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LE REFRAIN DE MINNIE

La comédie que j'entreprends de raconter, comédie, on le verra, mêlée de drame (car il y a des poignards mortels qui ne sont pas plus longs que des épingles; et toutes les fois qu'on raconte des histoires féminines, on écrit à travers des boîtes et des pelotes remplies d'épingles), la comédie dont je suis le très-fidèle narrateur, n'a pas encore eu de grands coups de théâtre; bien que la série des accidents arrivés à Minnie puisse compter. Elle se compose surtout, jusqu'ici, de petites scènes qui ont toutes leur dénoûment partiel, leur moralité. Après la scène des tentatives du baron, voici la scène des explications entre madame Willougby et Minnie.

— Je ne puis plus supporter cela, disait l'excellente Kitty d'un ton solennel. Vous tombez d'abîme en abîme, miss Minnie Fay. J'admire votre calme, et je me demande parfois si votre gaieté n'est pas de la folie. Comment? Il n'y a pas de malheur qui ne soit venu fondre sur vous ! Cheval emporté, naufrage, chute dans

un précipice de glace, chute dans un cratère, toutes les variétés de catastrophes, toutes les occasions de prendre la nature en horreur et de devenir prudente, sage, expérimentée, vous les connaissez! Il se trouve toujours là, à point nommé, un personnage fantastique, infernal, qui vous sauve; si bien que vous avez l'air de lui avoir donné rendez-vous dans l'abîme!.. Or, ma chère enfant, je vous en avertis, ce n'est pas dans les volcans, dans les presqu'îles, ni au fond des mers qu'on trouve un mari. Ce phénomène se produit dans un milieu calme, prosaïque; et votre famille ne don- * liera jamais son consentement aux petites velléités d'union que la reconnaissance vous suggère. Il faut en finir... Je quitte Rome, je vais rejoindre notre père; je lui dis tout et il saura si vous êtes faite, ma jolie Minnie, pour épouser ou -cet effroyable Italien ou cet épouvantable baron Atramonte.

— Ah! Kitty, tu as été bien dure pour lui!

— C'était mon intention d'être ainsi.

— J'avais envie de courir après lui, de lui dire que je n'étais pour rien dans tes duretés.

— Aussi avais-je fermé la porte au verrou. Puisque vous êtes un baby imprulent, eh bien, on vous traitera en baby; on vous mettra en pénitence.

Cette conversation reprenait pour la dixième fois, le lendemain de la scène que nous avons racontée au chapitre précédent.

Madame Wiilougby n'avait pas dormi de la nuit; elle méditait mille plans pour tenir l'ennemi à distance, pour le battre fractionnellement, pour le mettre en fuite... Mais que pouvait-elle tenter de plus ? Si du moins Minnie y mettait un peu de bonne volonté et aidait à sa propre défense!

— C'est un sauvage, plus sauvage que les peauxrouges, répétait Kitty, à propos de Rufus K. Gunn.

— Mais non, il n'est pas si sauvage que cela, disait Minnie et puis il m'aime tant!

— Alors, Minnie, c'est à moi à lui céder la place. Qu'il entre ici en vainqueur; qu'il mette la maison à sac, à feu et à sang! Je m'en lave les mains.

— J'avoue qu'il n'a pas l'usage du monde, de notre monde; est-ce un si grand mal?

— L'usage du monde! le mot est plaisant. L'usage du monde! En effet, ce monsieur qui force les portes, qui s'installe violemment au salon, qui court par les escaliers comme un forcené, qui crie comme s'il commandait à ses zouaves, en effet, il n'a pas l'usage du monde; mais il a celui des forêts, des cavernes de bandits!

— Kitty!

— Savez-vous ce qu'il fera un de ces jours?., il vous épousera de force.

— Pourquoi de force? murmura Minnie, en souriant du sourire le plus ingénu.

Madame Willougby suffoquait.

A ce moment la porte s'ouvrit et la femme de chambre entra.

— Une lettre pour mademoiselle, dit-elle, en remettant un pli au baby.

Celle-ci prit la lettre, regarda la suscription, qui portait : — Miss Fay, poste restante, Rome, — l'ouvrit, puis elle poussa un cri.

