules à l'unité de la foi.

» Afin de pouvoir se concerter à ce sujet sans exciter aucun soupçon, Etienne, évéque de Lugdunum, écrivit à un grand nombre de ses coévêques et les invita à la fête de saint Juste,^ qui attirait chaque année un concours immense de pèlerins, à cause des miracles qui s'y opéraient par l'intercession du glorieux martyr.

y> Avitus de Vindobona, Œonius d'Arles, les évêques de Massilia^ et de Valence et nombre d'autres se rendirent à cette invitation.

5» Arrivé à Lugdunum, Etienne les conduisit à Sarbiniacum^ où se trouvait alors le roi Gondebaud, afin de le saluer,

y> Les ai'iens qui étaient en grand nombre à la cour usèrent de toute leur influence pour les >gmpêcher d'être admis à l'audience royale, mais la Providence leurdéjoualeui^â intrigues.

» Gondebaud, en efiet, voulut les recevoir.

» Avitus prit alors la pai^ole, bien qu'il ne fut ni pai^ l'âge

(1) Le 2 septembre 499,

(2) Marseille.

(3J Savigny, d'après l'historien Fleurj,

LEPÉE DE CHLODOVIGH ET LE CŒUR DE LEGUSE. 93

ni par la dignité hiérarchique, le premier des évêques présents ; mais tous lui déféraient cet honneur par respect pour son mérite et ses vertus.

» Il s'adressa donc au roi Gondebaud et lui dit :

« — Si votre excellence veut procurer la paix à l'Eglise de Jésus-Christ, nous sommes prêts à démontrer par les textes de l'Evangile et des apôtres, la vérité absolue delà foi catholique, de sorte qu'il ne puisse rester l'ombre d'un doute sur la fausseté de la doctrine arienne. Vous avez ici des hommes versés dans la science théologique, ordonnez-leur de venir conférer avec nous. Vous serez vous-même juge de la conférence.

y> Gondebaud répondit :

» — Si votre foi est véritable, pourquoi les évêques Francs, vos collègues, n'empêchent-ils pas Ghlodovigh de me faire la guerre et de se liguer avec mes ennemis pour me perdre? La foi se traduit par les œuvres, elle ne s'accorde ni avec la convoitise des biens d'autrui ni avec la soif du sang.

" Avitus, alors, répondit humblement, avec une douceur et une modestie angéliques :

»• — Nous ignorons dans quel but et pour quel motif le roi des Francs vous fait la guerre. Mais l'Ecriture enseigne que les royaumes sont souvent détruits parce qu'ils abandonnent la loi divine. Le Seigneur suscite de toutes parts des ennemis contre ceux qui se déclarent les siens. Revenez donc avec votre peuple à la loi de Dieu et Dieu rendra la paix à vos états.

»» — Quoi! s'écria alors Gondebaud, je ne professe pas à votre avis la loi de Dieu! Parce que je n'admets pas qu'il y ait trois dieux, vous oseriez prétendre que je suis un païen! Moi aussi, j'ai lu l'Ecriture Sainte, je n'y ai pas trouvé trois dieux mais un seul.

» — A Dieu ne plaise, ô roi, répondit l'évêque catholique, que nous professions une semblable doctrine î

" Ecoute, Israël, a dit l'Ecriture, ton Dieu est un! Mais ce Dieu, un dans son essence, forme une trinité de personnes. Le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu avec le Père. La substance divine est la même entre le Père, le Fils et le Saint- Esprit, eft sorte que le Dieu qui a parlé autrefois par les prophètes, puis par la bouche de son propre Fils et qui ne cesse de nous diriger par son Esprit-Saint, est un seul et même Dieu en trois personnes distinctes, consubstantielles et coéternelles.

» Telle est la foi que nous professons et dont nous sommes prêts à fournir la démonstration.

^ Gondebaud écoutait avec une attention calme et paisible ces paroles de l'évêque catholique :

" Avitus continua :

" — Si votre imminente sagesse daigne s'appliquer à reconnaître la vérité dogmatique de notre enseignement, quelle source de grâces et de prospérités pour vous-même et pour votre peuple ! La paix et l'abondance couronneraient les tours de vos forteresses, comme dit le psalmiste.^ Tant que vos conseillers s'obstineront à rester les ennemis du Christ et de la foi catholique, ils attireront sur votre royaume et vos sujets des calamités et des revers. Les périls seront conjurés, nous l'espérons, du moins, si, exauçant notre requête, vous donniez l'ordre à vos évêques de conférer publiquement avec nous sur ce grave sujet en présence de votre sublimité.

» Tous, alors, pourraient se convaincre que le Seigneur Jésus est vraiment le Fils éternel du Père éternel en union avec l'Esprit-Saint coéternel à l'un et à l'autre, et que ces trois personnes divines sont un seul et même Dieu, béni dans les siècles des siècles, avant tous les temps, sans commencement ni fin.

» Après avoir ainsi parlé, l'évêque Avitus se prosterna

(1) Fiatpax in virtute tita et abundantia in turribus tuis. Ps. cxxi, f. 7.

LEPÉE DE CHLODOVIGH ET LE CŒUR DE LÉGLISE. 95

aux pieds du roi en versant un torrent de larmes.

» Les autres évêques firent comme lui.

» Gondebaud vivement ému, s'inclina pour les relever. Il leur donna l'assurance qu'il prendrait leurs avis en considération et leur ferait bientôt connaître sa décision. ^ y»

(1)8. Avitos, Collât, coram Goadebaido contra Arianos. Patrol. lat. Darras, Eist. ecclés, .

-o-ôC^<>Oc— ' -

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VERS LAILE MATERî^LLE.

Le lendemain, le roi Gondebaud étant revenu par 'a Saône à Lugdunum lit appeler au palais les évêques Etienne et Avitus.

— li sera fait selon votre désir, leur dit-il, mes évêques acœptent de conférer avec vous et sont prêts à vous démontrer que nulle personnalité ne peut être coéterneile ni consubstantielle à Dieu. Cependant, pour éviter l'agitation et le trouble, je ne veux pas que la discussion ait lieu devant tout le peuple. Mes sénateurs et quelques autres personnes de mon choix y assisteront seuls. De votre côté, choisissez ceux que vous voudrez y admettre, mais en petit nombre. La séance se tiendra demain en cette saile même de mon palais.

Avitus et Etienne informèrent leurs coévêques de cette décision. On était à la vigile de la fête de saint Juste et tous passèrent la nuit en prières au tombeau du glorieux martyr, afin d'obtenir par son intercession la bénédiction du ciei sur la lutte qui allait s'ouvrir pour le triomphe de l'unité catholique.

