UN OFFICIER DE ZOUAVES
C'est bien au dix-neuvième siècle que la vie est un voyage. Les chemins de fer ont rendu à la poésie le grand service de réaliser quelques-unes de ses fantaisies et de lui assurer par là la continuation d'un crédit légèrement compromis. Les monstres vomissant des flammes, qui enlèvent en un éclair les belles héroïnes ; les coffres mystérieux transportant, comme par un coup de baguette, des personnages intéressants à cent lieues de distance; les chevaux allant en voiture dans des voitures qui vont sans chevaux, telle est la féerie moderne et qui satisfait l'imagination par les choses mêmes, sans l'embarrasser par des personnages mythologiques.
La locomotive a donc , au coup de sifflet d'un homme noir, comme Yulcain, transporté tous nos personnages à Rome. Minnie s'y croit en sûreté ; elle a déjà visité des couvents qui lui plaisent beaucoup.
Mais la malheureuse Ethel, qui croyait trouver un soulagement dans le voyage, est absolument désespérée,
depuis qu'elle a appris que lord Hawbury a quitté Naples sur les traces de Minnie.
Elle ne doute pas qu'il ne connaisse parfaitement sa présence dans la colonie Dalrymphe ; mais elle lui est devenue sans doute si indifférente, qu'il n'a pas même la politesse d'adresser à son égard la question la plus banale.
On conçoit que ces réflexions étaient de nature à augmenter considérablement la mélancolie d'Etheldans cette capitale de la mélancolie. Elle voyait les ruines de son amour, comme une petite mousse fleurie sur toutes les ruines de Rome; et sans l'attrait que Ton trouve toujours à contempler ses désastres, quand ils sont pittoresques, Ethel se fût interdite toute promenade dans le Forum ou dans le Colisée, emplis et voilés de son désespoir.
Une grande inquiétude se mêlait à sa douleur. Elle avait une peur horrible de rencontrer l'infidèle. Elle ne se sentait pas le courage de le voir face à face. Elle ne se dissimulait pas qu'une rencontre subite lui ferait perdre tout son sang-froid et l'exposerait à donner le spectacle de la plus insigne, de la plus indigne faiblesse.
Elle finit donc par ne plus sortir, par rester chez elle, enfermée, verrouillée, prisonnière de son dépit, pleurant, rêvant, s'étudiant, sans succès, à acquérir cette superbe indifférence dont Hawbury lui donnait un si vaillant exemple.
Le meilleur moyen de l'arracher à cette dangereuse, mélancolie eût été précisément de fatiguer son imagination et ses pieds, de visiter tous les monuments, tous les musées ; mais le mal dont elle souffrait n'était pas de nature à faire rougir Ethel, et tout en gémissant, elle s'estimait trop de gémir, pour n'être pas complaisante envers sa douleur.
Madame Willougby qui comprenait tant de choses, et qui paraissait initiée aux secrets des tristesses fémi-
nines, avait vainement plaidé, discuté; sa logique n'avait pu entamer les déplorables résolutions d'Ethel.
Aussi, madame Willougby avait été bientôt forcée de s'en tenir à la compagnie de Minnie, et les deux sœurs qui se croyaient également en sûreté, ne perdaient aucune occasion de visiter Rome dans tous ses détails, d'étudier dans la moindre de ses pierres cette ville éternellement intéressante.
Un jour, madame Willougby et Minnie passant en voiture devant une des nombreuses églises de Rome, se trouvèrent arrêtées par une foule énorme qui stationnait aux portes ; l'église devait étinceler à l'intérieur, car il sortait par ses ouvertures comme un reflet rose et jaune qui se mêlait à l'éclat du soleil.
Sur le seuil, attendaient des gardes suisses avec leur costume pittoresque; des cardinaux descendaient en robe rouge de leurs voitures écarlates ; devant les marches défilaient des carrosses de toutes les formes, de toutes les dates! Toute l'aristocratie de Rome s'entassait sur la place, et les toilettes les plus élégantes des Italiennes à la mode, se mêlaient aux uniformes des officiers de tous les grades.
Par bonheur pour nos curieuses, des Anglais se trouvaient épars dans le tas pressé des spectateurs; elles purent ainsi obtenir un renseignement et apprendre quelles se trouvaient devant l'église des Jésuites et qu'on attendait le pape pour je ne sais quelle cérémonie.
Minnie ouvrit de grands yeux. Si le pape pouvait, en passant, faire un signe qui exorcisât ses nombreux sauveteurs! Elle attendit donc avec une palpitation étrange l'arrivée du pape.
