A QUOI SERT LE LATIN
Revenons aux victimes de Girasole, que nous avons laissées sur le théâtre même de l'attentat. Ritty pense avec douleur à leurs inquiétudes et aux dangers qu'elles courent encore. Quant à elles, voyons ce qu'elles essayent de devenir. Ethel, lady Dalrymphe et les quatre femmes de chambre avaient été lentes à se reconnaître dans la stupeur d'un pareil événement.
Ethel était le chef naturel, par la raison, par l'énergie, de ce groupe désespéré.
L'évanouissement de lady Dalrymphe avait été fort long. Je n'oserais dire qu'il dura une heure, car il se trouverait peut-être un médecin pour contester qu'une syncope pût se prolonger ainsi, sans devenir mortelle. Mais quand, à force de flacons, d'essences, de frictions, de tapotements et de supplications, l'excellente douairière daigna revenir à elle, il y avait si longtemps que sa pensée avait quitté la terre, qu'elle dut traverser toute une région de limbes, de vapeurs, de cauchemars, avant de rentrer en possession de la réalité.
La vérité brutale, cruelle, arracha des sanglots qui soulagèrent physiquement et moralement l'infortunée lady Dalrymphe. On la conduisit en la soutenant avec précaution, on la porta jusqu'à la voiture dételée qui ne pouvait plus servir que de divan, de terrasse ; et quand le calme fut enfin revenu dans les esprits, on délibéra.
Que faire? où aller? Plus de chevaux, plus de conducteurs, plus même de bandits à interroger, à corrompre, si on ne pouvait les intimider!
Lady Dalrymphe, en raison des secousses subies, était beaucoup trop faible pour qu'on pût songer à lui proposer une longue marche. Il ne fallait pas penser davantage à la transporter quelque part. Les femmes de chambre restaient étranglées par la peur, et à toute idée émise devant elles, elles poussaient des soupirs terribles, mais peu pratiques.
Quant à Ethel, elle avait toute son énergie; mais que peut le meilleur général avec des troupes indécises ou diposées à la retraite?
Tout à coup, dans ces ténèbres de la délibération qui s'épaississaient à chaque minute, plus denses, plus effrayantes, un rayon, un mince rayon, pâle; fluet, grisâtre, apparut.
C'était le révérend Saùl Tozer.
Il avait été sanglé comme un paquet de branches, et il s'était laissé faire. Pendant une heure, il était resté dans cet état ; si bien que son immobilité et son impassibilité l'avaient fait oublier ou dédaigner des bandits, et que ceux-ci, en se retirant, avaient jugé inutile de se charger de ce fagot humain.
Saùl Tozer, humble par état, n'avait pas protesté contre ce mépris. Il avait assisté à toutes les péripéties de la lutte, puis il avait trouvé le moyen de se dresser peu à peu sur ses pieds, et quand les brigands eurent vidé la place, en faisant de tout petits pas, en usant de la faible latitude que lui laissaient ses liens,
il avait glissé droit devant lui. Ce fut ainsi qu'il apparut près de la voiture.
11 se plia à angle droit, pour saluer lady Dalrymphe, et ayant ainsi prouvé sa politesse, en dépit de tout, il dit de son ton le plus oratoire :
— Je ne sais, madame, si j'ai l'honneur d'être reconnu par vous. Mais je suis allé vous rendre visite à Rome, avec mon ami le baron Àtramonte. Quoique fortement attaché, je me fais un devoir de me mettre à votre disposition. J'espère bien, d'ailleurs, qu'une de ces dames voudra bien couper ou détacher les cordes qui gênent mon zèle et paralysent mes etforts. Au fond, je crois qu'il vaudrait mieux détacher que couper. La corde a encore une valeur... elle peut servir.
Ethel se hâta de se rendre au vœu du révérend, et prit à cet effet, dans son nécessaire de voyage, une paire de ciseaux. Mais l'opération n'était pas si facile qu'on pouvait le croire. Alexandre eût renoncé, après une seule tentative, à dénouer ce nœud gordien ; mais Ethel n'avait pas l'épée d'Alexandre pour le trancher. Les cordes étaient grosses, solides, et les ciseaux, des petits ciseaux à broder, se tordaient et menaçaient de se rompre en mordillant les cordes.
