LE REPAIRE
Girasole, convaincu que lord Hawbury professait un profond amour pour Minnie, espérait, en le torturant, l'obliger à sortir de son insupportable sang-froid.
Mais Hawbury écoutait dans la plus superbe indifférence.
Exaspéré, Girasole eut un geste d'impatience, et sa main se posa sur la crosse d'un pistolet. Une rapide réflexion arrêta son bras, et, se tournant vers sa bande:
— Conduisez cet homme... où vous savez, dit-il d'un ton de commandement.
Girasole était revenu vers le groupe des dames.
— Myladies, dit-il de son air le plus aimable, c'està-dire le plus horrible, je vous prie de m'entendre. Si j'en suis réduit à cette déplorable extrémité, c'est que j'ai rencontré, de votre part, une injustifiable résistance à mes projets. Minnie m'appartient... Je l'aime et je suis aimé d'elle. Je regrette de vous avoir causé ces ennuis. Maintenant mon but est atteint, et vous êtes libres.
Il s'approcha de Minnie et lui prit la main, qu'elle laissa prendre.
— Vous m'avez promis cette jolie main, mignonne. Je vous aime plus qu3 ma vie, et je vous consacrerai toute mon existence. Je vous jure de vous rendre heureuse.
— Mais je ne vous demande pas de me rendre heureuse! s'écria Minnie. Je ne veux pas abandonner ma chère Kitty. C'est une honte de faire ce que vous faites, et vous me forcerez à vous haïr.
Girasole sourit. Le ton de ces reproches eu adoucissait singulièrement pour lui l'expression.
— Milady, dit-il à madame Willougby, mademoiselle ne veut pas vous quitter. Si vous désirez nous suivre, je ne m'y opposerai pas.
— Oh! ma chère Kitty, dit Minnie, qui commençait à trouver son aventure trop romanesque, ne me laisse pas seule, toute seule, avec ce méchant homme! Viens avec nous. Tu verras... ce sera moins triste, si tu viens. J'ai bien peur seulement que nous ne manquions de bien des choses.
Girasole était allé adresser la même invitation à Ethel, et, comme à madame Willougby, il lui avait fait ses excuses en lui déclarant qu'elle était libre de le suivre, mais Ethel déclara qu'elle n'abandonnerait pas lady Dalrymphe, qui donnait à peine quelques signes de vie... Girasole revint ensuite vers Minnie et Kitty.
— Suivez-moi, leur dit-il ; l'endroit où je vous conduis n'est pas éloigné d'ici ; ce n'est pas une fatigue.
Madame Willougby hésitait : mais pouvait-elle abandonner sa sœur? Quelle résistance opposer à ce misérable?
Girasole entra dans le bois; les deux femmes le suivirent.
Madame Willougby chancelait, prête, à chaque pas, à succomber sous l'émotion.
Quant à Minnie, elle avait toutes ses forces. C'était la fatalité; elle s'y soumettait; elle prenait l'habitude
de s'y soumettre; elle était calme, vaillante; les gémissements poussés par sa sœur lui paraissaient une faiblesse insigne.
— Si c'est pour te désoler ainsi, lui disait-elle tout bas, que tu me suis, j'aime mieux que tu ne viennes pas.
— Pauvre Minnie, pauvre enfant, pauvre chère enfant! sanglotait madame Willougby.
— Eh bien, oui, je suis une enfant, comme tu dis, mais ne me le dis pas tant, car je veux, me conduire comme une femme. N'aie pas peur!
Madame Willougby se tut. Elle comprenait qu'avec un caractère enfantin comme celui de Minnie, le mieux était de se résigner, de veiller et d'agir, en paraissant céder.
Au fond, Minnie, qui sentait à la fois sa petite logique et sa petite folie se heurtant comme deux grelots dans sa cervelle, ne jugeait pas qu'il y eût lieu de se désoler absolument. Elle était enlevée ! Mais elle n'était pas la première à qui un pareil accident et un pareil honneur eussent été accordés.
Ce qui lui arrivait, toutefois, n'arrivait pas à tout le monde, et constituait un privilège, une supériorité. Si Girasole l'aimait, c'était un malheur; mais c'était un malheur excusable et qui n'était pas de sa faute, à elle. Or, il est plus facile de subir un malheur qu'on n'a pas provoqué.
Les voitures qui avaient amené ces dames étaient là, dételées, sur la lisière du bois. Elles étaient gardées par le postillon à figure bonnasse et honnête qui avait plu si fort à l'excellente douairière. Girasole lui adressa un mot en passant, et lui glissa une pièce d'argent dans la main.
