‹ Le baron américainChapitre 19 sur 36 · PRIS AU PIÈGE · texte numérisé non relu

PRIS AU PIÈGE

Les dames étaient parties droit devant elles, sans se préoccuper de l'ombre d'un danger. Le triomphe de lady Dalrymphe avait été complet; et sa sagacité n'était pas de celles qu'il fût possible de prendre désormais en défaut.

La victoire remportée sur les roueries du baron était une garantie d'infaillibilité.

Les trois gardiennes de Minnie etMinnie s'abandonnaient donc aux doux roulements de la voiture, admirant le paysage qui devenait admirable, s'étudiant à découvrir et à étudier les beautés de la nature à mesure qu'elles surgissaient devant elles ou autour d'elles.

Les chevaux gravissaient lentement une pente assez facile d'ailleurs, et la voiture s'engageait dans un bois touffu qui mettait brusquement son rideau de haute futaie sur l'horizon.

A peine la voiture avait-elle fait un demi-mille, que la route tourna brusquement.

Un quadruple cri s'échappa de la poitrine des voyageuses.

Le spectacle qu'elles avaient devant les yeux expliquait et justifiait cette exclamation.

En travers de la route, un arbre tout récemment déraciné gisait, opposant aux chevaux une barrière infranchissable. Derrière cette barricade rustique vingt hommes armés, le fusil au poing, se tenaient immobiles. Enfin, comble de la stupéfaction, au milieu de la troupe se tenait à cheval, comme un chef, un homme, un gentilhomme, le comte de Girasole.

Deux des bandits, il fallait bien leur donner ce nom, s'étaient détachés du front de bataille et, s'avançant vers le postillon, lui avaient intimé Tordre de s'arrêter. Je ne sais si l'injonction était prévue, attendue, mais elle fut accueillie avec déférence. Puis Girasole poussa son cheval vers la voiture.

— Mesdames, dit-il avec la plus exquise politesse, j'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien descendre.

— Mon Dieu! je vous prie, monsieur le comte, que veut dire cela? s'écria lady Dalrymphe avec une agitatation qui pouvait amener une attaque de nerfs.

— Cela signifie, madame, que je m'étais trompé, et qu'il y a des brigands sur cette route.

Lady Dalrymphe ne répondit pas; elle comprenait l'horrible ironie de cette réponse.

Le comte descendit de cheval, et, avec une galanterie parfaite, offrit la main aux dames afin de les aider à descendre.

Mais, sans accepter ce secours, elles quittèrent la voiture : madame Willougby la première, dédaignant de foudroyer le bandit, Ethel, hautaine et presque indifférente, lady Dalrymphe, agitée, courroucée, Minnie soupirante et résignée.

De ces quatre captives, les trois premières étaient pâles, je dirais livides, si ce mot n'impliquait une idée de laideur, incompatible avec les charmantes figures

d'Ethel et de Kitty; elles étaient en proie à une épouvante quelles cherchaient de moins en moins à dissimuler. Minnie paraissait la moins effrayée. Elle pensait tout bas, et presque à demi-voix :

— C'est désolant! Je suis sûre maintenant que quelqu'un va surgir qui me sauvera la vie... C'est toujours comme cela que cela se passe.

Girasole les salua, et s'adressant directement à elle :

— Pardonnez-moi, miss, si je vous fais une semblable réception, mais vous serez admirablement traitée; n'ayez aucune crainte. Je vous engage ma parole, je vous le jure sur ma vie!

— Misérable ! s'écria lady Dalrymphe, qui avait surmonté les tentations d'évanouissement ; et, d'une voix frémissante de colère: Si vous arrêtez cette enfant, si vous osez lui faire la moindre injure, vous êtes un homme perdu... Elle a des amis puissants qui la vengeront.

— Vous vous trompez, madame, répliqua Girasole avec la même politesse imperturbable. Miss Minnie m'appartient, et je ne vous reconnais aucun droit sur elle, aucun. Je suis son meilleur, son seul ami. Elle est ma fiancée, je lui ai sauvé la vie; je lui ai dit que je l'aimais, et lui ai proposé d'unir sa destinée à la mienne... Elle ne m'a pas refusé, au contraire; vous vous êtes placée entre elle et moi. J'ai voulu en finir, j'en ai fini. Je suis un noble italien, comte de Girasole, des Girasole d'Urbino. Je l'aime, je suis dans mon droit, et j'agis Selon mon devoir.

Lady Dalrymphe était une brave douairière, bien placide, bien calme, et qui, pour employer une expression familière, sortait rarement des gonds. Mais en face d'une telle impudence, elle fut réellement suffoquée et exaspérée. Elle se dressa sur ses pieds, étendit les bras comme pour jeter au comte une suprême malédiction, puis, vaincue par son émotion, elle lança un cri rauque et s'affaissa sur le sol. L'évanouissement qu'elle avait oublié ne l'oubliait pas.

