INVASION
On a pu comprendre, par les paroles du baron, qu'il se faisait quelque peu illusion, au moins sur la situation présente.
Ce n'était point un fat; c'était un de ces hardis et invincibles Américains qui, regardant fixement le but, finissent par le rapprocher par un fanatisme d'optique, et par s'imaginer au'ils font atteint, quand ils n'ont fait encore que le découvrir.
Convaincu que sa dernière lettre adressée à Minnie était parvenue à celle-ci en Angleterre, et qu'aussitôt elle avait été possédée d'un irrésistible désir de le voir, il ne doutait pas que la jeune fille ne fût arrivée à Home, uniquement dans l'intention de lui tendre sa jolie petite main et d'être embrassée par lui.
Tout autre que le zouave se serait demandé pourquoi Minnie n'avait pas répondu à sa brûlante épître? Mais s'il s'était fait une fois au plus cette question, le triomphant baron, infaillible comme un défenseur de l'infaillibilité couronnée, s'était sans doute dit que
Minnie avait voulu le surprendre, que c'était là une adorable délicatesse, une piquante coquetterie, une preuve nouvelle de l'innocent amour du baby.
La petite déconvenue ressentie lors de sa première visite, était donc parfaitement oubliée ; 41 ne se supposait aucun rival, et il voulait jouir dans toute sa plénitude de la joie suggérée par cette assurance d'une affection naïve de jeune fille.
De nature gaie, de complexion heureuse, créé pour le rire et la victoire, le baron Atramonte ne connaissait aucun découragement, et quand il lui fallait subir un échec, admettre une contrariété, il se disait qu'il avait été piqué; par hasard, mais qu'une piqûre fouettait le sang et ne pouvait être prise au sérieux.
Voilà pourquoi, oubliant la visite du comte de Girasole, reçue par Minnie en même temps que la sienne, il ne se souvenait que du charmant hasard qui lui avait fait retrouver Havvbury dans le salon de sa fiancée. L'amitié devait venir en aide à l'amour, et l'amour ajouter une pointe d'ivresse aux délices de l'amitié.
C'était, comme on le voit, un tempérament solide et charmant que celui de Ru fus K. Gunn. Il ne faut donc pas nous étonner de le retrouver le lendemain, pressé, gaillard, fredonnant, en route pour l'hôtel de lady Dalrymphe. Il allait d'un bon pas, le cœur battant, le sang aux joues, l'étincelle dans les yeux.
Il n'était pas seul.
Il avait un compagnon qu'il traitait déjà presque d'ami, et dont il avait fait la connaissance le matin même.
Personnage bizarre, très-grand, très-long, très-maigre, très-jaune, avec des mèches de cheveux blancs descendant sur une cravate, assurément moins blanche que les cheveux, serré dans un étui noir qui pouvait à la rigueur passer pour une redingote ou une soutane; tel était le nouveau compagnon du baron Atramonte. A ce portrait, nous reconnaissons facilement
l'étranger qui s'était comporté d'une façon si excentrique envers le pape et qui avait *;té arrêté comme un garibaldien.
L'histoire était venue aux oreilles du baron. Il aimait les garibaldiens, autant que les zouaves; qui n'aimaitil pas d'ailleurs? Il s'était rendu à la prison et avait reconnu dans le prisonnier un compatriote en détresse, le révérend Saùl Tozer, brave clergyman qui parcourait l'Europe pour sa santé et ses études. Rufus avait trouvé une bonne figure à Saùl et d'emblée avait offert à Saùl sa main, la liberté et son amitié. Il était donc tout simple que le baron Atramonte, ayant délivré le clergyman Saùl Tozer, ne voulût plus s'en passer, et songeât à le présenter dans le monde où lui-même était admis.
Voilà pourquoi Rutùs emmenait Saùl chez lady Dalrymphe, ou plutôt chez celle qu'il appelait sa fiancée.
En route, il adressa plusieurs fois d'énergiques clignements d'yeux, pleins de promesses, au clergyman, pour lui dire :
— Vous allez voir comme nous serons reçus !
Il faillit subir un échec. Quand il eut frappé à la porte, on lui répondit que miss Minnie n'était pas à la maison.
