‹ Le baron américainChapitre 26 sur 36 · U\ PLAN DÉSESPÉRÉ · texte numérisé non relu

U\ PLAN DÉSESPÉRÉ

Ethel expliqua rapidement le plan qu'elle avait concerté avec le brave prêtre irlandais. Le danger augmentait à chaque instant. Les moments étaient comptés ; il fallait agir résolument, sous peine de compromettre tout succès possible.

L'excellent curé avait approuvé la combinaison qui comportait le salut d'Hawbury, de Minnie et de sa sœur. Mais chaque chose devait venir à son rang, à son heure, et toute précipitation pouvait être malencontreuse.

Hawbury devait s'échapper le premier, grâce à un moyen quelque peu extraordinaire; mais la situation était loin d'être naturelle, et les moyens les plus extravagants pouvaient être les mieux appropriés à une situation tragique. En réalité, l'évasion pure et simple était impossible; la surveillance était étroite. L'Irlandais avait remarqué que des postes étaient établis de distance en distance dans toutes les directions, de sorte qu'il eût été mathématiquement impossible de se glisser, inaperçu, du dedans ou du dehors.

A l'intérieur de la maison, les mesures n'avaient pas été moins soigneusement prises. S'échapper par la fenêtre, c'était s'exposer à une mort certaine; car c'était surtout à cette éventualité que les brigands s'étaient préparés, et, avec eux, le plus vigilant de tous, le comte de Girasole lui-même.

La première tentative, celle de Dacres, démontrait à quel point le curé irlandais avait vu juste; et pourtant, le bon prêtre ignorait cette éclatante confirmation de sa prudence. Seulement, connaissant les habitudes des brigands italiens, ayant une longue expérience de leurs procédés, il ne doutait pas que tout moyen qui reposait seulement sur des calculs d'agilité ne fût radicalement chimérique.

Ethel avait été persuadée à son tour par les raisonnements de son compagnon, et s'était décidée à s'abandonner complètement à lui. Déjà le succès avait récompensé sa soumission. Son costume l'avait préservée de tout examen. Déguisée en Italienne, elle avait été accueillie comme la servante attendue, et nul n'avait prêté la moindre attention à son accent, qui n'était pas exactement celui de la péninsule.

A peine si Girasole avait laissé tomber un regard sur elle. Jeune ou vieille, il n'était pas d'humeur à regarder une autre femme que Minnie, et s'il avait fait venir une servante en toute hâte, c'était pour réparer l'échec que l'épisode de la chaise lui avait fait subir.

En résumé, quel était le plan?

Le voici.

Un fait brutal, positif, s'imposait d'abord : un homme devait être emporté hors de la maison. Il est vrai que c'était un mort, mais il n'en devait pas moins sortir par la porte et être transféré quelque part.

Ce quelque part était évidemment une fosse. Tout cela était certainement lugubre ; mais le bon curé se trouvait un peu parent, par l'esprit, du frère Laurent de Bornéo et Juliette. Il n'était pas facile à émouvoir, et il

lui semblait tout naturel que la bière d'un brigand servit à sauver un honnête homme

Le problème posé, il surgissait bien des difficultés, mais il ne surgissait aucune impossibilité ; et l'Irlandais, en creusant son projet, croyait avoir tout prévu. Hélas! frère Laurent, aussi, avait bien combiné tout : le sommeil de Juliette, le retour de Roméo; mais il n'avait pas assez compté sur l'amour, qui est le rival de la mort, et sur la fatalité, qui joue sournoisement des niches à la prévoyance et à la Providence.

Quant à Minnie et à sa sœur, le moyen était plus simple et rentrait dans les banalités du déguisement.

Sur ce point, il fallait bien attendre un secours du hasard; mais avec du sang-froid et de la persévérance, on tente le hasard et on le provoque à laisser croire qu'il avait un plan préconçu. Il y avait quelques femmes dans la maison, ainsi qu'autour de la maison. Il ne s'agissait que d'être confondue, pendant quelques instants, avec les compagnes de ces brigands. Ceci était une chance, mais une chance très-possible.

Hawbury avait fait d'abord de nombreuses objections au projet raconté par Ethel. Il lui répugnait de se dérober; mais, après tout, il regardait Ethel encore plus qu'il ne l'éroutait, et elle était si jolie, qu'il se laissait persuader par ses yeux.

Après avoir laissé Ethel et Hawbury seuls pendant un quart d'heure, le prêtre rentra dans la chambre, flegmatique, et parfaitement décidé à commencer l'execution de son plan.

Il n'avait apporté avec lui d'autre arme qu'un solide tournevis ; c'était, pour le moment, l'outil de la délivrance.

Il se dirigea vers le cercueil, et commença a retirer une à une les vis qui retenaient le couvercle.

Comme il est heureux que la vieille habitude de clouer les bières soit passée de mode! C'était un bruit pittoresque que celui des marteaux enfermant une

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dépouille humaine, et sonnant sur le bois les minutes qui précèdent l'éternité de l'oubli!

