LES PLAINES DE VOGLADA
Mais, malgré ses efîorts, il ne put le décider à partir.
Ghlodovigh, alors, fit compter encore cent autres solidi d'or aux matricuiarii et aussitôt le cheval partit de lui-même excitant l'hilarité de tous les assistants témoins de cette scène.
— En vérité, dit Ghlodovigh en riant, monseigneur saint Martin est un bon défenseur, mais il est un peu cher dans ses comptes ! ^
(1) Ronc;us, Gesla {rancorum (Patrologie). '
Ghlodovigh savait que le succès de ses armes était dû à sa foi et que Dieu accomplissait par lui de grandes choses.
Aussi, mettait-il son pouvoir au service de l'Eglise et de ses ministres, avec une générosité sans égale et jamais démentie.
Il donna à l'église de Saint-Hilaire le champ de bataille de Neclada et, à la prière de l'évêque Adelphius et du moine Fridolinus, il ordonna de construire à ses frais sur le tombeau de l'illustre évêque, patron des Pictarii, une riche basilique.
Il avait résolu de fixer sa résidence à Lutèce, et comme il était alors dans la viUe des Aurélii, il s'y arrêta quelques semaines.
Ghlodovigh avait entendu parler du saint abbé Fridolinus qu'il désirait beaucoup connaître et qu'il pria l'évêque de lui amener.
Adelphius vint au camp du roi des Francs, monté sur son cheval et accompagné par Fridolinus, qui marchait à pieds à ses côtés.
Un misérable lépreux assis sur une borne où il sollicitait la charité des passants, lui demanda l'aumône. (P. 109.)
Ghlodovigh, entouré de sa cour, s'avança au devant d'eux plein de respect, les fît entrer sous sa tente et ordonna qu'on servit un grand festin en leur honneur.
Pendant que l'on mangeait, le roi des Francs ordonna qu'on lui apportât un vase de jaspe finement taillé, transparent comme s'il eut été de verre et enrichi de pierreries et d'or.
Il le remplit et le vida, puis, l'ajant rempli de nouveau, il le présenta à Fridolinus.
— Seigneur roi, dit le saint ahhé en recevant la coupe, excusez-moi, car je ne bois pas de vin.
Et comme il parlait, le vase précieux échappa de ses mains accidentellement, rebondit sur la table, puis tomba sur le sol, où il se brisa en quatre morceaux.
Ghlodovigh parut attristé de cet accident, plutôt à cause des païens qui allaient en tirer selon leur coutume, de mauvais présages, qu'à cause de la perte du vase qui était de grand prix.
Cependant, un des échansons avait ramassé les morceaux de la coupe et les avait placés devant Ghlodovigh qui sourit et dit à l'abbé sans humeur :
— G'est pour l'amour de vous, seigneur, que j'ai perdu ce vase. S'il eut été entre mes mains, il ne se serait pas brisé. Priez donc le Seigneur de nous montrer la puissance de son saint nom, afin que ceux de mes guerriers qui sont encore idolâtres, n'accusent pas sa toute-puissance.
Fridolinus prit alors les quatre morceaux du vase brisé, les réunit, et les tenant rapprochés entre ses mains, inclina la tête et pria avec des larmes et des soupirs.
Puis, il rendit au roi le vase parfaitement rétabli dans son primitif état, au point qu'on n'y voj^ait pas même une trace de brisure.
Tous les chrétiens présents rendirent gloire à Dieu, dont la puissance frappa les païens qui confessèrent la foi en
grand nombre et reçurent le baptême deia main d'Adelphius.^
Un jeune gallo-romain, nommé Avitus, de noble extraction, né àLinocasium,^ fut rendu à la liberté par Ghlodovigh.
Aussitôt, il courut s'ensevelir dans une solitude où il construisit l'église et le monastère de Bona Vallis^ en l'honneur de la sainte Vierge."*
Au Pagus Blesensis,^ le roi des Francs rencontra l'ermite Deodatus,® natif du pays des Bituriges,' qui renouvelait dans une grotte, au milieu des roseaux de la Ligeris, les austérités des déserts.
— Vos prières, que je vous avais demandées, ne m'ont pas été inutiles, vénérable père, dit Ghlodovigh, recevez donc ces vingt-six livres d'or et autant d'argent pour secourir les pauvres et les malades, et considérez comme vous appartenant la vallée que vous habitez et que je vous donne par ce diplôme scellé de mon sceau.