L'homme salua ironiquement les deux femmes au moment où elles passaient devant lui. Girasole marchait maintenant auprès d'elles. Le bois était très-épais, plus sombre et plus silencieux, à mesure qu'elles avançaient.
iJ8 LE BARON AMERICAIN
Madame Willougby se demandait si la fuite était possible; mais, eût-elle pu se jeter à travers les broussailles, quelle n'eût pas été certaine de décider Minnie à l'imiter. Hélas! l'infortunée, celle pour qui la bonne Kitty tremblait si fort, à chaque pas qu'elle faisait sur les feuilles tombées et sur les branches séchées, se retournait pour voir si sa robe ne s'accrochait pas, ne se déchirait pas, ne prenait pas des plis malencontreux! S'il est beau qu'une jeune martyre, qui va mourir pour sa foi, s'arrange dans l'arène et se préoccupe de tomber avec grâce, que penser de la martyre coquette ou ignorante, qui ne songe pas à mourir, qui ne sait pas ce que le sort lui réserve, et qui garde assez de sang-froid pour préserver la mousseline de sa robe, quand sa robe elle-même ne la préservera peut-être pas?
Faut-il admirer cette sublime innocence'?
La fuite, en tous cas, était impraticable, et madame Willougby, héroïque à sa manière, mais sans faire montre de son héroïsme, se disait :
— > Nous allons à la mort! c'est bien! je ne lui survivrai pas. Nous mourrons ensemble.
Girasole ne prononçait pas une parole. Il réglait son pas sur celui de Minnie, et prenait le soin d'écarter les branches qui auraient pu effleurer le visage du baby.
Minnie marchait légèrement, librement, comme s'il se fût agi d'une simple promenade. Elle regardait à droite et à gauche dans la forêt; volontiers elle l'eût admirée. Tout à coup elle tressaillit; un lézard courait à ses pieds; et la peureuse, qui ne s'était pas trop effarouchée de la vue des brigands, qui allait, elle ne savait où, sous la conduite du plus misérable bandit, faillit s'évanouir du frétillement d'un lézard à ses pieds. Madame Willougby, frappée de ce contraste, se demandait si Minnie était folle ou si le cher baby manquait absolument de cœur.
Cependant la forêt commençait à s'éclaircir. Les arbres, moins serrés, laissaient circuler l'air et la lumière, et permettaient aux regards de pénétrer plus avant. On entendit bientôt le murmure d'un ruisseau. Minnie s'arrêta pour le regarder courir, et elle ne put s'empêcher de remarquer qu'il était le plus joli ruisseau du monde ; puis elle descendit avec lui la pente de la forêt, et bientôt le filet d'eau devint une rivière pour finir par l'épanouissement d'un lac, dans un vallon charmant.
Girasole était-il poète en même temps que chef de brigands ; et quand il désarmait ses pistolets comptaitil sur les charmes de la nature pour enchaîner ses prisonniers... je veux dire ses prisonnières? Le coquin n'eût pas choisi, en tout cas, un site plus pittoresque pour séduire ses victimes. Des.éminences boisées dominaient ce lac transparent, et derrière ces pentes adoucies, s'élevaient, dans toute leur fierté, les sommets des Apennins. Le lac n'avait guère qu'un mille envi- Ton en longueur, autant en largeur. C'était un miroir pour le paysage coquet, pour le ciel souriant, pour les jolies filles qui voudraient sourire et faire les coquettes sur ses rives ou sur ses ondes.
En approchant du lac, madame Willougby vit des formes humaines s'agiter, et il fut bien facile de reconnaître des brigands pareils à ceux qu'on avait trouvés dans la forêt. Elle tourna vivement la tête de côté, avec un frémissement de désespoir et aperçut; à travers les arbres, une maison en ruines. Précisé* ment, Girasole invita ces dames à se diriger vers cette maison.
La ruine était sur le bord du lac, mais si elle jouait un rôle de décor, elle paraissait avoir une utilité plus pratique pour les bandits. Le toit était encore en bon état; mais les châssis des fenêtres avaient disparu ; la porte avait suivi les châssis.
L'air avait toute facilité pour entrer; quant aux hôtes
qu'on amenait de force dans cette hôtellerie suspecte, ils pouvaient rêver la liberté à travers ces ouvertures; il leur était interdit, tant les sentinelles étaient nombreuses, de tenter la moindre évasion.
