LES PROCÉDÉS DE GIRASOLE
Quand Dacres avait dirigé contre la vieille maison la tentative que j'ai racontée, il n'avait pu, malgré les précautions minutieuses qu'il croyait avoir prises, échapper à l'attentive observation de ses ennemis.
Au moment où il essayait de franchir la distance qui le séparait de la fenêtre du premier étage, madame Willougby et Minnie suivaient aussi, avec des sentiments que nous allons analyser, chacun de ses mouvements.
Elles avaient remarqué depuis une demi-heure ses manœuvres, et, grâce à la disposition de la chambre qu'elles occupaient, qui, ayant des fenêtres sur trois côtés, permettait d'interroger successivement trois points de l'horizon, elles avaient pu l'observer dans ses diverses évolutions.
Assises devant une fenêtre, Kitty et Minnie regardaient au loin, pour se réfugier par la pensée dans le ciel qui pâlissait.
Minnie s'était réveillée de son sommeil de fatigue ;
elle partageait maintenant, sans en être tout autant affectée, les inquiétudes de Kitty. Toutes deux, les premières heures du péril passées, espéraient vaguement un secours. Il était impossible qu'on ne leur vînt pas en aide ; mais par quel sentier des collines descendrait-il, le libérateur ? par quel ravin le verraiton accourir ?
Elles veillaient toutes les deux, attendant un signal, les bras enlacés, écoutant, pour surprendre un tressaillement, le silence de la nuit.
Tout à coup, elles perçurent un bruit étrange, léger, un frôlement dans les herbes qui bordaient le lac. Les deux sœurs, dans un même mouvement de crainte inexpliquée, se serrèrent plus près Tune contre l'autre, et regardèrent attentivement, cherchant à percer l'ombre qui s'épaississait.
La nuit était obscure, les ténèbres descendaient lourdes et denses, comme un brouillard, de la forêt et des montagnes d'alentour ; mais les yeux s'habituaient à l'obscurité, à mesure que celle-ci augmentait, et pouvaient, quoique faiblement, distinguer les objets.
Minnie et Kitty virent une forme qui remuait. Étaitce un homme, une sentinelle des bandits, une bête quelconque? Il leur eût été impossible de le dire.
Cet être semblait ramper le long de la rive : il était dans un endroit découvert : rien .ne le cachait aux regards; il était évident qu'il ne comptait, pour se dérober que sur la complaisance ou la complicité de la nuit.
C'était, dans le cas d'une bonne intention, une imprudence, et, dans un autre cas, une impudence. Ce que ces dames voyaient, les brigands à leur poste pouvaient l'apercevoir.
Minnie fut la première à revenir sur un premier mouvement d'effroi. Elle épiait au bout de deux minutes, avec la curiosité d'un enfant, les mouvements de cette chose inconnue, fantastique.
D'ailleurs, quand sa sœur lui demanda, à voix basse, ce qu'elle pensait de cette apparition, elle déclara nettement que c'était un animal.
— Oui, oui, Kitty, dit-elle tout bas, c'est un gros chien, ou c'est un loup, un ours. Je sais bien que nous sommes dans une maison sans portes ni fenêtres ; mais il faudrait que cet animal pût s'élancer d'un bond ou traverser le vestibule rempli de brigands... Ah! je ne pardonnerai jamais à ce vilain comte la façon dont il nous traite. Il n'a seulement pas voulu me donner une chaise, et il nous expose, d'ici à demain, à être dévorées par un tigre... Est-ce qu'il y a des tigres, en Italie?
Kitty savait bien que les tigres n'arrivent que dans des cages en Italie ; mais elle était peu disposée à expliquer la faune du pays. Du reste, Minnie ne s'effrayait pas outre mesure, ni même selon la mesure, del éventualité possible d'un ours ou d'un tigre. En sa qualité d'héroïne, toujours exposée et toujours sauvée, elle trouvait très-ordinaires les aventures les plus extraordinaires. Elle constatait un fait monstrueux, bien convaincue qu'elle n'en souffrirait pas :
— C'est une bête féroce, conclut-elle après avoir regardé de nouveau.
