LE DEPART DE LA FIAXGEE
Chlotechildis avait secrètement déposé dans le trésor royal, à l'insu de Gondebaud, l'anneau du roi des Francs. Elle savait, en efiét, que l'échange des deux anneaux ainsi fait lui donnait le titre de fiancée et que désormais Ghlodovigh avait d'imprescriptibles droits sur elle.
Elle attendait avec impatience l'arrivée des ambassadeurs du roi des Francs, lorsqu'enân un messager d'Aurelianus vint l'avertir secrètement que les députés étaient arrivés à Janua et qu'elle eut à se tenir prête à toute éventualité.
Elle remercia Dieu dans son cœur et le pria avec ferveur de conduire lui-même l'œuvre de sa providence.
En effet, Aurelianus, en compagnie nombreuse, était arrivé à la cour du roi des Burgondes.
Gondebaud les reçut avec une politesse défiante et lasse, car tant d'ambassades envoyées coup sur coup par le roi Chlodovigh ne laissaient pas de lui faire craindre pour ses états quelque projet d'invasion désastreuse.
— Que désirez-vous de moi? demanda le roi des Burgondes, parlez, et s'il est en mon pouvoir de vous saiisfau-e, je le ferai.
— Seigneur, dit Aurelianus, le roi des Francs Ghlodovigh m'envoie vers vous, confiant dans la parole reçue, afin de vous réclamer sa fiancée que vous retenez à votre cour.
A cette réponse, une vive surprise éclata sur le visage de Gondebaud. Il ne douta pas un instant que le roi des Francs lui envoyait chercher querelle pour trouver un prétexte de guerre.
— Quoi, dit-il, de quelle fiancée voulez-vous parler? Je vois bien que vous venez ici dans un but hostile et pour jouer le rôle d'un provocateur et d'un espion. Prenez garde que je ne vous fasse honteusement expulser de mon royaume.
— Roi, dit Aurelianus, rassurez- vous, nous ne sommes pas des ennemis mais des amis et c'est une alliance de famille que nous venons solliciter de vous de la part du roi chevelu. Il s'agit de votre nièce Ghlotechildis qui est fiancée à Ghlodovigh et dont mon maître m'envoie vous demander la main.
— Ma nièce Ghlotechildis, répondit Gondebaud efirayé, ne songe pas à se marier et je ne sais oh Ghlodovigh a pris l'idée qu'elle était sa fiancée.
— Détrompez- vous, dit le gallo-romain, Ghlodovigh, au contraire, a envoyé un ministre sûr parler à la noble princesse qui a accueilli ses vœux. Bien plus, le roi des Francs a échangé avec elle son anneau. Il ne vous reste plus qu'à consentir et à fixer le jour et le lieu oii la remise solennelle de la princesse sera faite au roi des Francs, son époux.
— Voilà une chose grave, dit Gondebaud, et vous m'accorderez, au moins, le temps de prendre conseil de mes officiers.
— G'est juste et vous en avez le droit, répondit le gaUoromain. J'attendrai donc que vous les ayez consultés.
Gondebaud voulait gagner du temps, il réunit le conseil de sa couronne et leur soumit la demande du roi des Francs. Leur avis fut unanime et ils répondirent tous :
— Ghlodovigh est puissant. Il faut le ménager. Un refus
LE DÉPART DE LA FLAJS^GÉE. 43
brutal pourrait attirer ses armes sur les provinces burgondes. Qu'on interroge la jeune fille, qu'on sache d'elle s'il est vrai qu'elle a reçu l'anneau de Glovis et consenti à devenir son épouse. Dans le cas où elle aurait vraiment et librement consenti et échangé les présents de fiançailles, û faudra la remettre sans délai aux envoyés du roi des Francs. Gela vaudra mieux que de s'exposer à une guerre désastreuse.
— J'ai pris conseil, dit Gondebaud à Aurelianus, mais je dois te dire qu'il me faut encore attendre l'avis de mon ministre Aredius qui est un homme sage et dont le retour de Byzance doit s'efiectuer dans quelques jours.
Le gallo-romain comprit la gravité du piège.
— Le roi des Francs m'a ordonné d'exiger une réponse immédiate de ta part, répondit-il à Gondebaud, je ne crois pas que tu refuses ton consentement à une demande si juste et si honorable, mais sache que si tu refuses, Ghlodovigh agira sans retard.
Gependant, Ghlotechildis fut appelée et, devant Aurelianus et son oncle, elle déclara qu'elle avait réellement reçu l'anneau de Ghlodovigh qu'elle avait déposé dans le trésor royal, elle le fit voir à Gondebaud et affirma solennellement qu'elle consentait à épouser le roi des Francs.
