‹ Le baron américainChapitre 22 sur 36 · SUR LA PISTE · texte numérisé non relu

SUR LA PISTE

Si Scorie Dacres, au moment de se jeter sur le comte de Girasole, avait tout à coup changé d'idée et s'était lancé à travers bois, ce n'était pas, comme on le pense, par terreur ou par lâcheté.

Il avait compris que la fuite était possible, et que fuir c'était encore le meilleur moyen de sauver ses amis.

Voilà pourquoi, bondissant comme une panthère, il s'était frayé à travers les broussailles, à coups de bottes et à coups de poings, un chemin qui n'était pas sans épines, mais qui, une fois allongé de quelques milles, n'était pas sans douceur.

Quelques brigands lui avaient vainement donné la chasse. Scone était d'une force, d'une agilité surprenantes ; mais son énergie était encore doublée par cette conviction absurde et toute-puissante : il adorait sa femme. Il eut bientôt mis une distance énorme* entre lui et les brigands. De plus, faisant de brusques détours, procédant par une marche en zigzags, à la façon indienne,

il leur avait bientôt fait perdre sa piste. Mais la diffi- ■ culte commençait avec la sécurité. Où était-il? Il se trouvait complètement égaré et ne savait dans quelle direction il devait continuer sa route.

Il s'arrêta, prêtant l'oreille. Il n'entendait plus aucun bruit ; il respira et se prit à réfléchir.

Après un instant de repos, il se leva de nouveau et plongea résolument à travers lianes et broussailles. Tout à coup il s'arrêta, en poussant un cri de surprise Devant lui se dressait un rocher d'environ cinquante pieds de hauteur. C'était au plus épais de la forêt. •

— A l'assaut ! murmura Dacres.

Et des pieds, des mains, des ongles, il grimpa. Après de vigoureux efforts, il atteignit la cime du roc Là s'étendait un espace couvert de mousse, boisé, un endroit charmant, à tout prendre, et qui invitait au repos En tout cas, nul lieu n'était plus propice à la méditation.

De plus, c'était un excellent poste d'observation au cas où les brigands se seraient élancés à sa poursuite Scone Dacres se laissa tomber à terre, et, s'étendant le plus commodément possible, il s'interrogea sur sa situation.

La scène à laquelle il venait d'assister était nette et claire dans son esprit. Il se rappelait avoir vu Minnie calme, impassible, tandis que madame Willougbv pleurait et se tordait les mains. Que pouvait signifier cela' Il avait cru d'abord que sa femme avait combiné un guet-apens pareil avec l'Italien. Si invraisemblable crue lut une pareille supposition, il l'avait admise d'abord Il croyait madame Willougby Scone Dacres capable à la fois de se donner à Girasole et de se débarrasser dun mari détesté.

C'était cette hypothèse qui avait inspiré sa fureur dans le premier élan du combat. Mais la fureur s'était dissipée dans sa course; et maintenant, plus calme il se prenait à douter.

Ces larmes de sa femme lui paraissaient une réfu-

tation éloquente de ses soupçons. Fallait-il supposer que cette habile comédienne avait joué une scène de désespoir, pour ajouter le piment de l'hypocrisie à l'effronterie de sa conduite? Certes, le visage, le regard étaient ceux d'un ange; mais le cœur était-il celui d'un démon? Si elle avait trahi ses amies, si elle avait médité la mort de son mari, pouvait-elle s'y prendre mieux, plus perfidement? Mais la perfidie pouvait-elle atteindre à ce caractère de vérité apparente? Quoi ! elle mentait, en tenant le chérubin étroitement embrassé ! Quoi ! elle mentait en pleurant avec tant d'abandon !

Ce doute naissant, cette vision des beaux yeux en larmes de sa femme agitaient terriblement Scone Dacres.

Son sang bouillait dans ses veines, la fièvre lui montait au cerveau. Il crispait ses poings formidables ; il eût voulu étrangler quelqu'un, puisqu'il ne pouvait étouffer d'embrassements celle qui le promenait de la haine à l'amour.

Il ne pouvait rester étendu ; il se leva d'un bond, regarda autour de lui; la solitude était profonde, le silence complet. Le mieux, pour lui, était de se remettre en marche. Il essaya de se dresser un plan de conduite. Il se dit que, puisqu'il avait couru en avant, le mieux était de revenir sur ses pas, pour retrouver la route. Mais, à quoi bon regagner la route ? Voulait-il se jeter de nouveau sur les brigands, atteindre Girasole? Il n'en savait rien, ses idées étaient mal définies.