— Très-bien, répliqua le baron, je l'attendrai; entrez, mon révérend, vous êtes ici comme chez vous!
La servante qui avait ouvert la porte de la rue la laissait ouverte; ce qui était un langage catégorique.
Rufus ferma la porte de sortie, ouvrit carrément la porte du salon et se tournant vers la femme de chambre :
— Ne crains rien, petite, lui dit-il. Je sais le chemin. Allez droit devant vous, mon révérend.
Le révérend n'avait pas besoin qu'on rengageât a suivre la ligne droite. Il était lui-même une ligue perpendiculaire, traçant sa silhouette sur le sol. Il s'avança donc dans le salon, et se trouva en face de lady Dalrymphe, très-étonnée de cette brusque invasion.
ww LE BARON AMÉRICAIN
Le baron ne vit pas l'étonnement. Il était d'ailleurs dans un de ses jours de particulière effusion avec le inonde, avec l'humanité tout entière. I! lit deux pas, se mit aux côtés du révérend Saùl, et ^adressant à la douairière qu'il reconnaissait :
— Comment allez-vous, marne? lui demanda-t-il, en la saluant, comme ses soldats saluaient le saint sacrement.
Lady Dalrymphe, dont le caractère était excellent, lui rendit son salut, mais avec une certaine froideur.
— Je parie que vous ne me remettez pas, lui cria-t-il. Il lui passait par l'esprit que la douairière, en raison
de son âge, devait être sourde « comme une potence ». Il continua donc; sur un diapason fort élevé :
— Rappelez- vous, marne! Il est vrai que je n'ai pas eu l'honneur de vous être régulièrement présenté.. . Eh bien, présentons-nous... Je suis le baron Atramonte, capitaine de zouaves pontificaux, et voilà mon excellent ami, le révérend Saûl Tozer.
Accompagnant ses paroles du geste, il présenta sa main à la douairière.
Lady Dalrymphe sourit, se laissa secouer le bras et répondit courtoisement :
— Je suis heureuse de faire votre connaissance
Ce n'était pas qu'au fond, l'aristocratique douairière ne se sentît choquée, non précisément de la poignée de main, mais de la grosse main elle-même.
— Voyez-vous, marne, reprit le baron, je suis venu pour voir ma jeune amie miss Minnie Fay... Elle n'y est pas? Je vous avouerai que cela m'ennuie, mais enfin, puisque je suis là, le mieux est de prendre patience et de causer avec vous; en l'attendant. C'est votre avis n'est-ce pas? Savez-vous quand elle rentrera, hein9' non ! tant pis ou tant mieux ; car plus je l'aurai attendue, plus j'aurai de plaisir et d'appétit de la voir, h son retour.
Le baron offrit une chaise au révérend, se laissa tom-
ber lui-même sur son siège, et comme il avait marché vite, souffla bruyamment pendant quelques minutes.
Lady Dalrymphe se remit à l'ouvrage de tapisserie qu'elle avait interrompu. Mais le baron, quand il eut suffisamment soufflé, voulut se rendre agréable; il toussa et reprit :
— Vous êtes ici depuis longtemps, hein, marne?
— Pas depuis très-longtemps.
— Vous êtes satisfaite du pays ?
— Sans doute.
— Joli pays!
— Très-joli.
— Et la santé se soutient bien? demanda le baron avec une nuance d'intérêt très-marquée.
— Mille remercîments.
La réplique l'intrigua. Était-ce oui? était-ce non? Décidément, la douairière n'était pas bavarde. Il changea de texte :
— Vous connaissez depuis longtemps ma petite Minnie?
— Oui, milord.
— Comme parente ? comme amie ? hein ?
— Comme parente.
La conversation menaçait de se prolonger, quand le baron, un vieux chasseur dressé à lâchasse des Indiens, prêta l'oreille. Il entendait des pas dans l'escalier et le froufrou d'une robe. Il se dressa d'un bond ; Saûl Tozer dont le ressort était associé à sa mécanique, se leva de même.
La porte s'ouvrit.
