‹ Le baron américainChapitre 16 sur 36 · CHACUN A SON TOUR · texte numérisé non relu

CHACUN A SON TOUR

Hawbury n'était pas fâché d'apercevoir la physionomie ouverte, gaie, riante du baron. Au moins celui-là avait une folie amusante; la conversation était possible avec lui.

Du plus loin qu'il le vit entrer :

— Bravo, mon noble ami, lui cria-t-il, voilà une excellente idée, mon grand baron ! Et cette santé, toujours excellente, n'est-ce pas?

Mais Hawbury s'arrêta brusquement. Sa vue basse Pavait trompé. Le baron n'était rien moins que souriant, gai, dispos.

— Eh! by Jove! qu'arrive-t-il, quelle face de déterré, mon cher baron ! Avez-vous reçu le tonnerre sur la tôte? Le Vatican se serait-il écroulé?

— C'est infâme ! s'écria le baron avec un hurlement plaintif.

— Quoi? qu'y a-t-il d'infâme? que vous est-il ar-

rivé?

Le baron lança sur la table un coup de poing qui

fit tomber une bouteille, chanceler une autre et courir les verres en vibrant.

— On ne se moque pas des gens comme cela, dit-il en rugissant.

— Croyez- vous qu'on se moquera moinsde vous, quand vous aurez tout cassé? Qui donc se moque de vous?

— Est-ce que je le sais? Si j'avais un ennemi en face, je le terrasserais. Mais. non; c'est de biais, de loin, dans l'ombre, que Ton me brave et que l'on me provoque !

— Il me sera difficile de vous aider, même d'un conseil, si vous ne me dites pas ce dont il s'agit.

— Par le diable! il s'agit de Minnie! Est-ce qu'il peut y avoir au monde un autre sujet d'occupation, de préoccupation?

— Allons! je vois qu'il s'agit seulement d'une querelle d'amoureux.

— Une querelle? Pas le moins du monde! Est-ce que Minnie se dispute avec moi? Est-ce que je me dispute avec Minnie? Le tonnerre m'écrase si elle n'est pas un ange !

— Mais alors...

— Elle a disparu...

— Disparu? Que signifie cela?

Le baron avala un grand verre de, bière.

— Que ce verre m'étouffe, reprit-il avec feu, si j'en sais davantage, Tout ce que je puis affirmer, c'est que sa maison n'est plus une maison ; c'est un château fort, une citadelle, barricadée, cernée, cerclée. Les sonnettes sont tamponnées et ne sonnent pas. Les domestiques sont devenus invisibles et aussi impossibles que les grenouilles dans mon gousset de montre... Oui, c'est une infamie, et je suis curieux de savoir ce que vous en pensez vous-même.

— Voyons, dit Hawbury, jusqu'à présent je ne vois rien d'infâme, ni même d'extraordinaire. Croyez- vous que Minnie soit enfermée chez elle?

— Parbleu !

— Elle n'a plus de domestiques?

— Je n'en vois pas un, pas la queue d'un chien, pas le bout d'oreille d'un âne.

— Mais ces dames n'habitent pas seules la maison, 11 y a un concierge. L'avez-vous interrogé?

— C'est évident. Je lui ai même fortement graissé la patte.

— Et, malgré la patte graissée, il ne vous a rien répondu?

— Il m'a répondu qu'il n'avait rien à me répondre.

— Quoi! pas un pauvre petit renseignement?

— Voilà le seul qu'il m'ait donné... Il m'a dit qu'elles étaient à la maison, puisqu'elles étaient sorties le matin et qu'elles étaient rentrées. Bon! cela faisait mon affaire... je suis allé tambouriner à la porte à coups de pied et à coups de poing... on aurait dit que je frappais sur le sépulcre du Golgotha, après la résurrection. Pas un mot, pas un bruit, si ce n'est celui que je faisais. Je suis retourné vers le concierge ; je lui ai parlé de l'étrangler ; ce propos l'a ému. Comme c'est un vrai concierge italien, il a été chercher une petite madone, s'est agenouillé devant, et m'a juré que ces dames étaient en réalité à la maison; mais que sans doute elles ne voulaient pas me recevoir, ni me répondre. Voilà l'infamie; et que le Moïse de Michel-Ange m'étrangle avec sa barbe, si je sais ce que cela veut dire !

— By Jove ! c'est un peu raide de procédé, en effet!

— Attendez! attendez! Naturellement, je me dis, après un accès de rage, que tout cela s'expliquerait le jour suivant, et qu'il fallait un peu de patience. Je revins chez moi et j'attendis ; puis, le lendemain, je renouvelai la tentative. Elle eut le même résultat. Encore une fois je parlai au concierge, la patte graissée, et le concierge me jura ses grands dieux que ces dames étaient chez elles.

Elles étaient sorties le matin et paraissaient en parfaite santé. Elles étaient rentrées vers midi et s'étaient enfermées dans leur appartement.

