LES BONS AVIS PERDUS
Quand on vint annoncer à ces dames qu'elles étaient servies, elles firent fermer toutes les portes autour d'elles, et, pendant le dîner, il ne fut question que de cet homme épouvantable. On mit vingt plans sur le tapis — je veux dire sur la nappe — pour résister à une invasion nouvelle dont on se sentait menacé.
Le moindre bruit, le heurt d'une assiette, le cliquetis d'un verre ou d'un couteau, tout alarmait ces dames et leur paraissait un signal d'attaque. Pourtant, le dîner s'était passé sans préliminaires de bataille, et l'on commençait à se rassurer; ces dames allaient prendre du repos, afin d'être prêtes dès le matin, à la première heure, à continuer leur voyage.
Minnie avait quitté la table la première, quand un coup retentit à la porte.
Ce fut un frisson , un tressaillement , un murmure convulsif. C'était le moment du danger, du courage.
Le coup avait été relativement discret, mais c'était
une discrétion de zouave ; on devinait qu'une note de plus serait une menace, une effraction.
Madame Willougby toussa légèrement et dit à la femme de chambre d'une voix pleine, assurée :
— Voyez qui frappe !
Tout en parlant, elle se cambrait et regardait la porte, comme si elle se fût attendue à recevoir le coup mortel par le trou de la serrure, et comme si elle eût voulu mourir debout.
— Madame, répondit la femme de chambre, c'est une lettre.
— Une lettre !
On entendit un soupir d'apaisement.
— Une lettre... Qui Ta apportée?
— Je ne sais pas, madame; c'est un domestique qui me l'a donnée.
Madame Willougby prit la lettre avec précaution, du bout des doigts, comme si le poison des Borgia allait s'en échapper. Elle en brisa le cachet doucement.
Elle lut; puis, ayant lu, elle promena un regard provocateur autour de la chambre.
— Eh bien? demanda Ethel.
— Eh bien, c'est de lui.
— De lui?
— Oui, du baron Atramonte.
Lady Dalrymphe gémit.
— Et que veut-il?
— Ah! cette fois, il est plus habile. Le tigre cache ses griffes, et fait patte de velours.
— Mais enfin?...
— Ce monsieur...
(On peut imaginer avec quel art exquis ce mot était prononcé pour signifier autre chose que ce qu'il disait! Il est impossible de faire tenir plus de mépris en moins de lettres.)
— Ce monsieur prétend qu'il a besoin de nous voir,
de nous parler, pour affaire de la plus haute importance.
La jolie bouche de madame Willougby faisait la moue la plus dédaigneuse.
— Il fallait s'y attendre! dit lady Dalrymphe. La violence n'a pas réussi. L'ennemi se sert de la ruse.
— Mon enfant, ajouta-t-elle en se tournant vers la femme de chambre, dites à ce monsieur...
(Cette fois encore; le mot monsieur était prononcé comme une injure; mais avec quelle infériorité! La différence entre les deux ironies était pareille à celle des deux beautés.)
— Dites à ce monsieur qu'il nous est impossible, vous entendez bien? impossible de le recevoir.
Elles se rassirent toutes les trois avec des airs superbes. Enfin, elles avaient envoyé leur ultimatum ; on ne les faisait pas reculer.
Mais on sait si le baron était homme à se désarmer pour si peu.
Quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis le message du baron Atramonte, qu'on frappait de nouveau à la porte, qu'une nouvelle lettre était présentée, sollicitant une réponse.
Cette fois, le baron affirmait qu'il lui était impossible d'accepter cette fin de non-recevoir, attendu qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort.
Bien qu'aucune des vestales veillant sur la petite flamme évaporée qui s'agitait dans les yeux et dans le cœur de Minnie ne prît au sérieux ce mot de « mort » ainsi jeté, il y eut un silence grave; on réfléchit. Il devenait évident que cette seconde épitre ne ferait qu'en précéder d'autres. Le baron ne s'arrêterait pas. Des menaces de meurtre ou de suicide, il passerait à 'd'autres extravagances.
