‹ Le baron américainChapitre 24 sur 36 · FACE A FACE · texte numérisé non relu

FACE A FACE

Laissons Dacres à ses sinistres réflexions. Il nous faut revenir maintenant à un autre prisonnier qu'il serait injuste d'oublier.

Hawbury, pris et traîné par les brigands, avait été frappé, bafoué, torturé tout le long de la route, à travers le bois. Ses geôliers et ses bourreaux étaient arrivés jusqu'au bord du lac qui semblait le quartier général de toute la bande. Puis on avait gagné la vieille maison, qui, ainsi que je l'ai dit, était élevée de deux étages. Malgré sa vétusté, elle était encore solide.

La porte principale était au milieu de la façade, et de chaque côté du vestibule se trouvait une chambre.

Le plan de la maison, qui n'avait pas été tracé par Vitruve, offrait cette particularité que le vestibule ne la traversait pas tout entière, mais formait une salle carrée d'où partait un escalier de pierre montant aux étages supérieurs.

Le premier étage se composait de trois pièces : l'une.

sur les deux façades et un côté, était occupée par Minnie et Kitty; l'autre, sur la façade postérieure, avait une issue sur l'escalier ; la troisième était placée à côté de celle-ci et prenait jour sur une face latérale.

Ce fut dans la chambre de derrière qu'Hawbury fut conduit ou plutôt transporté.

Dans un coin, un tas de paille, sur lequel étaient jetés quelques morceaux de tapis, défiait le sommeil. Au mur, était rivé un anneau énorme en fer.

On poussa le prisonnier vers le tas de paille, on lui passa aux jambes une corde dont le bout fut assujetti à l'anneau de fer ; si bien qu'eût-il pu marcher, il lui eût été impossible de faire plus de deux pas en avant.

Naturellement, cette chambre n'était pas plus meublée que celle où se trouvaient Minnie et madame Willougby. Tout se bornait, comme siège et comme lit, à cette paille et à ces haillons sordides.

Hawbury eût bien voulu s'approcher de la fenêtre; mais, en réalité, il ne pouvait se mouvoir d'aucun côté; ses bras et ses jambes étaient attachés de telle façon, que c'était à peine s'il lui était possible, en s' appuyant du coude contre le mur, de rester debout.

La porte s'était refermée.

Hawbury s'était laissé tomber sur la paille, le visage tourné contre le mur. Il resta ainsi immobile, sans proférer une plainte, ne voulant pas donner à ces bandits la joie d'entendre se plaindre un gentleman comme lui.

Bientôt, il entendit un bruit de pas sur l'escalier. On passait devant la porte; puis il distingua la voix de Girasole. C'était le comte qui faisait les honneurs de sa présence aux deux dames captives.

Hawbury écouta avec une profonde attention. Il n'avait absolument que cela à faire.

Bientôt il distingua, entrecoupant la voix sonore du

comte, la voix claire, fraîche, argentine de Minnie. Girasole suppliait; Minnie grondait. C'était la scène de la chaise qui se jouait alors.

Girasole s'éloigna, descendit; et, après un long silence, un grand tapage se fit entendre. Des hommes marchaient pesamment chargés, et Minnie, impatientée, frappait le plancher du pied en disant :

— Otez cela ! emportez cela !

Hawbury ne comprenait rien à ce ton de commandement; mais il savait que Minnie était prisonnière et retenue dans une chambre voisine de la sienne.

Pendant une heure, il ne perçut aucun bruit; puis des pas retentirent de nouveau dans l'escalier et s'approchèrent de sa porte, qui s'ouvrit.

Deux des brigands parurent, porta ut un fardeau qu'ils déposèrent à terre avec précaution. C'était une litière faite à la hâte de broussailles entrecroisées, sur cette litière, un cadavre au visage découvert, les lèvres contractées par la rigidité de la mort, était étendu.

Hawbury ne se rappelait pas très-clairement les détails de la lutte soutenue contre les brigands; mais il reconnut sans surprise et non sans satisfaction, que l'un de ces misérables avait succombé.

Les brigands chargés du cadavre jetèrent, en le déposant sur le plancher, un regard farouche au prisonnier. Cependant ils ne firent aucune démonstration hostile,et après avoir déposé le corps de leur camarade, parallèlement au lit de Hawbury ils se retirèrent.

