L HOSPITALITE CHRETIENNE
Janua était, alors, une petite cité dans le genre de celle des Parisii.
Elle occupait une partie de l'ancien territoire des AUobroges que les romains avaient soumis cent vingt-deux ans avant Jésus-Christ.
Brûlée pendant le règne d'Héliogabale, la ville avait été reconstruite par Aurélius qui lui avait accordé de nombreux privilèges et lui avait donné le nom d'Auréliarum-Allobrogorum. Les Burgondes s'en étaient ensuite emparés et Gondebaud en avait fait le siège de son gouvernement.
Le soir tombait des hautes montagnes, et la lune argentait de sa rayonnante pâleur les eaux claires du lac dont le imiroir poli reflétait le ciel, le paysage et les maisons.
Sur une des rives verdoyantes, une villa aux tours grises élevait ses murailles à demi fortifiées, mais à l'air plus hospitalier que redoutable.
En effet, et pour confirmer cet aspect, une société de jeunes filles bien parées y rentraient d'un air joyeux, saluées par des pêcheurs qui réparaient leurs filets sur la rive.
Un mendiant couvert de pauvres habits et portant sur
LHOSPITALITÉ CHRÉTIENNE. 29
son dos une besace dans laquelle, sans doute, il mettait le pain que la charité lui donnait sur la route, s'était arrêté pour contempler ce gracieux spectacle.
— Quelles sont ces nobles jeunes filles? demanda-t-il à l'un des pêcheurs qui raccommodait son filet.
— Je vois que tu n'es pas du pays, lui répondit celui-ci; sans cela, tu ne me ferais pas pareille question.
— En effet, je n'ai guère d'autre patrie que celle où je trouve ma subsistance.
— Alors, tu peux entrer dans cette maison, tu y seras bien reçu; c'est là qu'habite la bonne Ghlotechildis, la noble nièce de Gondebaud, notre roi, célèbre par les malheurs de sa famille. Elle y vit retirée avec d'autres jeunes filles et j exerce l'hospitalité au profit de tous les pauvres qui passent.
— Gomment son oncle la traite-t-il?
— Il ne s'en soucie pas et la laisse vivre à sa guise sous la garde qu'il a établie autour d'elle, car il craint, dit-on, que quelque prince ne recherche Ghlotechildis pour l'épouser, et n'épouse en même temps ses désirs de vengeance, car tu le sais, Gondebaud a fait tuer son frère Hilperick, le père de Ghlotechildis, pour hériter de ses états, voici près de vingt ans. Hilperick avait laissé deux filles, dont l'une est entrée en rehgion. Leurs deux frères avaient péri de la même façon que leur père, et quant à leur mère, elle a été jetée dans l'eau avec une pierre au cou, par ordre de Gondebaud. Ghlotechildis sait tout cela, elle sait aussi que les Burgondes aimaient ses parents et ont pleuré leur mort ; souvent elle a manifesté des sentiments d'horreur pour le bourreau de sa famille; voilà pourquoi Gondebaud a peur de sa nièce.
— Bon, dit le mendiant, voilà des choses qui m'intéressent peu. Je plains assurément la noble jeune fille d'avoir eu tant à souÔ'rir dans un âge aussi tendre et de subir encore une sorte d'emprisonnement, mais je ne saurais me mêler d'autre chose que d'être reconnaissant à ceux qui me font du
bien. Je vais entrer au château. Dis-moi comment reconnaîtrai-je la noble Ghlotechildis, si je veux lui témoigner ma gratitude pour l'hospitalité qu'elle m'accordera ?
Le pêcheur sourit en entendant ce mendiant parler de témoigner sa reconnaissance à une riche princesse.
— Bon, lui dit-il d'un ton narquois, tu n'as pas dans ta besace un royaume à ofîrir à Ghlotechildis, sans doute? Tu prieras Dieu pour elle.
— Il y eut un jour un pécheur, répondit énigmatiquement le mendiant, qui trouva dans un poisson qu'il avait pris au filet, l'anneau d'un roi. Tout arrive, mais hélas ! ma besace me sert à mettre le pain que l'on me donne, et elle est plus souvent vide que pleine, car tous n'exercent pas l'hospitalité. Mais tu n'as pas répondu à ma question.