— Ce n'est pas un ours, dit madame Willougby par complaisance, quoiqu'il y ait des ours dans les Apennins.
— Je croirais plutôt que c'est un loup, reprit Minnie avec autorité, bu reste, être mangée par un loup ou par un t\gre, le cas est le même. Il est bien triste, ajoutât-elle en soupirant, d'être mangée... quand on a faim.
— C'est un homme ! dit Kitty frémissante.
— Un homme! Quelle folie, ma chère Kitty! Un homme marche, il ne va pas à quatre pattes, à moins que ce ne soit un tout petit enfant.
— Je te dis que c'est un homme... et un homme qui vient à notre secours. Regarde bien, Minnie. .,
Vois-tu? il fait des signes... Il fait des signes, l'imprudent 1
— Ah! déjà? soupira Minnie, qui se dépitait de n'avoir pas à attendre longtemps son sauveur.
Madame Willougby la lit taire d'un geste. Haletante, elle ne perdait pas un seul des mouvements de l'être inconnu qui s'avançait vers la maison.
— Il approche! dit-elle d'une voix qui tremblait.
— Qui cela peut-il être? demanda Minnie , que cette question semblait préoccuper exclusivement.
— Oh! Minnie!
— Qu'y a-t-il, Kitty?
— Je n'ai plus une goutte de sang dans les veines ; j'ai peur!
— Pourquoi ? Moi, je n'ai plus peur du tout.
— S'il était pris, saisi, tué!
— Non, non, dit Minnie d'un petit air important, cela n'arrivera pas. Ah ! je savais bien qu'il viendrait quelqu'un ! Tu te le rappelles, dès que je suis en danger, c'est toujours la même chose, et jamais on ne manque de réussir... On va me sauver, c'est sûr... On te sauvera aussi, ma bonne sœur... tu seras comme moi, quand on t'aura sauvée aussi souvent que moi. Je me disais aussi qu'il était bien étonnant qu'on ne fût pas encore venu.
— Qui, on? '.'
— Je ne sais pas, n'importe qui. Il y a toujours quelqu'un pour me sauver. Mais, j'y songe: s'il me sauve, tout va recommencer. Celui qui vient là, va in' emporter à travers les bois ; il me jettera sur un vilain cheval et me fera partir au grand galop... et puis, demain, ce monsieur me demandera à m'épouser... il dira qu'il a des droits. Qu'est-ce que je ferai, Kitty, qu'est-ce que je ferai?
Madame Willougby n'écoutait plus lés doléances enfantines de Minnie. Elle répétait: Chut! chut! en pressant la main de sa sœur.
— Je parie que c'est lui ! s'écria presque à haute voix l'imprudent baby.
— Qui donc? demanda Kitty impatientée.
— Mais lui, Rufus K. Gunn, mon bon Rufus. Ce n'est pas lui qui m'aurait tout refusé, comme cet affreux comte ; il aurait trouvé une chaise, lui !
— Mais tais-toi donc !
— Non, décidément, je ne veux pas être sauvée par un étranger, par un inconnu.
Inconnu ou non, l'homme avait, en rampant, fait un contour qui lui permettait d'atteindre la maison. Minnie, penchant sa jolie petite tête blonde, le vit au moment où il se glissait vers l'angle du mur.
— Oh ! dit-elle en se reculant, c'est ce vilain Scone Dacres, l'homme du Vésuve.
Deux minutes après, on entendit le grand tumulte que j'ai raconté, le bruit d'une lutte mêlée d'imprécations et de cris furieux. Mais le combat fut de courte durée. Il y eut un intervalle de silence.
Kitty, plus morte que vive, murmura:
— Ils l'ont tué !.. On monte l'escalier. Nous sommes perdues!
Elle écouta le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans la chambre qui faisait face à la leur.
— Notre dernier espoir s'évanouit, soupira madame AYillougby, bien prête à s'évanouir elle-même.
— Je ne vois pas pourquoi tu pleures, dit Minnie ; je ne tenais pas du tout à être sauvée par celui-là. Il en viendra un autre...
Minnie disait cela avec conviction. Sa folie enfantine était une foi profonde. On ne pouvait la discuter.