Ces hommes au teint basané, aux traits durs, aux yeux trop noirs, dans tout l'attirail classique des bandits, parurent monstrueux à la pauvre Kitty. On devinait bien qu'ils n'auraient aucun scrupule et que, sur un signe; ils auraient frappé, tué ou menacé d'un péril plus grand que la mort les malheureuses femmes qu'on leur amenait.
Si du moins madame Willougby avait pu s'exprimer en italien ! Elle eut pu leur faire des offres de rançon, elle eût essayé sur leur cupidité ce qu'il était chimérique d'essayer sur leur sensibilité, surtout par une pantomime sans paroles.
Elles atteignirent la maison, en passant sous le feu de ces regards menaçants. Quand elles eurent franchi le seuil, Kitty se dit tout bas:
— Nous voici dans notre tombeau.
Minnie ne paraissait avoir aucune de ces idées lugubres. Elle regardait les bandits avec curiosité; deux ou trois fois, à ceux qui avaient des barbes grises, elle fit une révérence polie; elle honorait la vieillesse. Si elle eût osé, elle se fût arrêtée pour regarder à son aise les accoutrements singuliers, les armes et les scapulaires de ces coquins ; comme elle s'était arrêtée plus d'une fois à Londres pour admirer un Chinois et à Paris pour voir passer un chef arabe.
Girasole, marchant toujours en avant, gravit un escalier et atteignit ainsi le second étage de la maison.
Là se trouvait un appartement spacieux tenant toute la largeur de l'édifice, avec une fenêtre à chaque extrémité et deux autres sur un des côtés de la façade.
Le plancher disparaissait sous une couche épaisse de paille fraîche, entremêlée de peaux de bêtes. Du reste, le mobilier était primitif; il ne comportait, dans son
LE BARON AMÉRICAIN 22i
énumération, ni chaises, ni tables : des bottes de paille suppléaient à tout.
— Je vous fais mille excuses, mesdames, pour cette installation, dit ironiquement le comte de Girasole des Girasole d'Urbino. Je souffre de ne pouvoir vous offrir que ce taudis ; mais, rassurez- vous, ce n'est qu'une halte. Je ne vous dirai pas, mesdames: A la guerre comme à la guerre !... puisque la guerre est finie ; mais vous n'avez qu'une journée et une nuit à passer ici. Nous nous rendrons demain à une demeure plus digne de ma charmante fiancée, demeure où elle sera la plus heureuse des femmes.
— Un jour et une nuit ! s'écria Minnie, avec une moue de dédain ; mais je ne veux pas rester si longtemps que cela, je vous en préviens, dans cette horrible maison.
— Je vous en supplie, dit Girasole, joignant les mains; excusez-moi pour quelques heures de jour et une seule nuit; vous aurez ensuite tout ce que vous pourrez désirer.
— Non, non, monsieur, cette maison est abominable. J'aime mieux rester, courir ou dormir dans les bois. Ah ! les bois, c'est si bon !
Girasole sourit avec indulgence.
— Vous aurez, Minnie, tout le loisir de courir dans les bois, je vous le jure; mais demain, demain seulement. Vous attendrez ici que je puisse vous offrir un sort plus digne de vous. Vous pouvez être tranquille; vous êtes ici en pleine sécurité, une nuit sera bien vite passée. Demain matin on nous mariera ; un prêtre que j'ai fait mander doit arriver dès l'aurore et procéder à la cérémonie.
— Bien ! bien ! pour le mariage, nous verrons ; mais ce n'en est pas moins, monsieur, un singulier manque d'égards que de m'enlever pour m'amener dans un si vilain endroit... Où vais-je m'asseoir? Et voyez ma pauvre chère Kitty bien-aimée! Que vous
soyez méchant avec moi, je n'ai encore trop rien à dire; mais vous n'avez pas le droit de la forcer, elle, à s'asseoir par terre, sur ces horribles peaux de bêtes féroces, sur cette abominable paille ! Vous ne lui avez pas sauvé la vie, à elle, et vous n'avez aucun motif pour lui faire de la peine.
— Mais c'est bieg loin de ma pensée ! s'écria Girasole, qui, pour un chef de brigands, jouait un singulier rôle; vous faire de la peine, à vous ou à votre sœur! Vous ne me connaissez pas... Mon cœur, ma vie, tout vous appartient... Je mets tout à vos pieds.
— J'aimerais mieux y voir une chaise ! dit Minnie avec colère.