Ethel s'élança vers elle, avec deux des femmes de chambre.

Madame Willougby éclata en sanglots.

— Comte de Girasole, épargnez Minnie, dit-elle en joignant les mains. Si vous l'aimez, quelle vous soit sacrée ! Ce n'est qu'une enfant ; si nous vous avons repoussé, ce n'est pas pour une raison qui vous soit personnelle; c'est uniquement parce, qu'elle est trop jeune.

— Vous vous méprenez sur mes intentions, dit le comte, en haussant les épaules; j'aime Minnie plus que ma vie. Elle m'aime, je la rendrai heureuse. Vous ne la quitterez pas, et vous jugerez par vous-même de son bonheur!... Venez, ma sœur.

— Ta sœur ! misérable !

L'Italien avait la voix chaude, passionnée. Mais madame Willougby, insensible à ces déclarations étranges dans un pareil moment, fondait en larmes et entourait Minnie de ses bras, comme pour la défendre contre les dangers qui la menaçaient.

Minnie disait tout bas à sa sœur :

— Voyons, Kitty, n'aie donc pas peur, n'aie pas l'air d'avoir peur. Je sais bien que c'est fort désagréable. Oh! je le reconnais, mais vous vous forgez des terreurs folles. Je suis sûre que vous seriez encore plus effrayée si c'était Rufus K...

A peine ce K était-il articulé, que Minnie s'arrêta et ne put aller au delà du K. Elle entendait un bruit de voiture qui approchait. Tout le monde regarda, mais les bandits avaient la vue meilleure.

C'était la voiture du baron et du révérend Saùl Tozer.

Atramonte avait toujours soupçonné que les brigands n'étaient pas loin ; mais il ne se doutait pas qu'ils fussent si proches, et au moment où il arrivait au tournant, la voiture fut entourée par les brigands.

Le premier regard du baron fut formidable. Le

second fut celui d'un soldat qui sait retrouver du calme dans les situations les plus périlleuses. Il se dressa dans la voiture, se tint droit, les bras croisés, impassible et menaçant. Il voyait à quelques pas de lui Minnie calme et presque souriante, madame Willougby sanglotante, lady Dalrymphe évanouie, et pourtant il restait calme.

— Rendez- vous! lui cria Girasole, vous êtes mon prisonnier !

— Ah! ah! c'est vous le brigand en chef, à ce qu'il paraît, dit le baron qui semblait en quelque sorte indifférent à ce qui se passait.

— Descendez ! reprit Girasole ; on ne vous fera pas de mal ; on se contentera de vous attacher.

— Fort bien ! rien que cela? c'est trop juste, dit le baron. Hé! mon ami Saûl Tozer, sovez donc assez bon pour descendre et pour offrir à ces messieurs vos poignets, afin qu'ils les attachent solidement.

— Je suis à vos ordres, baron, dit le révérend. L'excellent Saùl Tozer descendit de voiture avec

la placidité que réclamaient son caractère et son état.

Les brigands se groupèrent autour de lui ; l'un d'eux, un homme pieux sans doute, qui devinait un homme d'Église, poussa même la complaisance jusqu'à le soutenir.

Or, voici la situation des divers acteurs de ce drame et des décors.

La voiture était sur la lisière du bois, si près du fourré, que les branches touchaient la capote.

Le bon clergyman cherchant le marche-pied dans la crainte d'un faux pas, s'était penché, faisant le gros dos, et s'appuyant au bras d'un des bandits.

Alors, il se passa quelque chose d'inouï dans les fastes des zouaves pontificaux. Irrévérencieux pour la dignité du révérend, mais pratique comme un Américain, le baron bondit, posa un pied sur l'épaule de Saul Tozer, et, se servant de ce dos d'ecclésiastique

comme d'un tremplin, s'élança par-dessus la tête des brigands, à travers branches et feuilles, en plein fourré.

Le mouvement avait été si brusque et exécuté avec une agilité si surprenante, que les brigands restèrent ébahis et que pas un ne songea à se jeter dans les broussailles.

— Damnation! cria Girasole.

Saisissant un pistolet, il le déchargea, au jugé, dans la direction qu'avait prise le baron. Mais à l'explosion répondit de l'épaisseur du bois ce cri déjà connu de nos héroïnes, qui retentit comme un écho moqueur :

— Min ! Minnie !

Minnie entendit ; un éclair brilla dans ses yeux, et joignant ses petites mains de façon à faire un portevoix, elle lança de sa petite bouche en grossissant le son :

— Wha-a-a-a-at? (Quoi?)