Tout redevint silencieux, d'un silence pesant, lourd, noir, d'un silence de prison. Les brigands étaient redescendus, laissant sans doute le prisonnier en lieu sûr.
Une heure se passa ainsi, puis Kitty entendit de
nouveau qu'on entrait dans la maison. Un bruit de voix parvint jusqu'à elle.
On monta l'escalier ; la porte s'ouvrit ; un homme parut.
C'était le comte de Girasole.
Il portait une petite lampe dont il cachait la lumière avec sa main. Il la plaça dans un angle de la chambre, et s'approchant des deux sœurs:
— Myladies, leur dit-il de sa voix la plus mielleuse, de son ton le plus hypocrite, j'ai le regret de vous annoncer que j'ai dû changer de résolution. Il faut... — excusez-moi d'employer ces paroles de commandement quand je voudrais n'avoir qu'à obéir... — il faut que vous vous sépariez cette nuit, jusqu'à demain matin.
— Nous séparer ! s'écria madame Willougby, au comble de l'épouvante.
— Oh! jusqu'à demain matin seulement; puis, ensuite, vous serez réunies pour toujours. Mais, maintenant, cette séparation est indispensable : il y a eu déjà une tentative pour vous enlever d'ici. Je ne saurais prendre trop de précautions, et, la première, c'est de vous séparer. Vous serez ainsi, l'une et l'autre, plus faciles à surveiller. On vous a vues, par cette fenêtre, assister à une entreprise qui, fort heureusement, a été découverte... Dans l'intérêt de vos amis errants, il faut vous soustraire à la tentation de leur faire des signes.
— Je vous en supplie, monsieur, dit madame Willougby en joignant les mains, ne me séparez pas de Minnie! Vous ne pouvez être assez cruel pour exiger ce supplice... Je vous promets, je vous jure, sur mon salut éternel, que nous ne ferons rien, que nous ne tenterons rien pour nous échapper.
Girasole secoua la tête, avec un pâle sourire:
— C'est impossible; je ne veux pas vous exposer à un parjure.
— Mais vous ne croyez donc à rien ?
— Oh! si, je crois à beaucoup de choses. Je crois d'abord à mon amour pour miss Fay: elle est mon bien le plus précieux. Je ne veux pas m'exposer à la perdre. Si vous êtes mise dans une prison mieux close que celle-ci, miss Minnie n'essaiera pas de fuir. C'est vous, j'en suis sûr, qui Fexcitez et qui finiriez par lui faire courir des dangers sérieux. Je vous sépare, pour ne pas la perdre.
— Eh bien , attachez-nous, enchaînez-nous, mais ne nous séparez pas !
— Des chaînes! des cordes, à vous? Oh! je suis un gentilhomme, madame; je veux vous traiter avec les égards que vous méritez. Je prends mes précautions, mais je respecte la sœur de ma fiancée ; je ne veux d'autres chaînes que celles de mon affection, de mon dévouement.
Le scélérat entremêlait ses menaces de concetti dans le goût italien.
— Demain, continua-t-il, miss Fay sera ma femme ! Le prêtre est arrivé ; demain tout sera terminé ; et alors, je vous le répète, vous serez réunies de nouveau. Mais actuellement, madame, il vous faut sortir d'ici. Ce n'est qu'un peu de patience à avoir, puisqu'au lever du soleil miss Fay sera madame la comtesse de Girasole.
Madame Willougby serrait sa sœur entre ses bras, et l'embrassait convulsivement. L'incorrigible Minnie, même dans ce moment critique, ne perdait pas le sang-froid de son étourderie.
— Voyons, ma petite Kitty, disait-elle à sa sœur, ne pleure pas, tu me ferais pleurer aussi. Il fallait nous attendre à cela! Est-ce qu'il ne choisit pas toutes les occasions de nous faire de la peine? Est-ce qu'il a eu un seul moment de grâce, de courtoisie? Est-ce qu'il a su trouver une chaise pour asseoir celle qu'il traite de future comtesse? Il trouvera d'autres taqui-
neries, c'est sûr; mais il vaut mieux lui obéir... Vat-en, jusqu'au moment dont parle ce vilain homme, et auquel je ne veux pas songer. Demain, à la première heure, tu reviendras. Maintenant, comment vais-je faire pour passer là une nuit toute seule, dans cette horrible chambre, sans m'asseoir, sans me coucher. Je t'assure que je n'en sais rien.
