‹ Le baron américainChapitre 13 sur 36 · LE BARON MONTE A L ASSAUT · texte numérisé non relu

LE BARON MONTE A L ASSAUT

Dans cette même journée où le baron avait fait brèche dans la place, un autre visiteur s'était présenté. Celui-là aussi était bien décidé, bien résolu, mais il partait moins ouvertement en guerre ; son siège était plus cauteleux; ses batteries étaient mieux masquée!. C'était un adversaire dangereux, un rival redoutable, moins par les chances qu'on lui donnait que par celles qu'il pouvait trouver dans son astuce et dans son audace.

C'était le comte de Girasole.

La femme de chambre, conformément aux ordres reçus, lui avait fait la même réponse qu'au baron, Seulement le baron avait, d'un bond, franchi l'obstacle, et le comte, jugeant ou feignant de croire l'obstacle invincible, s'était incliné devant.

Qu'il fût désappointé et plein d'amertume, c'est ce que je n'ai pas besoin d'expliquer. Sa dernière réception lui avait suggéré des espérances auxquelles il ne voulait pas renoncer. L'à-propos de sa précédente visite lui avait valu une faveur qu'il attribuait à

mérites, aux réflexions de Minnie et de sa sœur; et selon le proverbe aussi utile a pratiquer en Italie que partout ailleurs, à savoir qu'il faut battre le fer pendant qu'il est, chaud, il venait marteler pendant une heure ou deux le fer qu'il supposait rougi ou tiède au moins.

Mais cette consigne, cette porte close, glaçait terriblement l'ardeur du comte, ou plutôt l'avivait singulièrement en le mettant au défi d'entrer quand même dans la place. Ce qui rendit le cas plus grave, c'est que pendant la faction qu'il fit dans la rue, il vit fort distinctement le baron forcer la consigne, et pénétrer chez lady Dalrymphe en y introduisant le révérend Saùl Tozer.

Est-ce qu'on se jouait de lui, le comte de Girasole, l'incontestable sauveur de Minnie? à qui était-il sacrifié? à un zouave brutal, à une connaissance d'un jour; car il avait bien compris, lors de sa précédente visite, aux paroles de lord Hawbury, que le baron Atra monte était une relation toute récente.

Le comte avait le malheur ou le bonheur de posséder ce tempérament énergique qui traduit la colère par la pâleur, et qui donne les avantages du sang-froid à la rage la plus venimeuse.

Il n'était pourtant pas patient, et ses fureurs glacées lui semblaient aussi lourdes à porter longtemps que peuvent Têtre pour d'autres des fureurs bouillantes.

Italien, fielleux, haineux, cauteleux, il ne commettait jamais d'imprudences générales; et peut-être bien que, s'il était descendu dans un gouffre pour en retirer Minnie, c'est qu'il avait jugé l'expédition plus avantageuse que périlleuse pour lui.

La ligne droite était le chemin le plus ordinaire de cette volonté implacable ; mais la ligne courbe, tortueuse, était une volupté raffinée qu'il se donnait dans les circonstances difficiles.

— Oh! comme je vais me venger! dit-il avec un sourire méchant.

Pauvre Minnieî C'est pour le coup quelle eût été effrayée, et qu'elle se fût trouvée bien malheureuse, si elle l'eût vu quand, se retournant une dernière fois vers la maison dont il n'avait pu forcer Ja porte, il lança ce regard aigu, menaçant, qui avait des étincelles de poignard et des ombres sinistres de poison. Pauvre Minnie!

Mais ce qui doit arriver arrive. C'est surtout à Rome que, malgré la clientèle nombreuse acquise à la Providence, la fatalité a ses victimes. Après tout, on verra par la suite des événements si les dangers dont Minnie est menacée ne valent pas mieux pour son bonheur final.

Quant au baron, celui-là ne songeait ni à la ligne droite, ni à la ligne courbe ; il allait parbondissements; il ne reconnaissait aucun obstacle; pour un peu, il fût venu quatre, six, dix fois le même jour, forçant la porte entre-bâillée, et menaçant d'enfoncer toute porte fermée. On pouvait croire à sa façon de s'installer, à chaque visite, qu'il établissait son domicile légal, permanent, officiel; et l'on redoutait toujours qu'il eût l'idée de ne pas partir. Cette idée-là ne lui était pas encore venue.