— Mais, mon enfant, ma chère fiancée, nous sommes dans un désert; il n'y a pas de chaise! Je n'ai pu trouver que de la paille.
— Alors, pourquoi m'avez-vous amenée ici, puisque vous saviez que vous n'y trouveriez pas de chaises? Où voulez-vous que je puisse m'asseoir? Supposezvous que je vais rester tout le temps debout ? C'est une indignité^ cela n'a pas d'autre nom! Ah! que dirait mon pauvre papa, s'il me voyait traitée ainsi ?
Le mécontentement de Minnie était moins comique que l'embarras de Girasole. Cette enfant gâtée était-elle une future femme de génie, tâtant de son pouvoir, à propos d'un caprice, voulant mater ce bandit à l'occasion d'un enfantillage? Ou bien faut-il nous résigner à ne voir en elle qu'un baby, ayant des idées et des craintes de baby, à l'heure où une autre jeune fille aurait eu des angoisses plus sérieuses? C'est là l'éternelle énigme de l'éternel féminin. Shakespeare luimême l'a posée souvent sans la résoudre. Je n'entreprendrai donc pas d'éclaircir le problème.
— Ne vous désolez pas ainsi, cara, carissima mia, disait le plus piteux des coquins ; demain, je vous le répète, vous serez dans mon château ; là, rien ne vous manquera, vous serez heureuse !
— Je ne vois pas comment je puis être heureuse demain, si je reste debout jusqu'à demain! s'écria Minnie exaspérée. Vous parlez comme si j'étais de pierre ou de bois, continua-t-elle. Ah! je prévois ce que sera le château, si vous traitez ainsi celle qui doit en être la châtelaine.
Girasole réfléchissait. On n'est pas brigand sans être un peu sot. Ce qu'il y a de plus spirituel sur la terre, c'est encore d'être un honnête homme. Girasole était donc digne de prendre très au sérieux les lamentations de Minnie. Il se dit intérieurement qu'après tout elle ne se plaignait pas d'avoir été enlevée. Elle semblait tacitement ratifier cette témérité de l'amour sincère. Elle reconnaissait implicitement son droit à lui ; n'était-il pas juste qu'il reconnût et qu'il satisfit son droit à elle d'être reçue selon une personne de son éducation, de son rang, de son élégance? Réellement, dans l'égoïsme de sa passion, il avait négligé le confortable, et, pour une Américaine, c'était une faute plus grosse que le crime de rapt.
Alors il se demanda, en fronçant le sourcil, où il pourrait bien trouver une chaise dans ce pays désert. Si je ne pressentais que cette aventure, commencée tragiquement, aboutira à un dénoûment tragique, je serais tenté de rire de la déconvenue de ce scélérat qui prévoit tout, excepté le superflu. Conçoit-on l'ogre du Petit-Poucet prêt à dévorer l'ingénieux enfant et ses petits frères, mais s'arrêtant tout à coup parce que ceux-ci se plaignent que le sel dont ils seront assaisonnés est trop gros ; et voit-on le monstre désolé de ne pouvoir trouver du sel fin pour complaire à ses victimes, c'est-à-dire à ses victuailles?
Minnie voyait bien l'empire qu'elle prenait sur Girasole, et elle n'était pas disposée à en user avec clémence. Elle regardait Girasole avec des yeux farouches, courroucés, si bien que celui-ci baissait la tête et se rongeait la moustache.
— Je ne vous parlerai plus jamais, jamais! criait Minnie, à moins que vous ne m'apportiez une chaise ; il me faut une chaise!
C'en était trop ! Girasole bondit dans l'escalier. Il se mit à courir dans toutes les directions, à fureter dans tous les coins, cherchant, mendiant, invoquant une chaise!...
Certes ! il y avait là beaucoup de bois, puisqu'on était en pleine forêt. Mais que faire de ce bois? Comment en une minute le tailler, le façonner en siège? Ah! il y a donc toujours un désir à satisfaire derrière les autres désirs satisfaits ! Enlever la femme que l'on aime, ce n'est donc rien, si on n'enlève pas en même temps un pliant pour qu'elle puisse s'asseoir!
Girasole communiqua son embarras à quelques-uns de ses hommes. Ils se réunirent autour de lui, secouant la tête, délibérèrent, mais ne purent constater que leur impuissance, à moins que la madone ne vînt à leur secours!...
Tout à coup Girasole poussa un cri de joie.
A quelques pas, il venait d'apercevoir un tronc d'arbre qui, par un caprice de la nature, affectait presque la forme d'une chaise ou d'un escabeau.