Or, pendant la nuit, le lecteur ayant commencé selon l'usage par la lecture d'un passage de Moïse, il tomija sur cette parole :

VERS l'aile maternelle. 97

« J'endurcirai le cœur du pharaon, je multiplierai les signes et les prodiges sur la terre d'Egypte, mais il ne vous écoutera pas.^ "

Après le chant des psaumes, il ouvrit le livre des prophètes et tomba sur ce verset d'Isaïe :

« Aveugle, le cœur de ce peuple, ferme-lui les yeux et les oreilles, de peur qu'il ne voie, n'entende et ne comprenne la vérité.- »

On chanta d'autres psaumes et on ouvrit l'Evangile, et ce passage éclata comme un troisième coup de foudre :

« Malheur à vous, Ghorazim et Bethsaïda ! Si les villes de Tyr et de Sidon avaient vu les miracles qui se sont accomplis au milieu de vous, elles eussent fait pénitence sous le cilice et sous la cendre ! ' »

Enfin, quand on ouvrit le livre des Epîtres apostoliques, cette phrase fulgura comme un éclair :

« Par l'impénitence et l'endurcissement de ton cœur obscur, tu amasseras des trésors de colère pour le jour de la fureur.* »»

Une aussi singulière coïncidence entre les textes sacrés et les préoccupations du moment frappa les évêques et leur cœur fut rempli de tristesse, car ils comprirent par cet avertissement mystérieux que le cœur de Gondebaud s'endurcissait contre la lumière et la vérité.

Le reste de la nuit se passa dans les larmes.

Le lendemain, ils se rendirent au palais accompagnés de quelques prêtres et diacres et suivis de quelques seigneurs catholiques.

Les ariens étaient déjà arrivés.

(1) Ksode vu, 3, 4. (£) Isaie, VI, 10.

(3)Wauh. XI. 21.

(4) Ep. aux Rom. ii, 5.

Tous s'assirent en présence du roi et la discussion fut ouverte entre Avitus au nom de l'Eglise catholique, et Bonifacius, l'évêque arien, au nom de l'hérésie.

Gomme un Gicéron chrétien, Avitus déploya la plus limpide éloquence et appuya la foi véritable sur les plus vivants témoignages de l'Ecriture.

Tous les cœurs catholiques étaient séduits et charmés et la consternation accablait l'âme des Ariens.

Bonifacius, jusque-là très modéré dans la discussion, se sentit vaincu et ne trouva rien à répondre à l'orateur catholique et, comme tous les gens de mauvaise foi, se mit à entasser les unes sur les autres, les plus invraisemblables objections, puis, vaincu par la logique d' Avitus, il osa prononcer les calomnies les plus impies contre les catholiques.

— Vous pratiquez la magie, leur cria-t-il en terminant, et vous enseignez les dogmes infâmes de l'idolâtrie.

Pour le tirer d'embarras, le roi remit la continuation de la séance au lendemain.

On se sépara et les catholiques se rendirent sur le tombeau de saint Juste en la basilique du martyr, remercier Dieu de leur avoir ménagé un semblable triomphe sur les ennemis de la foi orthodoxe.

Le lendemain, quand ils arrivèrent au palais, ils trouvèrent Aredius à la porte, qui voulait leur en interdire l'entrée.

— Retirez-vous, leur dit l'astucieux ministre, de telles conférences ne font pas la lumière, mais n'ont d'autre effet que de troubler le peuple. On ne peut en espérer aucun résultat heureux.

Gependant Aredius ne disait pas ce qu'il pensait. Etienne, l'évêque de Lugdunum, le savait et n'ignorait pas que, catholique de cœur, le ministre de Gondebaud, pour ne pas perdre la faveur du roi, affectait d'approuver les Ariens.

— Ne craignez rien, lui dit-il, loin de produire les funestes

VERS l'aile maternelle. 99

résultats que vous redoutez, une discussion qui n'a d'autre but que de faire éclater la vérité, impartialement, sera, au contraire, un élément de concorde et de paix. La vérité, outre qu'elle est l'unique voie du salut, a des charmes et des attraits qui unissent tous les cœurs.

Du reste, le roi nous a fixé le jour et l'heure de notre conférence et nous devons obéir à ses ordres.

Aredius n'osa pas résister davantage.

Ils entrèrent.

En les voyant, Gondebaud se leva de son trône, vint au devant d'eux et leur parla de ses griefs contre son frère Godegisèle, qui avait conclu contre lui une alliance avec le roi des Francs.

Avitus lui répondit :

— Le meilleur moyen, ô roi, d'assurer la paix, est de s'unir dans les questions de foi. Nous vous oiîrons notre aide et notre intervention pour apaiser ces discordes, si vous voulez vous-même travailler au rétablissement de l'unité catholique.

Le roi des Burgondes ne répondit pas.

Chacun s'assit et Avitus reprit la discussion avec la même lucidité et la même éloquence que la veille.

— Vous voyez, conclut-il, de la façon la plus claire, que nous n'adorons pas trois dieux et que notre prétendue idolâtrie n'est qu'une odieuse calomnie.

Bonifacius, alors, se leva pour répondre, et sa réponse fut un torrent d'injures plus outrageantes encore que celles qu'il avait vomies la veille.

Son discours, plein de vociférations, l'épuisa au point qu'il tomba presque inanimé sur son siège.

Gondebaud lui jeta un regard indigné.

Avitus alors dit au roi des Burgondes :

— Prince, si votre sublimité le permet, maintenant que Bonifacius a parlé, ses autres collègues pourraient, nous ne

nous y opposons pas, au contraire, continuer la discussion, et nous arriverions enfin à conclure.

Mais Gondebaud ne répondit pas, et les évêques ariens, effrayés par la science et la sagesse d'Avitus, n'osaient pas relever son invitation.

Avitus, alors, reprit :

— Si aucun de vous ne se sent de force à répondre à nos arguments, pourquoi ne pas franchement vous réunir à nous dans la confession de la foi véritable?

Mais les Ariens répondirent par de sourds murmures. Avitus, plein de confiance en Dieu et sûr de la vérité, dit à Gondebaud :

— Prince, puisque nos raisons ne peuvent les convaincre, j'ai la certitude que Dieu ne refusera pas un miracle pour confirmer la vérité de notre foi. Que votre sublimité ordonne donc que les évêques ariens et nous, tous ensemble, nous nous rendions au tombeau du saint martyr Juste. Là, nous interrogerons le glorieux confesseur sur la vérité de notre foi et Bonifacius sur la vérité de la sienne. Jésus-Gbrist décidera lui-même par la bouche de son serviteur.

Gondebaud fut surpris de cette proposition, et il allait l'accepter, lorsque les Ariens s'écrièrent :

— A Dieu ne plaise que nous consentions à pareille chose ! Nous ne commettrons pas ce sacrilège. Recourir à des pratiques de magie et à des incantations ne serait pas prouver notre foi, mais tomber sous le coup de la malédiction encourue jadis par Saùi. Nous avons pour nous le témoignage de l'Ecriture, et il est plus prépondérant que tous les prestiges.

Et pendant quelques instants, ce fut un tumulte de cris et de hurlements poussés par l'incroyable fureur dans laquelle les avait mis l'avis des évêques cathohques.

Le roi qui s'était levé, s'approcha d'Etienne et d'Avitus.*

(1) Les Rois, xxm.

VERS l'aile maternelle. 101

Il les prit par la main et, les faisant sortir de la salle, les conduisit dans sa chambre.

Quand ils furent seuls, il les embrassa tendrement et Iqur dit en pleurant :

— Saints papes, priez, priez pour moi!