Madame Willougby avait beau chercher les moyens imaginables d'arrêter cette invasion, cette inondation baronienne; rien ne pouvait contenir l'impétuosité d'Atramonte. On avait songé à un moyen radical d'en finir, à un congédiement si net, si catégorique, si bien notifié devant Hawbury par exemple, que Rufus K. Gunn, tout Atramonte qu'il était devenu, eût perdu la tramontane; mais Minnie s'opposait de toutes ses forces à ce qu'on fît rien de désagréable au baron.

— Il m'a sauvé la vie ! disait-elle.

C'était son refrain.

Lady Dalrymphe commençait à trouver son rôle de mentor assez singulier ; c'était une sinécure désagréable. Madame Willougby, bien qu'elle fût en Italie et

m LE BARON AMÉRICAIN

dans Rome, ne connaissait plus de madones ni de saints à qui se vouer. Ethel, elle-même, renonçant à son silence et à sa solitude, s'efforçait de convaincre Minnie de la nécessité de recourir en sa faveur aux moyens énergiques et décisifs, c'est-à-dire autoritaires. Les efforts d'Ethel, comme ceux de madame Willougby^ comme ceux de lady Dalrymphe, étaient vains. Minnie, ébranlée un instant par toutes ces admonestations, revenait bien vite à son entêtement, à son caprice obstiné. Elle voulait voir le baron toutes les fois qu'il se présentait et ne concevait pas qu'on put lui refuser la porte.

— Alors, voulez-vous voir aussi, quand même, le comte de Girasole? demandait madame Willougby.

— Je n'en sais rien, je suis toute triste... et j'ai presque peur, quand je pense au comte.

— Fort bien, mais je suppose que le capitaine Kerby ne va pas tarder à arriver. Naturellement vous voudrez le voir aussi?

— Pourquoi me donner tant de chagrin, ma bonne Kitty?

— Sois tranquille, Minnie, celui-là n'entrera pas ici, je te le jure. D'ailleurs, j'ai envoyé un télégramme à notre père; il décidera entre toi et moi et jugera si nous devons rester toujours tes humbles servantes.

; — Qu'est-ce que père pourra faire à tout cela?

— Je m'imagine que s'il s'oppose à ce que vous receviez 'toujours tous vos poursuivants, vous n'insisterez plus autant.

— Père n'est pas assez méchant pour m enfermer, sous clef, à la maison! Qu'il vienne, après tout! Je le supplierai de m'emmener loin, bien loin d'ici. Je ne tiens pas autant à les voir... ces sauveurs dont je voudrais être préservée! mais ils viennent: je suis là. Comment faire? A moins d'avoir mauvais coeur, il faut bien que je les reçoive. Ah ! ils ne savent pas combien ils me rendent malheureuse!

— C'est surtout, n'est-ce pas, ce baron, ce Rufus R. Gimn? Je le trouve effroyable.

— Ah! tu n'es pas juste, Ritty ; il n'est pas plus effrayant que les autres; il l'est moins que M. de Girasole. Il est brusque... mais bon. On ne peut pas lui résister..., il vous trouble, vous charme, vous ensorcelé. 11 a une si drôle de façon de tout enlever comme à la pointe de son sabre !

Madame Willougby sentit que le mal était arrivé à son point culminant; ainsi les défauts, les atroces défauts même du baron constituaient un charme, aux yeux de cette petite folle.

On tint un conseil de famille. Ethel y fut appelée. On dressa la liste des cinq amoureux authentiques de Minnie. On agita, comme dans tous les conseils possibles, les questions préliminaires plus longtemps que la question principale. Dans quel ordre fallait-il inscrire les prétendants ? Selon leurs chances, leurs droits ou leurs prétendus mérites"? Ethel. qui tenait la plume, mit par dépit ou par douleur le nom de lord Hawbury en tète. La liste fut ainsi faite: 1° Lord Hawbury; 2 Le comte de Girasole ; 3" Scone Dacres; 4 Le baron Atramonte; 5° Le capitaine Rerby... encore inconnu et absent.