Il tira de sa gaine de cuivre son long couteau (bowie-knife), qui, dans sa main, était une arme terrible ; puis, l'oreille au guet, il se mit à marcher. La roche sur laquelle il s'était hissé descendait de l'autre côté par une pente douce, jusqu'à un étroit vallon; il semblait que ce fût là le lit desséché de quelque torrent. Le suivre, était le plus sûr moyen d'arriver à un

cours d'eau. Cette considération détermina Scone à suivre ce chemin. En conséquence, il se mit à longer le ravin, se cachant avec soin au plus profond du fourré.

Le ravin contournait de petites collines couvertes d'arbres et de broussailles. Dacres n'avançait que lentement, arrêté, à chaque pas, dans sa marche, par des branches entrecroisées. Mais déjà, à certains signes, il reconnaissait qu'il s'approchait d'un endroit habité. C'était le moment de redoubler de précaution.

Quittant le vallon, il gravit la colline, parvint à la limite de la forêt, et se trouva tout à coup en présence d'un lac, dont j'ai déjà esquissé le décor.

Comme Dacres fouillait l'horizon, il aperçut, à un quart de mille environ, une vieille maison de pierre, d'où s'échappait un léger nuage de fumée, montant et tournoyant dans les airs, à travers les arbres.

Le paysage était si triste, la solitude de ce lac enfermé était si sévère, cette maison avait une si mauvaise mine, que, sans être un observateur trop sagace, Dacres ne put s'empêcher de dire :

— Quel excellent refuge pour des voleurs !

Puis, il se demanda si, par hasard, cette maison ne serait pas celle de ses ennemis. Le hasard lui fut favorable.

Examinant avec plus de soin, il remarqua des formes humaines se mouvant à travers les arbres, puis des foyers qu'il n'avait pas vus d'abord, et qui révélaient l'existence d'un campement.

Dacres poussa un cri de joie, et un éclair féroce jaillit de ses yeux. Maintenant, il n'était plus poursuivi : c'était lui qui allait devenir l'assaillant. Il se repaissait du spectacle que lui promettait sa vengeance, tapi derrière un tronc d'arbre, comme le tigre qui guette sa proie.

Les ennemis étaient nombreux; mais il était bien caché et ils ne soupçonnaient pas sa présence.

Il affermit son' couteau dans sa main, et réfléchît un instant au meilleur plan d'attaque. Avant tout, il fallait s'approcher le plus possible, sans être découvert. Un rideau d'arbres favorisait ce début de stratégie; lentement, il se mit non à marché?, mais à glisser sur la pente de la colline, et il parvint ainsi à atteindre la frange verte qui garnissait le bord de l'eau.

Les broussailles étaient épaisses. Scone Dacres se souvenait des forêts vierges, en y pénétrant, en les fauchant de ses bras et de ses jambes. 11 pouvait, en tout cas, s'y cacher, sans risquer d'être découvert.

Il atteignit à la lin un point commode, où il lui était possible d'examiner en toute sécurité la vieille maison. Il n'en était plus éloigné que d'une distance de cinquante mètres au plus. Cinq ou six: individus de mauvaise mine gardaient l'entrée, les uns étendus sur le gazon, les autres marchant, de çà de là, comme des sentinelles indolentes qui n'ont peur ni d'une attaque, ni d'une évasion, et qui portent négligemment la consigne.

Dacres ne pouvait souhaiter un meilleur poste d'observation. Il compta en tout une vingtaine d'hommes, allant et venant à travers les arbres; ils semblaient fort occupés d'un travail dont il ne pouvait distinguer la nature.

Mais, tout à coup, son regard fut étrangement soulevé de terre et jeté éperdu dans l'espace. Il venait d'apercevoir, à une des fenêtres ouvertes, quelque chose qui flottait. Était-ce le cjrapeau des bandits? Concentrant toute son attention sur ce point, il aperçut à côté de ce rideau flottant, une forme de femme qui passait et repassait dans le cadre éclairé par le soleil.

Scone se sentit repris de la fièvre qui l'avait un peu quitté. Si c'était sa femme !

Puis, voici qu'à côté de cette vision, une autre apparaissait: celle-ci était délicate, blonde, avec des

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