— Toute seule ! s'écria Girasole. Je ne l'entends pas ainsi, ma charmante; j'ai songé à cela, et vous aurez une femme de chambre à vos ordres.
— La femme d'un de vos brigands? je n'en veux pas; je veux ma femme de chambre.
— Celle qui vous servira n'est pas la femme d'un de mes hommes. J'ai envoyé chercher...
— Qui ? Dowlas ? ma femme de chambre ?
— Oh! non; je regrette de n'avoir pu faire cela... C'est une autre, une Italienne.
— Une Italienne?.. Non, non.t. Vous savez bien que je ne comprends pas un mot de cette affreuse langue. Vous avez encore trouvé ce moyen de m'être odieux. Ah! pourquoi vous ai-je rencontré?
Girasole paraissait assez perplexe.
— Vous aurez votre Dowlas demain, dit-il d'un ton hésitant qu'il prenait vite, à la moindre difficulté. Je l'enverrai chercher; mais, pour ce soir, vous aurez l'Italienne... Seulement pour ce soir et cette nuit.
— Ah ! vous n'aurez donc jamais une heure, une minute de bonté! dit Minnie avec un soupir de résignation.
— Mylady, reprit Girasole en se tournant vers madame Willougby, je suis très-fâché d'être contraint d'agir si brutalement à votre égard. Je vous prive, à mon grand regret, d'une compagnie aimable, pour vous en donner une autre moins agréable. Je vais être obligé de vous conduire dans la chambre où j'ai fait emprisonner l'homme qui a tenté de pénétrer ici ; mais, soyez tranquille, il est solidement attaché. Pro-
mettez-moi de ne pas défaire ses liens... Avez-vou* un couteau?
— Non, répondit Kitty d'une voix à peine perceptible.
— Ne vous désolez pas. Vous pourrez, du moins, causer avec le prisonnier, ce qui vous sera une consolation... Venez!
Disant cela, Girasole ouvrit la porte. Madame Willougby ne put faire autrement que de sortir sur ses pas, Elle fut conduite à la chambre d'en face.
A la lueur de la lampe, Kitty aperçut une forme humaine gisant dans un angle de la pièce, sur le plancher. Son visage était tourné de son côté, mais elle ne pouvait distinguer ses traits.
A quelques pas de lui, on avait étalé une botte de paille.
— Voilà, mylady, dit Girasole, avec un respect cruellement ironique, le seul lit, le seul siège que je puisse vous offrir pour cette nuit.
Puis, après avoir salué, il ajouta :
— Mille excuses... une nuit, en Italie, est bientôt passée... Ne vous désolez pas, chère belle-sœur, à demain !
Madame Willougby se laissa tomber sur les genoux. Elle pleurait à chaudes larmes. Elle entendit le pas lourd de Girasole redescendant l'escalier.
Elle eut pendant quelques instants la pensée de tout tenter pour se rapprocher de sa sœur; mais elle eut peur d'être surprise. Désobéir aux ordres de Girasole, c'était s'exposer et exposer Minnie à de cruelles représailles... C'était déjà bien assez du péril qui menaçait l'innocente et insouciante Minnie! Elle continua à pleurer, à prier; puis elle resta immobile, écoutant pour ainsi dire respirer la maison, ce monstre de pierre qui enfermait à la fois les bourreaux et les victimes.
nfin!
Quelques moments après sa visite, Girasole remonta et entra dans la chambre de Minnie, suivi par une femme qui portait un costume de paysanne italienne. Sa tête était enveloppée d'un capuchon, pour la préserver sans doute de l'air de la nuit.
Minnie jeta sur elle un regard distrait.
— Charmante Minnie, dit Girasole, voici la servante dont je vous ai parlé, et qui passera la nuit auprès de vous. Je vous l'ai déjà dit : quand vous quitterez cette maison demain matin, pour vous rendre à votre château, vous aurez votre femme de chambre.