Parmi ces cinq, quatre avaient sauvé la vie à Minnie: ils avaient par conséquent des droits égaux.

La seule satisfaction personnelle qu'Ethel put trouver à cette constatation et à l'étude de cet imbroglio, c'est que du moins Hawbury n'avait pas sauvé la vie de Minnie. Le conseil ne conclut pas d'une façon mptoire. On décida qu'on se tiendrait sur la défensive, et qu'au besoin contre le plus entreprenant, on prendrait héroïquement l'offensive.

C'était décider qu'on ne savait quoi décider. Le-

hommes se réunissent souvent, font des gouvernements et tiennent des assemblées, des conseils, pour des résultats aussi équivoques.

Le baron revint le lendemain du conseil de guerre. Il n'avait pas amené le révérend Saùl avec lui. Il avait l'intention de voir Minnie seule, et la présence d un tiers lui eût été particulièrement désagréable.

Il se présenta donc comme la veille; mais comme la veille, on lui répondit que ces dames étaient ab-

sentes.

— Toutes ? demanda-t-il

— Toutes, lui fut-il répété.

Le baron n'était pas homme à s'accommoder de ce qu'il considérait, non sans quelque raison légitime comme un mensonge grossier. Seulement, comme il se sentait formidablement fort de son bon droit et de son amour, il voulut bien feindre une grande condescendance.

Jeune fille, dit-il à la femme de chambre, je crois à la pureté de vos intentions. Vous vous imaginez peut-être dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité; mais comme je sais que vous êtes exposée à l'erreur comme vous avez été manifestement une lois la dupe 'de vos sens, je vais m'assurer du fait par

moi-meuie.

Et doucement, mais avec une douceur énergique de zouave, il écarta la camériste, franchit la première norte et pénétra dans le salon. Personne... le salon était même démeublé de la douairière. Le baron regarda, réfléchit attendit. Minnie pouvait être aux étages supérieurs. Atramonte se dit qu'il n'était pas plus difficile de monter au premier, au second, au troisième que d'entrer dans ce salon.

L'Écriture a dit... (Saùl Tozer n'était pas là, mais son esprit était présent). l'Écriture a dit: Cherchez et vous trouverez! Atramonte, en soldat de 1 Lghse, se dit qu'il allait chercher en conscience.

Il gravit donc lestement l'escalier jusqu'au premier étage, et là, de sa voix rendue caressante, engageante, il appela par trois fois:

— Min... Mirm... Mirmie!

Pas de réponse.

Il éclaircit par une petite toux le clairon de sa voix militaire, et redit plus haut:

— Min.., Minn... Minnie !

Cette fois encore, le silence l'avertit de l'inutilité de l'appel.

Mais le baron était habitué à se battre obstinément pour l'invraisemblable et l'incompréhensible ; il ne s'avoua donc pas vaincu, et d'une voix de commandement, retentissante comme un roulement de tonnerre, d'une voix à faire sauter les vitres; il hurla :

— Minnie! ma Minnie adorée! <^0 l^ne porte s'ouvrit et une dame apparut. Atramonte

ne la connaissait pas, ne l'avait jamais vue. Elle était jeune et belle ; ses yeux noirs étincelaient et foudroyaient le baron d'un regard indigné.

— Qui étes-vous? Que demandez-vous ? dit-elle brusquement.

— Moi! mais je suis le baron Atramonte... on a dû vous parler de moi. Ce que je demande, c'est Minnie; ma petite Minnie; savez- vous où elle est?

— Qui?

— Minnie.

— Minnie?

— Eh! oui, Minnie, Minnie Fay, Minnie qui sera baronne Atramonte, ma Minnie à moi.

La dame regardait le baron avec une sorte d'horreur méprisante qui croissait, — ^e veux la voir, reprit Rufus K. Gunn.

— Elle n'est pas ici.