C'était cet étrange Wha-a-a-a-at, roucoulé avec une vibration attendrie et succédant à un coup de feu qui avait frappé l'oreille d'Hawbury et celle de Scone Dacres.

— Sacramento! exclama Girasole.

Minnie se tourna vers l'Italien, et le regarda avec de grands yeux étonnés.

Elle était redevenue aussi calme que si elle eût joué aux jeux innocents.

Quant à madame Willougby, l'arrivée de ce baron détesté lui avait donné une lueur d'espoir, hélas! trop tôt évanouie ; elle retombait dans son désespoir.

Lady Dalrymphe, en dépit des etforts d'Ethel, n'avait pas encore repris ses sens. Le coup était terrible. Le malheur survenu pouvait être évité par elle. Pourquoi n'avait-elle pas écouté le baron? pourquoi n'avait-elle pas eu foi en la sincère et honnête recommandation de lord Hawbury?

Mais avant qu'aucun des acteurs de ce drame eût fait un nouveau mouvement, on entendit le roulement d'une autre voiture, le claquement d'un autre fouet, l'écho d'une autre voix humaine.

Girasole donna des ordres à ses hommes, qui se précipitèrent en avant, les armes hautes.

Hawbury et Scone Dacres apparurent.

Pour Hawbury, le rôle était tout tracé. Il était gentleman, des femmes étaient en danger. Son devoir était de se jeter sur les brigands. Il était sans armes; qu'importe ! Le cœur est une armure. Il n'avait pas à raisonner, mais à aller où le devoir l'appelait.

Quant à Scone Dacres, c'était une autre chose; il n'avait qu'une pensée. Le malheureux croyait que c'était une affaire convenue entre l'Italien et sa femme, et, dans ce guet-apens sinistre, il ne voyait qu'un rendez-vous amoureux à grand orchestre.

— En avant! cria-t-il, tandis que Hawbury, fouettant les chevaux, les enlevait de toute sa vigueur.

Minnie était sur le premier plan avec madame Willougby et Girasole. Ethel, penchée sur lady Dalrymphe, lui prodiguait ses soins. Cette fois encore, la fatalité, bien cruelle ou bien généreuse, voulut que Hawbury ne la vît pas.

— Misérables ! s'écria Hawbury d'une voix retentissante, quelle infamie commettez-vous donc?

Girasole ricana.

— Pas d'injures, dit-il, vous êtes prisonniers. Ne résistez pas, sur votre vie!

— Gredin d'Italien! hurla Scone Dacres.

Et Girasole n'avait pas prononcé une parole de plus, que Dacres avait bondi sur ses pieds et, brandissant un long couteau, dont, paraît-il, il s'était muni à tout événement, s'était rué au milieu des brigands, frappant, taillant, blessant, s'efforçant avant tout de parvenir jusqu'à Girasole, qui s'était reculé de quelques pas.

En une seconde, Hawbury fut à ses côtés.

Déjà deux hommes étaient tombés sous le couteau de Dacres. Hawbury, de son pistolet, en avait abattu un troisième, puis saisissant son arme par le canon, il s'en faisait une masse qui tombait avec un bruit mat sur les têtes et sur les épaules.

Les brigands reculaient. Dacres n'était plus qu'à trois pas de Girasole. Son visage respirait une férocité sauvage, ses yeux étincelaient ; il riait de fureur. L'ivresse du sang lui montait au cerveau. Tous les massacres d'Italiens qu'il avait rêvés se multipliaient et venaient s'offrir à lui.

Girasole eut peur.

Un des bandits se jeta sur Dacres, s* efforçant de le saisir à bras-le-corps, mais Dacres le secoua, et d'un revers de main l'envoya rouler à terre. Alors ce fut une véritable et une épouvantable mêlée. Tous les brigands se ruèrent sur Dacres avec des cris de rage. La lutte n'était plus possible. Scone allait succomber, quand il sembla qu'une idée lui était venue, une idée nouvelle pour lui, mais exploitée déjà avant lui : tout en se défendant il recula, et, saisissant le moment favorable, il se retourna, bondit et se jeta lui aussi dans le fourré.

— Feu ! cria Girasole ; attrapez-le, mort ou vif.

Quelques brigands s'élancèrent à sa poursuite ; d'autres, au commandement donné, avaient tiré et, au risque d'atteindre les dames, avaient fait feu également sur lord Hawbury, mais sans l'atteindre.