— En tous cas, je ne veux pas de cette, vieille et horrible servante! cria Minnie.
— Seulement pour cette nuit ! répéta Girasole d'un ton plaintif. Vous ne pouvez rester seule.
— Que vous importe! j'aime mieux causer avec ce mur ou avec ces étoiles, qu'avec cette femme.
Girasole sourit d'un sourire indulgent, presque paternel, et, se dirigeant vers l'escalier, il appela d'une voix forte :
i>72 LE BARON AMÉRICAIN
— Padre Patricio !
Un pas lourd, quasi solennel, retentit sur les marches, puis une silhouette de prêtre se dessina dans le cadre de la porte.
Minnie le vit, eut peur, et se cacha la tête dans ses mains.
Mais il parut que ce n'était pas encore pour elle que Girasole appelait le prêtre; car celui-ci sortait de la chambre de Minnie emmenant le nouveau venu dans la pièce où se trouvait Hawbury.
Le prisonnier, étendu, était plongé dans un profond sommeil ; et, en dormant avec cette placidité, avec cette audace, il semblait encore défier et mépriser le bandit qui l'avait menacé.
Girasole ne pouvait pâlir, mais il eut un rire de sarcasme en voyant Hawbury,
■ — Il se résigne facilement, dit-il.
Puis, s'adressant au prêtre, et lui désignant le cercueil :
— Mon révérend, voici le cadavre. Vous savez ce que vous avez à dire pour que l'âme partie de là ne s'égare pas trop en route. Vous resterez ici jusqu'à ce que la fosse soit prête... Vous n'avez pas peur de rester avec un mort?
Le prêtre s'inclina.
Girasole, toutes ses dispositions prises, se retira de nouveau. La maison redevint silencieuse.
Dans la chambre de Minnie, l'Italienne était restée debout, immobile; Minnie s'obstinait à feindre de ne pas la voir. Faut-il avouer qu'elle la regardait trèsbien? On dirait que certains cils blonds prennent un rayon des yeux et le projettent au loin, de côté, là où les yeux jugent de leur dignité de ne pas envoyer directement leur éclair. Mais Minnie ne s'était pas interdit de parler. Quelle future femme s'interdit cela?
— Vous me feriez plaisir, dit-elle sèchement, de ne pas rester comme cela tout debout. Vous me donnez
mal aux nerfs. Il fait nuit, je n'ai plus ma pauvre Kittv je veux au moins rester tranquille... Vous ne m'entendez pas?... C'est juste, vous ne parlez pas an-lais... et comme j'ai très-bien appris l'italien, je le parle mal... Alors, tenez-vous dans un coin et dormez... C'est horrible, ajouta Minnie avec un soupir, de n'avoir plus personne avec qui causer ! L'Italienne ne répondit rien ; mais elle fit un pas
vers Minnie. # .
— Qu'est-ce que vous voulez? s ecna celle-ci en se reculant avec terreur... Horrible créature, allez-vous-en !
Une voix douce et contenue murmura :
— Chère Minnie !
Puis elle ajouta aussitôt :
— Chut! chut! Minnie tressaillit.
— Qui êtes-vous? dit-elle d'un accent à peine perceptible.
Elle sentit alors un bras qui entourait son cou, tandis qu'une main se posait doucement sur sa bouche :
— Pas un mot ! chut ! j'ai risqué ma vie pour toi... c'est le prêtre qui m'a amenée...
— Oh ! chère bonne petite Ethel adorée! dit Minnie, comprimant mal un élan de surprise joyeuse.
— Silence, par grâce, silence !
— Mais je ne puis pas me taire, quand je suis folle de joie... Oh! ma chère Ethel!
Je t'en supplie, ne parle pas. Si j'étais découverte,
je serais perdue!
— Bien, bien, je vais parler tout bas... tout bas... Est-ce assez bas comme cela?.. Dis-moi, commentes-
tu venue ici9
— Je te répète que c'est le prêtre qui m'a amenée,
— Le prêtre! Quel prêtre?