C'était la seule ressource. La Madone à la chaise avait exaucé le souhait des bandits.
Il donna l'ordre à deux de ses hommes d'enlever le vieux tronc d'arbre; et de le porter dans la maison. Puis il s'élança, d'un cœur léger et d'un pied aérien vers l'appartement de Minnie pour lui faire connaître ce succès inespéré. Minnie l'écouta froidement, d'autant qu'il parlait avec une rapidité fâcheuse pour l'anglais coupé d'italien à l'aide duquel il voulait se faire comprendre.
Les hommes qui portaient la souche gravissaient l'escalier avec bruit, haletants, soufilants; le tronc était des plus lourds. Finalement, ils déposèrent ce trône d'un sylphe, taillé pour un géant, devant la porte de Minnie.
Il se présenta alors une difficulté nouvelle : la porte était trop étroite, le bloc de bois était trop gros. Minnie entendit le double bruit que faisaient les brigands, en jurant par le nom de tous les saints d'Italie (or, on sait que les saints sont plus nombreux en Italie que partout ailleurs), et en frappant le chambranle de la porte à coups redoublés.
Minnie courut à la porte; elle vit Girasole fort humilié et les brigands fort embarrassés.
— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-elle d'un air de petite reine?
— C'est... c'est une chaise, un siège que je vous apporte, balbutia Girasole.
— Une chaise, cela9 mais ce n'est qu'un horrible tronc d'arbre, et pas autre chose.
Furieuse, elle fit un mouvement pour rentrer dans sa chambre.
Girasole, embrassant le tronc d'arbre, comme Oreste, menacé des Furies, embrassait l'autel protecteur, était pâle et suppliant.
— Mais, enfin, disait-il, que voyez-vous d'effrayant, d'horrible, dans ce morceau de bois? Si vous saviez, cara mia, les efforts qu'il a fallu faire pour l'apporter ici!
— Otez cela, enlevez cela ! criait Minnie, qui semblait en proie à la plus violente terreur.
— Mais pourquoi? demandait Girasole suppliant.
— Enlevez cela, vous dis-je! Hâtez-vous!
— Cependant, c'est pour vous ; c'est un siège!
— Cela, un siège? Je n'en veux pas! N'est-ce pas, Ritty, que cela ressemble tout à fait au billot sur lequel on coupa le cou de Jeanne Gray? D'ailleurs, si vous croyez qu'il n'y a pas dans ce tronc d'arbre un tas de vilaines bêtes! Vous êtes le plus cruel des hommes, de m'offrir un pareil siège! Enlevez cela tout de suite, je le veux, et allez-vous-en aussi ; laissez-moi seule avec ma bonne chère Kitty. Ce n'est pas elle qui aurait
jamais l'idée de m'offrir un pareil siège. Oh! oh! vite, enlevez-le!
Girasole était vraiment à plaindre. Il était désarçonné, désarmé, écrasé. Il n'y avait plus qu'à obéir. Il ne savait plus commander.
Il fit enlever le tronc d'arbre et suivit les brigands qui 1 emportaient dehors, tourmenté, torturé de son impuissance à satisfaire le premier désir de la femme qu'il adorait; et pourtant il se rendait cette justice qu'il n'avait reculé devant rien pour la lier à lui, pour la contraindre à être sa femme.
La petite moue de cette capricieuse enfant rendait inutiles ses violences, et il se sentait incapable d'en commettre d'autres pour, achever son œuvre. Il était lâche et vaincu. La possession de ce petit cœur d'enfant, de poupée, était un problème insoluble. Il s'était posé une énigme qu'il ne pouvait trouver, et le sphynx railleur, moqueur, ouvrant une mâchoire terrible, semblait rire et se moquer de lui, en attendant qu'il le grignotât.
Pendant ce monologue désespéré de Girasole dans la forêt, Minnie parlait à sa sœur.
— Tu vois bien, lui disait-elle, comme vous avez eu tort de faire toutes de l'opposition à ce brave, à cet excellent Rufus K. Gunn! Ce n'est pas lui qui m'eût jamais trahie, trompée de cette façon! Ce n'est pas lui qui m'eût jamais attirée, par un piège, dans cette horrible masure, au milieu d'un désert, dans un taudis de mendiants sans portes ni fenêtres, où il n'y a pas même une chaise pour m'asseoir : et pourtant je suis horriblement fatiguée ! Il a toujours été bon, obligeant pour moi, le baron; c'est pour cela que vous étiez jalouses... Eh bien, êtes-vous contentes?