Ce n'était pas Minnie qui entrait, mais sa sœur, madame Willougby. Nous devons confesser que depuis l'arrivée du baron, il y avait eu quelques explications animées à l'étage supérieur. Les deux sœurs avaient donné ordre de ne recevoir personne ; aussi avaient-elles été consternées d'apprendre l'invasion du zouave et du révérend ; et la voix du baron vibrant aux oreilles de
lady Dalrymphe, était montée comme un bruit de trompette guerrière menaçant d'un assaut.
Il était cruel et imprudent de ne pas aller au secours de la douairière. Il fallait absolument que Tune des deux se dévouât. Le choix n'était pas douteux, en bonne logique. Mais Minnie n entendait pas se soumettre à la logique. Elle voulait descendre; madame Willougby s'y opposait, arguant des usages, des convenances ; à quoi Minnïe répondait qu'en résumé, le baron lui avait sauvé la vie.
C'était la réponse à tout et pour tous ! Elle ne serait jamais sauvée de ses sauveurs! Il fallait qu'elle s'habituât à en voir surgir, pulluler autour d'elle !
Madame Willougby, qui se reprochait ses faiblesses passées, résolut d'agir enfin avec autorité; elle descendit.
Le baron s'était donc levé, le cœur bondissant d'espoir ; il vit la sœur de sa Minnie, au lieu de Minnie, et une rougeur rapide de désappointement passa sur son visage. Il se rappela, fort à propos, que Minnie n'était pas à la maison, du moins, d'après ce qu'on lui avait dit, et qu'il n'avait rien de mieux à faire que d'attendre. Il rentra donc dans sa bonne humeur, dans sa placidité heureuse; le genre humain, voilé pendant une seconde, lui apparut de nouveau dans tout son rayonnement; il trouva que madame Willougby était fort belle, que sa figure annonçait une bonne âme; il lui tendit la main.
Madame Willougby salua, mais feignit de ne pas voir la main; comme sa tante, elle connaissait les muscles du baron.
Atramonte présenta le révérend; puis, tirant sa montre pour la prendre à témoin de la patience avec laquelle il attendait Minnie, il se rassit et se mit à battre du tambour avec ses doigts sur le bras de son fauteuil... Enfin, après un silence de quelques secondes:
— Marne, dit-il, est-ce que miss Minnie tardera beaucoup à rentrer?
— Minnie n'est pas sortie, dit froidement madame Willougby.
— Pas sortie !
— Non.
— Alors, madame, vous avez la servante la plus idiote qui se puisse imaginer. Elle me paiera ses mensonges. Miss Minnie, dites- vous; n'est pas sortie? r
Elle est ici, reprit la sœur de Minnie sans se
départir de son calme superbe.
— Mais alors, cria le baron en frappant de ses deux poings sur les deux genoux, elle ne sait donc pas que je suis là?
— Elle le sait !
— Alors pourquoi ne vient-elle pas?
— Parce quelle est indisposée.
— Indisposée!
— Oui.
Madame Willougby venait de faire la seule concession qu'elle eût promise à Minnie, qui lui avait demandé en grâce de ne pas froisser les sentiments du baron. En somme, c'était le meilleur moyen de se débarrasser
de lui.
— Indisposée! reprit-il vivement, pauvre chère petite! oh! pas malade? hein! marne. Rien de sérieux? quoi? quelle indisposition?
— Rien de sérieux en effet,... mais elle doit garder la chambre...
— Elle n'est pas au lit, j'espère!
— Non, non, pas jusque-là.
— Ma chère petite Minnie, dit l'excellent baron, en croisant ses deux mains sur son cœur pour le comprimer, ou pour le tirer de sa poitrine comme il avait tiré sa montre, c'est ma faute. à moi, si elle est indisposée et je le sais bien. Elle a fait ce voyage, la chérie, uniquement pour me voir; la fatigue a été très-forte! Je me rappelle maintenant combien elle était pâle hier... Mon Dieu, mon Dieu, s'il allait lui arriver quel-
n«e mal ! Je vous en prie, marne, soyez tranche Je suis un soldat qui ne crains pas les blessures... Parlezmoi carrément. A-t-elle au moins passé une bonne nuit Où souffre-t-elie? Que puis-je faire pour elle ? Une idée. Pour la remettre, si vous lui portiez un mot de moi I... Mille grâces; mais elle a surtout besoin de repos. La momdre excitation pourrait être dangereuse.