— Voyons! est-ce vrai? C'est qu'on me répond toujours cela d'abord, ou quelque chose comme cela. Par l'orteil de saint Pierre! je n'ai -pas de chance, si

vous ne me trompez pas. Il faut que je la voie. Ou ou non, est-elle à la maison?

— Non.

— Votre parole d'honneur?

La dame se redressa, le toisa d'importance, et, sans le saluer, se retourna, rentra chez elle en poussant vivement la porte.

Il me faut bien avouer que; malgré sa bienveillance pour l'humanité entière et pour la partie féminine de l'humanité en particulier, le baron proféra un juron absolument américain et dit brutalement entre ses dents :

— Pourquoi fait-elle ainsi la sucrée? Je n'ai rien dit de mal. Je l*ai interrogée en parfait gentleman... Je méritais plus d'égards... Si j'osais...

Le baron regarda toutes les portes et regarda ses poings; puis il sourit.

— Il est vraisemblable que Minnie est sortie. C'est même certain. Si elle était ici, elle m'aurait entendu, et si elle m'avait entendu, elle serait déjà là... Le mieux est de me mettre en chasse. Excellent petit gibier, je saurai bien vous rattraper... C'est singulier comme tout ce monde qui entoure ma gentille Minnie manque de cordialité... Ces dames ont trop de noblesse, trop d'orgueil... je suis pourtant baron! S'il faut que le pape me fasse comte, prince, pour les désarmer, il me fera tout cela !

Le baron redescendit allègrement l'escalier, lança un mot de pardon à la femme de chambre et partit à grands pas.

Il avait son plan.

En quelques minutes, il fut chez un loueur de chevaux; il prit la première bête qui se trouva prête, l'enfourcha, et courut au Corso... Ces dames n'y étaient pas. Du Corso, Atramonte galopa à la place du Peuple, puis il gravit la colline Pincienne, et là se mit à examiner le panorama qui se déroulait à ses

pieds. Comme on peut le supposer, Atramonte connaissait assez tous les coins de l'horizon étalé devant lui pour s'y intéresser médiocrement.

Il s'agissait bien pour lui des monuments vieux ou modernts de la ville éternelle ou du paysage adorable dont on jouit sur ces hauteurs ! Tout à coup, il poussa un cri; il avait aperçu quelque chose qui ressemblait à ce qu'il cherchait... Trois dames en voiture, dont les ombrelles cachaient leurs visages, trois dames I c'étaient elles! le nombre de trois est le nombre divin ! ce ne serait pas la peine d'être à Rome et d'être amoureux, si l'on n'avait pas toutes les superstitions.

Le baron donna un terrible coup de cravache à son cheval et le lança à fond de train sur la descente de la colline, à la grande inquiétude de la foule qu'il traversait comme une lame ou une baïonnette de zouave traverse une poitrine de garibaldien. Au bas du coteau, dans les voitures qui défilaient, il eut bientôt remarqué celle qui portait son cœur et sa fortune.

Minnie était là avec lady Dalrymphe et madame Willougby. Ces dames, en apercevant Atramonte, ne laissèrent voir aucune émotion, Minnie l'attendait, et ses deux gardes du corps avaient leur siège tout fait. On avait résolu, dans un nouveau conseil de guerre, que le baby ne recevrait plus aucun de ses adorateurs à la maison. Comme Minnie, si coupable qu'elle fut, ne pouvait être retenue prisonnière, on avait décidé que les chocs passionnés de ces nombreux et insupportables prétendants auraient lieu au grand air.

Ld soleil, la pluie, la poussière, le vent qui passe deviendraient plus facilement des auxiliaires pour ces dames héroïques, mais fort embarrassées de leur héroïsme.

Déjà Hawbury chevauchait élégamment auprès de 'a voiture, quand on vit déboucher le baron.

