‹ Le baron américainChapitre 17 sur 36 · UN VOYAGE A ÉMOTIONS · texte numérisé non relu

UN VOYAGE A ÉMOTIONS

Le jour suivant, deux voitures découvertes sortaient de Rome et prenaient la route qui se dirige vers Florence par la route de Civita-Castellana.

Dans l'une de ces voitures étaient quatre dames; dans l'autre, quatre femmes de chambre disparaissant sous un amoncellement de boîtes, de caisses, de malles de toutes taiiles et de toules formes, depuis le rond parfait jusqu'à l'ovale allongé et le carré le plus symétrique.

Il était grand matin, et la ligne d'horizon disparaissait encore sous un brouillard épais. A peine si, par instants, on distinguait derrière les éclaircies delà brume quelques rayons du soleil levant, comme les yeux d'une coquette qui préparent leur entrée, derrière un voile.

Peu à peu, le nuage se dissipa, s'évapora, et une large perspective s'ouvrit devant les voyageuses. La poésie perdait à cette lumière croissante. Des deux côtés de la route s'étendaient les paysages arides de

la Campanie, dont les lignes sèches n'étaient brisées que par les ruines d'un vieil aqueduc, paraissant pris de fièvre et chancelant sur ses jambes de granit.

Les voitures roulaient vite. On apercevait déjà dans le lointain la chaîne des Apennins à l'aspect sombre, et l'on ne jouissait pas du sourire que mêlent à ces montagnes ombreuses les petits villages suspendus à leurs lianes, ou les villas émergeant de leurs murailles blanches et regardant de leurs yeux de marbre par-dessus les verdures fines qui leur servent de masque ou d'éventail.

La route était donc monotone. Après la plaine, une autre plaine. Il semblait que les montagnes fussent un mirage décevant, fait pour attirer et déconcerter l'espérance.

Jusqu'à ces derniers jours, madame Willougby avait été la seule confidente des secrets de Min nie. Mais les événements de la dernière semaine avaient forcé les deux sœurs à entrouvrir un peu le voile dont elles enveloppaient leurs épanchemtnts. Je l'ai dit, Ethel et lady Dalrymphe avaient été initiées, au moins en partie, aux terribles mystères dans lesquels devait incessamment se débattre l'infortuné et imprudent baby.

Le voyage avait donc été décidé dans une délibération prise en commun, etMinnie n'ignorait pas que ses compagnes étaient instruites de ce qui la concernait.

Pour n'être pas des plus agréables, cette certitude n'influait que médiocrement sur la placidité de* baby. La gentillesse de sa philosophie n'en perdait aucune grâce, et ses allures mignonnes avaient gardé toute leur coquetterie.

Blottie dans un coin de la voiture, avec son doux et malin sourire, avec son faux air résigné, poussant de temps en temps de gros soupirs qui n'alarmaient ni n'émouvaient personne, elle ne pouvait donner l'idée, à laquelle elle prétendait, d'une des plus intéressantes victimes de la fatalité de l'amour.

Elle ne se plaignait pas tout haut. Oh! non! Elle était trop fière et trop malheureuse. Elle ne se fût pas permis le moindre reproche contre qui que ce fût ; seulement, il y avait dans toute son attitude un je ne sais quoi si touchant, si rêveur, si pathétique; sa physionomie de poupée présentait un tel caractère de joli petit chagrin, de grave tristesse, que chacune de ses compagnes était désarmée d'avance contre cette jolie rebelle, et se demandait au fond de sa conscience si elle ne devait pas prendre sa part de responsabilité dans les malheurs accumulés sur l'avenir de cette petite héroïne à tête blonde.

Ce sentiment de compassion et ce remords s'imposaient de façon toute spéciale à madame Willougby. Elle se demandait si elle avait veillé avec assez de sollicitude sur cette enfant naïve, sur cet esprit simple. Sans doute elle n'eût pu prévoir tous les accidents auxquels Minnie avait été exposée; mais elle eût pu intervenir assez tôt dans les premiers élans de la reconnaissance, pour empêcher celle-ci de devenir la menace d'un nouveau danger, d'un nouvel abîme; elle n'avait pas assez interrogé la petite sœur; elle avait laissé de petits secrets se blottir, faire leur nid et leur couvée dans ce petit cœur; et maintenant il y avait de la cruauté à détruire les nids, à écraser les couvées.