Le roi des Francs fit une cession de territoire analogue à un saint abbé nommé Jean, fils d'Hilarius et de Quieta, patriciens de Divio, qui avait fondé un monastère à Reomaûs.*
Ce saint abbé était célèbre par ses vertus, et comme on voulait l'élever aux honneurs de l'Eglise, il profita d'une nuit sombre pour s'enfuir du monastère et s'en alla se présenter au couvent deLérins, suppliant qu'on reçût, pour expier ses fautes, un grand pécheur.
C'était de lui-même qu'il parlait.
On le reçut, et pendant dix-huit mois, cachant sa qualité
(1) BoUandistes. kcUs des Saints,
(2) Laaquais.
(3) Bonneval.
(4) BoUandistes.
(5) Blois.
(6) Saint-Dié.
(7) Bourges.
(8)Keôme ou Moûtiers-Saint-Jean, près 'le Semnr (Côte-d'Or*.
de prêtre, il demeura avec les frères lais du moustier.
Un jour, un pèlerin de Tornodorum,* le reconnut, au grand chagrin de Jean, qui le supplia de lui garder le secret, mais vainement, car son évêque, Grégoire, informé promptement, l'envoya chercher par des religieux qui apprirent toute la vérité à l'abbé du monastère de Lérins et ramenèrent le pieux fugitif qui, à son retour dans le monastère dont il était abbé, y rétablit la discipline de saint Macaire.
Ghlodovigh qui le vénérait, donna à son moustier tout l'espace de terrain que l'âne du monastère pourrait parcourir dans une journée, en cercle.^
Dans le même temps, une fille de Ghlodovigh, Theodechilde,^ fondait un moustier dans la campagne des Senones et y consacrait sa virginité à Dieu. Elle y mourut et son corps y fut enterré sous une dalle de marbre à la pieuse épitaphe.*
Peu de temps après, Ghlodovigh dotait richement l'église de Laudunum,^ dont l'illustre pénitent Genebaldus, était évêque.
Remigius, de son côté, recevait du roi des Francs de telles libéralités, qu'il les répandait à son tour sur les églises les plus éloignées du territoire.
G'est ainsi qu'il entretenait des missionnaires qui portaient la lumière de la foi avec une intrépide persévérance et un croissant succès chez les Francs encore livrés à l'idolâtrie.
(1) Tonnerre.
(2) Le diplôme de cette cession fut conservé jusquen 1793 â la Chambre des Comptes de Dijon.
(3) S" Telchide.
(4) Au monastère de Saint-Pierre-le-Vif à Sens. Dans des fouilles faites en 1743, on retrouva le corps de S** Telchide comme en faisait foi l'epitaphe tracée sur la dalle de marbre qui était encastrée dans le tombeau. Les Bollandistes ont rapporté ceue épitaphe. [Actes des Saùits, 27 juin.)
(5, Laou.
Antimundus à Taverna^ préparait la voie à Audomarus,* premier évêque de Taverna et de Bononia.^ Vidartus* était envoyé comme évêque par Remigius aux Atrebates.*^ Le solitaire de Leuci-Tullorum* quitta Remigius après avoir reçu sa bénédiction et partit.
Gomme il arrivait aux portes de la cité des Atrebates, il y trouva un aveugle et un boiteux qui demandaient l'aumône aux passants.
Il se souvint que, comme Pierre et Paul, il était, lui aussi, un apôtre.
— Je n'ai ni or ni argent, leur dit-il, je n'en porte jamais avec moi, parce que je suis un ministre de Jésus-Ghrist, mais le Dieu que je prêche a des trésors inconnus aux hommes.
Et, se mettant en prières, il supplia Dieu avec larmes de montrer sa puissance à ce peuple qui ne le connaissait pas.
Aussitôt l'aveugle le vit et le boiteux marcha, tandis que la fouie enthousiasmée fit à l'apôtre une ovation triomphale. Et l'eau du baptême en régénéra un grand nombre.
Jadis la foi de Jésus-Ghrist avait brillé d'un grand éclat dans ce pays. Les invasions Germaines et Hunniques avaient dévasté ces champs de salut. Les païens étaient revenus, et sur les ruines des autels du Ghrist avaient reconstruit les autels de leurs dieux.
L'ancienne basilique avait été abattue et le bienheureux Vedastus devait en retrouver les ruines sous les ronces et les épines.
Quand il les eut découvertes, il contempla avec douleur
(1) Thérouanne.
(2) Saint-Omer.
(3) Boulogne.
(4) Saint- Vaast,
(5) Arras.
(6) Toul,
les saints parvis dévastés et remplis de débris, et s'écria prosterné dans les ruines et pleurant :
— Seigneur, nous avons péché avec nos pères et commis l'iniquité sous vos yeux, voilà pourquoi nous avons été accablés de tant de calamités. Souvenez- vous de vos anciennes miséricordes, épargnez vos enfants et ne les oubliez pas sans pitié dans leur détresse.