— Hallo! cria celui-ci, apercevant Hawbury, comment

cela va— t— il V Et vous tous? en bonne santé, n'est-ce pas? hein? oui, je vous poursuis à travers le monde entier... Comment va Minnie? toujours gaie! fraîche! plus de migraine! Bien, bien! bravo! Bonne chose que l'exercice! prendre l'air, c'est la véritable hygiène... Voyez-vous, même pour les petites personnes comme vous, Minnie, la vie sédentaire a ses dangers. Il faut voyager, marcher, courir... Nous arrangerons une partie pour un de ces prochains dimanches! hein?., n'estce pas?

Lord Hawbury était stupéfait. Déjà, la veille, il avait été passablement surpris de trouver K. Gunn auprès de ces dames; mais en somme, le baron s'était tenu de façon irréprochable.

Que signifiait aujourd'hui cette grande familiarité avec Minnie? ces manières d'intimité? Le baron ne lui avait rien expliqué, de sorte que lord Hawbury se perdait en suppositions plus étranges les unes que les autres.

Ce qui étonnait surtout la fleur des gentlemen, c'est que Minnie ne paraissait pas le moins du monde choquée et ne semblait pas disposée à arrêter d'un mot ce ilôt torrentueux de paroles, dont quelques-unes étaient plus qu'incohérentes.

Minnie était assise seule, sur le devant de la voiture.

Hawbury et le baron caracolaient de chaque coté ; on pouvait voir qu'elle souriait à l'un et à l'autre, et qu'elle les encourageait tous les deux. En réalité, Hawbuiy resté un peu en arrière accaparait l'oreille de lady Dalrymphe, tandis qu'au contraire le baron, poussant son cheval, visait à l'oreille rose de Minnie.

Atramonte était heureux, au delà de toute expression. Ses yeux rayonnaient, ses gestes eux-mêmes semblaient lancer des éclairs; sa voix chantait, sonnait, tonnait, détonait, d'une façon étonnante.

Lady Dalrymphe et madame Willougby échangeaient

des regards désespérés. Mïnnie seule était parfaitement calme dans sa simplicité ordinaire.

Tout à coup, un nouveau cavalier rejoignit la voiture. C'était le comte de Girasole. iMadame Willougbv et lady Dalrymphe auraient bien voulu lui donner où lui prêter au moins la place du baron; mais le baron notait pas homme à se laisser facilement évincer, et i ne restait plus l'ombre d'une place à prendre autour de la voiture.

Girasole lança sur le groupe un regard qui n'était rien moins que sympathique; son œil noir et sombre s arrêta particulièrement sur Hawbury.

Celui-ci le salua plus que légèrement, puis reprit avec lady Dalrymphe la conversation engagée.

Le comte se mordit les lèvres et partit au galop.

— Un de moins! pensa madame Willougbv, c'est toujours cela !

Mais cette chétive consolation devait lui être refusée. Voici qu'apparut un quatrième cavalier.

Celui-là, pâle, l'allure solennelle et triste, l'œil mélancolique, avait l'air profondément désoié.' Il arrivait au-devant de la voiture et ne vovait que le dos de -Mïnnie. Son regard désespéré, toutefois, était arrêté sur madame Willougby.

Celle-ci salua, ainsi que lady Dalrvmphe.

Il souleva son chapeau et la voiture passa.

Alors, il se retourna et vit Minnie de face. La jeune bile lui sourit et le salua à son tour. N'était-ce pas un sauveur? Puis la foule sépara de la voiture notre ami désolé, c'est-à-dire Scone Dacres.

Le baron se souciait peu de ces cavaliers qui passaient; il parlait, il pérorait, il racontait toutes sortes de prouesses; il se trémoussait avec fureur, ravi exalté, ivre; et l'humanité profitait de ce surplus de bonté qui découlait de lui comme la gomme des arbresil voula.t particulièrement régénérer l'Église catholique et Ihtat romain; puis de Rome, il galopait sur un

éclair aux montagnes rocheuses et racontait des chasses fantastiques, des combats terribles contre les Indiens.

Il était, d'ailleurs, aussi libre, aussi à son aise, aussi communicatif que s'il eût été chez lui, au milieu de sœurs, de frères, de parents de tous degrés enchantés de l'écouter.