— Tais-toi, Minnie; pense à cette pauvre lady Dalrymphe que nous avons laissée évanouie aux mains des bandits, à notre bonne Ethel! Comment peux-tu dire que nous soyons contentes de ton malheur? Ah ! Minnie,
c'est mal!... Voyons, calme-toi, et viens t'asseoir. Je vais tâcher de te faire un siège avec des fourrures.
Et corrigeant ses reproches par sa complaisance, madame Willougby se mit en mesure de faire un tas des peaux de botes éparses sur la paille, afin d'en former une sorte de siège.
— C'est bien inutile, ce que tu fais là, dit Minnie.
— Je t'assure, chérie, que tu auras un siège trèsdoux, très-confortable.
— Je n'en veux pas. Tu crois que je vais m'asseoir sur ces horribles peaux?
— Voyons, c'est très-doux, je te l'assure; regarde plutôt !
Et, de sa main complaisante, la bonne Kitty pesait sur l'amas de fourrures, qui se prêtait complaisamment à la démonstration.
— Je suis sûre que c'est affreusement dur et que tu te meurtris les mains! disait l'entêtée Minnie, qui refusait de regarder les fourrures et de juger de l'effet produit par la main de Kitty. Ne t'occupe pas de moi! ajoutait -elle. Je suis à bout de forces, j'en mourrai !
— Eh bien , voyons, Minnie, c'est moi qui vais m'asseoir. Tu viendras te placer sur mes genoux. Qu'en dis-tu?
— Non, non, je ne suis plus une enfant; je te fatiguerais, je serais trop près de ces affreuses fourrures. L'odeur me révolterait, et puis cela vient de vilaines bêtes que je ne connais pas.
— En vérité, Minnie, tu semblés prendre à tâche de me désespérer... Sois raisonnable, je t'en supplie... Après ces émotions, tu me fais bien du chagrin avec tes caprices.
— Des caprices! tu appelles cela des caprices? C'est moi qui suis toujours raisonnable, Kitty, sache-le bien; je ne me démens pas. Je suis toujours conséquente avec moi-même. Je n'ai pas voulu d'un tronc d'arbre,
je ne veux pas de ces peaux de bêtes pour m'asseoir, et je ne veux pas être bercée comme un petit entant.
Madame Willougby ne répliqua pas ; mais elle continua à plier les peaux de bêtes et à les entasser; puis elle plaça sur ce tas un bon lot de paille, si bien que, en somme, le siège était devenu presque aussi haut qu'une chaise ordinaire; enfin, elle poussa la pile jusqu'au mur, de façon à lui donner un dossier.
Alors, plus éloquente par Faction qu'elle ne l'avait été par la parole, elle alla s'asseoir elle-même en poussant un petit soupir de satisfaction.
Une minute se passa.
— Minnie ! dit-elle, quand elle fut bien installée.
— Kitty!
— Je suis très-bien, je t'assure, oh! mais très-bien. Viens t'asseoir sur mes genoux, cinq minutes seulement; je ne te demande que cinq minutes, pas plus! Vois, j'étends ma robe de façon à ce que tu puisses encore t'asseoir dessus.
Et la bonne Kitty, qui avait une inquiétude plus sérieuse au fond que de fournir un siège à la capricieuse enfant, faisait sa voix aussi douce, aussi suppliante que possible.
— Eh bien, j'y consens; je vais m'asseoir un tout petit instant, dit Minnie; seulement, tu promets de ne pas me parler... de mes sauveurs. Ah! où est-il et quel est-il celui qui me tirera d'ici?
— Je te jure de ne te parler de rien, ma chérie. Viens... viens!
Elle appelait Minnie avec des inflexions de voix douces, câlines, auxquelles d'ordinaire les petits chats ne résistent pas.
Minnie leva le pied, j'allais dire la patte, lit un pas, puis deux, puis trois, puis cinq, et vint s'asseoir en ronronnant sur les genoux de sa sœur.
Quelques minutes après, la tête appuyée sur l'épaule de Kitty, elle dormait profondément.
Au bout d'une heure, Girasole reparut.
Minnie donnait toujours. Madame Willougby, maîtresse du champ de bataille, immobile, fixa sur l'Italien ses yeux noirs avec une telle expression de colère et de mépris, que le comte* ouvrit la bouche pour parler, ne trouva -pas un mot, tourna sur place et prit la porte.