Les deux évêques catholiques comprirent alors quelles étaient les perplexités de son cœur. *

— Bienheureux Avitus, dit-il, laissez-moi vous dire que votre éloquence m'a convaincu; oui, je confesse que le Fils et l'Esprit-Saint sont consubstantiels au Père. Mais que faire, voyez ma situation. Ma foi ne vous suffira-t-elle pas pour me réconcilier en secret avec l'Eglise et m'obtenir l'onction du chrême?*

— Si vous croyez vraiment, répondit Avitus, il faut le manifester publiquement et sans hésitation. C'est le précepte/ même de Jésus-Christ Notre-Seigneur qui a dit : « Celui qui aura confessé mon nom devant les hommes, je le glorifierai moi-même devant mon Père qui est aux cieux.' » Vous êtes roi et vous n'avez aucun motif sérieux de crainte. Vous appréhendez peut-être un mouvement populaire?

— Oui, dit Gondebaud.

— Et c'est là ce qui vous empêche de rendre publiquement hommage au créateur du monde! s'écria l'évêque catholique ; bannissez ce vain scrupule et n'hésitez pas à proclamer la foi qui est dans votre cœur. Oubliez-vous donc que, dès que vous l'aurez fait, tous les Burgondes s'empresseront de vous imiter? C'est vous qui êtes le chef du peuple, ce n'est pas le peuple qui est votre maître.

(1) s. Avitus. Conférence devant Gondebaud cojitre les Ariens. Darras, Hist, ecclés.

(2) C*esUâ-dire la confirmation du Saint-Esprit à la divinité duquel les Ariens ne croyaient pas. Mais c'était là surtout une côrénionie usitée dans l'Eglise pour la réconciliation spéciale des hérétiques convertis.

(3j Matthieu, x, 32.

Gondebaud ne sut que répondre à cette vive et éloquente exhortation ; il resta confus et troublé.*

Il ne devait pas avoir le courage de confesser publiquement sa foi à l'égalité et à la consubstantialité des trois personnes divines.

Ainsi se trouvait une fois de plus confirmée la parole de l'Apôtre lorsqu'il disait : « La volonté de l'homme et son empressement ne servent de rien, la miséricorde de Dieu seule est salutaire.* "

Toutefois, son endurcissement fut à sa charge seule, car, de ce jour, de nombreux ariens se convertirent et revinrent au giron catholique. Le Seigneur, par l'intercession du saint martyr Justus, avait rendu féconde l'apostolique éloquence d'Avitus et glorifié la foi catholique, une fois de plus, dans le monde.*

(1) Grégoire de Tours. — Darras, Hist. Eccles.

(2) Romains ix, 16. « Non est volentis, neque festinantts, sed miserentis Dei. >

(3) Ce devait être seulement en 516 que le catholicisme s'établirait déûoitiïeujent e.f Bargondie après la mort de Gondebaud et celle de Ciovis.

« ooff»o<-

Pendant quatre ans la paix avait régné dans les Gaules.

Ce n'était pas que Ghlodovigh fut subitement, de belliqueux qu'il était, devenu pacifique, mais d'une part, il sentait la nécessité de s'occuper de l'organisation intérieure de son royaume et, d'autre part, la maladie l'avait atteint sous la forme d'une fièvre lente qui durait déjà depuis deux ans et faisait craindre pour sa vie.

Un frisson presque continuel et des douleurs de tête insupportables l'avaient réduit à un tel état de langueur, que les médecins désespéraient de le guérir.

Un d'entre eux, nommé ïranquillus, résolut un jour de lui confier ses craintes et lui dit :

— Seigneur roi, votre maladie ne fait qu'empirer, je dois vous avouer que tous nos efiorts sont devenus désormais inutiles. Votre prudence jugera sans doute qu'il est nécessaire de recourir à d'autres moyens.

— Que me conseilles-tu? demanda Ghlodovigh d'un ton las.

— Vous avez entendu parler, dit Tranquillus, du monastère d'Agaune, où l'on garde les précieuses reliques du héros chrétien Mauricius.

— Oui, certes.

— L'abbé de ce monastère est un véritable prêtre dont tout le monde proclame les miracles. On le nomme Sévérinus. De toutes les provinces des Gaules et de la Germanie, les malades vont implorer sa bénédiction et reviennent guéris. Envoyez-le chercher ; peut-être que Dieu vous rendra la santé par son intercession.

Sévérinus, gallo-romain de famille clarissime était, en effet, un saint prêtre qui s'était retiré au monastère d'Agauue et y attirait une grande foule de pèlerins par sa réputation de thaumatui^ge.

Ghlodovigh se rendit au conseil de Tranquillus, son médecin, et chargea l'un des oâiciers de son paiais, nommé Transvarius, de partir pour le monastère, afin de prier le saint de venir à Lutèce s'il voulait bien y consentir.

Transvarius partit, et quand il fut arrivé au monastère, il demanda à voir Sévérinus, et se prosternant devant lui, lui dit :

— Salut, seigneur et père.

— "Relevez-vous, mon fils, dit Sévérinus avec bonté, et parlez sans crainte.

— Le roi Ghlodovigh, dit alors Transvarius, mon seigneur et l'ami de votre sainteté, m'envoie vous conjurer de lui faire la grâce de venir le visiter. Depuis deux ans, il est malade d'une fièvre lente qui use toutes ses forces. Les médecins sont impuissants à le guérir; il n'a plus d'espoir que dans votre prochaine arrivée, et il a la ferme condance que Dieu lui rendra la santé par vos saintes oraisons.

— J'irai visiter le roi des Francs, répondit le saint prêtre qui, la nuit précédente, avait été averti par une vision.

Alors, Sévérinus prit congé de ses frères et leur dit en les quittant :

— Mes pères et mes frères, adieu, vous ne me reverrez plus en cette chair mortelle jusqu'au jour du jugement terri-

Je vois! s'écria aussitôt l'aveugle.

que Dieu soit loué et son saint serviteur béni! (P. 65.)

ble et solennel où nous comparaîtrons tous au tribunal du Christ.

« Je vous en supplie, au nom de Dieu et du bienheureux martyr Mauricius, notre patron, gardez fermement et invioiablement la foi, l'espérance et la charité.

» Confiez-vous en Dieu et en la protection du grand saint Maurioius ; combattez virilement les combats du Seigneur et persévérez dans la grâce de notre Sauveur et Rédempteur, Jésus-Christ. «

Ayant ainsi parlé, il les bénit tous, les embrassa avec affection et dans les larmes, et dit à Transvarius :

— Allons, mon fils, je vous suis.

Ils rencontrèrent sur leur route la cité de Nivernum.*

— Entrons dans cette église, dit le vénérable Sévérinus à son compagnon, et prions-y, car on y loue en ce moment le Seigneur.

Sévérinus se prosterna sur le pavé et joignit ses prières à la psalmodie.

Cependant, plongeant ses regards dans le sanctuaire, il y chercha des yeux l'évêque.

Mais il lui fut impossible de le voir.

Le siège pontifical était vide.

Seuls, les prêtres emplissaient le chœur, et pas plus que Sévérinus son compagnon n'aperçut l'évêque.

Lorsqu'ils sortirent de l'église, comme les gardiens étaient à la porte :

— Mes frères, leur dit Sévérinus, où donc est votre pontife? je ne l'ai pas aperçu.

— Notre évêque est Eulalius, lui répondirent-ils.

« Atteint d'une paralysie qui lui a enlevé le mouvement, la parole et l'ouïe, il est retenu depuis un an sur sa couche, voilà pourquoi il n'a pu aujourd'hui ni venir offrir le sacrifice

(1) Ne vers.