— Qu'est-ce que c'est que cette lettre ? demanda madame Willougby.

— Oh! ma sœur, si tu savais?

— Eh bien?

— C'est bien plus horrible que tout le reste !

— Mais enfin...

Alors Minnie, prenant un air tragique du plus haut comique, laissa tomber ces mots :

— Celte lettre m'est adressée... par le capitaine Kerby.

Un moment de stupeur suivit cette déclaration dra matique.

— Il est à Rome? demanda Kitty d'une voix sourde.

— Non, pas encore!

— Comment, pas encore?

— Mais il va venir.

— Bonté du ciel!

— Il est allé en Angleterre; il a su que j'étais partie pour l'Italie, alors il m'écrit ici... Je ne puis pas dire le contraire, c'est là une attention délicate de sa part.

— Alors, nous devons le remercier, n'est-ce pas ?

— Il arrive, me dit-il , dans trois jours.

Madame Willougby jugea inutile de répondre. Un gémissement plaintif s'exhala de sa poitrine.

— Il dit, continua Minnie, qu'il aura grand plaisir à passer la saison ici et grande joie à me revoir. Sa lettre est fort gentille.

Madame Willougby se leva, se croisa les deux bras sur la poitrine, puis, relevant la tête :

— Minnie! dit-elle avec solennité.

— J'écoute, petite sœur.

— Que diriez-vous, mademoiselle Minnie Fay, si ces gentlemen se brûlaient mutuellement la cervelle.

— Oh ! Kitty, méchante Kitty, peut-on concevoir de pareilles idées?

Minnie cachait son joli visage dans ses petites mains.

— Il est impossible, reprit Kitty, que l'un d'eux ne prenne pas cette résolution désespérée, et n'extermine pas les autres.

— Oh! s'écria Minnie avec un élan du cœur, j'en sais bien un qui ne sera pas tué!

— Qui donc? je vous prie.

— Eh! Rufus K. Gurin... on n'a qu'à l'attaquer, il se débarrassera de tous les autres!

— Et cela vous plairait?

— Dame, si on Pv force!

— Minnie, vous êtes un monstre de férocité.

— Et toi aussi, Kitty.

— Moi qui ne veux que votre bien, votre repos. Écoute-moi, ma chère entant, nous quittons Rome, je te reconduis auprès de notre pèra, qui me. dégagera de toute responsabilité. Il te renverra en pension... c'est ce qu'il aura de mieux à faire... Pas dans une pension française : tu y serais exposée encore à des sauveurs... Moi, j'ai été trop douce. Il faut une main ferme qui te tienne sévèrement... C'est inutile de pleurer ; je ne me laisserai pas attendrir... J'ai dit.

iMinnie, qui avait baissé la tête, éleva un peu les yeux pour voir s'il n'y avait pas un sourire, un tout petit sourire au coin des lèvres de sa sœur.

Mais non, c'était le masque rigide d'une volonté implacable.

— Petite sœur, murmura Minnie!

— Parlez! je vous écoute.

— Promets-moi de ne plus être aussi dure avec Rufus K. Gunn.

— Que vous importe, puisque vous ne le verrez plus?

Minnie eut un tressaillement.

— Plus jamais?

— Jamais!

— Pas même une seule petite et dernière fois?

— Jamais! jamais!

— C'est bien! dit Minnie d'un accent résolu et en pinçant ses délicieuses lèvres d'une façon significative. Bonsoir, Kitty, je suis fatiguée, je vais dormir.

Ces derniers mots étaient prononcés d'un ton contenu, résolu.

Madame Willougby ne voulait pas que la volonté vînt trop tôt à l'esprit du baby, ce serait évidemment pour commettre une folie.

— Minnie ! dit-elle d'un ton conciliant.

— Bonsoir, Kitty ! répéta Minnie avec rancune. Majestueuse, presque fière, presque grandie, miss

Fay passa devant sa sœur et entra dans sa chambre, dont la porte se referma vivement sur elle.

Madame Willougby hésita... Fallait-il faire les premières avances de réconciliation?

— Non, non! dit-elle enfin... de l'énergie.

Et majestueuse à son tour, pour elle toute seule, elle rentra dans sa chambre.

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