Lady Dalrymphe se dévoua :
— Pas de demi-mesures ! J'ai déjà reçu et traité selon son mérite M. le baron Rufus K. Gunn. Je ne le crains
pas. Retirez-vous; rentrez chacune chez vous... J'en ai affronté bien d'autres. Qu'il monte!
— Mais, ma tante!,.. Mais, madame!...
Ces supplications rendaient l'héroïsme plus impérieux encore.
— Qu'il monte!... répéta lady Dalrymphe. Devant cette noble insistance, il n'y avait plus qu'à
se retirer en bon ordre.
C'est ce que firent ces dames, en emmenant Minnie, qui soupira et sourit.
Lady Dalrymphe resta seule pour affronter le minotaure. Il parut, toujours le même, toujours franc, trop franc, toujours rond, trop rond.
Il offrit la main à la douairière qui affecta de ne pas voir le geste.
Le baron promena un regard circulaire dans la chambre et poussa un violent soupir, qui galopa sans doute sur les traces de celui de Minnie.
Il s'attendait évidemment à voir sa chère Minnie... Elle n'était pas là!
C'était un rude désappointement,
— Marne, dit-il en s'asseyant auprès de la douairière, je vous ai écrit que les affaires dont je voulais vous entretenir étaient de la plus haute importance; qu'il s'agissait de vie ou de mort. Je vous assure que c'est l'exacte vérité... Mais, avant de vous raconter cela, j'ai deux mots à vous dire, au sujet de notre petite histoire de Rome. Il paraît que je vous ai un peu ennuyée!... Oui, j'ai pensé à cela! Eh bien; si cela est, je vous jure que ce fut sans intention méchante. J'en suis désolé, désolé!... C'est fini, n'est-ce-pas? Il ne sera plus question de cela... Vous n'êtes plus fâchée... Je vous fais des excuses... Vous ne pouvez pas demander plus... des excuses conditionnelles, bien entendu, au seul cas où je vous aurais ennuyée... Hein! c'est entendu?
— Bien, monsieur... C'est entendu ; après?
— Après?... J'arrive à notre affaire. Vous êtes parties bien soudainement de Rome!... Bon! bon! Cela vous regarde... Mais je voudrais savoir si vous avez pris quelque renseignement sur cette route, avant de vous y engager ?
— Sur cette route?... A quoi bon?
— Je m'en doutais! Eh bien, marne, laissez-moi vous dire que de grandes raisons me portent à croire que cette route n'est pas sûre.
Lady Dalrymphe ne put réprimer un sourire moqueur.
— En vérité! dit-elle.
— Oui, marne 9 je vous le répète; cette route est spécialement dangereuse pour les dames.
— Et pourquoi, je vous prie?
— Voilà, marne : le pays est mal surveillé. Ce pauvre pape ne peut tout faire! Le désordre est trop grand dans son administration. Les brigands abondent sur cette ligne frontière. Oui, marne, les brigands ; non pas des brigands d'opéra-comique, mais de vrais brigands. Ils se font appeler garibaldiens... Je n'aime pas les garibaldiens; mais ce sont de braves gens, autant que des gens braves ; tandis que ces gens-là sont des voleurs, tout simplement, qui se soucient de Garibaldi ou du pape comme d'un fétu. Ce pauvre gouvernement du pape n'est pas bien vigoureux. Il ne peut avoir raison de ces bandits qui vont, courent, surgissent au moment où l'on s'y attend le moins, vous attaquent, vous pillent et disparaissent.
— Ainsi, vous êtes convaincu, mais absolument convaincu qu il y a du danger de rencontrer des brigands sur la route que nous suivons.
— J'en suis convaincu, oui, marne, archi-convaincu !
— Un témoignage comme le vôtre est précieux. Avez-vous entendu parler récemment de quelque acte de violence commis sur cette route?
— Non, marne.
— Alors, pourquoi supposez- vous qu'il existe maintenant quelque danger spécial?
Lady Dalrymphe, enchantée de son raisonnement, avait un air de triomphe.
— Un de mes amis m'a affirmé qu'il en était ainsi.