Le baron, approchant son fauteuil de celui de madame Willougby, commença alors une série d'interrogations auxquelles la sœur de Minnie essayait de répondre ou de ne pas répondre de son mieux.
Cependant, le révérend Saûl Tozer, toujours ass.s, toujours muet comme un poisson, cherchait depuis quelque temps un moyen plus ou moins ingénieux de se mêler à la conversation. Il pensait que, ayant ete présenté par le baron, il avait le devoir d'intervenir dans l'entretien et de s'affirmer à la fois, comme un homme du monde, comme un érudit et comme un
clerqyman. ,. ., , -a
Aussi, trouvant que le baron monopolisait madame
Willougby, se glissa-t-il doucement jusqu à laay uai-
rvmphe. . L ... »,
■—Ce pays, commença-t-il, offre un puissant intérêt.
La douairière salua de la tête. .
Oui, madame, j'ai eu l'honneur de visiter depuis plusieurs jours les musées antiques. C'est un spectacle nui écrase l'âme sous l'admiration.
En parlant, le révérend Saul écrasait du doigt quelque chose d'invisible dans le vide, par habitude d'écraser
&— En effet, consentit à répondre la bienveillante
lady Dalrymphe. . , , , ,
— Tout ce qui nous entoure, reprit le révérend qui avait trouvé le texte de son sermon, est sujet a la
destruction! .
11 toussa, lit tourner deux ou trois lois sa tête sui son pivot enveloppé d'une cravate qmsj-* anche, alin
de s'assurer, sans doute, quelle tenait bien, puis il continua :
— Oui, la destruction ! voilà le premier point acquis; tout marche à l'abîme. Ah ! que profondément vraies sont les paroles du Psalmiste : « Nos jours sont comme l'herbe des prairies, comme la fleur du matin, quand le vent souffle à travers le vallon, elles se fanent en une heure. » Oui, madame ! Je me suis arrêté au milieu du Forum, j'en ai remué la poussière avec mon parapluie et je me suis senti écrasé !.. Et le Colisée, quel admirable débris!.. C'est là encore que l'écrasement est inévitable. Vous ignorez peut-être qu'il a été construit par les Flaviens, et qu'il pouvait contenir quatre-vingt mille spectateurs assis, et plus de vingt mille debout !... En été, quand les éclatants rayons du soleil, selon l'admirable expression du Psalmiste, donnaient une chaleur trop forte, les spectateurs étaient protégés par un vélum... Vélum, tente, abri, voile... puissante idée madame! ;
— C'est mon avis, bâilla poliment lady Dalrymphe.
— L'Arc de Titus, madame, reprit le révérend, est encore une belle ruine faite pour écraser l'âme. On le doit à l'empereur de ce nom, qui le fit élever pour célébrer la conquête de Jérusalem. A qui croyez-vous que soit dû l'Arc de Septime Sévère ? Tout simplement à Septime Sévère. L'histoire qui égare souvent les historiens et le public, n'a trompé personne cette fois. Il en est de même pour l'Arc de Constantin. C'est bien à Constantin qu'il est dû. Ce sont des constructions très-remarquables..., éminemment remarquables, n'estce pas, madame?
— Je suis heureuse de partager votre opinion, dit lady Dalrymphe presque défaillante.
— Je dis vrai, madame. Le mensonge ne souille pas ma bouche. Mais permettez-moi d'ajouter que les ruines de cette antique cité n'offrent pas, à mes yeux, un spectacle aussi désolant que les ruines morales'
Quand je regarde autour de moi, savez-vous ce que je vois, madame, le savez-vous? Soyez franche Vous ne le savez pas? Eh bien, je vois la Babylone de 1 Apocalypse. Madame, n'avez-vous pas longuement réfléchi
— Pas très-longuement, murmura l'infortunée douairière, qui crut pouvoir se permettre de se lever..
