AVANT-PROPOS. IX
les yeux sur ce vaste inonde, n'y voient plus rien que des ruines fumantes, gigantesque embrasement qu'éteint çà et là, au passage, une marée sanglante.
Le trône n'est plus qu'un siège déshonoré par des fantômes couronnés ou des arlequins vêtus de pourpre, empereurs avilis, impératrices plus indignes encore !
Et, cependant, un trône est debout, le plus ébranlé, le plus résistant, le plus sapé, le plus solide, le plus petit en apparence, le plus grand en réalité : c'est celui de Jésus- Christ.
Autour de ce trône seul debout, l'Eglise est seule debout aussi, toujours vivante, toujours active, toujours à l'œuvre, aux prises encore avec les douleurs de la persécution suscitée contre elle par l'arianisme des barbares, persécution plus douloureuse à son cœur de mère que celle du paganisme Gésaréen ; et elle lutte pour pénétrer le cœur de cette société nouvelle et sauvage des subtils parfums de l'Evangile, elle travaille à ce prodige de conversion qui s'accomplira comme il s'est toujours accompli, pour l'avènement des gestes de Dieu dans le monde.
Dieu méconnu. Dieu outragé. Dieu maudit. Dieu proscrit dans sa bonté, dans ses miséricordes, dans son sacrifice, a usé de la dernière ressource; il a permis au destin et aux hommes de s'entre-dé vorer loin du rayon providentiel, et la tempête a porté le châtiment sur les ailes de sa colère, tandis que l'ouragan dévastateur semblait crier aux quatre coins du monde un écho formidable de la parole biblique horriblement accomplie :
« Par les morts couchés sur votre routes vous saurez que je suis le Seigneur I »
LA VILLA EPISGOPALE.
Le soir tombait sur la petite ville gallo-romaine de Durocortorum * et les brumes qui s'élevaient des bords de la Vesle ouataient les coteaux verdoyants et noyaient de grisâtres vapeurs les fronts silencieux des futaies orgueilleuses.
Un homme vêtu de long comme les clercs qui n'avaient pas adopté la mode gauloise des habits courts, franchit la porte de Phœbé. Après avoir marché quelque temps, il s'arrêta devant une maison d'honorable apparence, malgré son style composite comme celui de presque toutes les maisons gallo-romaines du cinquième siècle construites avec des débris de toutes sortes empruntés, comme le faisait alors l'art sans originalité de cette époque troublée par les grandes invasions, à des monuments en ruines qui avaient fourni aux maçons des fûts de colonnes, des chapiteaux, des fragments d'arcade et d'entablement qu'ils encastraient dans leurs murailles suivant leurs besoins,
(1) Reims.
Cette maison avait un air claustral et presque somptueux en son genre.
Le visiteur entra d'abord dans une vaste cour entourée d'un portique sur lequel s'ouvrait à droite et à gauche une série de logements.
Il traversa diamétralement le pavé de l'atrium formé de larges pierres assemblées d'une façon plus utilitaire que géométrique, et se trouva devant la façade d'un édifice qui apparaissait au premier coup d'oeil conrnie le corps de logis principal.
Une grande porte en plein cintre donnait accès dans les salles du bas, tandis que, sur la gauche, un escalier de pierre extérieur conduisait aux appartements du haut couronnés par un demi toit en pente couvert en tuiles et surmonté d'une vaste cheminée que protégeait un auvent également couvert en tuiles.
Après un rapide coup d'œil sur la maison, le visiteur franchit la porte du rez-de-chaussée et pénétra dans une salle basse sévèrement meublée où des lampes étaient allumées.
Plusieurs jeunes hommes y étaient réunis autour d'un autre qui semblait leur maître et leur enseignait la science sacrée.
C'était la maison de l'évêque de Durocortorum, l'illustre et saint Remigius, et c'était le pasteur lui-même, qui, au miheu de ses élèves leur enseignait la théologie.
A son entrée, Remigius leva la tête, et ayant regardé le nouveau venu, s'écria :
— La paix soit avec toi, Hilarius ! grâces à Dieu, te voici revenu de ton voyage. Qu'as-tu à nous apprendre?