— Mais oui, ce Girasole l'a envoyé chercher :> arcompris que je pouvais te venir en aide; et iePas-' accourue avec lui pour vous sauver ! ^âle ... «e
— Lui! avec lui!.. Qui donc?
— Le prêtre.
— Ah! voilà mon sauveur... Dis-moi, Ethel : est-ce un catholique romain?
— Sans doute.
— Ah!.. Alors c'est lui qui va me sauver, cette lois-ci ?
— Je l'espère.
— C'est charmant, alors... je ne pouvais désirer mieux. Je te l'avouerai, il y a longtemps que je voulais être sauvée par un prêtre. Vois-tu, tous ces sauveurs n'ont rien de plus pressé, quand ils vous ont sauvé la vie, que de vouloir vous épouser ; mais un prêtre, un catholique!., il n'y a pas de danger, puisqu'il ne peut pas se marier... quand même il vous aurait sauvé mille fois la vie... il ne peut pas... c'est bien vrai?
— Certainement non, reprit Ethel, que cette dissertation surprenait quelque peu en un semblable moment. Maintenant, je t'en supplie, mignonne, ne prononce plus un seul mot, plus un seul... Tu entends? pas un murmure; ou bien, certainement, on nous entendrait. Surtout, n'aie pas l'air de savoir qui nous sommes, ni moi, ni le prêtre; c'est très-important, ma chérie. Reste tranquille comme une petite souris, et attends patiemment que tout soit prêt pour ta délivrance.
— Oui, chère bonne Ethel, oui, je vais être bien sage, je te le promets. Comme c'est singulier, tout de même, que nous soyons toutes deux ici!.. Et puis, quel drôle de costume tu as pris !
— Chut! chut!
Minnie daigna enfin garder le silence.
Ethel se glissa vers la porte, et là, tendant l'oreille, elle se mit à écouter attentivement.
lcTout était calme. Au bas de l'escalier, ni bruit ni dirèère ; mais les brigands étaient sans doute installés intercfi vestibule.
— Voit prendre garde de leur donner 1 éveil, pas rester
La chambre d'Hawbury était, on le sait, sur le derrière de la maison, dans la partie parallèle à la chambre de Minnie. La porte se trouvait justement devant la dernière marche de l'escalier, à quelques pas de la porte derrière laquelle se tenait Ethel, si bien qu'elle aurait pu entendre la respiration du dormeur. De temps en temps, elle saisissait quelques sons indistincts ; Hawbury était peut-être le seul qui dormît dans cette maison lugubre.
Ethel resta ainsi plus d'une heure. Minnie n'avait plus prononcé une parole. Enfin doucement la porte s'entr'ouvrit, une ombre apparut, et une main toucha l'épaule d'Ethel.
Pas une parole ne fut échangée.
Ethel sortit, étouffant soigneusement le bruit de son pas, et entra dans la chambre d'Hawbury. Le prêtre, car cette ombre corpulente était lui, sans entrer, désigna de la main le prisonnier qui dormait.
Son sommeil était agité, des mots entrecoupés s'échappaient de ses lèvres.
— Feu! feu! murmurait-il. Feu et flamme! il v a une fournaise devant nous... Je ne veux pas qu'elle meure !
Il rêvait d'Ethel, de la scène du Canada. Son péril actuel l'inquiétait peu, mais avait évoqué dans le sommeil le péril ancien. Il soupirait.
Ethel, qui s'attendait sans doute à le trouver là, fut fléchie par ces paroles; qu'elle comprit tout de suite. Son cœur battait violemment dans sa poitrine; elle baissa la tête. De grosses larmes coulèrent le long de ses joues. Elle aussi se souvenait d'avoir veillé déjà le sommeil d'Hawbury et elle écoutait, pour réveiller à la fois tous les échos de son cœur.
— Chère, disait le dormeur, nous allons nous arrêter là... Du poisson! cela vous fera un bon repas... Aimez-vous le poisson?.. Comme vous êtes pâle!.. Ne pleurez pas, je vous en prie!..
Ethel, immobile, serrant son cœur de ses deux mains, pleurait en silence.
— Ethel! dit tout à coup Hawbury d'une voix déchirante, où êtes-vous?.. Perdue! perdue!