— Eh bien! dit le pêcheur, je vais y répondre. Si tu as regardé ces jeunes filles, tu n'as pu t'empêcher, sans doute, d'en remarquer une entre toutes, la plus belle par la taille et la figure, richement habillée et portant dans ses cheveux un cercle d'or orné de gemmes rares et précieuses. C'est Ghlotechildis, et tu la reconnaîtras sans peine, car on dit qu'elle sert elle-même à manger aux pauvres qui reçoivent d'elle l'hospitalité.
— Merci, honnête pêcheur, dit le mendiant, je te devrai au moins une nuit de repos dans un bon gîte. Je ne puis te témoigner ma gratitude autrement qu'en faisant des vœux pour que l'abondance des poissons t'oblige à raccommoder souvent tes filets sur cette rive. Adieu, je vais entrer dans ce château hospitalier.
— Porte-toi bien, dit le pêcheur en se remettant à son travail.
La pieuse fille de Hilperic avait demandé en rentrant si aucun pauvre ne s'était présenté en ce jour pour être soulagé.
— Aucun, maîtresse, lui avait répondu sa vieille nourrice qui aidait sa charités
l'hospitalité chrétienne. 31
— Ce jour n'est pas béni, dit Ghlotechildis, puisque Jésus-Christ ne nous a envoyé aucun de ses membres à soulager.
Et comme elle jetait un regard en arrière, elle vit le mendiant qui franchissait la porte de la villa.
— Dieu soit loué, dit-elle, voici un pauvre!
Et, d'un geste accueillant, elle invita le nouveau venu à s'avancer.
Le vieillard, traînant le pas et appuyé sur son bâton d«i voyage, s'approcha lentement et, lorsqu'il fut devant elle, il reconnut tout de suite la nièce de Gondebaud, telle que le pêcheur la lui avait dépeinte. D'une voix un peu tremblante, il iui dit :
— Noble princesse, soyez bénie pour la bonté dont vous comblez les malheureux qui racontent partout vos bienfaits. Je suis un pauvre voyageur qui vient des confins de la Gaule chevelue pour aller où Dieu me conduit, je suis las et plein de besoins.
— Entrez donc céans, dit la jeune fille, et vous trouverez ici tout soulagement à vos nécessités.
A sa suite, le mendiant pénétra dans une salle basse qu'éclairaient des chandelles de résine, déposa sa besace et s'assit sur un escabeau près de l'âtre, où brûlaient des sarments secs en pétillant et en fumottant tour à tour, ce qui tantôt illuminait la pièce et tantôt la plongeait dans l'ombre à peine percée par la résine enflammée.
Cependant Ghlotechildis avait fait apporter un bassin plein d'eau et elle voulut elle-même laver les pieds du voyageur.
Celui-ci ne protesta pas car, sans doute, il jugeait, comme un éclair qui traversa ses yeux semblait l'indiquer, que pendant que la fille d'Hilpéric remplirait auprès de lui cet office d'humilité, il pourrait lui présenter une requête.
Ghlotechildis s'était entourée d'un linge et, courbée, elle
rendait au pauvre de Jésus- Christ l'humble service, prélude de l'hospitalité chrétienne, lorsque le mendiant d'une voix basse et mystérieuse lui dit :
— Noble princesse, je ne suis pas un mendiant, mais un ambassadeur d'une grande nouvelle auprès de vous. Faites donc que je vous parle sans témoins.
La nièce de Gondebaud regarda' le vieillard avec étonnement. Elle éloigna, alors, tous ceux qui pouvaient entendre, et ayant poussé le verrou de la porte, elle revint près de lui et lui dit :
— Nous sommes seuls, parle librement et confie-moi ton secret.
♦ «C>8go»>'
On enleva les trésors de la basterne qu'on abandonna vide sur le chemin. (P. 47.)
Le vieillard, alors, redressa sa haute taille, enleva ki perruque blanche qui cachait sa chevelure blonde et la fausse barbe qui altérait les traits de son visage.
— Ne vous étonnez pas, dit-il à la lille d'Hilpéric, je vous ai dit que je n'étais pas un mendiant, mais un ambassadeur, et j'ai promis de réussir là où tous les autres avaient échoué. Ghlodovigh, le roi des Francs, m'a envoyé vers vous.
— Je connais Ghlodovigh, répondit la nièce de Gondebaud, car la renommée m'a apporté les échos de sa gloire aussi grande que justement redoutée. Que veut le roi chevelu?