— Il ne me reste plus donc, dit Aurelianus, qu'à t'oôru*, au nom de mon maître, selon la coutume des Salions, le sou d'or et le denier, gages de l'alliance devant toi contractée entre Ghlodovigh et Ghlotechildis.
Gondebaud ne pouvait plus reculer. Il prit le sou d'or et le denier.
— Qu'il en soit ainsi, dit-il, je consens à ce que Ghlotechildis parte immédiatement pour aller rejoindre Ghlodovigh, mais je désire que les deux époux reviennent ensemble à Gabillonum^ où je veux préparer des iéles magnifiques.
(1) Cliâloaâ-sur-Sa5a6.
Cependant l'avare Burgonde n'avait d'abord voulu fournir aucune dot à sa nièce. Enfin, grâce à l'insistance d'Aurelianus qui lui faisait honte de sa ladrerie, il consentit à lui faire une part dans le trésor royal.
Les ambassadeurs du roi des Francs reçurent la princesse des mains de Gondebaud, qui mit à leur disposition pour la conduire, une basterne richement ornée. C'était un grand chariot aux roues massifs traîné par des bœufs.
Chlotechiidis prit congé de son oncle et se mit en route pour Lutèce.
VAIiNS REGRETS.
A peine la troupe était-elle partie, qu'Arédius arriva de son voyage à Byzance et aussitôt alla présenter ses hommages au roi des Burgondes et lui remettre les présents que l'empereur Anastase l'avait chargé de lui offrir.
Le second de ses soucis fut de demander à Gondebaud des nouvelles de Ghlotechildis.
— Hélas! répondit celui-ci, ma nièce est partie depuis deux jours ; elle était fiancée au roi des Francs qui a envoyé la réclamer. L'avis de tous a été qu'il valait mieux céder à Ghlodovigh que de l'attirer par un refus à nous faire la guerre.
Et il raconta tout ce qui s'était passé. Un sourire amer passa sur les lèvres du ministre et il dit d'une voix sombre :
— Seigneur, le conseil était mauvais, que n'étais-je là? Vous craignez la guerre, vous l'aurez plus terrible et vous y perdrez tous vos droits. Voilà l'alliance que vous avez cru conclure! vous venez, au contraire, de préluder à une guerre qui ne finira jamais. Ne vous souvienl>il donc pas que Ghlotechildis est la fille d'Hilperic, votre frère, qui a péri sous votre glaive? avez-vous oublié que les deux frères de Ghlote-
childis ont eu la tête tranchée par votre ordre et que sa mère a été jetée dans le Rhodanus avec une pierre au cou ? Croyezmoi, Ghlotechildis, elle, au contraire, n'a rien oublié et si elle en a le pouvoir, elle se hâtera de tirer une affreuse vengeance de la mort de ses parents.
— Que faire! que faire! s'écria le roi Burgonde au désespoir.
— Ne perdez pas de temps, envoyez une armée à sa poursuite et qu'on la ramène de force. Nous serons plus facilement délivrés d'une querelle vidée une bonne fois avec Ghlodovigh que d'une guerre de représailles qui ne finira pas.
— Tu as raison, s'écria Gondebaud, il est peut-être encore temps. Qu'on envoie immédiatement des cavaliers à la poursuite de Ghlotechildis et qu'on me la ramène avec les trésors contenus dans la basterne!
Arédius s'empressa de faire exécuter cet ordre du roi.
Aussitôt, une troupe armée s'élança, brûlant les étapes et bientôt redoubla d'ardeur, car les cavaliers avaient reconnu de loin la basterne qui cheminait lentement dans la plaine au pas traînard des bœufs indolents.
Gomme un ouragan, ils s'abattirent sur le chariot et arrachèrent les rideaux de la tente qui abritait la princesse.
Mais ils poussèrent des cris de rage, la basterne était vide et la dot de Ghlotechildis, elle-même, n'y était plus.
G'est que Ghlodovigh n'avait pas mis sa confiance dans un sot et Aurelianus avait prévu ce revirement dans l'esprit de Gondebaud.
Aussi, il avait laissé à la cour du roi Burgonde un homme sûr, chargé d'accourir l'informer de ce qui pourrait se produire après leur départ en lui enjoignant de partir sans délai s'il apprenait seulement le retour d' Arédius.
Dès que toutes les formalités de l'alliance avaient été terminées entre les envoyés francs et les ministres de la Burgondie, Aurelianus avait ordonné le départ qui s'était efièctué