à l'autel du Seigneur, ni bénir son peuple. Sa faiblesse est si grande, qu'à chaque instant il tombe en des évanouissements si profonds, que souvent on l'a cru mort. »

Sévérinus leva les yeux au ciel, et des larmes coulèrent sur son visage, à ce récit.

— Me serait-il permis de le voir ? demanda- t-il aux gardiens de l'église.

— Venez, seigneur père, répondirent-ils, nous vous ferons entrer dans sa maison.

Sévérinus les suivit. Ils le menèrent devant l'évêque malade qui fixa sur son visiteur des jeux ternes et ne put ni lui parler ni lui souhaiter la paix par aucun geste.

Sévérinus se prosterna alors, et se mit en prière.

Longtemps il resta à genoux; tout à coup, il se releva vivement, et s'adressant à Eulalius :

. — Pontife du Seigneur, dit-il, parlez!

Aussitôt, l'évêque entendit et parla.

— Homme de Dieu, dit-il à son puissant visiteur, bénissez-moi. Vous êtes le thaumaturge que Jésus-Christ daigne envoyer pour me guérir. Que son saint Nom soit éternellement béni, lui qui s'est laissé fléchir par vos prières !

Sévérinus tendit la main à Eulalius.

— Serviteur de Dieu, lui dit-il, levez- vous au nom de Jésus-Ghrist Notre-Seigneur. Reprenez vos vêtements et rendez grâces au Dieu qui vous a affligé dans sa miséricorde. Dans sa main la verge était une récompense qui, plus tard, deviendra une couronne. Aujourd'hui vous ofirirez à l'autel l'auguste sacrifice et vous bénirez votre peuple fidèle.

Déjà Eulalius s'était levé de sa couche, rendant grâces à Dieu de sa miraculeuse guérison.

En compagnie du thaumaturge, il se rendit à l'église, célébra les divins mystères et bénit son peuple.

Le lendemain, Sévérinus se mettait en route pour Lutèce en compagnie de Transvarius.

Bientôt ils aperçurent les portes de la cité des Parisii.

Au moment où ils pénétraient dans ses murs, un misérable lépreux assis sur une borne où il sollicitait la charité des passants, leur demanda l'aumône.

Sévérinus, ému de compassion, le regarda et lui dit avec pitié :

— Mon fils, que veux-tu que je te donne?

Et, s'approchant du lépreux, il l'embrassa, puis, mouillant son doigt de salive, il toucha ses plaies et invoqua sur lui le nom du Seigneur.

Aussitôt la lèpre disparut.

Tous ceux qui étaient là poussèrent des cris d'allégresse et bénissant Dieu, accompagnèrent le vénérable prêtre à l'église dans laquelle il entra pour prier.

— Conduisez-moi maintenant, dit-il, à l'Aula Regia, On le mena au palais du roi.

Chlodovigh était couché sur son lit. Sévérinus, en entrant, le salua et lui dit :

— Vénérable roi, puissiez-vous recouvrer force et santé !

— Soyez béni, illustre père, dit Chlodovigh, pour avoir daigné venir jusqu'à moi!

Alors Sévérinus se prosterna devant la couche où languissait Chlodovigh, et se mit à prier en se frappant humblement la poitrine.

Puis, il se leva, détacha son manteau et en enveloppa Chlodovigh.

Aussitôt, la fièvre cessa. Le roi des Francs était guéri; il se leva de son lit et se mit à genoux pour rendre grâces à Dieu.

Sévérinus demeura quelque temps à Lutèce, multipHant les prodiges, rendant la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, redressant les boiteux et délivrant les possédés.

— Saint père, lui dit un jour Ghlodovigh, prenez, je vous en supplie, dans mon trésor, autant d'or que vous voudrez et distribuez-le aux pauvres.

« Demandez-moi la liberté de tous les captifs qui sont dans les fers. Je ne saurais trop faire pour vous témoigner ma reconnaissance. -

— Je n'accepterai, répondit le bienheureux abbé, que la liberté des captifs. Dieu nourrira les pauvres comme la Providence nourrit les oiseaux.

Il obtint l'élargissement des prisonniers.

On le vit alors parcourir toutes les geôles pour en ouvrir les portes et briser les fers des malheureux qui gémissaient dans les cachots.

Cependant, Sévérinus savait que sa fin était proche.

Il dit adieu au roi et quitta Lutèce.

Bientôt, il arriva à Gastrum Nantonis,^ près d'un oratoire construit en bois qui était desservi par deux prêtres, nommés Paschasius et Ursinicus.*

— Frères bien-aimés, leur dit-il, je vous apporte mon misérable corps. C'est ici que je le laisserai ainsi que Dieu m'en a donné connaissance, et c'est de vos mains qu'il sera enseveli. Je vous recommande le prêtre Faustus et le moine Vitalis qui m'accompagnent. Le premier me sert depuis trente ans, le second est un modèle d'humilité et de foi. Ayez pour eux un cœur fraternel, et venez-leur en aide quand je ne serai plus.

Après avoir ainsi parlé, il s'étendit sur un humble grabat, et, la nuit même, il expira.

Au moment même oii son âme, quittant son corps, s'envo-

(1) Château-Landon.

(2) Bollandistes. Le roi Childebert, fils de Clovis, construisit en l'honneur de Sévérinus une basilique et une abbaye de l'ordre de S. Augustin, qui lurent plus tard aflectés à la congrégation de Sainte-Geneviève, (Darras, Eist. de l'Église.

lait vers le ciel, on vit une clarté brillante illuminer de ses rayons la pauvre cellule.

Paschasius et Ursinicus lavèrent le corps sans vie de Sévérinus et le revêtirent des habits sacerdotaux, puis ils lui donnèrent la sépulture.

La nouvelle de la ^uérison merveilleuse du roi des hommes libres, s'était rapidement répandue.

L efiët produit par ce miracle avait été immense dans toutes les Gaules.

Gondebaud à Lugdunum et Alaric II à Toulouse avaient été surtout frappés et avaient compris, une fois de plus, à quel point il devenait indispensable pour eux de tenir compte des forces gallo-romaines et catholiques qui, de jour en jour, se massaient plus compactes et plus fidèles autour de Ghlodovigh.

Alaric II promulgua alors un code de lois gothiques, calqué presque entièrement sur le code Théodosien, remarquable en ce qu'il eut soin, pour le rédiger, de prendre auparavant l'avis des évêques catholiques de ses états, auxquels il demanda conseil et approbation.

Il fît plus et permit qu'un concile de trente cinq évêques catholiques, se réunit à Agatha,^ et les canons importants en furent souscrits par les plus notables évêques de la Gaule méridionale.

(1) Agde eu Languedoc.

Parmi eux, était Gésaire, qui avait succédé au saint évêque ^onius sur le siège d'Arles. Cet illustre évêque avait été, on peut le dire, prédestiné dès sa tendre jeunesse et dès son enfance; sa vertu et sa piété étaient grandes. A sept ans, on voyait Gésaire se dépouiller de ses habits pour vêtir les pauvres. A dix-huit ans, transfuge de la maison de ses parents, il était venu se jeter aux pieds de Sylvestre, évêque des Gatalauni^ et le supplier de lui donner la tonsure cléricale et de l'admettre au nombre des clercs de l'Eglise.