— Un de vos amis! Ah! j'ai moins de confiance, puisque le renseignement n'émane pas de vous directement et uniquement... Ne dirait-on pas, monsieur le baron, que nous sommes les uniques voyageuses sur cette route ? Est-ce que des voitures ne passent pas à tout moment, des voitures qui montent ou descendent? Or, si la route n'était pas sûre, les voitures seraient attaquées ; on le saurait ; et vous avouez que, depuis longtemps, il n'y pas eu d'attaques...
La logique de lady Dalrymphe était écrasante. Le baron serrait ses poings à s'enfoncer les ongles dans la chair.
— Marne!... marne... je vous répète... je vous affirme... je vous jure que la route est considérée comme très-dangereuse...
— Pourquoi?... Voyons, pourquoi?
— Mais, si vous aviez daigné prendre à Rome le moindre renseignement, tout le monde vous l'aurait dit.
— Soit! Vous venez nous conseiller de ne pas voyager de ce côté...
— Parfaitement; oui, marne.
— Et, selon vous, que devrions-nous faire?
— Je vous adjure de retourner à Rome, et, si vous voulez quitter la ville, de prendre une autre route.
Cette fois, lady Dalrymphe ne put se contenir plus longtemps, et- le sourire moqueur, quasi-impertinent qu'elle retenait, s'épanouit sur ses lèvres.
Rufus n'avait besoin que de cette étincelle pour bondir sur sa chaise.
— Je comprends! s'écria-t-il. C'est clair, c'est trèsclair!... Vous doutez de ma parole? Hein ! c'est cela?...
Parlez franchement! Je suis un hâbleur, un farceur. Ne vous gênez pas, traitez-moi comme si j'étais un simple Italien... Mais j'ai fait provision de courage et de tranquillité.
En disant cela, il pétrissait sa chaise à la broyer sous son poing.
— Si ce que je vous affirme était confirmé par une autre personne, me croiriez-vous?
Lady Dalrymphe ne voulut pas paraître la dupe de cet argument. Elle prit son plus grand air de grande dame :
— Tout dépendrait, dit-elle^ de la personne qui confirmerait votre assertion,
Le baron n'offrait une caution de sa parole, qu'avec la pensée de la voir refuser. Quand il comprit qu'on allait peut-être l'accepter, il se mordit les lèvres et fit un mouvement terrible du gosier, comme si, au lieu d'une couleuvre, on lui donnait un serpent à avaler.
Mais le sentiment du devoir l'empêcha d'éclater.
— Eh bien, madame (il dit '< madame » et non « marne », tant il avait de dignité), j'ai à vous proposer la parole d'un gentleman qui, je le suppose, a un certain crédit auprès de vous.
— Il se nomme?
— Lord Hawbury.
— Lord Hawbury ! mais il est à Rome !
— Non, madame; il est ici, dans cet hôtel.
— C'est impossible.
— Je ne sais pas si c'est impossible, mais c'est vrai.
— Eh bien, monsieur, je serai très-heureuse de le voir et de recevoir ses avis.
— Oh ! ce ne sera pas long.
Le baron Rufus R. Gunn, sans plus de protocoles, s'élança vers la porte avec son impétuosité ordinaire, renversant aux pieds de lady Dalrymphe la chaise qu'il venait de quitter.
— Quel monstre ! murmura la douairière, en remettant le siège en équilibre.
Monstre ou non, le baron était un phénomène d'activité. Deux minutes ne s'étaient pas écoulées qu'il reparaissait avec lord Hawbury.
Lady Dalrymphe exprima à ce dernier l'étonnement qu'elle ressentait de le rencontrer à Civita-Castellana.
— J'accompagne un de mes amis, répondit le lord, en s'inclinant,
Lady Dalrymphe poussa un profond soupir. Le prétexte était plus ou moins bien choisi. Lord Hawbury n'était-il pas entraîné, lui aussi, par sa passion pour Minnie? Mais alors, comment pouvait-il être en relations amicales avec celui qui s'était érigé en bourreau, en tourmenteur du baby?
Le baron coupa court à ces réflexions, en expliquant à lord Hawbury dans quel but il avait réclamé son témoignage.
— En effet, monsieur, dit lady Dalrymphe, je désirerais savoir ce que vous pensez de tout ceci.
— Ah! c'est mon opinion, sérieuse, réfléchie, que vous réclamez?