Elle salua avec une révérence le révérend, balbutia un • « Je vous demande pardon », que l'on vit sur ses lèvres plutôt qu'on ne l'entendit, et commença tresiiettement un mouvement de retraite, au grand desespoir de Saûl ïozer qui commençait à ■ se lancer a toute vapeur, et qui voulait persuader lady Dalrymphe de la similitude de Rome avec Babylone.
Pendant ces essais de conversation historico-artisticopropagandiste, le baron, qui tenait madame Willougby, ne la lâchait pas et la suppliait toujours de porter un message à la jeune fille.
Madame Willougby refusait.
— Non ie vous assure que cela la troublerait tiop. Il lui faut le calme le plus complet. Sa santé est réellement très-délicate... Je suis inquiète.
— Mais alors! mais alors!., secnale baron, il faut aviser, consulter !
Puis il marcha dans la chambre.
Oh' ce ne sera que l'affaire de quelques semaines !
— Quelques semaines, dites-vous ; alors, je yeux la veiller nuit et jour, entendez-vous! oui, nuit et jour ... Voyons, que puis-je faire de mieux? Je vais m installer ici Vovèz vous, dans ces indispositions, car je comprends maintenant son indisposition comme si je la ^voyai? elle-même, il ne faut pas de négligence... C est épouvantable! je vais donner ma démission, abandonner ma position, mon titre, tout pour vivre m , dans cette maison... C'est mon devoir, puisque cest a cause de moi qu'elle est malade!
-Je vous assure que vous vous trompez. Son in-
disposition n'a aucune gravité... c'est nerveux... un peu de faiblesse... une névralgie!
— Je vous dis que vous ne la connaissez pas, s'écria le baron, en se levant comme s'il allait s'élancer vers la chambre de Minnie. Il n'y a que moi qui la connaisse... Mais quoi? qu'est-ce que cela?
Atramonte renversa une chaise, faillit écraser l'écrasant révérend Saùl Tozer, et rugit comme un lion, en bondissant vers la porte qui s'ouvrait.
^ Minnie, dont il avait entendu la robe de soie dans l'escalier, Minnie, qu'il avait devinée, attirée, magnétisée, apparaissait dans {'encadrement de la porte ouverte. Madame Willougby resta foudroyée.
Quant au baron, il enleva Minnie dans ses deux bras et la mangea de baisers. Minnie, qui avait peur des ogres, n'osa résister.
— Ah ! Minnie, petite chérie.., petite poupée d'amour, disait-il, vous êtes descendue... imprudente! Il fau' rester là-haut!.. J'allais vous envoyer une lettre! Pauvre amie, si faible, asseyez- vous donc là, dans ce fauteuil... Ah! vous vouliez me voir; soyez tranquille, je m'installe là; je ne bouge plus; je ne vous quitte plus... non, non, quand le tonnerre devrait m'écraser. Au mot « écraser, » le révérend se leva. Le baron avait déposé Minnie dans un fauteuil, s'était assis sur un siég^e plus bas, à côté d'elle, et, prenant une de ses petLtes mains de baby dans ses fortes mains de soldat, la caressait, la baisait avec une dévotion infinie, comme on voit des guerriers baiser la main du « bambmo » divin dans les tableaux des maîtres.
Minnie paraissait accepter très-bien cette adoration : elle avait rassuré le baron, et puis elle causait avec lui de Rome, de Naples, d'Amérique, du pape... Elle affectait de bien écouter pour bien répondre, et ne regardait pas les yeux enflammés de sa sœur.
Madame Willougby, hors d'elle-même, lui cria enfin, d'un air d'autorité :
— Minnie, je veux que vous sortiez d'ici. Minnie sentit que c'était sérieux. Elle se leva pour
obéir ; le baron voulut l'embrasser encore une fois. Mais la sœur Minerve se plaça devant elle, et déploya la majesté de son regard, comme un bouclier, puis elle entraîna la petite insurgée.
— Mademoiselle, lui dit-elle quand elle fut dans l'escalier, vous comprenez que je ne puis conserver plus longtemps la responsabilité de votre conduite. Je vais envoyer un télégramme à notre père pour qu'il vienne au plus vite vous chercher.
Minnie trouva que sa sœur était un tyran, et fit tout bas contre elle le serment que les victimes ont l'habitude de faire contre la tyrannie.