Mais les ciseaux étaient de pur acier, des ciseaux anglais de la meilleure fabrique. Ne pou va ut couper, ils scièrent. C'était se tirer d'affaire en vrais ciseaux féminins. La corde céda : Saùl ïozer fut libre. Alors, il fit de la main et de ses grands bras le salut qu'il n'avait pu faire que de son corps.
— Réellement, monsieur, lui dit lady Dalrymphe, je vous suis fort obligée. Oui, je me souviens de votre visite... Monsieur, un homme de votre état est ! toujours de bon conseil. Que faut-il faire, selon vous?
— A coup sûr, madame, dit Saûl Tozer en regar- 1 dant les traces bleues qui tatouaient ses poignets, je I
veux vous donner un bon conseil. Je vais réfléchir... et je inédite une prière à celui de qui vient toute force en ce monde.
Tozer croisa ses mains endolories et pria, mais pendant deux ou trois secondes seulement. Cela lui suffit pour trouver, pour recevoir une idée.
— A mon avis, dit-il d'un ton à la fois solennel et modeste, je crois que le mieux serait de nous en aller, et d'aller chercher de l'aide dans le pays.
— Mais il n'y a pas de maison à cent milles à la ronde ! s'écria Êthel, un peu désappointée du conseil naïf du révérend.
— Vous connaissez cette route? demanda avec sangfroid le doux Saùl.
— Non.
— Alors, madame, comment savez-vous qu'il n'y a pas de maisons?
— Nous n'en avons aperçu aucune en venant ici. Le révérend Tozer eut un sourire béat.
— Je ne vous dirai pas que Dieu m'éclaire, dit-il avec componction; cependant, je sens en moi une clarté.
Tous les regards se tournèrent vers lui, en clignotant, comme s'il eût dû les éblouir.
— Vous n'avez pas vu de maisons jusqu'ici, continua-t-il d'une voix profonde; cela veut-il dire qu'il n'y a pas de maisons en avant?
Après ces judicieuses paroles, Saùl parut s'absorber en lui-même. Les yeux ne clignotaient plus; la clarté de son éloquence était de celles qui n'éblouissent pas.
Tozer releva la tête; l'inspiration le saisissait aux cheveux :
— Le capitaine des brigands n'a-t-il pas parlé d'aller chercher du secours en avant ? demanda-t-il de la même voix profonde.
— Oui ! oui ! il a parlé de cela, dit Ethel impatiente.
234 LE BARON AMÉRICAIX
Saûl Tozer était un logicien admirable et un controversée renommé. Il profita des points qu'on lui accordait pour conclure, après une petite toux qui est la lanfare des orateurs victorieux •
- De façon générale, dit-il, je ne serais pas disposé à prendre ce que dit ce brigand pour parole d'Évangile. Mais dans la circonstance présente, je crois qu il est bon, qu'il est prudent, de tenir compte des moindres éléments fournis à nos investigations Donc voici mon humble avis... et que la colère du Dieu vivant me frappe, si je n'exprime pas ma pensée en toute franchise. J'estime qu'il y a lieu de nommer une commission qui aille en avant à la découverte et qui nous renseigne sur l'état du pays.
— Je suis prête, dit Ethel, que ces révélations solennelles, mais un peu lentes, exaspéraient, et si ma ctiere tante n a pas peur de rester seule ici.
,~P^! certainement non; J'e n'aurai l«s peur répondit lady Dalrymphe, qui voulait avoir autant de courage que sa nièce. Seulement, je voudrais bien, ma chère Ethel, ne pas vous perdre de vue. Je crains pour vous.
— Rassurez-vous, chère tante, les dangers sont les mêmes pour tous, et si je suis assez heureuse pour trouver du secours...
— Allez donc, chère enfant, dit lady Dalrymphe avec attendrissement.
Tozer intervint de nouveau.
Il déclara que son devoir était tracé d'avance. Dieu 1 éclairait une seconde fois. Il accompagnerait Ethel il la protégerait.
Lady Dalrymphe se résigna. Elle avait peut-être compte sur la compagnie du révérend pour attendre sans peur le retour d'Ethel; mais puisque Dieu éclairait Saul Tozer, il fallait se soumettre.
Saûl et Ethel partirent ensemble.
Ils franchirent l'arbre que les brigands avaient ren-
l-ersé pour faire une barricade ; puis ils marchèrent •apidement sur la route.