— Sans doute.
— Eh bien, entre nous, je vous avouerai... Le baron était sur des charbons ardents.
— Eh bien, je ne suis pas très au courant. J'ai bien entendu parler de brigands; mais les brigands sont la légende de l'Italie, et je n'ai jamais voyagé sur cette route.
Lady Dalrymphe lança au pauvre baron un regard de triomphe.
— Hein! que dites-vous? s'était écrié Rufus, en envoyant des clignements d'yeux féroces, éplorés, à lord Hawbury.
*— Entendons-nous, madame, reprit de sa voix calme et mesurée le flegmatique gentleman. S'il s'agit de cautionner la parole de Rufus, je vous affirme, ma-
dame, que ce gentleman est un de mes plus sincères, de mes plus intimes amis, et un des plus honnêtes compagnons que je connaisse. Je jurerais sur ma vie que nul ne mérite plus d'estime et de confiance. S'il a dit quelque chose, vous pouvez y croire, c'est vrai; s'il assure qu'il y a des brigands sur cette route, c'est qu'il y en a.
— Certainement, dit iady Dalrymphe, vous avez bien raison de croire en votre ami, comme il croirait, comme il croit sans doute en vous; mais n'est-il pas possible qu'il se trompe et que, par conséquent, il vous trompe de bonne foi?
Le visage du baron, après avoir passé par toutes les nuances du rouge et avoir atteint le violet le plus foncé, pâlit subitement. Les dernières paroles de Hawbury, cette chaude et sincère recommandation lui avaient rendu toutes ses espérances; mais le sourire aigu de lady Dalrymphe avait passé sur ces belles paroles comme un souffle sur un château de cartes, et il ne restait rien de ce bel édifice, mirage d'une seconde, temple de l'hyménée entrevu dans une bulle de savon!
Hawbury, devant la mine piteuse de son ami Rufus, voulut lui venir en aide :
— J'admets fort bien, dit-il, que ni madame, ni moi, ni Rufus. nous ne puissions savoir par nousmêmes la vérité ; mais la vérité est assez grave pour qu'on prenne la peine de la chercher. N'y a-t-il pas dans cette ville quelqu'un, un habitant, en qui lady Dalrymphe aurait plus de confiance que dans la parole de mon honorable ami Rufus? Est-ce que l'hôtelier lui-même ne vous paraîtrait pas mériter qu'on l'interrogeât?
Le baron, au lieu de saisir des deux mains la perche amicale que lord Hawbury lui tendait, battit des mains avec colère et s'écria :
— Les habitants! les hôteliers! tous des menteurs!
Ce sont des gredins, des brigands, complices des brigands? Croyez bien que si ces gens -là vous donnent un conseil, c'est dans le but de vous pousser à quelque imprudence et d'en tirer profit!
— Mon cher ami, dit Hawbury qui s'étonnait luimême de l'entêtement du baron, il est impossible que nous ne puissions pas trouver ici quelqu'un dont le témoignage soit décisif. Que diriez-vous de nos postillons? celui qui m'a conduit a véritablement une bonne figure. Je jugerais que c'est un brave et honnête homme, inférieur aux postillons anglais, mais supérieur en moralité à beaucoup d'Italiens.
— C'est possible, grommela le baron. Mais je ne me fierais pas à lui, plus qu'à tout autre. Depuis quand, Hawbury, croyez- vous à l'honnêteté d'un voiturier italien ?
Lady Dalrymphe lança à lord Hawbury un regard d'encouragement.
— Cependant, s'il parle anglais, dit-elle.
— Eh! parbleu! les bandits parlent toutes les langues.
— Monsieur, reprit la douairière avec solennité, et en paraissant avoir au front la corne de la licorne britannique, celui qui parle notre langue ne peut manquer de tout sentiment de loyauté...; de plus, pouvant l'interroger moi-même, je suis certaine, en ma qualité de femme, de discerner, dans un clignement d'yeux (le baron venait de cligner de l'œil) le sentiment véritable de celui qui me répond ; donc je crois, j'estime que le mieux est d'interroger ce postillon; et je suppose que lord Hawbury ne fera aucune objection?...