Je revins à la porte, que je faillis enfoncer à coups de bottes, sans obtenir pour cela la moindre réponse.

— Voilà qui est bizarre!

— Dites ébouriffant, stupéfiant, tonitruant! Je commençais à trouver la chose grave, très-grave, mais je n'étais pas tenu à lâcher pied; la place était fermée; il fallait l'investir, le siège allait commencer. Je graissai plus abondamment encore la patte du concierge, je m'installai chez lui toute la nuit, je ne fis qu'aller et venir: vers le matin, je ronflai un peu sur sa chaise. Il n'y comprenait rien; il supposait que c'était une affaire du gouvernement; que j'étais envoyé par la police du pape, et, en bon Italien, il jurait de m'aider de tout son pouvoir. Je ne vis rien, en somme, sinon une espèce de diable italien, un comte suspect que j'avais rencontré chez elles lors de ma première visite. Il rôdait autour du logis, j'étais dans la loge du concierge; je l'observai.. Il fut rejoint par un homme de même mine que lui ; ils piétinèrent longtemps, puis de guerre lasse ils disparurent... Je vous ai dit que je passai la nuit. Le matin, vers neuf heures, j'entends une porte qui s'ouvre avec précaution. Je comprends que quelqu'un se penche sur l'escalier, au premier étage, et guette la porte d'entrée. Je me glisse comme un jaguar ; je bondis, je saute et je tends les deux mains de l'air le plus indulgent à une dame, la vieille douairière. Mais au lieu de mettre une de ses mains, sinon toutes les deux, dans les miennes, lady Dalrymphe me regarde, me toise et recule.

« — Bonjour, marne, lui dis-je de ma voix la plus engageante, bonjour.

» — Bonjour! me répond-elle sèchement.

» — Je viens pour voir Minnie, lui dis-je avec un sourire qui eût désarmé une tigresse.

» — Voir Minnie! me répond-elle du ton que prendrait le pape pour refuser une invitation à dîner de Victor-Emmanuel. Mais elle n'est pas encore levée...

» — Pas levée! Impossible, par une si belle matinée... Qu'est-ce qu'elle a? Soyez assez bonne pour l'aller trouver, manie, et pour lui dire que je suis là. J'entrerai et j'attendrai.

» La vieille lady ne bougea pas.

h — Je ne suis pas une servante, me répondit-elle d'un ton assez dur. Je suis la tante de Minnie, sa gardienne, et je ne sers point d'intermédiaire entre les étrangers et ma nièce.

» Je sautai sur place.

» — Un étranger! Qui cela? Moi? Mais je suis son fiancé !

» — Je n'en sais rien.

» — On m'a présenté à vous... Vous me connaissez bien ?

» — Non, je ne vous connais pas!

» — Mais puisque je vous répète que je suis le fiancé de Minnie...

» — • Je n'entends rien à ces fiançailles, dit la vieille; la famille ignore tout cela. Ma nièce est une petite fille qui va retourner près de son père, et qui sera sans doute renvoyée en pension, ainsi qu'elle le mérite,

» — ■ Mais je lui ai sauvé la vie! nvécriai-je.

» — C'est très-possible. Par malheur, ou par bonheur, vous n'êtes pas le seul. De plus, cela ne vous donne aucun droit d'ennuyer les gens, et vous ne les ennuierez plus désormais. Vos prétendues fiançailles sont une absurdité. Minnie est elle-même une pelite absurdité vivante... et vous, monsieur, vous êtes une grosse absurdité, en chair et en os. Ah! c'est vous qui avez failli hier démolir la maison! Permettez-moi de vous dire, monsieur, que, si vous recommencez, c'est la police qui se chargera de vous calmer. Certes, nous

l'aurions appelée hier, si nous n'avions désiré ménager vos sentiments... Mais nous trouvons que vos sentiments ne méritent plus d'être ménagés...

» Elle allait, elle pérorait, cette vieille pie de douairière!

» Je l'interrompis :

• » — Je vois, madame, où vous voulez en venir. Seulement, je vous ferai remarquer que vous n'êtes pas Minnie; et je n'accepte point vos conclusions. Je suis ici du droit de mon amour, j'y resterai tant qu'un ordre précis de Minnie elle-même ne m'aura pas chassé. Montrez-moi Minnie, et j'écouterai ce qu'elle a à me dire. Voilà tout ce que je réclame. C'est clair, c'est net, c'est carré, et je n'en démordrai pas !

» — Vous ne la verrez pas, reprit la vieille, pas du tout, pas du tout ! Vous ne reviendrez plus, car vous ne serez pas reçu ; et si vous essayez de forcer les portes, j'appellerai la police. Avez-vous compris?

» — Mais je ne suis pas un voleur! Je ne crochète pas les serrures !

» — Non, mais vous tentez de les briser, ce qui revient au même. Vous avez reçu, monsieur, une éducation singulière, dont je ne vous fais pas mon compliment, et je vous prie de nous laisser en repos à l'avenir!