— Parlez-vous italien, mademoiselle? demanda iaul.
— Non.
— C'est bien regrettable ; moi non plus. C'est une belle langue, d'ailleurs.
— Oui, monsieur ; mais nous tâcherons de nous faire comprendre par signes.
— En réalité, dit Tozer, qui retrouvait un sujet de dissertation, l'italien est un succédané... Comprenezvous ce mot? Oui, tant mieux... Donc, l'italien est un succédané du latin... Alors je pourrai coudre quelques mots latins, et j'arriverai à me faire comprendre.
— Dieu le veuille!
— Ceci est un doute, mademoiselle. Vous doutez de la Providence?
Ethel ne répliqua pas. Les deux voyageurs marchèrent sans se parler. L'intervention prochaine de la Providence devait être méritée par la méditation et le silence.
Ethel était trop triste pour soutenir la conversation. Quant au révérend, il eut besoin de rechercher, de repêcher dans sa mémoire les bribes de latin qui flottaient, qui nageaient comme des poissons dans un réservoir un peu abandonné.
Cependant, après une centaine de pas, Saùl crut utile de placer quelques paroles bien senties.
— Oserai-je vous demander, miss, dit-il, de quelle conviction vous êtes?
— De quelle conviction? s'écria Ethel, qui ne comprit pas d'abord, et qui était à cent lieues d'une pareille question.
— Oui, à quelle secte, à quel corps religieux appartenez-vous?
— Moi, mais j'appartiens à l'Église...
— Pardon ! Église est un mot. Il y a Églises et
Églises... toutes bâties de pierres, mais la plupart ayant pour ciment l'iniquité. Quelle Église, je vous prie, quelle Église?
— Mais l'Église d'Angleterre.
— Hum! le corps épiscopal! école de haut ton, j'en conviens...
Ethel ne put réprimer un sourire ; elle n'avait jamais envisagé l'Église anglicane à ce point de vue du ton; elle s'étonnait aussi de l'instinct naïf de propagande qui se développait chez le révérend, par la marche.
Tozer revint à la charge :
— Êtes-vous professe? demanda- 1— il.
— Vous dites?
— Êtes-vous professe?... Nous appelons profès quiconque s'est donné corps et âme à une Église, et qui ne fait plus qu'un avec elle. Oui ou non, miss, vous êtes-vous donnée?
— Je ne savais pas... Dans une certaine mesure, oui, certainement, je suis attachée à mon Église.
— J'en suis ravi, vous me comblez de joie... C'est une grande force et un splendide privilège d'appartenir à son Église, d'être inondé du rayonnement de la grâce. Vous êtes inondée fréquemment, je suppose?
— Inondée! c'est beaucoup dire.
— Quoi ! s'écria Saùl en s'arretant, comme s'il allait abandonner une âme indifférente à la foi. N'allez-vous pas, avec vos sœurs professes, vous noyer dans les gouffres insondables de la béatitude céleste?
— Oui, oui, je vais à l'église, répliqua Ethel qui ne voulait pas être laissée en route.
Tozer eut un soupir d'allégement. L'œuvre de salut terrestre qu'il allait entreprendre lui était facile avec une sainte.
— Tout va bien alors, dit-il. Ainsi, vous vous intéressez aux missions ?
— Je ne saurais trop vous parler de missions, mon
révérend. Les catholiques romains les aiment beaucoup, lais d'autres m'ont assuré qu'elles ne servent à rien... le n'ose décider.
— Je vous parle des missions protestantes, dît gra vement Saùl, qui réfléchit ensuite pendant quelques secondes ; puis relevant brusquement la tête :
- Quelle est votre opinion sur les juifs? demandat-il en s'arrêtant et en se croisant les bras.
— Les juifs! s'écria Ethel, ahurie.
Elle regarda son compagnon avec de grands yeux
épouvantés ; elle se demandait s'il n'était pas fou, s'il n'était pas évadé de quelque asile, et si sa fureur homicide n'allait pas succéder à la fureur évangélisatrice qui rayonnait dans son regard.
— J'ai dit: les juifs, répéta Tozer... Qu'en pensezvous?
- Je ne les aime pas, répondit Ethel pour e désarmer.
— Ah! C'est cependant le peuple choisi de Dieu, reprit Tozer avec un rire sardonique.