Sa voiture fut bientôt annoncée par une grande rumeur; la foule s'agita dans tous les sens; les gardes firent faire un passage en refoulant de chaque côté les spectateurs; un premier rang s'agenouilla dévotieusement, non toutefois, sans que quelques-uns de ceux
ou de celles qui attendaient la bénédiction pontificale fissent avec le doigt le geste de conjuration nécessaire pour éviter le mauvais œil.
Le carrosse de Pie IX s'avança majestueusement. On sait que la figure du plus entêté des pontifes est agréable, souriante, sympathique.
Minnie battit des mains.
— Vois donc, Kitty, s'écria-t-elle, comme il a l'air gentil !
Pour n'être pas révérencieuse, l'exclamation n'en partait pas moins du cœur. Minnie continua :
— Regarde! Kitty, o what a darlingl
Mais madame Willougby, dont l'attention avait été accaparée par un incident, au lieu de suivre l'indication de Minnie, lui demanda tout à coup :
— Est-ce que tu connais un officier de zouaves?
— Un officier de zouaves! certes non, Kitty! voilà une singulière question! Qui t'a mis en tête que je connaissais un zouave?
— C'est qu'il y a un officier de zouaves qui ne cesse pas de tenir les yeux fixés sur nous depuis que nous sommes arrivées. Ce n'est pas tout/il me semble qu'il nous fait des signes, qu'il s'efforce d'attirer nos regards et je crois que c'est de toi qu'il veut être remarqué... Regarde: il est là sur les degrés au sommet de l'escalier.
— Cela m'est bien égal, dit Minnie... J'aime mieux voir le pape. Comme il est bien en robe blanche ! . » Ton zouave, je suis sûr qu'il me guette pour me sauver la vie; je ne veux, pas le regarder.
— Tu as beau faire, Minnie, ce zouave est une de tes anciennes connaissances. C'est peut-être ton capitaine Kirby !
— Mais non, puisque c'est un zouave. Le capitaine est dans les riflemen.
— Il peut avoir pris ce costume pour une raison que nous ignorons, regarde-le donc. Mieux vaut en finir.
— Kitty, tu es méchante ! tu sais que je ne veux pas le regarder, et tu insistes. Est-ce que j'ai besoin de le voir, ton horrible zouave; car il est horrible! Si tu me taquines ainsi, j'aime mieux retourner à la maison.
Madame Willougby, qui n'insistait que pour savoir à quoi s'en tenir sur le compte de cet admirateur nouveau de Minnie, allait sans doute trouver un argument plus fort pour aiguiser la curiosité de sa sœur, quand un nouvel incident détourna son attention.
Depuis quelque temps, on voyait dans la foule un personnage bizarre, grand, long, maigre, à face de cadavre. Ses cheveux pendaient, blancs, plats,graisseux, sur son vêtement noir et râpé. Il serrait son cou jusqu'à moitié de sa hauteur dans une cravate blanche d'une propreté équivoque, et il avait en main un grand parapluie tout ouvert qu'il promenait à quelques mètres au-dessus de la tête des assistants. Au moment où le pape arriva devant le portail de l'église, le personnage maigre et spectral fit un grand mouvement de ses coudes pour approcher du saintpère et parvenir jusqu'à la ligne formée par les gardes suisses.
Le pape, les mains levées, bénissait la foule. Sa voiture s'arrêta, et plusieurs serviteurs s'avancèrent, pour aider le souverain pontife à descendre.
L'homme squelette était si mince qu'il glissa sa tête entre les épaules des Suisses, et quand sa tête avait passé, son corps était au large. Il parvint donc à se faufiler à travers le cordon assez serré, de façon à se trouver juste en face du pape, qu'il regarda de ses yeux ronds et fixes.
Le*pape le vit, laissa échapper un mouvement de surprise, et sauta brusquement plutôt qu'il ne descendit sur le marchepied du carrosse.
L'étranger se tenait immobile; mais les Suisses l'avaient remarqué et sur l'attitude de Sa Sainteté jugèrent à propos de mettre fin à cette scène singu-
1 1ère ; deux d'entre eux mirent la main sur le collet de l'étranger, pour l'attirer en arrière.
C'était une grande audace et presque une usurpation de la part de messieurs les Suisses, dont la plus grande fonction doit se borner à former une tapisserie vivante sur le passage du saint-père. Aussi la foule prit-elle immédiatement parti pour le squelette contre les Suisses et arracha-t-elle vivement l'inconnu des mains qui prétendaient l'arrêter.
Pendant ce mouvement, le pape, bénissant toujours, avait passé.