Cette faveur fut accordée à des marques aussi évidentes de vocation, et après être resté trois ans auprès de Sylvestre, il était allé s'enfermer au monastère de Lerins, qu'il édifia par ses vertus, dont la renommée était si étendue, qu'à la mort d'^onius, le clergé et le peuple d'Arles le choisirent pour évêque par acclamation.

Mais l'humilité de Gésaire, épouvantée à cette nouvelle, l'avait conduit dans un tombeau auquel il demandait asile contre ceux qui voulaient ainsi l'honorer.

Il fallut employer la force pour l'installer sur son siège épiscopal.

Fonder des monastères et des hôpitaux, racheter les captifs, soulager les membres souflfrants de Jésus-Ghrist dans la personne des pauvres, qu'il faisait rechercher dans toute la ville par ses serviteurs, telles étaient les occupations de l'évèque Gésaire.

A côté de lui, avait siégé au Goncile, l'évèque des Ruthènes Quintianus, non moins vénérable, proscrit chassé de l'Afrique, sa patrie, par la persécution d'Hunéric, roi des Vandales.

Sa sainteté, connue de tous, l'avait désigné aux suffrages du clergé et du peuple.

Un des premiers soins de son zèle avait été de recons-

(1) Châlons-sur-Saflne.

truire la basilique du bienheureux Amantius et de faire la translation solennelle des reliques du glorieux martyr auquel, dit la tradition, œs hommages ne furent pas agréables car, dans une vision, le saint confesseur apparut à Quintianus et lui dit sur un ton de reproche :

— Tu as témérairement déplacé mes restes qui reposaient en paix dans leur tombeau ; tu seras, à ton tour, déplacé de cette cité et exilé dans un autre pays. Cependant tu ne perdras pas la dignité épiscopale.

La prédiction du martyr se réalisa de la manière suivante, peu après :

Il y avait dans les Gaules un parti puissant qui appelait de tous ses vœux la domination des Francs.

La ville des Ruthènes était occupée par des Goths, qui accusèrent levêque Quintianus de les trahir et d'intriguer avec les Francs pour préparer leur invasion.

Un complot se forma dans le but de faire périr Quintianus. L'évêque eut heureusement connaissance de leur projet et s'enfuit à la faveur de la nuit pour aller demander l'hospitalité aux Arvernes.

Il se rendit à Glermont et se réfugia auprès de l'évêque Euphrasius qui venait de succéder sur ce siège à l'évêque Aprunculus, l'ancien exUé de Divio, et qui l'accueillit avec les sentiments de la plus fraternelle charité, en lui disant :

— Soyez le bienvenu, vénérable frère, mon église est assez riche pour nous faire vivre tous deux.

Ayant ainsi parlé, il lui donna une maison avec des champs et des vignes, et Etienne, évêque de Lugdunum, y ajouta un domaine qui était sa propriété dans ce pays. Plus tard, Quintianus devint évêque de Glermont après la mort d'Euphémius.*

Cependant, les Goths et les Francs étaient en hostilité

(1) Grégoire de Tours, Eiit. des Francs.

sourde. Les événements allaient se précipiter et amener de part et d'autre la prise des armes.

Le roi des Goths, Alaric, voyant que Ghlodovigh ne calmait pas son humeur belliqueuse, lui députa des ambassadeurs qui lui dirent de sa part :

— Si mon frère, le roi des Francs, n'y trouve pas d'empêchement, je désire avoir avec lui une entrevue dans laquelle, avec l'aide de Dieu, nous pourrons nous entendre sur un pacte d'alliance.

Ghlodovigh accepta cette ofïre.

Le roi des Goths et le chef des hommes libres se rencontrèrent près du Vicus Ambaciensis,^ dans une île, au confluent de la Ligeris et de l'Amatissa.^

Ils conversèrent amicalement, s'assirent au même banquet, burent dans la même coupe, et se jurèrent une réciproque amitié.

Cependant Ghlodovigh n'oubliait pas que le parti galloromain espérait vivement le voir s'emparer de tout le pouvoir, et il ne fut pas longtemps à ouvrir des hostilités contre le roi des Goths.

Il rassembla ses leudes et leur dit :

— Il m'est odieux de voir les ariens posséder une partie considérable des Gaules. Marchons donc avec l'aide de Dieu et soumettons tout le pays à mon empire !

Mais cette détermination n'avait été prise par Ghlodovigh qu'après toute une suite de ces petits événements qui précipitent les choses et forment leur naturel enchaînement.

De part et d'autre, on avait échangé tour à tour des négociations, des menaces, et on s'était livré à des luttes partielles qui n'avaient pas laissé que d'envenimer des rapports déjà naturellement peu stables.

(1) Amboisa.

(2) La Loire et l'Amasse non loin d« ïosre.

Ghlodovigh ne pouvait oublier de son côté qu'Alaric était puissant, non seulement par lui-même, mais encore par son alliance avec Théodoric, roi d'Italie, dont il était le gendre.

La paix avait même été en quelque sorte conclue à une condition.

Ghlodovigh devait venir en personne à Tolosa, capitale du roi Goth, toucher la barbe d'Alaric et le reconnaître ainsi pour son patrinus .^

Les Goths et les Francs devaient paraître à cette entrevue absolument sans armes.

Ghlodovigh qui se défiait de la bonne foi des Goths, avait envoyé le matin du jour choisi, un de ses officiers nommé Paternus, à Alaric, pour rappeler au roi de Tolosa cette clause, et veiller à ce qu'elle ne soit pas violée.

Mais Paternus, en saluant le roi Goth et sur le point d'exposer le but de sa mission, remarqua que les Goths avaient tous à la main des bâtons.

Il soupçonna une odieuse supercherie, prit un de ses bâtons, le trouva creux, et en ayant sorti un fer de lance qui y était caché, s'écria avec indignation :

— Voila donc, ô roi, par quelle perfidie vous espériez trahir la confiance de Ghlodovigh, mon maître, et vaincre les Francs. J'en appelle au jugement de Théodoric, roi d'Italie!

— Soit, répondit Alaric. J'enverrai un député au roi Théodoric, mon beau-père, allez-y de votre côté et soumettezlui le diôérend.

Ge fut Paternus que Ghlodovigh envoya, qui raconta le fait et obtint du Goth un aveu sincère de la trahison.

— Seigneur roi, dit ce dernier à Théodoric, votre clémence en ordonnera et nous nous soumettrons à son jugement.

— Je vais, dit Théodoric, prendre l'avis de mon conseil,

(1) Parrain.

pour rétablir l'harmonie entre les deux rois, mes frères, je vous rendrai donc réponse demain, après j avoir mûrement réfléchi.

Le lendemain, le roi d'Italie rendit cette singulière sentence.

— L'ambassadeur du roi des Francs, dit-il, se présentera devant le palais d'Alaric, roi des Goths, monté sur un cheval et tenant une lance à la main, et les Goths lui jetteront assez de solidi d'or pour que le cheval, le cavalier et même la lance en soient entièrement couverts.^

Paternus se rendit donc au palais de Tolosa, pacifiquement, pour recevoir satisfaction au nom du roi des hommes libres.

On lui fit grande réception et grand honneur, et on le logea dans un splendide appartement, dont le plancher s'écroula la nuit avec fracas, de sorte que Paternus ne dût son salut qu'à des circonstances aussi providentielles que la machination du guet-apens avait été traître.