— Ce n'est pas ma faute, répliqua Ethel, qui commençait à avoir peur de la folie de son compagnon, si je ne les aime pas ; mais, en réalité, j'ai connu peu de juifs
— Ah ! quels magnifiques prophètes ils ont produits ; à ce propos, il me plairait d'avoir votre avis sur un point : croyez-vous à la Sion spirituelle ou à la Sion temporelle ?
Ethel regarda le révérend avec un effarement qui trahissait ses angoisses et son ennui.
— La Sion !... murmura-t-elle.
— Eh bien, oui, la Jérusalem! Sion! Sion! Jérusalem !
— Mais... je ne sais pas.
— Comment! vous ne savez pas?
Tozer lui jeta un regard de pitié navrée. Décidément cette femme, qu'il croyait fervente, n'était pas
à sa hauteur. Ah! s'il avait eu sous la main les jeunes professes qu'il catéchisait, comme il eût humilié cette superbe ! Il se souvenait d'une petite fille de huit ans dont la tête n'atteignait pas la hanche, et qui avait son opinion faite sur la Sion spirituelle. Comme il eût eu du plaisir à l'interroger en ce moment !
C'était un terrible coup pour un pasteur, toujours en quête de brebis dociles et bien dressées, que ce dédain ignorant d'une jeune fille ignorante! Il resta quelques minutes écrasé sous le poids de ses méditations ; puis, après avoir regardé au ciel et, au loin devant lui sur la route, comme s'il avait été à la recherche de la Sion spirituelle, Saûl dit à sa compagne :
— Je voudrais pourtant vous demander guekrue chose. ^
— J'écoute, répondit Ethel.
Tozer se plaça au milieu de la route, et, levant les mains au ciel, comme pour invoquer la lumière il continua:
— Sommes-nous dans la septième circonférence?
— Hein, plaît-il ? la septième circonférence? s'écria fcthel, qui craignit de devenir folle à son tour.
— Sommes-nous dans la septième circonférence' repéta Tozer d'une voix sépulcrale.
— Je n'en sais rien, monsieur ; mais qu'est-ce aue cela veut dire? ^
— Oh! oh! hurla Tozer. Se peut-il que vous ne puissiez me répondre? Vivons-nous dans la grande tnbulation? Oui ou non, y vivons-nous?
— Quelle tribulation? sanglota Ethel, sans pleurer toutefois. r
— C'est désolant, c'est désolant! Biais enfin, ma lille, vous croyez bien à la bête de l'Apocalypse?
Ethel était pâle, à bout de courage ; elle le regarda et, véritablement, si ce n'était à la bête de l'Apocalypse, elle croyait du moins à une bête quelconquemais elle n'osa que balbutier : 11»
— La bête! Quoi ! quelle bête?
Tozer ricana d'une façon terrible.
Alors, peut-être ne croyez-vous pas non plus a
son nombre? .
— Ah ! il y a un nombre? soupira Ethel.
S'il y a un nombre ? Un six, un six et un six ! Six cent soixante-six, voilà le nombre.
— Non j'ignorais cela, balbutia Ethel, qui regardait autour d'elle, prête à appeler les brigands à son se-
cours
' — Mais, continua Tozer, il est hors de doute que
la sixième circonférence est franchie.
Ah!... vous croyez?
Certainement, je le crois... Et le dessèchement de l'Euphrate, vous n'y croyez peut-être pas?
— L'Euphrate? le dessèchement?
Cette fois, Ethel ne voulut pas aller plus loin. Le fou la frapperait, l'étranglerait; mais elle ne ferait pas un pas de plus. , ., .
Saùl, debout au milieu delà route, la regardait de ses yeux, vacillant dans sa face pâle, comme les étoiles quand elles semblent posées sur le pic neigeux d'une montagne. Il lui jetait en silence toutes les malédictions dont les prophètes les moins endurants ont donne les formules. Lui aussi, était visiblement agacé. Est-ce que, par aventure, sa compagne ne partagerait pas ses idées ? Il fallait en finir. Il reprit d'une voix plus
douce : ,.
— Vous avez lu, au moins, l'ouvrage de Meming
sur la papauté ?
— Moi? non! Je n'en ai même jamais entendu
parler.
— Voilà qui est bien bizarre! Enhn, je ne vous fais pas l'injure de vous demander si vous connaissez les « Horœ Apocalyptee » d'EUiot?