Madame Willougby, pour apaiser ses remords, s'efforçait d'égayer le voyage. Il commençait sous d'assez tristes auspices ; le paysage semblait ajouter une tristesse de plus, une mélancolie plus pesante aux rêveries emportées de Rome.

Mais les remarques plaisantes, sarcastiques, de Kitty étaient absolument perdues pour Minnie. Plus on voulait la distraire, plus elle penchait la tête, en soupirant, en tendant son joli cou à la hache du sacrificateur; en pardonnant à ses bourreaux, ou à ses bovrrelles, du fond de son joli petit cœur tout meurtri.

La dernière échauffourée du baron avait produit un grand effet sur ces dames, mais sur l'une d'elles, l'impression avait été des plus salutaires.

Je veux parler d'Ethel.

Jusque-là, elle s'était absorbée dans une pensée unique, pensée de douleur et de regrets. Elle s'enfermait dans son désespoir comme dans une forteresse inattaquable. Mais par-dessus ou plutôt à travers les murailles, avait pénétré la voix du baron. Il était de ceux qui font tant de bruit, que les plus sourds les entendent; et force avait bien été à la désolée Ethel de s'enquérir du motif de cet infernal tapage.

Elle avait parlé, interrogé en détail, elle avait écouté la réponse ; elle avait été surprise, puis trèseffrayée; et c'était ainsi que, sortie de ses réflexions absorbantes, elle était rentrée dans toutes les conditions d'un être actif, vivant. C'était là un progrès inappréciable. On avait aidé à cette reprise de l'existence normale : on s'était empressé de raconter par le menu les exploits du baron, chacune parlant avec son caractère spécial; c'est-à-dire lady Dalrymphe gaiement, superbement, en femme du monde, que les allures d'un fou égaient et font sourire ; madame Willougby avec son indignation qui tenait de la haine contre ce mal-appris; Mmnie avec ses petits hochements de tête tout sentimentaux, comme il convient d'en avoir quand il s'agit d'un homme qui, après tout, vous a sauvé la vie et vous adore.

— Il m'adore trop, voilà tout! répétait-elle, en insistant avec complaisance sur ce tort considérable.

Ethel cherchait à se form2r une op ni >n à elle, ce qui impliquait un travail d'esprit des plus salutaires dans sa situation, combinant les trois versions et ajoutant ses impressions personnelles, lors de l'apparition du zouave, un jour sur l'escalier, quand il poussait ses cris de : «Minnie! Hallooo! » formidables.

Madame Willougby racontait sa lutte contre le

baron, comme elle l'avait forcé à la retraite; comme elle l'avait foudroyé! On a beau appartenir au sexe faible ; un zouave du pape n'est pas fait pour inti mider.

Lady Dalrympbe avait aussi son combat et sa victoire à raconter. Elle était jalouse de la gloire que se donnait madame Willougby. Elle ava^t donné, comme les vieilles troupes de Wellington à Waterloo, et elle avait vaincu.

Tel était le sujet qui revenait toujours, pendant la route. Etbel approuvait, commentait, admirait, encourageait. C'était si bon d'avoir de l'énergie. Elle-même, pour ne pas rencontrer le traître qui l'avait oubliée, elle s'était enfermée, emprisonnée, cadenassée; elle eût passé toute sa vie sous les verrous plutôt que de le voir, l'infidèle, le trompeur! Évidemment elle n'était pas entièrement consolée. H y a des crimes envers l'amour qu'une femme ne p2ut ni ne veut pardonner. Mais enfin Ethel se sentait au cœur une force nouvelle.

Madame Willougby se félicitait par-dessus tout de n'être plus exposée à d'incessantes terreurs. Les autres pouvaient se plaindre de la fatigue du voyage. Elle, dût-il durer cent jours et cent nuits, elle répéterait toujours :

— Plus loin ! plus loin ! Arrachons Minnie à cet ogre, à ce vampire, à ce monstre épouvantable!

jamais elle n'avait été si joyeuse, si vive, si loquace! 'Elle avait des façons maternelles pour Minnie. Elle reprenait possession de son baby, de sa Minnie à elle! Il ferait beau voir, maintenant, qu'on vînt la lui disputer, é. quand ils seraient trois, quatre, une demidouzaine, une compagnie, un bataillon, une armée... s'appelassent-ils légion, comme disait le révérend Saùl Tozer! Elle se sentait au cœur toutes les intrépidités!