— Aucune. Ce postillon est un mendiant, comme tous les mendiants italiens; mais je ne vois pas quel intérêt il aurait à nous tromper.
Il fut donc décidé que le postillon serait interrogé. Il était en train, non de se rafraîchir, mais de se
réchauffer, jusqu'à l'hyperbole, grâce à certains flacons payés généreusement par lord Hawbury. Il avait donc les pommettes extrêmement rouges et les yeux extraordinairement brillants quand il comparut.
C'était un solide gaillard ; son buste énorme reposait sur des jambes arquées; sa figure banale et brutale pouvait être celle du premier honnête homme venu, ou du dernier des brigands.
Naturellement Lady Dalrymphe lui trouva la physionomie d'un honnête père de famille. Le baron ne douta pas une minute que ce ne fût un bandit de la pire espèce. Nous saurons peut-être tout à l'heure à quoi nous en tenir.
11 parlait bien anglais, cet excellent postillon, trop bien même. Il déclara qu'il avait voyagé plusieurs fois sur cette route, et pas plus tard que l'année dernière. Était-ce au juste Tannée dernière? Non ; c'était il y a deux ans! Le temps passe si vite, même pour un postillon qui court toujours ! En somme, pourquoi cette route eût-elle été dangereuse?... C'était une bonne route, plate, avec peu d'ornières, une jolie route sans prétention, que Fon méprisait comme l'on méprise le pauvre monde, quand il ne fait pas de bruit... Des brigands! il faudrait en amener pour en trouver.
Il haussait ses larges épaules. Après tout, ce n'était que son opinion bien humble de postillon qu'il exprimait là. Mais il y avait dans l'hôtel un gentleman qui devait être plus au courant que lui-même. Il allait à Florence, tout seul, à cheval! Jugez un peu s'il avait peur des brigands !
— Quoi! le comte de Girasole! s'écria lady Dalrymphe.
— Je crois en effet que c'est lui.
— Eh bien ! messieurs, dit la douairière d'un air de triomphe, voilà une excellente occasion d'être renseigné! Le comte de Girasole est Italien, et je suis certaine qu'il s'intéresse à notre sécurité.
— Tonnerre ! gronda le baron.
— Vous dites? monsieur, demanda la douairière.
— Je ne dis rien ! Ce comte! cet Italien! je le trouverai partout !
Lady Dalrymphe avait déjà prié le postillon d'amener le comte de Girasole au plus tôt.
Au bout de cinq minutes, il parut. Sans prendre garde aux regards désespérés et furibonds que Rufus jetait à Hawbury, il s'avança vers la douairière avec sa politesse obséquieuse, souriant, mais un peu pâle.
— Il était charmé, dit-il dans un anglais de contrebande, de pouvoir rendre service à milady, de quelque façon que ce fût.
Quand lady Dalrymphe lui eut exposé l'objet de la consultation, il eut un léger sourire.
Le baron ne le perdait pas de vue.
— Je ne sache pas, répondit-il, qu'il y ait des brigands sur cette route.
Cette fois, il s'en fallut de bien peu de chose que lady Dalrymphe n'écrasât le baron de sa joie immodérée.
— J'ai voyagé très-souvent de ce côté, continua le comte, il ne m'est jamais rien arrivé. La route me paraît aussi sûre que la place Saint-Pierre.
Lady Dalrymphe rayonnait. Le comte regarda Hawbury et le baron avec une expression de moquerie tempérée par la politesse, et il crut devoir répéter :
— Pas le moindre danger! Je voyage seul, voyez plutôt, sans une arme, sans le moindre petit couteau, et j'ai de l'or dans mes poches.
Il tira des poches de son habit, des goussets de son gilet, des poignées d'or.
