‹ Le Baptême de la FranceChapitre 5 sur 19 · LA VILLA ÉPISCOPALE · texte numérisé non relu

LA VILLA ÉPISCOPALE

mourras cruellement. Voilà ce que j étais chargé de vous dire, maître.

v En entendant ces mots, le sacrilège usurpateur pâlit soudain, la coupe échappa à ses mains tremhlantes, il s'afîàissa et rendit subitement le dernier soupir. On l'enleva du lit du festin pour le porter au tombeau.*

» Selon la prédiction du bienheureux Sidonius, ce fut Aprunculus, l'évêque exilé de Divio, qui lui succéda sur le siège épiscopal des Arvernes.

— Nous prierons pour notre vénérable frère Sidonius, dit Remigius, afin d'être nous-même digne de faire face à des douleurs comme les siennes, si l'avenir nous les réserve, et pour Aprunculus, afin que Dieu l'éclairé et le soutienne dans ses durs et périlleux travaux.

Et, se tournant vers ses élèves, l'évêque de Durocortorum leur dit en forme de congé :

— Mes amis, nous reprendrons demain nos leçons, allez en paix.

Tous, alors, se levèrent et sortirent dans l'atrium, où ils se groupèrent un instant pour converser entre eux,

(1) Grégoire de Tours,

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Quand le dernier eut franchi le seuil de la salle, Remigius demanda à Hilarius :

— Quelles autres nouvelles as-tu du roi des Francs et comment entend-il mener à bien son projet?

— Saint pape, répondit Hilarius, le succès n'a pas couronné jusqu'ici les efforts du roi Ghlodovigh. Toutes les ambassades qu'il a envoyées chez les Burgondes, dans l'espoir que ses envoyés pourraient rencontrer Ghlotechildis et lui parler au nom de leur maître, n'ont pas réussi. Gondebaud fait faire bonne garde autour d'elle et ne permet pas qu'aucun d'eux puisse la voir. Cependant, une pareille union l'honorerait, car tout le monde sait que Ghlotechildis n'a pour tout trésor que des vertus à apporter a son époux.

« Le meurtrier de ses parents l'a dépouillée de tout et elle ne saurait apporter comme dot, même un humble champ. Du reste, chez les Burgondes comme chez les Francs, la loi ne permet pas que les filles héritent du trône. Gondebaud et son frère Godegisèle n'ont donc à craindre d'être dépossédés de leurs états que par une guerre. Ne serait-ce pas le moyen

de l'éviter pour eux, que de faire ainsi alliance avec le vaillant Gblodovigh? »

— C'est mal connaître le cœur des barbares, répondit Remigius. Gondebaud doit savoir qu'à peine Gblotecbildis lui aura-t-elle écbappé, qu'elle demandera à Gblodovigb de venger le meurtre de ses parents. Ces sentiments sont la rude écorce sous laquelle bat le cœur lo3^al de ces barbares qui va s'ouvrir à la foi, mais qu'il ne faut pas beurter violemment dans ses idées les plus naturelles et les plus cbères. Oui, certes, il importe d'aider Gblodovigb à épouser Gblotecbildis, et j'y ai longuement songé.

— Gomment faire, saint pape?

— Il y a ici, répondit le saint évêque, un noble galloromain, auquel j'ai confié souvent mes espérances pour l'avenir. G'est un bomme adroit, courageux et sûr, capable de remplir une mission confidentielle, difficile et même périlleuse. Plus d'une fois, je l'ai sondé et j'ai compris qu'il ne refuserait pas d'aller de ma part ofirir ses services au roi des Francs, et je crois qu'il réussirait là où tous les autres ont écboué.

— G'est d'Aurelianus qu'il s'agit?

— Tu l'as deviné, dit Remigius, dont le visage s'éclaira soudain.

Au même moment, un jeune bomme au mâle visage et à la baute stature, apparut dans l'encadrement de la porte.