Le lendemain, on lui fit des excuses et l'on déplora amèrement un si cruel accident.

Alaric ofîrit à Paternus de le conduire au lieu où était le trésor royal.

Le roi des Goths montra alors à Paternus deux cofires pleins de solidi d'or et lui jura solennellement qu'il ne possédait pas un solidus de plus.

Paternus en prit un seul, le mit dans sa bourse et dit ;

— C'est bien; j'en ai assez comme arrhes pour aujourd'hui. Le reste appartiendra bientôt au roi Ghlodovigh et à ses Francs.

(1) C'était une façon d'exprimer que l'injure faite par Alaric à Clovis était difBcxlement réparable et qu'une somme immense pouvait seule en réparer le dommage. Le xoer-yhild ou accommodement germanique par arbitrage, prenait souvent celte forme hyperbolique dont le sens était entendu raisonnablement de part et d'autre en général.

La guerre était déclarée de ce chef. Paternus remonta à cheval et retourna rendre à Ghlodovigh compte desamission.^

A cette nouvelle, Théodoric résolut de négocier entre les deux rolx la réconciliation et la paix, et il écrivit simultanément à Alaric et à Ghlodovigh dans ce sens.

« — Je trouve hon, écrivit-il au premier, que vous soyez fier de votre noble ascendance royale. La défaite d'Attila est une des gloires de vos aïeux. Mais, croyez-moi, ne risquez pas votre trône sur un coup de hasard. La paix a dû amollir vos sujets et le sort des armes pourrait vous tromper. Suspendez vos apprêts contre le roi des Francs, auquel j'envoie des ambassadeurs pour l'apaiser. Les liens du sang vous unissent à moi tous deux, je ne puis vous sacrifier l'un à l'autre. Au fond, il n'y a entre vous ni meurtres commis ni provinces usurpées, mais rien que des paroles aigres; la réconcihation est possible, pourvu que vous n'envenimiez pas les choses par une attitude hostile. »»

Au roi des Francs, Théodoric écrivit :

« A Hludiun,* roi des Francs, Théodoric roi.

s» Le Seigneur a voulu que les liens du sang unissent les rois pour la paix si utile aux peuples et l'harmonie des nations qui doivent confondre leurs vœux dans la fraternité et la concorde.

« Je m'étonne donc que sans un grave motif, vous engagiez un seul conflit avec mon fils Alaric.

r> Vous êtes tous les deux jeunes et puissants, ne risquez pas à la légère d'entraîner vos états à la ruine.

(1) Idatius. Chroniques. Patrologie latine.

(2) Le nom de CIotïs, traduit Chlodovechus par Grégoire de Tours, était en germanique Hlodwigh, Le vocable Clovis et celui de Louis sont identiques.

r> Votre valeur ferait le malheur de vos peuples, si à la première mésentente, vous en appeliez aux armes.

» Entre princes alliés et parents, il faut un arbitre. Un roi puissant comme vous l'êtes, doit se faire gloire d'honorer de sa confiance le médiateur qu'il a lui-même choisi. Quelle opinion auriez- vous de moi, si vous me croyiez capable de ruiner vos véritables intérêts.

» Evitez un conflit qui ruinerait vos deux royaumes.

« Le glaive que vous voulez tirer l'un contre l'autre serait ma honte, rentrez-le dans le fourreau.

* J'ai le droit de vous l'ordonner, car je suis votre frère par le sang et votre frère par l'âge.

» Sachez, en outre, que celui de vous qui méprisera mes sages avis devra voir en moi et en mes alliés ses adversaii'es. J'écris dans le même sens au roi Alaric, mon fils. J'espère que vos deux nations qui ont prospéré par le règne glorieux de vos pères, ne seront point atteintes par un choc imprévu. Vous pouvez croire à la sincérité de celui qui a toujours applaudi à vos succès. Quand un prince veut en perdre un autre, il ne lui parle pas comme je vous parle en ce moment.* »

Et Théodoric n'avait pas borné là ses efforts pour le maintien de la paix.

U avait encore envoyé dans le but de donner plus de poids à son intervention, des ambassadeurs prier le roi des Burgondes, Gondebaud, ainsi que les rois des Hérules, des Warnes et des Thuringiens, de confirmer ses avis par leur adhésion auprès de Ghlodovigh.

Mais ce fut en vain. Le roi des hommes libres voulait la guerre.

Cette guerre devait le couvrir de gloire et jeter les bases de l'unité monarchique en France.

(1) Cassiodore. Patrol. lat.

Avant de l'entreprendre, le roi des Francs écrivit aux évêques des Gaules, la lettre suivante :

« Aux seigneurs saints, aux vénérables évêques siégeant sur les trônes apostoliques,

» Ghlodovéus, roi.

» Votre béatitude a déjà connaissance, sans doute, des graves événements qui se préparent, et vous savez que l'ordre a été donné à nos guerriers de s'avancer sur les terres gothiques.

y D'abord, notre premier soin a été de prendre les mesures nécessaires pour sauvegarder les propriétés des églises que nos soldats devront entièrement respecter, ainsi que les vierges, les religieuses et les veuves consacrées au Seigneur.

» De même, seront en sécurité tous les clercs et ceux qui vivent avec eux, ainsi que tous les employés aux églises quels qu'ils soient, pourvu que leur qualité soit attestée par un certificat de l'évêque.

» L'immunité la plus parfaite leur est assurée, et ils ne pourront subir ni violence ni dommage.

» Si, néanmoins et accidentellement, l'un d'entre eux était saisi dans l'église ou en dehors et emmené captif, une simple réclamation qui m'en sera faite suffira à leur délivrance immédiate.

» Votre béatitude apostolique même, aura le droit de nous réclamer les laïques faits prisonniers, les armes à la main, ou par le droit légitime de la guerre. Il suffira que vous nous adressiez à ce sujet des lettres signées de votre main et scellées de votre anneau.

f> Toutefois, les guerriers, mes compagnons, vous prient de faire à ce sujet, toute diligence, afin d'éviter des délais irréparables ou des fraudes et substitutions mensongères,

car on a vu souvent le juste enveloppé dans le châtiment des coupables.

r> Priez pour moi, seigneurs saints, papes dignes du siège apostolique sur lequel vous êtes assis.* »

{^\)Patrol. lut. Clo'iiBf EpUres aux évéques.

LE MONT LEUCOTITIUS.

Sur la rive gauche de la Seine, en face de l'île des Parisii et non loin du palais des Thermes de Julien l'Apostat, se dressait le sommet presque désert et dénudé d'une colline, dont les flancs çà et là boisés ou plantés de vignes, supportaient des enclos au milieu desquels s'élevaient de blanches villas gallo-romaines.

C'était le mont Leucotitius.

Appellation d'ailleurs incertaine et sur laquelle l'histoire hésite à dire son dernier mot.

Les uns l'appelaient Leucoticius^ d'autres Leuticiiis, Locutius, LocuticiuSy Lutuculicius ou Lucoiicius.

De très anciens auteurs ont dit que toute la région s'appelait Luchotetia ou Leuchotetia et que le nom primitif de Lutetia donné à Paris n'avait pas d'autre source.*

Lutèce n'aurait donc pas tiré son nom des fanges de ses marécages comme on l'a cru.