Par les soins du saint évêque, la vieille basilique se releva de ses ruines, plus belle et plus riche.
Bientôt, la foi revint au cœur des Atrebates.
Du reste, Vedastus devait y multiplier les miracles. Invité, un jour, à un repas par Glotaire, fils de Ghlodovigh, l'évéque s'y rendit dans le but de convertir les seigneurs Francs qui étaient encore attachés à l'idolâtrie.
En entrant dans la maison, il vit un grand nombre de tonneaux remplis de cervoise^ pour désaltérer les convives.
— Qu'est-ce que ces tonneaux? demanda le saint évêque.
— Ce sont, lui répondit-on, des vases dont les uns sont destinés aux chrétiens et dont les autres ont été remphs selon les rites prescrits pour les libations païennes, afin que nul parmi les convives ne soit lésé dans ses sentiments rehgieux.
Sans mot dire, Vedastus se mit indistinctement à bénir tous les tonneaux au nom de Jésus-Christ et en faisant sur eux le signe de la Croix.
Mais aussitôt, tous les tonneaux consacrés selon les rites païens, éclatèrent, laissant échapper à flots la cervoise qui inonda le sol.
Ce miracle convertit un grand nombre de gentils.
Enfin, quand Vedastus mourut,^ il ne restait plus un seul païen dans la contrée.
(1) La bière.
{^) En 540. Bollandistès. Act. S. Vedasti.
Nous avons vu Ghlodovigh réformer la loi Salique et lui donner la forme chrétienne.
Un autre éclatant témoignage de sa foi allait être donné au mondé.
L'an 511, le vi des ides de Juillet, un concile de trente évêques se réunissait dans la cité des Aurélii et ils adressaient au roi des Francs une lettre synodale mémorable, qui commençait ainsi :
« Au seigneur, fils de la Catholique Eglise, à Ghlodovigh très glorieux roi, tous les évêques réunis par ses ordres en concile :
» L'ardeur de votre zèle pour la religion chrétienne vous a porté à nous rassembler pour répondre à diverses questions qu'il vous a plu de nous soumettre. Voici les définitions qui ont été prises d'un concert unanime. Nous vous les transmettons dans l'espoir qu'elles obtiendront votre sanction royale. Elles se présenteront ainsi au peuple chrétien, revêtues de la double majesté du sacerdoce et de l'empire. ^
Il s'agissait de trente et un canons importants souscrits par les évêques réunis des cités gallo-romaines et franques, qui devaient se nommer plus tard : Bourges, Tours, Rouen, Saintes, Périgueux, Gahors, Rodez, Glermont, Auch, Angoulême, Poitiers, Paris, Le Mans, Soissons, Avranches, Nantes, Angers, Troyes, Seez, Vannes, Rennes, Amiens, Vermand, Noyon, Evreux, Goutances, Sentis, Orléans, Auxerre, Ghartres.
Déjà, l'Etat et l'Eglise se donnaient la main, et à l'ombre de cette alliance féconde, grandissait la jeune monarchie franque qui s'affirmait chaque jour plus prospère.
Quelle profession de foi plus chrétienne et plus digne d'un grand peuple à son aurore que ce prologue de la loi Salique renouvelée?
Ghlodovigh devait donner encore un exemple solennel de son filial attachement à l'Esrlise de Jésus-Ghrist.
L'empereur Anastase qui, de Byzance, avait suivi d'un œil attentif ce qui se passait dans les Gaules romaines, était ouvertement brouillé avec le roi d'Italie, Théodoric. Il songea à se tourner vers l'astre qui se levait dans les Gaules par la gloire de Ghlodovigh, en qui il devinait un fondateur d'empire.
Un messager arriva, un jour, au nouveau roi des Francs, et une ambassade qui lui était envoyée de Gonstantinople par Anastase le silenciaire, empereur de Byzance, le suivait de près.
Ghlodovigh, qui voulait leur montrer que le chef des hommes libres n'était pas un barbare, ordonna de leur préparer une splendide réception à laquelle il convoqua ses leudes.
Le roi des Francs reçut les ambassadeurs de l'empereur de Byzance, dans une immense salle, au milieu d'une cour imposante de guerriers dont le riche costume et la mine altière imposaient la considération et le respect.
Les ambassadeurs d* Anastase furent étonnés de ce spectacle inattendu pour eux, et la majesté de Ghlodovigh leur montra que sa renommée immense n'était pas usurpée.