— Il veut épouser la noble Ghlotechildis, répondit Aurelianus. Tout le peuple franc le désire avec lui et Remigius, le vénérable évêque de Durocortorum, affirme que Dieu le permettra pour la gloire de son nom et la fondation d'un grand empire, car Remigius est un saint dont la vue s'étend au delà de celle des autres hommes.
En entendant ces paroles, le visage de l'illustre orpheline se colora vivement et refléta une grande joie mêlée d'espérance et d'orgueil.
— O mon Dieu ! pensa-t-eile au fond d'elle-même, as-tu donc pris en mains ma cause et ma vengeance?
— As-tu à me donner de la véracité de ton dire une preuve irrécusable ? demanda-t-elle au messager.
Aurelianus tira alors, de son sein, l'anneau d'or de Ghlodovigh, et le présentant à Ghlotechildis :
— Voici, lui dit-il, l'anneau du roi des Francs. Sur le chaton sont gravés ses traits et son nom; si vous consentez à l'épouser, gardez-le, car je suis chargé de vous le remettre et de vous le laisser comme un gage de son alliance et de sa foi.
La nièce de Gondebaud prit l'anneau d'or et contempla longuement les traits qu'il représentait à ses yeux.
Aurelianus alla au-devant de ses questions et lui dit avec empressement :
— Gette figure est d'un dessin fidèle, mais la gravure ne saurait rendre la beauté réelle du roi des Francs, telle que la vie la fait resplendir en lui, ni son regard puissant et doux qui fait trembler ses ennemis et remplit de joie ceux qu'il aime.^
— Je serai avec joie l'épouse du roi Franc, dit Ghlotechildis, mais, cependant, je dois me souvenir qu'il n'est pas permis à une chrétienne d'épouser un païen.
— Rassurez-vous, dit Aurelianus aussitôt, Ghlodovigh aime les chrétiens et il a le plus grand respect pour Remigius, le saint évêque de Durocortorum, qui prie chaque jour le Seigneur afin que votre union s'accomplisse et que, par elle, le roi des Francs et toute la Gaule embrasse la foi de Jésus-Ghrist. Je suis chrétien moi-même et Ghlodovigh, quoique païen, n'a pas craint de me donner toute sa confiance.
— Si telle est la volonté de Dieu, dit Ghlotechildis, et s'il veut se servir de moi pour amener le roi des Francs à le connaître et à le servir, je serai heureuse d'accomplir sa volonté.
(1) Aimoin. Hist. des Francs, 1. i, ch. xm, Patrol. lat.
Ouvrant la bourse qui pendait à sa ceinture, la fille d'Hiipéric y puisa et dit à Aurelianus :
— Tiens, reçois, je te prie, pour récompense de ton service, ces cent solidi et écoute bien ce que je vais te dire. J accepte l'anneau de Chlodovigh comme gage de sa foi, voici le mien en échange, afin que tu le lui remettes. Mais retourne le plus promptement possible près de ton maître et dis-lui de ma part que, s'il veut mepouser, il envoie de suite et sans perdre de temps, des ambassadeurs pour demander ma main à mon oncle Gondebaud. Il est de toute importance que les envoj'^és agissent avec célérité et concluent la négociation sans délai, parce qu'en ce moment Aredius, le conseiller de mon oncle, est en voyage pour revenir de Byzance. Si Gondebaud lui demande son avis, il sera certainement contraire à notre projet.
— Soyez sans crainte, noble princesse, dit Aurelianus, vos ordres seront strictement exécutés.
Ayant ainsi parlé, le gallo-romain reprit son costume de mendiant et aussitôt se remit en route.
Gomme il sortait de la villa, le pêcheur, encore sur le rivage, lui dit d'un air étonné :
— Eh! l'ami, est-ce que le gîte ne convient pas à ta seigneurie, ou n'a-t-on pas goûté ton histoire de pêcheur qui trouve l'anneau d'un roi dans le ventre d'un poisson ?
— Le pêcheur, dit le mendiant, n'a pas gardé l'anneau, il appartenait au tyran de S3Tacuse qui l'avait jeté exprès dans la mer à cause de son prix, car, inquiet de son bonheur, il voulait faire un sacrifice à la Fortune, mais la Fortune ne l'accepta pas et il subit le sort des tyrans.
— Si je comprends un mot à ce que tu me racontes!... Passe ton chemin, vieux fou, tu es bien sûr de ne pas faire de mauvaises rencontres !