Le nom primitif de la cité des Parisii viendrait du nom de cette colhne et du bois sacré qui la couronnait jadis et qu'en latin on appelait Lucus,

(1) L'abbé Saint vves.

LE MONT LEUGOTITIUS. 123

Car, sur cette montagne, il y avait des bosquets comme les païens en entretenaient sur les hauts lieux en l'honneur de leurs dieux.

Là aussi s'élevait un temple dédié comme le bois à la déesse Isis et peut-être que Paris n'a pas d'autre étymologie pour son nom que celle de Bar-Isis ou vaisseau d'Isis, idée que semble confirmer jusqu'à son écusson qui porte un vaisseau naviguant à toutes voiles avec son exergue ; « Fluctimt née mergitur. Il flotte et ne sombre pas. «

Belle devise digne de ses immortelles destinées.

Mais, peut-être aussi, selon une autre opinion, que la montagne devait son nom au mot grec It^xo^m qui signifie blancheur et que cette dénomination lui fut attribuée à cause de la blancheur éclatante du calcaire qui compose la montagne et dont certaines parties dénudées, éclatantes au soleil, éblouissaient les yeux ou la teintaient pendant les jours sombres, de taches mélancoliques qui rappelaient des amas de neige immaculée.

Ainsi un poète chantait dans ses vers :

« Ton nom vient, terre gauloise de Lutèce, " De l'éclatante blancheur dont tu brilles. i »

Mais, sur cette question, la verve des poètes, d'ailleurs, n'a pas plus tari que celle des historiens.

Selon les vieux chroniqueurs français, Locutitius viendrait du verbe latin loqui et ils ont appelé la montagne ainsi nommée, M ont- Par louer.

C'est ainsi que l'auteur de Y Histoire de sainte Geneviève a chanté dans ses vers naïfs cette incertaine origine :

(1) Nativo Leucotetiam candore coruscam Biooere, ex etymo, Gallica terra, tuo.

(Lascar., not. in Aimoin, De Gest. Franc. y dit Dubreuil, p. 58.

i24 LE BAPTÊME DE LA FRANGE.

De dehors les murs de Parps, Fu la sainte Vierge enorée, Enserelie et enterrée, , En un mont que lors appelaient

Mont-Parloier. Illuec parlaient Les gens et tenaient lor plaiz; ' Illuec estait torz o droiz faiz.

Le nom la Virge au non esliéve Le mont de Sainte-Geneviève Est ore par non appelez, Comment qu'il fut avant nommez. i

L'historien Pierre le Juge semble confirmer cette opinion quand il dit que : ^

« L'église SainfrPierre-et-SaintrPaul fut bastie par le roy au mont appelé Locuticien, ou selon aucuns vieux livres en français écrits à la main, au mont Parloir, parce que volontiers c'était là où le roy donnait audience. »»

Ptolémée^ appelait Aovxorixia et Julien l'Apostat^ nommait AeuHÉTta la même ville que César avait nommée Lutecia.^

Lutèce n'était donc pas la « ville de boue « et peut-être que c'est plus loin encore que dans le grec et le latin, qu'il faut chercher la véritable étymologie de son nom obscur.

Car il ne faut pas oublier que la Grèce et Rome sont venues épanouir leur langage, leur civilisation et leurs mœurs, sur les ruines du langage, des lois et des mœurs de nos pères vénérables les Celtes.

En Celtique, le mot Lu^ signifie une tour;* un autre mot

(1) Manuscrit in f" de la bibl, d'Orléans. No 280 provenant de l'abbaye de Salnt- Benolt, f. 78 ©t 79.

(2) Pierre le Juge : Vie de sainte Geneviève, P® édit. 1631, in-8», p. 91.

(3) Ptolémée : Géographie, edit. Lugduni Batavorum 1618, in-l», p. 51.

(4) Julien l'Apostat : Misopogon, t. i, p. 729.

(5) César : Commentaires, 1. vi, paragr. 3 et liv. vu, paragr. 57.

(6} Comme l'a montré Cambden : BritanniM., Londres 1607, in f*, p. 641.

LE MONT LEUGOTITIUS. 125

à même consonnance, le mot Leg ou Leug signifie pierre. De là est venu le mot Leuga, lieue, parce que les lieues étaient marquées par des pierres érigées sur les routes, comme les mille romains que, pour cette même raison, on appelait lapides.

Le mot tec veut dire beau, comme nous le confirment les dictionnaires bas bretons ou celtiques.

Lucoletia signifierait donc belle tour ou belle pierre à cause de la richesse en pierre des carrières de la montagne.

Ce ne serait donc pas de la présence des Universités et des écoles établies de temps imjnémorial dans l'abbaye ou aux environs sur le flanc de la montagne,^ que Lutèce devrait son nom primitif, quoiqu'Abéiard dut appeler plus tard la colline ; Montagne de l'éloquence et Parnasse de Sainte- Geneviève.

Ce ne serait pas davantage non plus parce qu'il y eut sur le flanc de la montagne, près de la place Maubert actuelle, qui tire son nom de l'éloquence en plein air du sublime docteur Albert le Grand, ^ un lieu appelé Parloir des Bourgeois (Locutorium civium) où les marchands se réunissaient et où leurs prévôts ou. prœpositi rendaient la justice.^

Quoiqu'il en soit de cette intéressante et curieuse digression, ce fut là que Ghlodovigh, avant de quitter Lutèce pour aller faire la guerre, voulut élever une basilique en l'honneur des glorieux et saints apôtres Pierre et Paul.

Le roi des Francs alla donc prendre congé de la vénérable vierge de Nemetodorum, la pieuse et sainte Génovefa qui vivait encore et dont les conseils lui stvaient été souvent si précieux.

(1) Quartier He Paris qui est eneore celui des Ecoles et s'appelle le Quartier latin,

(2) Place maître Albert, par corruptioQ Mauberi

(3) Comme l'avait cru Adneu de Valois : Notiiia Gailiarum, (Darras, Hist, de V Eglise.}

La vieille pastourelle le reçut avec joie et l'accompagna en approuvant sa pieuse pensée.

Ghlodovigh vint avec Génovefa au palais où il appela son épouse Ghlotechildis et les principaux de ses leudes.

Tous ensemble, alors, suivis d'un grand nombre de parisii, se rendirent sur le sommet du mont Leucotitius.

Le plateau était encombré d'anciens autels païens à demiruinés, de fûts de colonnes tombées et de chapiteaux antiques déjà rongés par la mousse et les lichens.

Alors, le roi des Francs s'arrêta.

Tous firent comme lui.

— Voyez-vous cette place? dit-il à ceux qui l'accompagnaient. Je veux que toute trace disparaisse de ces autels étrangers.

Et, prenant sa francisque, il la lança de toute sa force contre terre.

L'arme se ficha dans le sol.

— Ici, dit Ghlodovigh, s'élèvera une basilique, en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul. La reine, mon épouse, est chargée d'exécuter mes ordres pendant que je ferai la guerre avec l'aide du Christ et des prières de la pieuse Génovefa.

La basilique que fondait ainsi Glovis, ne devait pas, toutefois, être achevée de son vivant.

Remigius, l'illustre évêque de Durocortorum, ne devait en faire la dédicace que sous le règne des trois frères : Glotaire, Ghildebert et Glodomir.