Ah! Elliot a fait...
— 11 a réalisé ce qu'avait tenté Cumming.
— Cumming! Qu'est-ce que Cumming? demanda la pauvre Ethel, qui cherchait à désarmer le fanatique.
— Vous ne connaissez pas Cumming?
— Non.
— Vous n'avez pas lu sa Grande Tribulation?
— Non.
— Pas même ses Esquisses apocalyptiques?
— Non, non !
Tozer paraissait foudroyé.
A ce moment, la route tournait brusquement. Ethel poussa un cri de joie.
— Vous vous rappelez Cumming? s'écria Saùl.
— Des maisons! voilà des maisons! répondit Ethel en agitant les mains.
On apercevait un petit hameau dans un vallon. Les maisons étaient rares, l'église semblait chétive; mais c'était le salut.
— Soyons prudents, dit la jeune fille. J'ai toujours peur de voir apparaître des brigands. Puisqu'il y a une église, il doit y avoir un prêtre pour la desservir. Nous nous adresserons à lui, n'est-ce pas, monsieur?
Tozer avait complètement oublié l'objet de sa mission. Il était dans l'Apocalypse. Il lui fallut quelques minutes pour comprendre qu'il devait songer à des intérêts humains.
— Un prêtre, dit-il en cherchant à se souvenir; nous irons certainement chez le prêtre.
— Vous parlerez latin?
— Oui, je parlerai latin.
Et, se plongeant de nouveau dans sa mémoire, Saùl Tozer remua toutes les bribes de latin qu'il avait déjà entassées avant d'évangéliser.
Le village n'était pas éloigné de la route. Les voyageurs l'eurent bientôt atteint. C'était un pauvre village, des masures, avec des guenilles accrochées aux portes et des enfants nus dans la poussière.
Ils allèrent tout droit à l'église. La porte en était
ouverte, et précisément un prêtre, le curé du village, se tenait au pied de la chaire sur un banc, paraissant achever une méditation ou une sieste.
La chaleur du jour expliquait la sieste, aussi bien que la fraîcheur de l'église portait à croire à la méditation.
C'était d'ailleurs un bon gros homme, d'une physionomie rieuse, au visage tout rond et tout rose. Son œil vif, malin, s'alluma d'une curiosité bienveillante ; il rajusta sa soutane un peu trop ouverte sur la poitrine, et fit deux pas. Tozer alla droit à lui, et, lui prenant la main, la secoua d'importance.
— Buon giorno! dit le prêtre.
Ethel salua.
— Parlate italiano? demanda-t-il encore.
— Non, dit Ethel d'un mouvement de la tête.
— Salve , domine ! s'écria Saùl Tozer.
— Salve benel répondit poliment le curé un peu surpris.
— Quomodo vales ? continua Tozer, qui avait préparé les premières questions.
— Optime, Bel gratiâ, répondit le prêtre.
Saùl Tozer fit la grimace. Il trouvait que le curé avait une prononciation vicieuse. Il continua :
— Domine, sumus viatores infelices et innocentes, in quos fures nuper impetum fecerunt. Omnia bona nostra arripuerunt.
— Fieri non potest ! s'écria le curé.
— Et omnes amicos nostros in captivitatem lacrimabilem tractaverunt.
— Cor dolet! miseret me vestrum!
— Miserabilis terra! s'écria Tozer inspiré. Le curé soupira.
— Tonitruendum est malum! hurla Tozer, qui s'exaltait et qui ne songeait plus qu'à écraser la bête de l'Apocalypse. In hostium manibus fuimiis..., est nimis omnipotens malum !
m LE BARON AMERICAIN
Depuis quelques instants, le bon curé le regardait avec stupeur.
— Quid vis dicere? dil-il en se grattant le front.
— Est nimis sempiternum du mm!
— In nomine omnium sanctorum apostolorum, cria le prêtre, quid vis dicere?
— Potesne juvare nos?
— Mais parlez donc anglais ! reprit le curé. Je suis Irlandais, et je ne comprends pas un mot à votre jargon.
— Good gracions! dit Tozer.
Il saisit de nouveau la main du prêtre et faillit l'écraser dans ses doigts osseux,. puis il continua :
— Ah ! la Providence ! la Providence ! Vous êtes Irlandais ; mais alors, pourquoi ne parliez-vous pas anglais tout de suite?