La présence et le voisinage de ce brigand trépassé n'étaient pas faits pour égayer ou pour adoucir la situation physique et morale de Hawbury. Il se retourna contre la muraille, regrettant, avec une philosophie admirable, de n'avoir pas à sa disposition un cigare à fumer, et d'être privé même de la ressource de se boucher le nez avec ses doigts, pour ne pas humer l'air que ce bandit allait bientôt corrompre.

Mille réflexions se pressaient dans le cerveau de Hawbury. Le temps lui paraissait long. Sa montre, qui battait, la mesure contre son flanc et qu'il ne pouvait consulter, l'aidait à prendre les minutes pour des heures. Il n'entendait plus aucun bruit venant de la chambre où miss Fay était prisonnière; les brigands eux-mêmes, dispersés ou mis en vedette, avaient cessé ieur tapage, et il ne savait plus trop ce qu'il devait croire, redouter ou espérer 1

Il méditait vingt projets sans s'arrêter à aucun. C'était un cercle plus difficile à franchir que celui du feu, au Canada. Cependant, la volonté de fuir s'imposait impérieusement. Mais comment fuir? Le moyen le plus simple, le plus pratique, eût été évidemment de corrompre les geôliers. Mais il rencontrait le même obstacle que celui qui avait arrêté déjà madame Willougby. Il ignorait tout à fait l'italien ; les quelques mots ramassés par mégarde dans les hôtels, eussent été dérisoirement insuffisants pour une négociation si délicate. Il ne doutait pas d'ailleurs que Girasole, qu'il ne traitait plus que de brigand, ne fût décidé à exiger de lui une forte rançon. Donc, quant à lui-même, ce n'était qu'une question d'argent, et qu'une attente de quelques heures ou d'un jour ou deux.

Mais miss Faye! 11 était évident que les sentiments passionnés que lui témoignait le comte ne tendaient à rien moins qu'à une mise en liberté.

Tout à coup ses méditations furent interrompues par des pas au bas de la maison. On monta l'escalier. Hawbury se retourna à demi, vit ouvrir la porte, et deux hommes, chargés d'une boîte de six pieds environ de long et de deux pieds de large; entrèrent. Ils venaient ensevelir leur camarade, mort au champ d'honneur. Le cercueil fut dressé contre le mur, comme une guérite; et les deux hommes sortirent, pour revenir ensuite avec un linceul. On n'épargnait aucun épisode à la sensibilité physique de Hawbury.

Le cadavre fut pieusement enseveli. Un des brigands donna de confiance l'absolution au camarade qui pourrait peut-être la lui rendre de là-haut ; on ferma le cercueil; et Hawbury resta seul,

Hawbury n'était pas porté par nature et par éducation aux réflexions mélancoliques, et s'il était contraint de songer au néant des titres, à l'égalité des conditions, devant le pistolet d'un bandit, à la similitude qu'un coup de crosse, ou qu'une balle de pistolet peut établir entre un gentilhomme bien élevé et un immonde brigand, c'était quelque chose que de n'avoir plus directement sous les yeux, à côté de soi, ce cadavre libre et soumis aux influences de l'air. Le cercueil sauve la pudeur de la mort.

Le jour baissait. Sans espérer que la nuit fût la délivrance, ni même le repos, Hawbury la souhaitait comme un malade souhaite un changement, sans trop compter sur la guérison rapide.

Il commençait à s'étonner qu'on le laissât si longtemps seul et dans cet état d'incertitude. Son impatience grandissait de minute en minute ; pourquoi personne ne venait-il, même L'insulter, se moquer de lui? Que faisait donc Girasole? Pourquoi ce bandit se refusait-il la joie de torturer sa victime ? Était-il bien le chef des brigands? Présidait-il à ce moment même le tribunal ironique qui allait prononcer sur la destinée de Hawbury? Ces retards avaient-ils pour but d'abattre le courage du prisonnier et d'assurer mieux sa soumission?

— Ils ne me connaissent guère, se disait tout bas Hawbury. Je les défie de me soumettre. Ils me tueront par la faim, par la soif, par la corde, par le couteau, par tout ce qu'ils pourront inventer, mais ils ne me feront pas sortir de mon sang-froid.

Enfin, comme le jour n'envoyait plus par la fenêtre ouverte qu'une lueur rouge et incertaine, qui palpait les murs, prête à s'en détacher, la porte s'ouvrit et Girasole entra.