Et pendant que, causant, chacune se félicitait de la

situation nouvelle, à l'exception, bien entendu, de la pauvre, triste et navrée Minnie, qui ne disait rien, mais qui n'en pensait pas moins, la route se déroulait sous les roues des voitures. Les voyageuses passaient au trot de leurs chevaux et se sentaient si contentes, qu'elles pardonnaient à la monotonie du paysage. Quel calme, après tout! Quel repos! Qu'il fait bon être tranquilles !

Or, voici que, derrière leurs voitures, d'autres voitures se dessinent à l'horizon...

Quoi de plus naturel? La route n'appartient-elle pas à tout le monde ?

Dans une première voiture, il y a deux hommes. Ils sont encore à une trop grande distance pour qu'on puisse distinguer leur visage.

Ce sont sans doute deux paisibles négociants allant à Florence pour leurs affaires.

Un peu plus loin, trotte une seconde voiture contenant deux hommes également : deux négociants, évidemment, se rendant toujours aussi évidemment à Florence.

Derrière ces voitures, à l'arrière-garde, galope la silhouette d'un cavalier; le cheval a de grandes allures, et, s'il continue, il aura bientôt dépassé les voyageuses.

Cependant ces dames ne s'inquiétaient pas de ces voitures.

Madame Willougby parlait; lady Dalrymphe approuvait par des petits hochements de tête, et Ethel souriait.

Le ciel semblait pur; qui pouvait se douter que des points noirs menaçaient à l'horizon, et que l'orage fût si proche?

Le cavalier, en galopant, avait atteint et dépassé la première voiture qui le précédait.

— Tonnerre! cria dans cette voiture Scone Dacres, en s'adressant à son compagnon, qui n'était autre que lord Hawburv. L'as-tu vu? L'as-tu reconnu? C'est ce

damné Italien i Parbleu! je m'en doutais! Ose dire encore que j'avais tort!

— Diantre, by Jove! répliqua Hawbury, dont cette double exclamation résumait les craintes et les surprises.

Dacres s'était levé dans la voiture, tendait le poing et suivait d'une malédiction tonitruante, qui s'augmentait à chaque tour de roue, l'Italien en question.

Celui-ci avait laissé entre lui et nos deux personnages une assez grande distance.

Déjà il avait atteint la seconde voiture.

Dans celle-là, il y avait deux hommes aussi, comme ces dames l'avaient remarqué ; deux négociants, n'estce pas? se rendant à Florence,

Ah ! Kitty ! ah ! madame Willougby ! pourquoi n'avezvous pas emporté de Rome, ou mis à votre portée, si vous l'aviez dans vos bagages de voyageurs, un de ces énormes instruments d'optique, grâce auxquels nos savants commettent, envers les astres et envers le soleil, en particulier, toutes sortes d'indiscrétions!

Certes, l'un des deux voyageurs n'était qu'un astre de dixième grandeur, le satellite d'un astre, le révérend Saùl Tozer; mais l'autre, planète de premier ordre, triple soleil, météore igné, s'écria :

— Que les ongles de Belzébuth me fouillent l'œsophage !

— Et pourquoi, monsieur le baron?

— Si je ne reconnais pas l'homme!

— Quel homme?

— Ce cavalier! Ne l'avez-vous pas vu à la maison de Minnie? Il est entré pendant que nous étions là.

— Je crois baron, que vous laites erreur !

— Erreur? Par les foudres du pape ! Moi, me tromper?... Après tout, c'est peut-être possible. Vous n'étiez peut-être pas là cette fois-là, et vous ne le connaissez pas; mais moi, je le connais! Voyez-vous, mon révérend, cet homme-là, j'en jurerais, prétend me couper*

Flierbe sous le pied. Mais je lui en taillerai de la besogne : Croyez-en Rufus K. Gunn, baron Atramonte!

Et quand l'Italien passa, le baron le mitrailla d'un regard qui aurait dû le renverser de cheval.

Mais l'Italien parut se préoccuper médiocrement de cette décharge. Loin de ralentir l'allure de son cheval, il le poussa en avant, le cinglant d'effroyables coups de cravache.

Les voitures des dames n'étaient plus qu'à une courte distance.

Minnie et sa sœur, assises sur le devant, aperçurent l'étranger.