Se tournant alors vers ses leudes, il leur dit :

— Et maintenant, braves compagnons, en avant avec l'aide de Dieu !

Un cri d'enthousiasme lui répondit. Aussitôt l'armée se mit en campagne.

Ghlodovigh se dirigea d'abord vers la cité des Pictarii,* dans laquelle se trouvait cantonné Alaric.

Il fallait traverser les terres des Turones.*

— Prenez garde, dit Ghlodovigh à ses soldats, de manquer ici de respect au bienheureux seigneur saint Martin, et ne prenez rien dans le pays, sauf de l'herbe et de l'eau.

Cependant, un soldat étant entré dans une chaumière, la pilla du foin qui y était entassé, en disant :

— C'est de l'herbe, où je ne m y connais pas, et le roi nous a permis de prendre de l'herbe.

Chlodovigh eut connaissance du fait; il fit sortir des rangs le soldat, et d'un coup de francisque lui abattit la tête pour faire un exemple devant toute l'armée.

(1) Poitiers. (2) Tours.

— Que deviendraient nos espérances de victoire, s*écria-t-il, si nous ofiensions monseigneur saint Martin !

Et appelant quelques-uns de ses officiers :

— Allez, leur dit-il, à la basilique et, peut-être que, dans ce vénérable sanctuaire, il vous sera donné pour moi des présages de victoire; vous déposerez, en outre, mon offrande sur le tombeau de monseigneur saint Martin.

Et» levant les bras vers le ciel, il fit cette prière devant tous :

— Seigneur, si vous êtes avec moi dans cette expédition, si vous avez résolu de me livrer un peuple hérétique et perfide, daignez le faire connaître à votre serviteur, quand mes envoyés entreront dans la basilique du bienheureux Martin.

Les officiers, alors, se mirent en route vers l'église. Gomme ils y entrèrent, ils écoutèrent les chants qui y retentissaient, et ils entendirent le primicerius^ qui entonnait cette antienne :

« Seigneur, vous m'avez revêtu de courage pour le combat; vous avez abattu l'ennemi à mes pieds, mis en fuite ses bataillons et confondu ceux qui me haïssaient.^ •>

Aussitôt, les officiers de Ghlodovigh remercièrent Dieu, déposèrent leurs présents sur le tombeau de saint Martin et s'empressèrent d'aller porter la bonne nouvelle au roi des Francs.

Ghlodovigh la reçut avec joie et se mit en marche avec son armée, suivant la rive de la Vingenna,^ espérant la traverser.

Mais les pluies l'avaient changée en torrent et comme nul gué n'apparaissait, Ghlodovigh passa la nuit en prières afin que le Seigneur lui en fit connaître un.

(1) Le chef des choristes ou premier cuantre.

(2) Psaume xvii, 40-41.

(3) La Vienne.

A l'aube, une biche effrayée traversa le fleuve rapidement et toute l'armée la passa à sa suite sans difficulté.

On approchait de la cité des Pictavii et l'on campa en face de la ville.

Or, comme la nuit, Ghlodovigh fixait des yeux la ville, il lui sembla qu'une des lampes ai'dentes de la basilique de Saint-Hilaire quittait l'église et venait à lui, comme si le saint confesseur eut voulu attester par là qu'il aiderait le roi des Francs à triompher par les armes, des hérétiques que lui-même avait jadis combattu par sa parole évangélique.

Le lendemain, Ghlodovigh racontait sa vision à ses compagnons d'armes et il ajouta :

— Gardez-vous bien, en conséquence, d'attenter soit aux biens soit à la vie des habitants dans tout le pays de monseigneur Saint-Hilaire.^

Sur les terres des Pictavii, vivait alors le vénérable Maxentius qui s'était construit dans l'enceinte même de son monastère une cellule dans laquelle il vivait entièrement reclus.

Tout à coup, le veilleur qui était de garde sur une des terrasses du couvent aperçut, dans la campagne, des soldats qui semblaient se diriger vers le monastère.

Eflrayé, il descendit en toute hâte et, s'adressant au père gai'aien de la porte :

— Mon frère, s'écria-t-il, nous sommes perdus.

— Que dites-vous'^

— La campagne est pleine de soldats qui accourent vers notre moustier.

Le gardien courut en toute hâte, suivi de plusieurs autres religieux, sur la terrasse.

Pas de doute, en efîet, une troupe de soldats armés accourait contre le couvent. /

(1) Grégoire de Tours.

LE BAPT. DE LA fR.

Quelques instants encore et ils seraient aux portes qu'il faudrait leur ouvrir sous peine de les voir briser par les pillards sans foi ni loi.

Ils descendirent en courant et s'en furent à la cellule de Maxentius.

— Vénérable père, crièrentrils, vénérable père, ouvreznous, nous avons un pressant besoin de vous!

Mais Maxentius ne leur répondit pas.

Ils se mirent alors à frapper violemment à la porte en criant au reclus :

— Ouvrez-nous, nous sommes perdus! Voici des soldats qui accourent contre notre moustier avec des intentions véritablement bostiles; dans quelques instants ils auront brisé la porte et pénétré dans nos murs. Ne nous abandonnez pas à leur fureur!

Mais Maxentius ne répondait pas.

Le plus profond silence continuait à régner dans la cellule du solitaire retiré du monde et la poite ne s'ouvrait pas.

— Que faire? s'écrièrent-ils.

— Brisons la porte, dit l'un d'eux.

— Que dira notre vénérable Père ?

— Il nous pardonnera notre vioience en raison du pressant danger que court le monastère.

Ils s'armèrent alors d'outils de jardinage qui se trouvaient à portée de leurs mains et se mirent à ébranler l'huis.

Bientôt la porte soulevée hors de ses gonds céda à leurs efforts et ils purent l'enlever.

Ils virent Maxentius, prosterné et en prière, qui ne paraissait nullement s'occuper de leur terreur.

Il ne parut même pas sortir de sa méditation après leur acte de violation de sa silencieuse cellule.

Ils le prirent dans leurs bras pour le porter à la rencontre des ennemis. Alors, seulement, Maxentius sortit de son immobile contemplation.

— Laissez-moi faire, leur dit-il, et je vais aller les trouver. Il s'avança, en efiet, mais l'un des soldats brandit son

glaive pour le frapper.

Soudain le glaive tomba de sa main paralysée tandis que son bras figé restait immobile à la hauteur de son élan. Ses compagnons terrifiés avaient fui.

Aussitôt, il se prosterna aux pieds de Maxentius en s'écriant :

— Seigneur abbé, ayez pitié de moi!

Le solitaire, pitoyable, versa sur son bras quelques gouttes d'huile bénite en faisant le signe de la croix et le membre frappé revint aussitôt à la vie.

Ghlodovigh ayant appris ce qui s'était passé, vint en personne trouver Maxentius, s'agenouilla aux pieds du saint solitaire et lui demanda pardon pour la faute de ses soldats. De plus, il lui fit don d'une villa et le combla désormais de soins et d'honneurs.*

Mais, bientôt, l'action décisive allait s'engager entre Alaric et Ghlodovigh et fixer le sort de la future unité monarchique des Francs avec l'aide du Dieu de Ghlotechildis et de Ghlodovigh.

(1) Grégoire de Tours et Boilandistes.

*c»Ro»«

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