Les Suisses voulurent reconquérir leur prisonnier perdu. Une chasse commença; une bousculade terrible et bruyante suivit cette prétention; la bagarre devint telle que madame Willougby jugea prudent de quitter la place, et que la voiture tourna bride. Minnie était désolée, le pape l'avait charmée; elle eût voulu lui demander tout de suite l'entrée du plus joli couvent de Rome.
A peine ces dames étaient-elles rentrées chez elles, qu'on leur annonça un visiteur, le baron Atramonte.
— Atramonte! dit lady Dalrymphe. Qu'est-ce que c'est que ce baron? Nous n'y sommes pas. Atramonte ! quelque intrigant italien ? Nous en avons vu assez. Le connaissez-vous, Kitty?
— En aucune façon. Ce nom m'est complètement inconnu.
— Qu'on lui dise que nous sommes sorties! En vérité, c'est à douter qu'on soit en pays civilisé... Cette noblesse continentale a vraiment des façons d'une impudence !
La femme de chambre sortit pour faire la commission; mais elle rentra au bout de quelques minutes.
Le baron désirait voir miss Minnie Fay, sur l'heure, et pour affaire urgente.
Lady Dalrymphe regarda madame Willougby, qui regarda Minnie.
— Mais je ne sais pas ce que cela veut dire, s'écria Minnie. Encore un qui veut me taquiner. 0 Dowdy. chère Dowdy (c'était le nom familier de lady Dalrymphe), allez voir ce que c'est; renvoyez-le, je vous prie.
— Au fait, il vaut mieux que j'éclaircisse l'incident, dit la bonne lady Dalrymphe, très-obéissante pour un mentor. 11 doit y avoir une méprise, Comment est-il vêtu? demanda-t-elle à la servante. . Est-ce un militaire? H y a tant de militaires dans cette ville religieuse!
— Un militaire, oui, madame. . . Je crois qu'il a un uniforme de zouave.
Madame Willougby et Minnie se regardèrent. Lady Dalrymphe se leva et sortit.
— J'étais bien sûre que ce zouave te reconnaissait, dit Kitty.
— Mais je ne le connais pas, moi! un zouave! Est-il possible que je connaisse un zouave?
— Je te répète que c'est peut-être ton capitaine Kerby. Il aura pris un faux nom pour te poursuivre.
— Lui! je suis certaine, moi, que ce n'est pas lui; et pourtant c'est quelqu'un qui veut me tourmenter. Que vais-je devenir?
— Notre tante l'a sans doute congédié.
— Oui, mais tu verras qu'il ne sera pas parti. Lady Dalrymphe rentrait.
— Quel singulier personnage! dit-elle. Il parle anglais, mais non comme un Anglais. Il se dit baron, et pourtant je le crois Américain. Il n'y a pas de baron en Amérique. Je suis bien surprise.
— J'espère qu'il est parti? demanda madame Willougby.
— Mais pas le moins du monde. Voilà ce qu'il y a de grave ; il refuse de s'en aller ; il veut voir Minnie ; il n'a pas consenti à me faire connaître le motif de sa visite. Je lui ai dit qu'elle était sortie; savez-vous ce qu'il m'a répondu?
— Non.
— Il m'a répondu avec aplomb qu'il n'avait rien à faire, qu'il allait s'installer ici et l'attendre. Alors, il a pris une chaise, l'a posée violemment sur le plancher et s'est assis en croisant les jambes. Je ne sais plus que faire. Kitty, à votre tour, allez le trouver.
— Quel bizarre individu ! dit madame Willougby. Il me paraît fort impoli. Vous croyez qu'il n'est pas Italien?
— Oh ! il parle trop bien l'anglais; je ne doute pas que ce ne soit un Américain,
Minnie poussa un cri.
— Un Américain 1 un Américain ! je suis perdue.
— Le connaissez-vous donc? demanda lady Dalrymphe.
— J'en ai peur. Un Américain! cela ne peut être que lui.
— Qui! lui?
— 0 Dowdy! ô Kitty!
— Mais, enfin...
— C'est lui! c'est l'homme!
— Quel homme ?
— - L'Américain! l'Américain!
— Quel Américain?
— Celui du Canada.
— Il n'a pas l'air d'un Canadien.
— L'autre non plus... c'est un Américain, un vrai.
— Cependant, Atramonte ! ce n'est pas un nom américain; et puis cette baronnie... Mais voyons, continua lady Dalrymphe avec bonté, comment connaissezvous votre Américain?
— Il m'a... il m'a sauvé la vie!
— Quelle folie! s'écria lady Dalrymphe; je connais bien l'Italien qui vous a sauvé la vie.
— Ce n'est pas cette fois-là.