Bientôt elles purent distinguer son visage : c'était le comte de Girasole.

Madame Willougby fut la première à le reconnaître; elle ne put retenir une exclamation de surprise et de terreur.

— C'est désespérant! s'écria Ethel.

— Je suppose, dit Minnie avec impétuosité, que, dans votre injustice, vous allez m'accuser de l'avoir averti et appelé, n'est-il pas vrai ? Mon Dieu ! c'est tout naturel ! Vous ne pouvez jamais croire que je suis innocente des malheurs qui surviennent, et vous vous en donnez à cœur joie de me gronder!

Personne ne répondit à ce réquisitoire. Le silence était absolu dans la voiture ; tandis que l'étranger approchait de plus en plus.

Les dames répondirent froidement à son salut.

Quant à Minnie, elle ne salua pas; mais elle jeta au comte le plus douloureux regard qui ait jamais pu jaillir d'un œil humain; et ce regard désolé, qu'il interpréta comme il le voulut, alla si vivement au cœur de l'Italien, que tout son sang monta à son visage, et qu'il renouvela, cette fois, son salut avec une courtoisie parfaite.

— Je ne savais pas, dit-il, dans son langage métis, mêlé d'italien et d'anglais, que Vos Seigneuries fussent

dans l'intention de voyager... Est-ce donc une résolution subite qui vous a éloignées de Rome (

Madame WiUougby répondit par la première raison nui lui vint à l'esprit. Mais le comte ne 1 écoutait pas. 5 regardait les grands yeux de Minnie, doucement en suppliant, et comme s'il eût ete hors d état de soutenir plus longtemps une conversation banale, il balbutia quelques mots d'excuse, souleva son chapeau et s'enfuit à toute bride.

— En vérité, s'écria madame WiUougby, je ne sais ce que j'ai éprouvé tout à l'heure en face de cet Italien. Mais je crois que je deviens folle.

-Qu'y a-t-il donc, ma chère Kitty? demanda Minnie de sa voix languissante.

— Je ne sais, je le répète, ce qui s est passe en moi ; mais, tandis que cet homme nous parlait, je me suis sentie trembler jusqu'au fond du cœur, et cette terreur étrange ne s'est pas dissipée.

Oh' Kitty... Tu es toujours comme cela, a imaginer toutes sortes de dangers. N'est-ce pas queje

dis la vérité, Ethel?

Quantàmoi,ditEthel,le comte ne ma pas paru

du tout un homme à faire trembler II faut que

notre chère Kitty ait les nerfs ébranles depuis ces

dernières aventures.

Voulez-vous mon flacon, Kitty? demanda a son tour lady Dalrymphe. Peut-être préférez-vous de la valériane'?... Je puis en trouver dans mon sac...

Mille grâces! dit madame WiUougby avec ironie; L'espère que cet effet singulier ne durera pas.

— Mon Dieu! soupira Minnie en traînant ses paroles comme si elles eussent été réellement des larmes cachées, je suis bien sûre que ce pauvre comte n jamais fait de mal à personne. Aussi, je ne vo s pas pourquoi vous vous acharnez toutes contra loi, a moins que vous ne lui fassxez un crime de mavon sauvé la vie... Je me souviens d'un temps ou vous ne trouviez pas assez d'éloges pour lui.

— En vérité, chère Minnie, reprit Kitty, tu te trompes, en me supposant quelque antipathie contre le comte. J'ai pu le trouver parfois un peu indiscret, mais rien de plus...

Ces dames se turent. Minnie reprit son attitude de martyre, et ce fut sans avoir ébauché la moindre petite conversation que nos héroïnes arrivèrent à Civita-Castellana. Elles se firent conduire directement à l'hôtel, où Ton mit à leur disposition trois chambres au premier étage, deux d'entre elles ayant vue sur la rue, et la troisième sur la cour intérieure. Aux fenêtres de la rue, il y avait un balcon.

Nos voyageuses eurent bientôt changé de costume et secoué cette adorable poussière des voyages en chaise de poste, qui rend si hideuse, par comparaison, la poussière noire et aveuglante des chemins de fer: Cette poudre du chemin, qui s'attachait comme [le baiser du paysage à ces hôtes fugitifs, nivelait au premier abord toutes les physionomies et donnait à toutes les femmes, brunes, châtaines ou rousses, cette adorable couleur féminine par excellence, ce teint blond, charmant, souriant, qui rendait les arrivées agréables et faisait sourire.