Frappant, toujours avec une précision admirable, de la crosse de son pistolet, l'Anglais ne se lassait pas ; mais ses adversaires étaient trop nombreux. Les bandits, exaspérés de la fuite de Dacres après la fuite du baron, redoublèrent de furie, et lord Hawbury entouré, saisi par plus de vingt mains, eut beau lutter, se raidir, mettre en œuvre toutes les ressources d'une boxe inconnue aux Italiens, il dut céder. Un

brigand, sans doute un ancien jésuite, s'était baissé et, le déplantant pour ainsi dire en le saisissant aux jambes, le fit se pencher et tomber la face contre terre. On se jeta sur lui, et en un instant le pauvre lord Hawbury fut lié, garrotté comme une momie d'Egypte.

Toutes nos héroïnes, muettes et tremblantes, avaient assisté à cette lutte. Ethel, debout, ne perdait pas Hawbury des yeux. Elle ne respirait pas, elle haletait. Toute son âme était suspendue à la destinée de Hawbury. Quand elle vit la fuite de Dacres; quand elle vit Hawbury, renversé, lié, elle poussa un cri, et se jeta en avant comme pour le couvrir de son corps.

Girasole l'écarta brutalement.

— Arrière! dit-il; ce milord est mon prisonnier. Arrière, où vous serez liée comme lui.

Sur un geste, pour montrer que la menace était sérieuse, deux hommes se détachèrent du groupe, et se dirigèrent vers Ethel.

Celle-ci recula épouvantée.

Certes, Hawbury avait bien entendu le cri poussé par Ethel. Mais le moment eût été mal choisi pour une reconnaissance, en supposant que les simples cris féminins, même quand ils partent du cœur, ne soient pas tous pareils au premier abord. Pour discerner le timbre spécial que chaque femme donne à ces élans de son âme, il faut une présence d'esprit, une liberté de ses facultés qui manquaient absolument à Hawbury. Lié, rugissant, il se tordait, et, impuissant à lutter, il voulait frapper encore.

On l'avait traîné auprès de la voiture du baron, et, là, on l'avait appuyé contre une roue. Ses liens étaient serrés de telle sorte que tout mouvement de sa part était impossible.

Girasole donnait des ordres à ses hommes, et les voyageuses serrées, pressées les unes contre les autres, tremblantes de peur, tendaient l'oreille, écoutaient si

aucun bruit de secours ne se faisait entendre de nouveau. Bien quelles eussent été infructueuses, les arrivées successives des deux voitures avaient été des causes d'espérance, qu'elles eussent désiré voir se renouveler. Lady Dalrymphe n'avait pas encore repris ses sens, et gisait sur le sol dans une syncope qui pouvait bien être le commencement de la mort.

Bientôt ceux des brigands qui s'étaient lancés à la poursuite des fugitifs revinrent seuls. Ce fut pour les voyageuses un nouveau sujet de terreur. N'avaient-ils pas pu les atteindre, ou bien les avaient-ils tués?

Girasole parlait à voix basse aux brigands. Pas un mot ne parvenait à l'oreille des dames ou des prisonniers. Que leur disait-il? Les blâmait-il de leur négligence, ou bien les félicitait-il de quelque crime accompli ?

Les brigands, après cette courte conférence, s'occupèrent de leurs blessés.

Deux de ces misérables avaient été frappés par le couteau de Dacres ; mais en somme les blessures étaient peu dangereuses. Un troisième était étendu à terre : c'était celui qui s'était jeté au-devant de Dacres quand celui-ci s'était élancé vers Girasole. Il gisait dans une mare de sang. On le souleva; sa face était livide, ses traits contractés, ses lèvres absolument blanches : il était mort. Dacres l'avait atteint en plein cœur. Les bandits lui improvisèrent une oraison funèbre de clameurs, d'imprécations, et comme Hawbury restait seul pour répondre de cette prouesse de Scone Dacres, ils coururent à lui, en proférant des menaces.

Hawbury, impassible, les regardait de ses grands yeux ouverts, sans qu'un muscle tressaillît dans son visage. Couvert de boue et de poussière, lié, bâillonné, il avait si grand air, il conservait tant de dignité que les bandits hésitèrent à frapper.

— Bas les armes ! cria Girasole.

Tous obéirent.

Le comte s'avança lentement vers Hawbury, fixant

sur lui son regard hypocrite et sombre. Hawbury daigna le regarder à son tour. Les éclairs des deux prunelles se joignirent et se croisèrent comme deux épées.

Girasole eut un sourire moqueur.

— Milord, dit-il, sera sans doute heureux de savoir que miss Fay sera traitée avec les plus grands honneurs. Milord lui porte un grand intérêt, je le sais; mais elle est ma fiancée, et j'ai saisi cette occasion d'assurer notre mariage. Vous savez sans doute que je lui ai sauvé la vie?

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