Ils se prosternèrent à la manière orientale et lui dirent :
— Seigneur roi, nous avons passé les mers, envoyés vers votre sérénité par notre maître l'empereur Anastase, pour remettre ces lettres à votre excellence.
— Soyez les bienvenus dans le pays des hommes libres, dit Ghlodovigh en prenant les lettres.
Il les lut, et son visage exprima des sentiments de contentement.
L'empereur Anastase lui donnait le titre de « collègue » et de consul que, récemment, Théodoric avait eu tant de peine à obtenir pour lui-même.
Alors, les ambassadeurs remirent au roi chevelu les insignes de son investiture :
— Voici, seigneur roi, lui dirent-ils, la charte qui confère ces titres à votre excellence, et nous devons vous remettre les insignes de votre investiture, la tunique de pourpre, la chlamyde d'or, la couronne ornée de gemmes qui doit briller sur votre front dans les jours solennels, ainsi que le sceptre et les faisceaux. L'empereur, notre maître, en outre, ratifie toutes vos conquêtes.
— Je suis, répondit Ghlodovigh, très honoré de la dignité que me confère l'empereur d'Orient, en reconnaissant les droits sacrés que mon épée et le consentement des peuples m'ont donnés sur la Gî-aule. Venez avec moi dans la cité des Turones, où je dois entrer en triomphe et visiter le tombeau de monseigneur saint Martin qui m'a secondé pour vaincre, et je porterai les insignes que m'envoie l'empereur Anastase.
Mais Ghlodovigh, qui craignait toujours d'impressionner défavorablement ses leudes et ses compagnons d'armes, fit appeler auprès de lui Auréiianus.
— Que penses-tu de cet événement, lui demanda-t-il, et ne crois-tu pas que mes guerriers me désapprouveront d'avoir reçu de l'empereur Anastase d'autres honneurs que ceux qui m'ont été donnés par leur vaillance et leurs acclamations?
— Comptez sur moi, seigneur, dit Auréiianus; je saurai bien, s'il le faut, cette fois encore, faire tourner cet événement à votre gloire et à votre fortune. Votre prestige ne pourra que gagner, d'ailleurs, à ces faveurs impériales qui montrent quel cas fait de votre excellence l'empereur d'Orient. Revêtez la pourpre et ceignez la couronne, et laissez-moi agir.
— Je me repose sur toi.
Au milieu des acclamations des populations massées sur son passage, le roi des Francs se rendit à la tête des Turones dont le clergé était venu solennellement à sa rencontre.
Il campa avec ses leudes autour de la basilique et, le lendemain, à l'aube, le fils de Ghildéric revêtit les insignes
consulaires, la tunique de pourpre, la chlamyde d'or, la couronne gemmée, monta sur son cheval de bataille et se mit à la tête de ses soldats, escorté de ses leudes.
Le peuple massé de chaque côté du cortège poussait des acclamations triomphales où l'on distinguait les appellations de consul et d'auguste.
Mais, bientôt, le titre d auguste domina tous les autres. Auréiianus n'avait pas perdu son temps.
L'illustre conquérant s'avança ainsi vers la basilique, en prodiguant autour de lui à la foule les poignées d'or et d'argent.
Arrivé devant le porche, Ghlodovigh descendit de son cheval et entra dans l'église, précédé par le clergé et suivi de ses farouches guerriers.
Il traversa lentement la nef de la basilique et vint se prosterner sur les degrés du sanctuaire.
L'autel resplendissait de mille feux et les voûtes retentirent de l'hymne d'actions de grâces, chanté par le clergé et le peuple.
Quand la fête fut finie, Ghlodovigh appela son messager ordinaire, le fidèle Transvarius.
Il avait dépouillé les ornements royaux et consulaires, et son casque avait remplacé sur sa longue chevelure la couronne d'or et de perles.
— Je te charge, lui dit-il, de partir pour Rome. Tu iras te prosterner aux pieds du pontife suprême de toutes les Eglises et tu lui diras les grandes choses que nous avons faites avec l'aide de Dieu et de monseigneur saint Martin. Emporte ces ornements, présents de l'empereur Anastase, et mets-les aux pieds de l'Evêque des évêques, afin qu'il dépose cette couronne sur le tombeau des Apôtres, comme un gage de mon respect filial pour l'EgUse et le iSiège apostolique.
Transvarius partit aussitôt. Quand il arriva à Rome, il
trouva le pape Symmaque qui avait succédé au pape Anastase, et ce fut à ses pieds qu'il déposa la couronne du premier- roi très chrétien et du Fils aîné de la catholique Eglise.^
(1) Grégoire de Tours.