— Ah! s'il en est ainsi, j'estime que le mieux es( d'avoir le cœur net de cette affaire; à votre place,
j'irais avec votre sœur et je verrais ce personnage. Ce n'est peut-être pas celui que vous croyez. Minnie regardait madame Willougby.
— Veux-tu. Kitty ? dit-elle.
— Allons ! il vaut mieux en finir, dit madame Wil~ lougbv avec un soupir.
Et les deux sœurs quittèrent la chambre; elles allèrent au salon d'attente.
Madame Willougby entra la première. Minnie se blottissait contre elle, derrière elle, pour s'abriter de sa protection, et se défendre d'avance contre un danger inconnu.
L'oftîcier de zouaves avait les cheveux coupés ras, et de longues moustaches; ses traits étaient réguliers et n'étaient pas dépourvus d'une mâle beauté. Ses grands yeux bleus n'avaient pas quitté la porte. Son sourire prouvait bien qu'il attendait un résultat triomphant de sa démarche et de la surprise qu'il ménageait.
^ Au premier regard, madame Willougby reconnut l'étranger qui les avait si longuement regardées auprès de l'église des Jésuites.
Elle lit un pas et une révérence comme une lady du meilleur monde et de la plus grande distinction.
Mais le zouave ne parut pas intimidé, au contraire, par cette étiquette.
Il bondit, écarta madame Willougbv, saisit Minnie dans ses bras et l'embrassa, à moustache que veux-tu?
Madame Willougby poussa un cri d'horreur et recula.
Minnie ne criait pas, ne se reculait pas, et ne s'évanouissait pas. Elle paraissait confuse/ cherchant doucement à se dégager ; mais comme on se dégage de l'étreinte d'un ami. Elle parvint à se rendre libre; et alors seulement elle montra un peu de peur, en allant s'asseoir bien vite à quelque distance de ce zouave en explosion.
il4 LE BARON AMÉRICAIN
Quant à lui, il cédait a la joie. Il se laissa tomber sur sa chaise et poussa un violent éclat de rire.
— Ah! au fait! j'en avais besoin! dit-il. Histoire de renouer connaissance! Par le pape, je ne me doutais pas que vous fussiez ici, Minnie! Eh bien, oui, me voilà zouave. Je suis à Rome depuis deux mois. N'estce pas bien drôle? Moi, moi, en zouave et en baron, car je suis baron, un vrai baron, s'il y en a de vrais, baron en chair et en os... Je vous raconterai cela! Voilà! Il y a deux ou trois ans, je me suis battu pour le pape... J'ai eu tort, étant Américain. Mais je n'ai pas pu faire autrement! Tant pis ! Le pape m'avait donné un grade. Il voulut me retenir... Bit! j'avais affaire chez moi, en Amérique; j'y suis retourné, vous savez, au moment du naufrage... Quel bonheur, hein! que j'aie été là!.. Depuis ce temps-là, j'ai un peu roulé partout... sans oublier ma chère petite Minnie! Oh! non, je ne pouvais pas l'oublier! l'oublier!., et je la retrouve! Go ahead! J'ai spéculé sur les vins et les raisins... Un jour que j'avais goûté plus que d'habitude à la marchandise, avec des camarades, des zouaves du pape, ne se sont-ils pas avisés de me faire rester avec eux?.. On avait besoin, paraît-il, d'un gaillard!.. On savait que j'étais un gaillard. On m'a offert le titre de baron Atramonte!.. Cela m'a amusé. Parfait! ai-je répondu, je suis le gaillard demandé ! Et me voilà baron, capitaine des zouaves pontificaux, prêt à aller où m'appelle la gloire... Mais comme il n'est pas défendu à un soldat du pape d'avoir un cœur et d'aimer, je suis resté amoureux fou de ma petite Minnie... Je l'aime en anglais, en italien, en latin, car je parle, latin... Pour commander mes hommes, il faut s'entendre à servir la messe... Vous savez que je ne suis pas catholique... Mais bail! qu'est-ce que cela fait?.. J'avais vu le pape... Il me va, cet homm Il a une bonne nature. Sa constitution physique m'a plus séduit que sa constitution spirituelle. . . Il est
mon homme; je suis son homme. Est-ce assez gai? Ah! ah! et vous, ma petite Minnie, comment cela va-t-il?.. Plus jolie que jamais! Tiens, à propos, vous ne m'avez pas présenté... Quelle est cette dame? Présentez-moi bien vite.
Et après cette tirade, cette fusée, ce bouquet d'artifice, riant, soufflant, se frottant les mains, le baron se leva.
Minnie avait écouté avec un demi-sourire. Ce gros bavardage ne lui déplaisait pas.
Elle murmura deux noms, celui de madame Willougby, celui de Rufus K. Gunn; elle appuya sur l'initiale.