— Saint pape,^ dit Hilarius en se prosternant devant l'évêque, la providence a béni mes pas, et mon vovage a été
(1) A cette époque le titre de jjape était donné à tous les évoques.
LA VILLA ÉPISGOPALE. 13
heureux. Le roi Ghlodovigh est toujours devant Lutèce. Le bruit s'est répandu qu'il désire épouser la nièce de Gondebaud, roi des Burgondes, et tous ceux qui partagent notre foi et connaissent la vertu de Ghlotechildis, bénissent le ciel d'avoir inspiré ainsi le glorieux fils de Kildéric et font les vœux les plus ardents, en même temps qu'ils adressent à Dieu les plus pressantes prières pour que la pieuse orpheline devienne reine des Francs, et puisse un jour convertir son époux et gagner tout son peuple à la foi.
— As-tu vu notre vénérable frère Sidonius Apollinaris, à Glaramontanum, et que pense-t-il de ces choses? demanda Remigius avec intérêt.
— Hélas! répondit Hilarius, Dieu a rappelé à lui le vénérable et illustre Sidonius Apollinaris, et lui qui avait tant souffert pendant le cours de sa longue existence a vu ses derniers jours abreuvés de la plus triste amertume. La méchanceté s'est acharnée contre lui sans cause sous l'influence arienne du roi des Goths dont quelques prêtres même ont osé servir la tyrannie injuste. Et voici ce que l'on m'a conté pour me montrer quelles ont été ses souffrances et comment Dieu a su venger sa cause et la sainteté outragée de son serviteur en punissant les coupables.
«Auprès de sa personne même, Sidonius Apollinaris avait d'implacables ennemis qui ne reculaient pas même devant les plus misérables moyens pour l'outrager.
» Un jour, il avait été invité à officier pour la fête patronale dans l'église du monastère de Catabennum; * par méchanceté, on cacha le missel, afin que l'évêque ne put trouver la messe du jour. Mais Sidonius Apollinaris n'était pas seulement doué d'une éloquence merveilleuse et d'un admirable talent d'improvisation, il possédait, en outre, une remarquable mémoire, grâce à laquelle il put célébrer quand
(1) CbaDtoic.
même l'office du jour aussi correctement que s'il eut eu le livre sous ses yeux au grand étonnement de tous, qui le comparaient, à l'autel, à un ange plutôt qu'à un homme.*
» Des chagrins plus grands l'attendaient sur la fin de sa vie; deux prêtres, suppôts des Ariens, pendant que Sidonius Apollinaris édifiait son troupeau par l'exemple de toutes les vertus épiscopales, l'accablèrent d'outrages au point de lui enlever tout pouvoir sur les choses de l'église et de lui laisser à peine de quoi ne pas mourir de faim.
" Dieu ne permit pas qu'un pareil crime demeurât longtemps sans punition.
" Un soir, un de ces deux misérables dit que, le lendemain, il chasserait l'évêque de son église. Le lendemain, en effet, comme sonnait l'heure de matines, il se leva plein de fureur pour exécuter son dessein impie. Son serviteur l'attendait à la porte avec une cire allumée. Le temps passait et le misérable ne paraissait pas. Déjà l'aube blanchissait le ciel, lorsque son complice qui l'attendait à l'église, inquiet de ne pas le voir paraître, lui envoya dire :
» — Pourquoi ne venez- vous pas? venez sans tarder, si nous voulons mettre notre projet à exécution.
» L'envoyé cria à haute voix son message devant le serviteur toujours à la porte et attendant encore son maître avec sa cire ardente.
» Mais ils ne reçut aucune réponse.
» Ils entrèrent alors, et trouvèrent étendu sur le sol de la pièce, le méchant homme frappé par la mort subite.
y> Cette mort semblable à celle d'Arius, jeta la consternation dans le cœur de tous.
» — Le Seigneur a puni cet homme, disait-on, car nul hérésiarque ne saurait être plus coupable qu'un prêtre révolté qui persécute le pasteur à qui les brebis du troupeau ont été
. (1) Grégoire de Tours. Eist, des Francs^ 1. li, ch. xxii.