— J'ai entendu prononcer mon nom, dit-il, je venais prendre de t^s nouvelles, père saint, et te demander si tu en as reçu de bonnes des intérêts qui te sont cbers*

— Voici Hilarius qui revient de son voyage, répondit Remigius. Il m'apprend que notre frère Sidonius Apoliinaris, évoque de Glaromontanum, a terminé son pèlerinage sur cette terre après bien des tourments, et qu'Aprunculus, évéque exilé de Divio, a pris sa place sur le siège métropolitain des Arvernes.

— Oui, dit Hilarius, j'ai appris aussi la mort de Perpetuus, évêque de Tours, qu'avait précédé déjà Lupus, évêque des Tricasses,* ainsi que celle d'Epiphamus, évêque de Pavie.

— N'as-tu point été à Lutèce ? demanda Aurélianus, et qu'advient-il de Ghlodovigh?

— Il poursuit le siège de la cité, mais depuis tant de mois qu'il est sous ses murs, il désespère presque de la prendre. Genovefa y fait des prodiges; quand il n'y a plus de vivres, elle se charge du ravitaillement et elle a prédit à ses concitoyens que le roi des Francs ne prendrait la ville que le jour où il serait chrétien.

— Ghlotechildis fera seule ce miracle, dit Remigius, et c'est Aurélianus qui ouvrira le rocher d'où la source baptismale coulera sur la tête des Francs.

— Que dis-tu, saint pape? s'écria Aurélianus, puisses-tu avoir fait une juste prophétie. Que faut-il faire? me voici, je suis prêt.

— Toutes les ambassades que Ghlodovigh a envoyées secrètement ou ouvertement chez les Burgondes ont échoué, dit Remigius. Ghlotechildis est tenu à l'écart de la cour par son oncle, et la ruse seule et la ruse la plus fine peut donner accès auprès d'elle.

— Je m'en charge, avec l'aide du Giel, s'écria Aurélianus, saint pape, donne-moi des lettres pour Ghlodovigh qui a pour toi le plus grand respect, afin qu'il ait confiance en moi et me délègue ses pouvoirs.

— Voilà de nobles et courageuses paroles, dit Remigius avec joie. Je ne remettrai pas à demain d'accéder à ton désir, noble Aurélianus, mon digne fils.

L'évêque alors, se leva de son siège et vint s'asseoir près

d'une table sur laquelle se trouvait le nécessaire pour écrire.

Il prit un vellum et un calame qu'il trempa dans l'encre,

(1) Troyos.

puis il écrivit une brève lettre qu'il sécha, plia, et revêtit de son sceau épiscopal, en scellant à la cire le fil de soie verte dont il l'entoura.

— Voici, dit Remigius, la lettre que tu remettras de ma part au roi des Francs. Va, et sois béni.

Les deux hommes quittèrent alors l'illustre évêque, et Aurélianus, sortant de la villa épiscopale, se dirigea vers sa maison pour faire ses préparatifs de départ.

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Lutèce n était déjà plus la chétive et misérable bourgade formée de huttes agglomérées par les barbares dans la principale île de la Seine, ayant la rivière pour fossés, des plans de roseaux pour murailles.

La ville des Parisii avait franchi les bornes étroites de la cité et, sur les deux rives du fleuve, s'élevaient des constructions de toute nature, villas, palais et amphithéâtre. De grandes voies mettaient en communication le cœur de la cité avec les jardins et les vignes qui s'étendaient dans la campagne environnante entourée, de toutes parts, de sombres et impénétrables forêts.

Plusieurs fois, elle avait subi des sièges et compris la nécessité de se fortifier. Du reste, les empereurs qui y avaient passé successivement avaient contribué à l'enrichir.

Constance Chlore y avait séjourné et construit le palais des Thermes au bas dumontLeucotius; * Constantin le Grand, Constantin II et Constance y avaient passé ou habité, et Julien l'Apostat avait résidé dans « sa chère Lutèce « pen-

(1) Aujourd'hui montagne Sainte-Geneviève,

dant plusieurs années et y avait été proclamé empereur.