La poudre noire des chemins de fer encrasse les plus jolis minois, les met en deuil. C'est la cendre de nos volcans portatifs qui enfouit les grâces légères, comme la cendre du Vésuve ensevelit les belles jeunes filles qui fuyaient de Pompéi avec leurs bijoux dans leurs bras !

Madame Wiliougby était toujours la plus prompte à ces métamorphoses du voyage; et ce fut elle qui vint la première s'installer sur le balcon.

Civita-Castellana n'est pas une ville bien intéressante par elle-même, et quand on a vu Naples, quand on sort de Rome, on peut fermer les yeux en se mettant au balcon pour respirer.

Mais, outre que madame Wiliougby eût eu, dans

toute circonstance, le plus grand tort de voiler ses jolis yeux, le spectacle qui s'offrit à sa vue valait la peine qu'elle le considérât avec attention.

Devant la porte, les deux voilures étaient arrêtées; les chevaux, dételés, avaient été conduits à l'abreuvoir. Autour des deux berlines se pressaient une troupe de pauvres, de mendiants malpropres, déguenillés, pittoresques, cachant leurs plaies équivoques et montrant leurs nudités effrontées, estropiés de toutes fabriques, que Salvator Kosa eût embusqués dans un paysage sombre, et que Gallot eût copiés au trait, sans rien oublier.

Autour de ces mendiants, laits par la paresse, la fainéantise, et recommandés par la charité, se pressaient d'autres mendiants innocents faits par la nature. Des coqs à la queue insolente, à l'éperon formidable ; des poules de tout plumage, des dindons à la crête rubiconde et d'autres animaux grognant, soufflant, piaillant, se faufilaient entre les jambes des curieux.

Madame Willougby regardait ce rapprochement des mendicités instinctives, quand, tout à coup, elle entendit le bruit d'une voiture montant la rue au grand trot des chevaux.

La voiture perça la foule ; le cocher distribua impartialement des coups de fouet aux bêtes et aux gens, pour s'ouvrir un passage, et la voiture s'arrêta.

Un homme s'élança à terre. Il sembla que le choc de ses bottes eût retenti dans le cœur de madame Willougby; elle poussa un cri d'effroi, d'horreur, et, par un bond en arrière, se trouva au milieu de la chambre.

— Qu'y a-t-il? Kitty! te sens-tu malade? ma pauvre Kittv !

Les questions venaient de tous les points, c'est-àdire de toutes ces dames à la fois.

Kitty ne répondait pas. Debout, pâle, la main tendue vers la fenêtre, elle ne pouvait articuler une parole.

Enfin, un sanglot de dépit, de mauvaise humeur, plus que de chagrin véritable, lui échappa.

— Qu'est-ce donc? que se passe-t-il? lui demandat-on encore.

— Là! là! dit madame Willougbv. C'est lui! c'est lui!

— Qui, lui?

— Lui! cet homme atroce, épouvantable!

Minnie avait couru à la fenêtre ; mais, au lieu de

pousser une exclamation désolée, elle partit d'un éclat de rire, frais, moqueur, enfantin, implacable. Puis, battant des mains :

— Oh! comme je suis contente! Oh! Kitty, je t'en conjure, n'aie pas l'air si fâché! Il est si amusant, et je me suis tant ennuyée en route!

Lady Dalrymphe avait vu, elle aussi ; mais elle conserva son sérieux, et, du ton le plus solennel :

— Kitty, ne vous troublez pas, ne vous troublez pas à ce point! Je suppose que cet homme n'aura pas l'audace de nous relancer jusqu'ici. Ne vous alarmez pas. Quant à vous, Minnie, prenez garde d'être inconvenante...

— Ma chère tante, dit Minnie, en affectant un sangfroid comique, je ne comprends pas pourquoi vous avez envie de me gronder! Je trouve sir Rufus K. Gunn l'homme le plus gai du monde, et, rien que de le voir je me sens le cœur content. S'il m'est défendu de rire je ne rirai plus... c'est entendu!

Et, faisant une révérence boudeuse, elle alla dans un coin.

Cet incident, en occupant l'attention de ces dames, ne leur permit pas de voir l'autre voiture passer, avec Hawbury toujours calme et nonchalant, et Scone Dacres avec sa physionomie sombre, désespérée.

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