— Merci ! dit le faux mendiant qui s'éloigna aussi vite qu'il put le faire sans attirer l'attention.
Il eut souhaité avoir des ailes ; son cœur seul apercevait Lutèce et le camp de Ghlodovigh.
Cependant, d'étapes en étapes, il était arrivé sur le territoire des Francs et tous les pays qu'il traversait lui étaient maintenant connus.
Gomme le soir tombait sur la route où il cheminait, il vit venir à lui un homme vêtu de haillons qui s'arrêta et lui dit :
— Compagnon, je suis perdu si tu ne m'indique la route ; où sommes-nous ici?
— Quelques milles à peine nous sépare de la cité des Aurelii, répondit le gallo-romain, est-ce de ce côté que tu diriges tes pas?
— Oui, et je te saurai gré de m'indiquer la route.
— Je le ferai volontiers, dit Aurelianus. Mais ce soir, tu ne reconnaîtrais pas ton chemin ; voici une ruine abandonnée, nous y trouverons bien un gîte jusqu'au jour, profitons-en pour nous reposer.
Le mendiant accepta.
Ils entrèrent dans une sorte de temple champêtre à demi démoli par les chrétiens et trouvèrent derrière les ruines de l'autel une ceUa intacte où des herbes sèches amoncelées formaient une couche improvisée.
Après un repas sommaire, les deux hommes s'y étendirent pour dormir.
Aurelianus, cependant, avait mis sa besace sous son chevet en guise d'oreiller et ce détail n'avait pas échappé à son compagnon qui, au lieu de s'endormir comme le galloromain veilla, méditant dans son esprit, à la clarté de la lune, quelque projet coupable.
En effet, sous l'influence de la fatigue excessive, Aure- Hanus, plongé dans le plus profond sommeil, changea de position et il se trouva que la besace libérée de son poids n'était plus à l'abri des indiscrétions de son compagnon.
Ce dernier l'attira doucement à lui et, sans prendre le
temps delà visiter, s'enfuit après l'avoir chargée sur ses épaules.
Quelques instants après, un coq qui chantait réveilla Aurelianus qui pâlit d'eôroi en voyant que son compagnon de la veille était parti emportant son sac contenant les cent sous d'or et l'anneau de Ghlotechildis.
Sans perdre de temps, il courut dans sa maison, tout près de laquelle il était arrivé et, s'étant fait reconnaître, il envoya en toute hâte et dans toutes les directions ses serviteurs à la poui'suite du voleur.
Ce dernier, qui n'avait pas eu encore le temps de faire beaucoup de chemin, fut promptement rejoint et amené devant celui qu'il avait dépouillé.
— Misérable! lui dit Aurelianus, rends-moi ce que tu m'as pris 1
— Quoi! s'écria le mendiant, dis plutôt que tu veux me nuire et me dépouiller; ai-je quelque chose à toi?
— Cette besace m'appartient et tu seras puni de ton mdélicatesse. Sache que je suis un ministre du roi Ghlodovigh et que je puis te châtier de mort. Je ne le ferai pas.
Et le gallo-romain ordonna que le mendiant fut tenu trois jours en prison et, chaque jour, battu de verges, puis remis en liberté.
Au fond de la besace étaient encore les cent solidi et l'anneau de Ghlotechildis.
Aurelianus, alors, se hâta de gagner Lutèce et lorsqu'il parut devant Ghlodovigh, ce fut avec une grande joie qu'il lui dit :
— Seigneur, ma mission est accomplie, je suis de retour de mon voyage, tout s'est passé à souhait, la nièce de Gondebaud vous agrée pour époux et pour preuve de mon dire, voici, en échange du vôtre, l'anneau de Ghlotechildis.
Alors, il raconta au roi chevelu tous les détails de son voyage et n'omit rien des recommandations importantes de la fille d'Hilpéric,
— C'est bien, dit Ghlodovigh, tu es un homme habile, aussi, tu vas achever l'œuvre que tu as si heureusement commencée. Repars donc, sans perdre de temps, mais cette •fois, non comme un mendiant mais en qualité d'ambassadeur, présente-toi hardiment à Gondebaud et réclame-lui avec autorité et au nom du roi des Francs, sa fiancée quil détient injustement.
Et, selon l'ordre qu'il venait de recevoir, Aurelianus repartit pour Janua, en qualité et dans lappaieii dun ambassadeur extraordinaire.