— C'est vous qui vous acharniez à parler latin. Vous ne sortiez pas de vos sempiternum malum et de vos tonitruendum malum. Vous m'avez mis singulièrement au supplice!
— Il est vrai, dit modestement Tozer, que j'ai introduit quelques solécismes dans mon latin. Que voulezvous, il y a si longtemps que j'ai étudie, et j'ai si peu étudié !
Déjà le curé s'était empressé de conduire les voyageurs au presbytère, qui communiquait par une porte avec l'église, de leur offrir à se rafraîchir et deux chaises.
La conversation put s'engager raisonnablement; utilement*
Ethel raconta toute l'aventure.
Le curé écouta avec attention. 11 se hâta de répondre qu'il allait immédiatement procurer des chevaux. On irait les atteler à la voiture restée dans la forêt, et ces dames pourraient ainsi être conduites à la ville la plus voisine.
Ethel ne pensait pas que lady Dalrymphe fut en état
de supporter un long transport. Le curé se mît à sa disposition et promit de trouver le moyen d'installer les voyageurs dans le hameau. En effet, après une courte absence, il revint avec quelques paysans qui amenaient des chevaux.
— Voici, dit le curé, le meilleur attelage que j'aie pu trouver.
Ethel se disposait à repartir, quand Tozer, qui était dans un moment lucide, lui fit remarquer qu'elle devait être fatiguée, et qu'un nouveau dérangement de sa part était au moins superflu. Le curé fut de cet avis, et ajouta que Saûl Tozer suffirait à la tâche.
Ethel hésitait ; elle avait peur que Saul n'épouvantât lady Dalrymphe avec la bête de l'Apocalypse; pourtant elle finit par se rendre aux observations du curé.
Le révérend se mit en route avec les hommes et les chevaux, et le prêtre, resté seul avec Ethel, lui demanda de nouveaux détails sur l'aventure.
Tandis qu'ils causaient, un homme parut à la porte du presbytère; appela le curé qui sortit et resta absent pendant quelques minutes.
Quand il revint, sa figure avait une gravité qui ne lui était pas habituelle.
— Je viens précisément, dit-il, de recevoir un message qui vous intéresse.
— Un message? De qui?
Le curé hésita, puis continua :
— De là-bas, du comte de Girasole.
— Du comte?
— Oui, il a besoin d'un prêtre, et il m'envoie chercher.
— Il a besoin d'un prêtre!... Qu'est-ce que cela signifie?
— Ce n'est pas tout. Il demande aussi une femme de chambre pour servir des dames. Il la demande tout de suite, et je vais partir moi-même sans perdre de temps. Il paraît qu'il y a là-bas un mort qui doit être
enterré ce soir même ; enfin, d'après ce que je crois deviner, j'aurai aussi de la besogne demain matin.
— Ah! mon Dieu! s'écria Ethel, ils vont encore tuer quelqu'un!
— Tuer?... Oh! je ne crois pas; ce n'est pas pour une autre mort qu'on aura besoin de moi. . . c'est plutôt pour un mariage.
— Un mariage? Ah! ma chère Minnie! mais vous ne pouvez pas, vous ne devez pas les marier!
— Mais, dit le brave curé, je ne demanderais pas mieux que de vous écouter; seulement, dans ces circonstances délicates, je ne sais guère ce qu'il y a de mieux à faire.
— Mon Dieu! mon Dieu! répétait Ethel désolée, comment tout cela fmira-t-il? Que résoudre?
— Hélas ! mon enfant, la force des faibles est dans leur résignation.
Ethel ne voulait pas se résigner; elle pleurait, et à travers ses larmes, elle essayait de réfléchir; tout à coup elle tressaillit : une idée venait de traverser son cerveau.
Elle regarda le prêtre, vit sur son visage une expression de bonté vaillante, de sympathie résolue.
— Mon père, dit-elle, nous les sauverons.
— Je le veux bien, ma fille; mais, comment?
— Je vous dis que nous les sauverons.
— Je suis prêt à vous aider. . . Que faut-il faire?
Ethel se leva, alla à la porte, la ferma soigneusement, regarda autour d'elle d'un air inquiet; puis, revenant s'asseoir, elle se pencha vers le curé, et se mit à lui parler longtemps à voix basse.
Il hochait la tête et souriait. . .