Le baron reprit :
— Madame Willougby! Ah! très-bien, très-bien. La sœur de ma petite Minnie! Enchanté de vous voir, marne (il avait une façon elliptique de prononcer le mot madame)! Parfaitement, marne, votre nom me rappelle de bien doux souvenirs! C'est dans votre salon que j'ai obtenu la promesse de Minnie. Une poignée de mains, hein?
Le baron saisit la main de madame Willougby et la serra d'importance.
— Vovez-vous, continua le zouave exubérant, il ne faut pas croire que je rougisse de mon nom ! 3Iais le pape m'a fait baron... Cela le désobligerait, le brave homme, si j'avais l'air de dédaiguer son petit cadeau. C'est déjà bien assez que je ne sois pas de toutes ses petites cérémonies... En Amérique, bon, pas de titres! Ici, je fais comme tout le monde. Tout le monde est au moins baron. J'ai raison, n'est-ce pas? Vous m'approuvez. A Rome, plus de Rufus K. Gunn. Le baron Atramonte. A-tra-mon-te ; appuyez sur le mon en prononçant monnnn. Quant à vous, Minnie, pas d'étiquette entre nous. Appelez-moi Ruf, mon bon Ruf... Cela va, n'est-ce pas? Oh! je suis bien content!
La joie la plus naïve brillait et perlait en grosses
gouttes de sueur sur le front du baron. Madame W^illougby ne savait plus où elle en était; Minnie agrandissait son sourire.
A ce moment, la porte s'ouvrit, et la servante présenta à madame Willougby une carte portant ce nom : Comte de Girasole.
tous! tous!
En toute autre circonstance, madame Willougby eût évidemment prié Minnie de se retirer dans sa chambre, mais en ce moment la présence inopinée de l'Italien était une sorte de délivrance.
Madame Willougby se sentait devenir folle, depuis qu'elle subissait les familiarités, le langage, les confidences, les protestations du baron Atramonte, ou plutôt de Rufus K. Gunn. Elle ressentait pour ce zouave de fantaisie et pour cet Américain exagéré une sorte d'horreur, et ce fut peut-être la première fois que le comte de Girasole arriva fort à propos, sans que nous médisions jamais de son intervention lors de l'accident des Alpes.
Madame Willougby se leva donc vivement pour aller à la rencontre de l'Italien, et elle mit dans son accueil une chaleur à laquelle celui-ci était bien loin de s'attendre. Les yeux noirs du comte s'illuminèrent d'une joie presque farouche, et quand madame Willougby lui offrit de s'asseoir, comme son siège était
près de celui de Minnie, il s'assit avec une sorte de tremblement ; son teint mat devint plus pâle encore.
Il s'agissait d'entamer la conversation. L'Américain, devenu muet, ne fournissait aucun prétexte. D'ailleurs, madame Willougby était ravie de son mutisme. Rompue à toute la stratégie mondaine , elle eut bientôt abordé les formules admiratives , à propos de Rome , de ses monuments; et elle se livra, sur la beauté du temps, sur le climat, à des observations qui, pour n'être pas neuves, n'en étaient pas moins fort judicieuses. Girasole paraissait écouter, mais se contentait d'incliner la tête de temps en temps, et Rufus, furieux de l'arrivée de cet intrus, se bornait à des réponses monosyllabiques, dont lord Havvbury eût été jaloux, s'il les eût entendues.
L'Italien et l'Américain se sentaient instinctivement rivaux. C'était à qui lasserait l'autre, et chacun d'eux semblait avoir juré de ne pas céder la place à son ennemi ; si bien que la conversation fut tramante, et qu'il devint bientôt aussi impossible à madame Willougby de l'animer, que de l'interrompre. Elle avait voulu corriger l'ennui causé par la visite du baron ; elle n'avait fait que doubler le supplice. Quand elle eut parlé de Rome, de tous ses édifices, de tous les environs, elle fit une course désespérée à travers l'Europe; mais elle avait beau voyager, changer brusquement d'itinéraire, elle ne perdait aucun de ses compagnons de route. Elle allait prendre le parti de se lever, de congédier à ses risques et périls ces deux insupportables visiteurs, quand la Providence, qu'il ne faut pas s'étonner de rencontrer souvent à Rome, comme chez elle, ou comme à son pied-à-terre, sembla la tirer d'embarras.
La porte s'ouvrit et la femme de chambre annonça lord Hawbury. Pour le coup, c'était la délivrance. Minnie, elle-même, éprouva un mouvement de joie intérieure.
Madame Willougby s'était levée, en prenant la main de sa sœur, et toutes deux firent un pas au-devant du sauveur.