11 était impossible de résister plus longtemps à cet appel douloureux.
Ethel mit doucement sa main sur le front du prisonnier. Il tressaillit, s'éveilla :
— Qu'y a-t-il ? murmura-t-il.
— C'est une amie! dit Ethel.
Le son de cette voix qu'il venait d'entendre dans son sommeil lui parut continuer le rêve.
— Qui êtes-vous? balbutia-t-il d'une voix tremblante.. . Au nom du ciel, parlez ! parlez !
— Harry !
Ce nom fut dit avec une inflexion si douce et si pénétrante, qu'Hawbury se sentit touché au cœur par une étincelle électrique.
— Elle ! s'écria-t-il presque à haute voix, en se redressant. Quoi! c'est vous?.. Suis-je éveillé?., suis-je mort?.. C'est impossible, je suis fou!.. Ah! je le vois bien, j'ai le délire!.. Si mes bras n'étaient pas attachés...
Ethel s'aperçut que des liens, rigoureusement serrés, empêchaient tout mouvement. Elle s'était munie d'un couteau, elle se hâta de couper la corde.
Hawbury se leva, saisit Ethel dans ses bras, et la pressa sur son cœur. Il ne s'étonnait plus, il ne demandait pas comment elle était là ; il la tenait embrassée» c'était tout, c'était plus que tout.
Ethel se débattait, mais un peu faiblement. Elle parvint pourtant à se dégager,
— Il n'y a pas une minute à perdre, dit-elle ; je suis venue pour vous sauver. Tout instant qui s'écoule peut vous coûter la vie!
Hawbury n'écoutait pas; il lui baisait, il lui mangeait les mains.
— Laissez-moi, de grâce, laissez-moi!
Elle cherchait à couper les cordes qui gênaient encore
Hawbury.
— Que dois-je faire? demanda- t-il en la serrant contre lui, comme s'il eût dû la perdre une seconde fois.
— 11 faut vous échapper, dit Ethel.
— Je ne demande pas mieux. . . je vous emporterai dans mes bras. . . La fenêtre n'est-elle pas là?
— Impossible de fuir par cette issue. La maison est cernée par les brigands.
— Je saurai bien in ouvrir une route au milieu d'eux.
— Vous vous ferez tuer !.. Je ne le veux pas !
— Chère ange! Parlez, je vous obéirai.
— Écoutez-moi donc : il faut vous échapper seul.
— Seul ? . . Jamais !.. •
— Ah ! si vous m'obéissez ainsi !
— Moi? vous abandonner ici, dans ce repaire!
— Je n'ai rien à craindre. . . Je suis déguisée, méconnaissable ; de plus, un bon prêtre s'est fait mon protecteur.
— Quel prêtre ?
— Je vous raconterai cela plus tard. . . C'est lui qui m'a amenée, qui m'a fait entrer ici. . . 11 est à la porte qui veille sur nous, qui prie pour nous.
— Mais, vous ne pouvez être en sûreté dans ce coupegorge !
— Je vous jure que je n'ai rien à craindre. . . Ne discutez pas, je vous en prie. . . Le prêtre m'a amenée, c'est avec lui que je partirai.
— Mais il y a d'autres prisonniers que moi ici ; je ne puis les abandonner... Miss Fay n'est-elle pas au pouvoir des bandits, et, avec elle, une autre dame?
— Oui, c'est vrai ; mais, je vous le répète, le prêtre et moi nous les sauverons, nous avons notre plan.
— Je puis vous aider à l'exécuter.
— Non, non, c'est impossible, vous ne pouvez pas! 11 s'agit de déguisements, de moyens que vous compro-
mettriez. Nous ne pouvons pas vous habiller en femme, vous !
— Seul ! partir seul ! répétait Hawbury, désolé.
— Je vous en supplie !
— Je n'ai pas le droit de vous résister ; mais, je vous en prie à mon tour, expliquez-moi ce plan.
— J'y consens... Venez là, tout près.
Et la bouche d'Ethel touchait presque le visage d'Hawbury, tandis quelle lui donnait, à voix basse, de rapides explications.