Minnie était la seule qui fit attention à ces récits interminables; et ce n'était pas par effort de bienséance, de politesse; elle lui souriait aux endroits agréables; elle avait les petits frissons obligés aux endroits terribles; elle s'extasiait aux belles descriptions.

Hélas! le tour du monde lui-même a une fin. Il fallut bien que la voiture prît le chemin de l'hôtel. C'était le moment naturel des adieux pour ce jour-là.

Havvbury salua et se retira ; mais le baron n'entendait pas s'en aller; il était de ceux qui n'ont qu'un mot dans leur vie : — J'y suis, j'y reste! — et ce mot-là, le baron le répétait dans toute circonstance. Il l'avait dit au Vatican, séduit par le pape : il l'eût dit en enfer, pour peu que le diable eût l'air d'un bon diable.

Les dames entrèrent, le baron entra.

Elles montèrent à l'étage supérieur; Àtramonte ne se trouva pas embarrassé.

— Minnie, dit-il, vous allez bientôt redescendre; eh bien, je vais m'arranger de mon mieux pour vous attendre.

11 poussa la porte du salon, choisit le fauteuil le plus confortable, s'y enfonça, et,, fermant à demi les yeux, s'apprêta à dépenser une bonne provision de patience.

Mais l'attente lui parut bientôt longue. Un quart d'heure, une demi-heure, trois quarts d'heure, ne le lassèrent pas; au bout d'une heure, l'impatience le prit; il sortit du salon, grimpa les marches de l'escalier, et écouta. Il entendit qu'on parlait : sans doute, on l'avait oublié. Il lui suffirait d'appeler :

— Min !

On ne répondit pas.

— Minnie!

Cette fois l'appel était fait à voix plus haute. Toujours même silence.

— Minnie! hallo o o o o!

Rien encore.

— Minnie Fay! hurla-t-il de sa voix la plus éclatante.

Cette fois, la porte d'une chambre s'ouvrit vivement. Madame Willougby parut, les joues rouges, le regard étincelant.

— Monsieur, dit-elle, cela est intolérable. Vous ne comprenez donc rien? ni les égards dus à des femmes, ni leur attitude à votre égard? Sortez, ou certainement je trouverai bien, même dans cette ville de zouaves, quelqu'un pour vous jeter hors de cette maison.

Et après cette apostrophe éloquente par le geste, par les mots; par l'accent, elle referma la porte et tira les verrous.

Le baron était anéanti, foudroyé. Non, jamais, dans le cours de son existence aventureuse, il n'avait été ainsi traité, pas même par les sauvages des montagnes Rocheuses ; il se sentit scalpé, brûlé, torturé. Il fut pendant quelques minutes incapable d'associer ensemble deux idées.

— Qu'est-ce que cela? murmura-t-il. Qu'est-ce que j'ai donc fait de mal ?

Lentement, descendant à reculons les marches qu'il eût volontiers descendues à genoux, comme les marches du fameux escalier saint, l'œil fixé sur la porte inexorable, il atteignit le rez-de-chaussée, et se trouva dans la rue, sans s'apercevoir que; pour la première fois de sa vie, il avait reculé.

Fort heureusement ce désespoir compliqué de surprise ne pouvait engourdir longtemps l'excellent esprit du baron.

À dix pas dans la rue, il relevait la tête ; à vingt

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pas, il poussait des hum! hum! significatifs; à cent pas, il disait :

— Un malentendu! C'est un malentendu, très-certainement! Demain tout s'expliquera. Je verrai Minnie. Elle me dira d'où a jailli cet éclair, cet orage; mais le temps sera au beau fixe demain, et, après tout, la journée n'a pas été mauvaise. Je puis bien pardonner un peu à cette bourrasque, après les belles heures que j'ai savourées!

Parfaitement réconforté par ces réflexions, le baron retourna à ses affaires, persuadé que s'il y avait de la folie dans sa mésaventure, le cas n'était pas de son côté.

— Car, ajouta-t-il, en arrivant au Vatican où l'appelait son service4, que tous les diables et les diablotins de l'enfer me crèvent le ventre, si je ne me suis pas conduit en parfait gentleman !

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