Mais Hawbury n'était pas seulement leur allié, il devait être aussi celui de Rufus ; car, dès qu'il parut dans le salon, Rufus s'élança de sa chaise, courut au nouvel arrivant, le serra dans ses bras et lui secoua les mains avec toute la vigueur dont il était capable.
— Oh ! par exemple, s'écria-t-il, je veux crever comme un chien, si je ne suis pas le plus heureux des hommes! l'amour et l'amitié! je suis comblé. D'où venez-vous, mon ami,.. Vous êtes content?., cela va bien? La mine est excellente. C'est bien vous! tout à fait vous! non, je veux qu'on me pende, si jamais de la vie j'ai été plus étonné. Vous êtes bien le dernier homme que j'attendais... Quelle surprise ! quelle chance!
Hawbury satisfait également, mais plus calme, recevait ces démonstrations en parfait gentleman.
— Certes, mon bon camarade, je suis enchanté de vous voir ; moi non plus, je ne m'attendais pas à vous voir ici.
Il secouait la main du baron avec une énergie aussi solide, mais moins brutale ; il paraissait en effet trèsheureux de la rencontre . mais il n'abusa pas des effusions ; il salua les dames, s'excusa en racontant que Rufus K. Gunn était un vieil ami, qu'il n'avait pas rencontré depuis plusieurs années.
Madame Willougby le mit à l'aise, et comprenant que de vieux amis inopinément mis en présence avaient beaucoup de choses à se dire, commença à préparer sa retraite ; elle était devenue facile. Le comte de Girasole, dépité et embarrassé, fuyant toujours, d'instinct, par pressentiment, le regard de Hawbury, s'était levé et était sorti. Puis Hawbury, qui ne faisait jamais de longues visites à ces daines, et qui devinait peut-être l'embarras de madame Willougby, entraîna son ami Rufus.
Il est bien entendu qu'avant de quitter la place, Rufus avait insisté pour échanger avec ces dames de vigoureuses poignées de mains, et qu'il pétrit comme pâte les petits doigts de Minnie. Il avait promis de revenir le lendemain; mais enfin il était parti, et c'était pour ce jour-là, autant de gagné.
Le baron avait emmené chez lui Hawbury. qui s'étant confortablement installé dans un rockiinj-chair que Rufus considérait comme l'orgueil et la joie de sa chambre, lui dit :
— Maintenant que nous voici à l'aise pour causer, vite, mon cher Rufus, les confidences ! Comment vous trouvez-vous ici, zouave, soldat du pape, vous que j'ai laissé chasseur, trappeur et mécréant?
Le baron, comme l'avait dit Hawbury, était en effet une vieille connaissance, et à ce propos je ne puis m'empêcher de faire une remarque qui a échappé jusqu'ici aux plus grands philosophes ; c'est que si l'on voulait y mettre un peu de bonne volonté, on finirait par découvrir que l'univers entier est comme une toute petite ville où chacun se connaît. Deux étrangers qui s'abordent, en creusant légèrement la question de leurs relations, finissent toujours par trouver un ami commun, un point qui révèle entre eux des liens antérieurs à ceux que la rencontre fortuite parait avoir formés. Sur toute la terre, on peut se trouver en pays de connaissance.
Le baron avait rencontré lord Hawbury, il y avait plusieurs années, dans les prairies de l'Amérique, auprès des montagnes Rocheuses. Rufus avait sauvé Hawbury des mains des Indiens, puis cote à cote les deux amis, échappés au scalp avaient parcouru ces conti lointaines, partageant les mêmes périls, affrontant les mômes hospitalités^ se livrant aux mêmes hardies d'exploration.
De cette vie robuste était née une robuste amitié. On s'était séparé parce qu'il faut bien se séparer un jour
ou l'autre, même quand on n'a pas été unis par le mariage; chacun des deux avait pris sa course dans le monde, mais en emportant le souvenir, l'empreinte du cœur de son compagnon, et à la première rencontre les deux empreintes devaient se rejoindre, se confondre, pour faire un cœur commun.
Bien souvent on s'aime; pour s'empêcher instinctivement de se haïr. Ils avaient obéi à cette précaution naturelle, et s'ils ne se fussent pas connus dans des circonstances exceptionnelles, les deux amis se seraient médiocrement estimés. Hawbury, gentilhomme correct, aurait déclaré que le baron était un ours mal léché; et le baron eût traité Hawbury de snob parfait, ce qui eût ressemblé àl'épithète de gandin, en français.
Mais, grâce à l'influence du milieu où ils s'étaient rencontrés, Yours et le snob se tenaient pour les deux meilleurs compagnons du monde.