Le plus ardent désir de Ghlodovigh était d'en faire la capitale du royaume indépendant qu'il rêvait de cons» tituer.

Mais il était toujours là. impuissant à forcer ces murailles que défendaient des hommes intrépides soutenus par la foi ardente de Genovefa, la pastourelle de Nemetodorum.^

Le double souci de prendre Lutèce et d'obtenir Ghlotechildis, occupait le fils de Ghildéric, et devant tant de difficultés, il restait souvent pensif et presque attristé pendant les heures où il méditait sous sa tente.

Un jour qu'il était plus songeur encore que de coutume, il vit venir à lui un homme de noble, port qui le salua et lui dit ;

— Seigneur, je t'apporte des nouvelles de Durocortorum, veux-tu les recevoir ?

— As-tu vu, lui répondit le roi Chevelu, l'illustre Remigius, évêque de cette cité?

— Oui, et il m'a chargé de ces lettres pour toi. Je suis Aurélianus, un noble gallo-romain, plein du désir d'être utile au roi des Francs, dont les destinées sont grandes. Le temps viendra, en effet, où la Gaule entière obéira à ton épée, seigneur, car les Wisigoths et les Burgondes seront soumis à ton sceptre tout-puissant.

— Que les dieux t'entendent, dit Ghlodovigh, j'ai l'œil sur Gondebaud et j'envoie souvent en Burgondie des ambassadeurs autant pour me tenir au courant de ses projets politiques que pour me rendre un compte fidèle des ressources et de la configuration du pays. Mais donne-moi les lettres de Reinigius.

Le gallo-romain tendit la lettre scellée par la main de

(1) Voir le 12* volume.

levêque de Durocortorum à Ghlodovigh, qui en brisa le sceau et en parcourut l'écriture.

— Le vénérable Remigius, dit-il, me fait savoir que tu es un homme sûr auquel je puis confier la plus importante mission, et que ton dévouement m'est acquis. Fort bien, mais, ajouta, le barbare d'un air pensif, réussiras-tu là où tant d'autres ont échoué, car il s'agit d'une entreprise si difficile que je commence à croire qu'elle est irréalisable.

— Le Dieu de Remigius est puissant, dit Aurélius, ses desseins sont impénétrables, et s'il a décrété dans les conseils de son auguste providence que Ghlodovigh doive épouser Ghlotechildis, nulle puissance humaine ne saurait empêcher Ghlotechildis d'être l'épouse de Ghlodovigh.

— Je te remercie pour ces bonnes paroles, dit le prince chevelu, mais je puis te le dire, jusqu'ici tous mes efîbrts ont été impuissants et aucun de mes envoyés n'a pu approcher ni même voir de loin la nièce de Gondebaud. Seras-tu plus habile que mes francs rusés qui ont tous échoué dans leur mission?

— Peut-être, dit Aurélianus. En tout cas, je m'ofire à tenter l'entreprise.

— Tu as toute ma confiance, répondit Ghlodovigh, et si tu réussis, tu seras l'homme le plus cher à mon cœur. Que te faut-il pour la route?

— Rien, dit Aurélianus, je suis riche, mais il me faut de ta part un titre de créance que je puisse remettre à Ghlotechildis, afin de la convaincre de la sincérité de mes paroles.

— Lequel?

— Ton anneau royal, qui sera à la fois le gage des fiançailles et le témoin de ma mission.

Le roi chevelu retira alors de son doigt son anneau d'or et le tendit au gallo-romain. Aurélianus le prit et le serra sur son sein.

Le lendemain, il prenait congé de Ghlodovigh et partait seul pour sa mission.

Elle devait demander du temps, car Gondebaud était à Janua ^ avec sa cour.

( 1) Genève,

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