» Eh bien, mon vieil ami, que Satan m'écorche, me tanne et fasse -de ma peau un tambour, si, de ma vie, j'ai été plus abasourdi. C'est qu'elle me débitait toute cette morale, la douairière, de son ton calme, sucré.

» Elle me reconduisit jusqu'à la porte, la fit fermer sur moi, et me voilà, depuis ce moment, avec le problème le plus biscornu, ne sachant par où le prendre pour le résoudre, ne lui trouvant ni queue ni tête.

» Je ne comprends qu'une chose : c'est qu'on séquestre Minnie ; c'est qu'elles ne veulent pas qu'elle soit ma femme! Elles enragent de ce que Minnie m'adore, et peut-être aussi de ce que je n'adore que

MFrinie. Elles ont entrepris de nous séparer : mais elles ne réussiront pas, je le jure! »

Hawbury, né pour le rôle de confident, avait écoute avec son flegme ordinaire. Il reprit du ton le plus partait :

— Ètes-vous sûr que miss Fay vous aime?

— Elle est folle de moi, de la vraie passion.

— Vous en êtes bien sûr?

— Bien sûr; aussi sûr que de mon existence. Ah î si vous voyiez les regards qu'elle me jette! Elle a une foi absolue en moi ;• elle me montre une tendresse! Tenez, rien qu'en y songeant, je regrette de n'avoir pas étranglé la vieille. Minniem'a promis qu'elle serait à moi, envers et contre tous!

— Très-bien, alors! Du moment que vous êtes certain de son affection, la bataille est à demi gagnée.

— A demi? Je veux qu'elle soit doublement gagnée, tonnerre du pape !

— Hum! La société admet tant de considérations étranges! Elle a tant de préjugés!

— C'est cela! La société! La routine! La vieille société européenne... Nous avons changé tout cela, nous autres Américains. Un mariage n'a besoin que de deux volontés : — M'aimez- vous? — Oui. — Alors, marions-nous ! — Si cette famille, que la foudre écrase ! tient aux dollars, j'en ai bien autant à leur jeter à la tête qu'en peut posséder leur père. Si elle veut un rang, des honneurs... eh bien, ne suis-je pas baron?

— Et avant tout, dit Hawbury en souriant, en serrant la main de son ami, si elle tient à un brave cœur, à un honnête homme, à un vaillant compagnon, jamais la famille ne trouvera mieux que Rufus K. Gunn, baron Atramonte !

Le sang monta aux joues du baron.

— Hawbury, ce que vous dites là est d'un bon garçon, franc, solide au poste. Ah! si cette douairière pouvait vous entendre! Si vous pouviez lui glisser dans

l'oreille ce que vous venez, de me dire là! Au fait, pourquoi pas? Est-ce que vous ne donneriez pas un bon coup d'épaule à votre ami Rufus, hein?

— Parbleu, Rufus, je ne demanderais pas mieux, je vous le jure; mais je doute que j'aie l'occasion de leur parler.

— Pourquoi? Oh! vous êtes bien noté dans la maison-

— Je ne dis pas le contraire ; mais elles vont quitter Rome, et cela dès demain matin...

— Hein! Quitter Rome?» Tonnerre!

— Je vous l'affirme.

— Demain malin ?

— Exactement. C'est miss Fay qui me l'a dit ellemême.

— Minnie? ma Minnie? Voyons, je deviens fou, ce n'est pas possible, vous raillez?

— Je ne raille pas! La semaine sainte est finie. Rien ne les retient plus à Rome.

— Rien ! Et où vont-elles ?

— A Civita-Castellana, en voiture.

— Hein? vous dites?.. A Civita-Castellana, par la route? Mais la vieille douairière a donc perdu la tête?

— Que voulez-vous dire?

— Mais je suis zouave du pape, moi! Je connais la route! Si elles partent vite, je jure quelles reviendront plus vite encore!

— Pourquoi?

— Parce qu'il y a par là des nids de brigands qui ont l'audace de s'intituler garibaldiens, et qui sont tout simplement des détrousseurs de grand chemin. Je dis que c'est de la démence. Elles seront arrêtées, mises à rançon ! Et Minnie? La pauvre petite créature, elle mourra de peur! Cette vieille Dalrymphe l'aura tuée... Ah! mais je les suivrai, je les escorterai. C'est mon droit de fiancé, mon devoir de zouave. Je défie bien la vieille de me chasser.

— Cela tombe à merveille! dit Hawbury; car je

pars moi-même demain par la même route, avec un de mes amis.

— Bravo! cria le baron. Eh bien, on en découdra avec ]es brigands! Je sauverai une seconde fois ma petite Minnie, et que les griffes de Luciier me dépouillent de haut en bas, si le pape, mon vieux pape, ne m'unit pas à Minnie, lui même, par des liens contre lesquels toutes les vieilles femmes de la terre casseront leurs ongles !

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