— Ainsi, vous voilà dans les zouaves! reprit Hawbury, en renouvelant une question, à laquelle le baron Atramonte, qui se versait à boire, n'avait pas répondu. Mais vous n'êtes pas catholique romain ?
— Qu'est-ce que cela fait? — répondit le baron en falcant claquer ses doigts ; — on devient poisson quand on est dans le filet. Pour aspirer au chapeau de cardinal ou à une simple prébende, il faut avoir la foi ; mais pour se battre ! J'ai signé un engagement ; on ne m'a pas demandé de réciter le chapelet ; d'ailleurs je me suis enrôlé par sympathie.
— Par sympathie?
— Oui, j'aime le pape... c'est un bel homme. L'histoire en dira ce qu'elle voudra. Je ne sais comment il manœuvre la barque de saint Pierre ; mais il s'y maintient bien, et il n'est pas un de nous qui ne soit prêt à donner sa vie pour ce vieux « gentleman ».
— Mais enfin, vous n'allez pas à confesse, vous ne remplissez aucun devoir de l'Eglise?
— Certes, non. Je suis soldat; je monte la garde
au Vatican; mais, quand je rencontre un prêtre anglais, je lui serre les mains; il y a de bons enfants parmi eux...
— Comme on change ! vous traitiez jadis le pape comme le monstre de rApocalypse.
— Ah ! oui, mais la bête, c'était. moi. Je vous affirme que le pape est charmant. Je vais quelquefois flâner dans les églises, pour le voir entrer et sortir ; parce que je le vois souvent, je m'imagine qu'il est à moi... Les Indiens ne m' allaient pas avec leurs scalps et leurs tatouages; j'aime mieux les cardinaux et les abbés... La première fois que je suis venu ici, cette fantaisie m'a pris. Jesuis parti avec un souvenir délicieux... Je suis revenu, tout disposé à m'acclimater. Savezvous d'ailleurs que si on voulait s'en donner la peine, on ferait ici des élevages magnifiques de bestiaux? Le pays est prodigieux ; si on le cultivait, il vaudrait au moins nos prairies.
— C'est possible; en attendant, vous vivez au milieu d'un peuple de mendiants.
— C'est vrai ; ah ! si les Américains voulaient exploiter Rome! ces Romains ont un capital splendide dont ils ne savent pas se servir... et puis des idées absurdes I Ici pas d'égalité! moi. je suis d'avis que nous sommes tous égaux, comme nous devons tous être libres... Ce qui manque à Rome, c'est une république.
— Ou une monarchie constitutionnelle, dit Hawbury.
— Non! pas de monarchie! on lui demanderait trop de miracles;... et le pape renonce a en faire! Je ne vous dis pas mon avis sur Victor-Emmanuel... Comme zouave, je l'aimerais assez; comme zouave du pape; je suis obligé de le regarder d'un mauvais œil. Je voudrais ici une belle et bonne république... avec nu président qui serait moi. Je prendrais pour commandant en chet'Garibaldi, pour secrétaire d'État Mazzini, qui vaut bien notre Bill Seward! Qui sait! si je
reste ici, ce sera peut-être plus tôt qu'on ne croit... Le pape se remettra peut-être à la tête du mouvement... Voilà, mon cher, mes opinions actuelles; qu'en ditesvous ?
— Je dis que vous êtes toujours le fou intrépide et le brave cœur que j'ai connu là-bas, répondit Hawbury en souriant; mais je crois bien que, un jour, vous serez fatigué de vos Romains, comme vous vous êtes fatigué des Indiens. Les tatouages d'ici n'habillent pas des hommes si différents que vous les supposez des hommes nus de nos prairies.
— Bah! laissez- moi mes illusions, et puis, quand le désenchantement viendra, je partirai.
Tandis que le baron développait devant Hawbury ses plans régénérateurs, madame Willougby et Minnie discutaient les incidents de la journée.
La conversation avait mal commencé, ou plutôt n'avait pas commencé tout d'abord. Minnie s'était jetée sur un fauteuil, d'un côté de la chambre. Madame Willougby s'était assise sur un canapé, de l'autre. Pendant quelques minutes, pas un mot ne fut échangé. La sœur aînée réfléchissait à cette succession rapide, saugrenue, d'épisodes, toujours semblables dans leur variété, puisqu'ils étaient le renouvellement et la multiplication du même péril.
Minnie avait l'air de réfléchir ; mais la réflexion avait une aile bien sérieuse pour effleurer ce gentil front de baby, ces cheveux blonds; et le papillon du caprice, de la fantaisie, de la rêverie, se jouait, pour quelques minutes, dans cette tête fleurie, ouverte à toutes sortes de brises embaumées. .