Il affûta d'entrer lentement, théâtralement. Les

Italiens ignorent toujours la simplicité, même dans le

CrŒrâsole s'arrêta devant le prisonnier et le contem- PlaHaq:tqrU;, ffîl&%*. *ft ^T"

combien d'eîemps vous avez l'intention de plonger cette aventure. Que prétendez-vous fane? D" prix, coquin; nous discuterons et nous armerons, le l'espère, à un chiffre raisonnable.

] [h, chiffre ! s'écria Girasole, en haussant les

é9-% Jove! est-ce que Je ne .vous concis pasj est-ce que ie ne sais pas vos habitudes?.. Vous lattes après Tut un comme/ce comme un autre. Vous m vez nris et vous désirez tirer de votre capture meilleur Prix possible? Quoi de plus simple? cela se Sïtoas les jours en Italie! Allons, combien deman-

dez-vous? „,, ,.

Le sang monta aux joues de 1 Italien.

- Mv lord, dit-il en anglais, avec son insupportable accent qui agaçait Hawbury, il ne peut être question TnLi de°nrix de chiffre ni de rançon... Mon "x esSque vCne consentiriez jamais à le payer, P It-ahnent! Il est heureux, Fra Diavolo, que vos hommes aient bien serré les cordes qui me retiennent car Tur l'honneur, je vous ferais sortir plus vite de la gorgeTes paroles à les aveux... Dépêchons-nous!..

^Lef brigands, mylord, qui vous ont pris, ne sont pas des voleurs... ils ne veulent pas d argent.

. Que veulent-ils? des excuses ?

Ils veulent votre sang!

Bande de Shylock! Mon sang?

— Oui.

— Pour quoi faire ? Si c'est pour le boire, cher et honnête Girasole, dissuadez-les, et dites-leur bien que, si pur qu'il soit, il ne vaut pas un verre de vin de Sicile.

— Ils veulent se venger.

— Peuhî quelle folie! se venger des honnêtes gens, c'est une entreprise énorme. Quel mal leur ai-je fait?

— Il y a là du sang! dit Girasole en désignant le cercueil.

— Quoi! ce gredin ? Ah ! ça, êtes-vous fou? C'était un combat, un combat loyal, de mon côté du moins: deux Saxons contre vingt Italiens ! C'était une lutte, cela, une lutte superbe! Vous êtes de faux artistes en guet-apens, si vous ne la comprenez pas. Ah ! c'est le sang qui est séché dans cette boîte que vous voulez venger ? C'est de la bouffonnerie, cela, et j'en rirais presque.

— Assez ! dit Girasole, frappant violemment du pied. Mes hommes vous condamnent, mais ce n'est pas tout; car, moi aussi, je vous ai condamné !

— Vous ! s'écria Hawbury, fixant sur Girasole son regard méprisant. Par le diable ! voilà qui passe les bornes de la plaisanterie. Est-ce que j'ai pris votre sang, à vous? Par Dieu! non, et ce m'est un grand regret ! Déliez-moi seulement un bras, et je le ferai monter à vos joues.

Le dédain d'Hawbury provoqua chez Girasole un accès de rage. Il fit un pas, et tendant son poing avec menace :

— Je vous dis que j'aurai votre vie, hurla-t-il en écumant. Oui, vous mourrez ; perdez tout espoir. Mes hommes vous ont condamné, vous dis-je, et, moi, je ratifie leur sentence, parce que vous m'avez insulté.

— En vérité ! Parbleu, si vous étiez un gentilhomme, il y aurait une façon toute simple d'arranger l'affaire. Le voulez-vous? Choisissez les armes... je suis de bonne composition... Épée, pistolet, à votre aise!

Je vous traiterai comme si vous étiez réellement M. le comte de Girasole, et non pas un bandit. Cela vous va-t-il? Allons, pas de phrases: répondez oui ou non.

— Mylord, dit Girasole avec un éclair pale dans les yeux, je veux votre vie... Je choisirai peut-être le

pistolet.

— Enfin!

— Mais il n'y aura pas de duel, oh! non, pas de

duel! il,, <. . ,

— Hein ! voilà qui est mieux. Eh bien, comte de malheur, brigand infâme, brûle-moi la cervelle... et laisse-moi tranquille !

Hawbury, se laissant retomber sur la paille, tourna

le dos à l'Italien.

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