Il était difficile de terminer la conférence par un salut et un congédiement pur et simple. On causa pour ménager la transition. Le comte de Girasole donna sur la route plus de détails qu'on ne lui en avait demandés. Cette idée de bandits lui avait paru
bouffonne. Il lui fallait tout le respect qu'il professait envers la respectable société dans laquelle il se trouvait, pour ne pas éclater de rire. En vérité, il était bien heureux que cette crainte lui eût fourni l'occasion de voir lady Dalrymphe; c'était là une bonne fortune dont il appréciait le prix. Le comte, sans se moquer directement du baron, et même indirectement de lord Hawbury, prenait sa revanche des airs hautains, des regards équivoques qui l'avaient plus d'une fois atteint au passage. Il ne dit rien de fâcheux sur le courage de ces gentlemen, mais il rit si bien des fantômes de brigands, des chimères fantastiques évoquées par eux, qu'il n'eût pas agi autrement s'il eût voulu les humilier et se moquer.
Il fallait donc que le baron et lord Hawbury s avouassent vaincus et prissent congé de la douairière. Atramonte était navré. Il n'avait eu de chance en rien. Il n'avait pas vu Minnie; il avait follement espéré que tout le monde reviendrait pour l'écouter. Sa croyance aux brigands n'était pas ébranlée. Ce qu il avait dit, il le croyait fermement; il le croyait comme la parole papale. .
Les affirmations du postillon l'avaient mis en colère, . mais c'était un bandit à mépriser. Celles du comte 'de Girasole le troublaient davantage encore, sans qu'il osât formuler tout haut l'opinion qui grondait en lui. Que conclure? Girasole était-il un menteur ou un ignorant?
Hawbury ne crovait guère aux brigands, mais croyait en son ami Rubis R. Gunn, et le témoignage de Girasole lui paraissait suspect. Il avait été fort sensible à l'échec subi par son compagnon; il le partageait dans une certaine mesure, et il se demandait ce quil était venu faire à Civita-Castellana, sinon se faire moquer de lui par un comte italien qu'il eut eu du plaisir à mystifier.
Il était parti pour accompagner Scone Dacres, et u
ne savait pas au juste s'il eût désiré que la société féminine s'en revînt à Rome ou continuât sa route. Il était fort perplexe.
Sa plus grande inquiétude était de savoir comment allait se comporter ce fou de Scone Dacres; qui dès à présent guettait l'Italien comme un chien de chasse guette le gibier, qui avait vu le comte de Girasole monter à l'appartement de ces dames, et qui par conséquent devait supposer qu'il avait été appelé par elles.
Quant à nos héroïnes, ce serait mal les connaître que les croire tranquilles, attendant, dans de menus propos, la fin de la conférence de lady Dalrymphe avec le comte de Girasole.
Les portes d'auberges ne sont jamais épaisses ; celles des auberges d'Italie sont particulièrement minces, et celles de l'hôtellerie de Civita-Castellana abusaient de la mode. Aucune d'elles ne fermait hermétiquement, et toutes semblaient disposées à se tordre pour laisser passer les zéphirs.
Ces dames entendaient donc, et écoutaient pour mieux entendre. Elles n'avaient pas perdu un mot de la conversation.
Madame Willougby était convaincue que la seule intention du baron était de rencontrer Minnie, d'échanger un regard avec elle. De plus, il voulait les ramener par terreur à Rome. Qui sait ce qu'un capitaine de zouaves, même de zouaves du pape, pouvait tenter a Rome.
Minnie partageait l'opinion du baron; elle croyait aux brigands. C'était un accident qui devait la menacer ; mais, à coup sûr, il se trouverait là, à point nommé, encore un sauveur pour la tirer de leurs griffes, s'ils avaient des griffes; et partagée entre la terreur, le plaisir d'être de l'avis du baron, et son instinct d'imprudence, Minnie ne disait rien. Seulement, son petit cœur palpitait tout bas.
. Quant à Ethel, l'arrivée soudaine de lord Hawbury avait failli lui causer un évanouissement et avait réveillé toutes ses exaspérations premières. Elle se souciait peu de ce qu'il avait dit; elle était plus courroucée de ce qu'il n'avait pas dit. Pourquoi ne l'avait-t-il pas demandée ? Le seul son de sa voix faisait vibrer toutes les fibres de son être. C'était un renouveau de crainte, d'espérance et de désespoir qui ne devait pas cesser de si tôt.
Était-il besoin de se demander pourquoi il était venu à Civita-Castellana? C'était clair : c'était pour y rejoindre Minnie, toujours Minnie. Ah! comme il fallait l'aimer, pour ne pas la haïr, cette rivale de tout le monde, cette accapareuse des cœurs !