Minnie fut la première lasse du silence.
— Tu diras tout ce que tu voudras, s'écria-t-elle en regardant sa sœur qui n'avait rien dit et qui ne paraissait pas tentée de dire quelque chose, ce n'est pas moi qui l'ai amené ici. Pourquoi es-tu furieuse?
— Oh! furieuse!
— Oui, furieuse, je le vois bien... Tu devrais être au contraire si pleine de pitié pour moi.
— Je suis ennuyée, très-ennuyée, ma chère Minnie ; voilà la vérité. Ces aventures... désagréables finiront par amener une complication sérieuse...
— Je le sais bien, Ritty... mais ce n'est pas une raison pour ne point me dire ce que tu penses de lui..
— De qui? de ce soldat, de ce...?
— De mon sauveur? Oui.
— Ne me demande pas ce que j'en pense, Minnie.
— Tu fronces les sourcils ? tu en penses donc beaucoup de mal?
— J'en ai peur! voilà tout.
— Autant que des autres?
— Davantage.
— Eh bien, s'écria Minnie d'un ton triomphal, puisqu'il te fait peur, imagine la situation d'une pauvre jeune fille à laquelle il a sauvé la vie! Est-ce qu'elle peut lui résister quand il veut l'embrasser, quand il veut sa main ; que ferais-tu à ma place?
— Je ne le re verrais pas. 11 a une façon de traiter les jeunes filles!.. Quel brutal!
— Oui! oui! il est brutal, soupira Minnie; mais il est toujours comme cela, et l'on est bien forcé de s'y habituer. 11 est l'ami de lord Hawburv... C'est une bonne note en sa faveur; mais cela complique singulièrement mon existence. Que vais-je devenir?
— Il faut quitter Rome immédiatement.
— Quitter Rome! nous arrivons à peine. Je ne puis pourtant pas me chasser de toutes les villes qu'il plaît à mes insupportables sauveurs d'habiter! J'ai une autre idée, moi, une idée que je crois excellente.
— Voyons ton idée?
— Tu connais le pape?
— Je l'ai vu comme toi.
— Je m'imagine, moi, que je le connais bien; il nous a donné sa bénédiction. Eh bien, il faut aller
le trouver. Il est puissant ; il peut tout. Tu lui diras : Minnie est malheureuse dans vos États ; débarrassez-la des gens qui la tourmentent.
— Quelle folie!
— Ce n'est pas une folie. On prétend que le pape a un pouvoir au-dessus de tous les autres; c'est précisément ce pouvoir-là qui m'est nécessaire.
— Tu es une enfant, ou plutôt tu affectes de parler comme une enfant, ma clière Minnie; le mieux, c'est de rester dans ta chambre et de n'en pas sortir.
— Oh ! par exemple, jamais ! jamais ! Pourquoi serais-je prisonnière?
Madame Willougby, impatientée, se leva :
— Minnie, tu me feras mourir de chagrin ! dit-elle. Minnie qui ne voulait la mort de personne, et la
mort de sa sœur encore bien moins que celle d'aucun de ses poursuivants, s'élança dans les bras de madame Willougby, la caressa, lui demanda pardon. Elle promit d'être bien soumise, bien docile, de faire tout ce que voudrait sa sœur, sa bonne sœur chérie, et pour distraire Kitty des idées grondeuses qui pouvaient la tenter, elle l'attira doucement à la feuêtre.
— N'y pense plus, lui disait-elle de sa voix la plus câline. Nous verrons, tout s'arrangera.
Tant il était vrai qu'au fond Minnie, dans ses plus beaux désespoirs, espérait toujours beaucoup. Le baby avait gagné sa cause, et madame Willougby venait de l'embrasser, en promettant de ne plus la gronder provisoirement, quand Minnie qui regardait par la fenêtre séria :
— Oh! Kitty, un homme! regarde!
— Où cela?
— Là, auprès de la fontaine.
Suivant la direction indiquée, madame Willougby vit, en effet, auprès de la fontaine, un homme qui se dissimulant de son mieux, tenait les yeux fixés sur la fenêtre.
m LE BARON AMÉRICAIN
— Scone Dacres, dit Minnie en hochant la tête.
— Oui , c'est bien lui ; c'est étrange , murmura madame Willougby.
— Ainsi, ils viendront tous ! tous! ici.
Et, dans un élan de tristesse si exalté qu'il ressemblait à un élan de triomphe, Minnie sanglota et se coucha sur la poitrine de sa sœur; mais ses sanglots furent brefs, et la grande sœur n'eut pas à essuyer longtemps les yeux de la charmante martyre.