Un doute cependant agitait Ethel. Comment Hawbury pouvait-il être l'ami dévoué du bourreau de Minnie? C'était là un mystère ajouté, mêlé à beaucoup d'autres. Après tout Hawbury, moins délicat qu'on ne l'avait supposé, attendait peut-être que le baron Atramonte se fût détaché de Minnie, pour offrir au baby délaissé son cœur et sa main.
Ce n'était pas là, en tout cas, la preuve d'un grand amour; et quand la pauvre Ethel fouillait son cœur, se rappelait le passé; quand elle comparait, elle était tentée de se reprendre à moins mépriser Hawbury.
A peine les trois gentlemen avaient-ils quitté la douairière, qu'un nouveau conseil de guerre ou de gouvernement fut tenu entre ces dames.
Minnie, bien entendu, ne prit aucune part à la délibération, et resta assise à part dans l'attitude d'une martyre qui attend la palme.
On discuta, on s'échauffa quelque peu, et à l'unanimité des trois juges le baron fut condamné. Il avait évidemment voulu ramener Minnie à Rome, en inventant son absurde histoire de brigands. Il fallait résister, déjouer ce plan machiavélique et aller en avant. Après tout, la présence de lord Hawbury empêcherait bien
i0i LE BARON AMÉRICAIN
Rufus de se livrer à des violences, et le comte de Girasole, si peu plaisant qu'il fût, serait au besoin un auxiliaire et un champion.
Il n'en était pas moins fort extraordinaire que tous ces gentlemen eussent suivi, poursuivi Minnie. Quand cette course cesserait-elle ? Quand serait-on à l'abri de cette chasse insupportable?
L'heure du sommeil termina la délibération, et le lendemain matin, dès l'aube, la pension Dalrymphe, comme l'appelait l'hôtelier, quitta Civita Castellana.
Le comte de Girasole partit de l'hôtel environ une demi-heure après ces dames, et dépassa Minnie et Gie à quelques milles de la ville.
Après lui, le baron et le révérend Saùl Tozer se mirent en route. Enlin Hawbury et Scone Dacres fermèrent la caravane. Ce pauvre Scone Dacres ne rêvait qu'à la vengeance; et avec une patience comme les anges en ont donné la recette aux Anglais, Hawbury écoutait les sorties furieuses de son vieil ami contre l'Italien, contre madame Dacres Willougby, ainsi que ses projets hyperboliques de châtiment.
La matinée était claire et belle; la route serpentait à travers les collines; le paysage devenait grandiose, les montagnes se dressaient plus hautes et plus ombreuses. Il y avait vraiment une volupté, même pour des voyageurs blasés, à se laisser emporter au trot rapide des chevaux, dont les grelots rhythmaient pour ainsi dire l'harmonie de cette matinée superbe.
Tout à coup, le bruit d'un coup de feu retentit, puis
un cri. . n
— Good lord ! Dacres ! avez-vous entendu? cria Hawbury. Est-ce que le baron aurait dit vrai?
Le postillon arrêta net les chevaux.
— En avant! lui cria Hawbury. Avez-vous un pistolet, Dacres?
— Non.
— Eh bien , aidons-nous nous-mêmes.
Hawbury sauta hors de la voiture, enleva le postillon, se mit en selle à sa place, et au risque de briser la voiture, ne s'inquiétant ni des fossés ni des bornes, lança les chevaux à toute bride dans la direction du bruit.
— Dacres, cria-t-il, ce sont les brigands, et ces dames sont là !
— Ma femme! mon Dieu, ma femme! hurla Scone Dacres.
Qui sondera l'abîme du cœur, et qui établira jamais la loi des contradictions humaines ? Scone Dacres était pâle, en songeant au danger de celle qu'il maudissait quelques minutes auparavant.
— Un couteau ! une arme ! continua-t-il en agitant les bras. Ah ! il faut les défendre ou nous faire tuer.
Et les chevaux fouettés par M. Hawbury faisaient bondir la voiture dans une route qui s'enfonçait à travers les bois.