Mais il faut avouer que les vis sont un grand progrès. La poésie du désespoir y perd quelque chose; la tranquillité de la douleur, l'assoupissement du deuil y gagnent beaucoup.

Le bon curé tournait silencieusement ses vis et les retirait une à une. Ethel regardait avec un peu d'effroi ta besogne, Hawbury l'encourageait d'un sourire.

Le couvercle fut détaché.

— Veuillez prendre le cadavre, dit le prêtre à demi voix.

Hawbury, qui avait peut-être fait ce cadavre, obéit avec un beau sang-froid, et l'enleva avec un sans-façon d'artiste, puis il le déposa à sa place, sur la paille, contre le mur; et, sur l'invitation du prêtre qui dirigeait la manœuvre, il lia les mains du brigand, en lui brisant légèrement les os, derrière les reins, et lit entrer les gros pieds du bandit dans les entraves qu'il avait quittées lui-même. Il trouvait un certain attrait ironique à faire imiter par ce hideux cadavre la belle attitude qu'il avait si fièrement prise devant Girasole. On eût dit vraiment que ce scélérat dormait son avantdernier sommeil avec une conscience en repos.

Hawbury se plaça dans le cercueil, s'étendant sur le dos de toute sa longueur. Le prêtre, homme de précaution, et bien supérieur en cela au frère Laurent, avait apporté des petits morceaux de bois, et, en refermant le couvercle, il s'arrangea pour qu'entre la partie supérieure et les bords il restât un espace suffisant pour permettre au pseudo-mort de respirer.

Ethel l'aida dans tous ces préparatifs, en silence, mais avec une émotion que je n'ai pas à raconter.

Hawbury avait obtenu la permission de lui baiser la main : c'était assez, il n'en demandait pas davantage. On pouvait maintenant l'enterrer dix fois plutôt qu'une, il était résigné.

L'opération faite; Ethel joignit les mains et pria de tout son cœur.

— Il faut bien que j'aie l'air d'en faire autant, murmura le curé, mais Dieu sait que ce n'est pas pour le mort que je dis la prière des morts.

On entendit enfin du bruit dans la maison. Ethel tressaillit.

— Chut ! murmura le prêtre, qui avait vraiment un courage admirable, et un admirable sang-froid, tout va bien. Retournez dans la chambre de miss Minnie; il faut que je reste seul.

— Vous n'avez plus besoin de moi?

— Non, je réponds de tout.

Avant de sortir, Ethel glissa ses petits doigts dans l'ouverture du cercueil. On entendit un mouvement d'Hawbury, qui ne pouvait que se heurter, sans pouvoir se déplacer, puis un soupir distinct.

— Vite! vite I dit le prêtre, ne compromettez pas le succès.

— Vous y croyez, mon père?

— Je crois toujours au triomphe des honnêtes gens.

— Vous me jurez que vous le sauverez?

— Un prêtre ne jure pas. Il fait ce qu'il peut et il offre sa vie comme caution de sa bonne volonté. Si je ne Je sauve pas, ma fille, je cours autant de risques que lui.

Cela fut dit doucement, simplement, paternellement. Ethel rejoignit Minnie, avec le cœur gonflé.

Pendant ce temps, le bon prêtre irlandais ne perdait pas une minute. Il examinait le cercueil, l'ouverture ménagée, les vis, et s'assurait que tout était en état.

A ce moment, il se fit du bruit en bas, dans le vestibule.

Le curé était en train de resserrer la troisième vis. Des pas retentirent dans l'escalier, puis deux bandits entrèrent.

Mais déjà le bon prêtre avait donné le tour décisif

et remis dans la poche de sa soutane l'instrument précieux avec lequel il espérait avoir procuré l'absolution à Hawbury.

— Vous m'avez fait attendre, dit le curé; il y a longtemps que j'ai fini l'office des morts.

Les bandits firent un geste d'insouciance, et l'un d'eux grommela:

— Ce n'est pas trop de deux offices pour l'âme d'Antonio.

— Ce n'est pas assez, reprit vaillamment le curé, mais je n'ai pas de temps à perdre.

— C'est là l'objet ? dit un des brigands en montrant le cercueil.

— Oui, mais portez-le avec soin. Les morts ont droit au repos.

Les deux hommes n'avaient pas apporté de lumière. La lune les éclairait assez, pour qu'ils distinguassent le cercueil dans l'obscurité de la chambre, mais pas assez pour qu'ils pussent l'examiner sur toutes les jointures.

On souleva la bière ; chacun de ces robustes gaillards mit une extrémité du cercueil sur son épaule, et le couple sortit de la chambre, emportant le fardeau du camarade, qu'il trouvait pesant. Les marches de l'escalier craquaient au passage du cortège.

Ethel, derrière la porte de Minnie, veillait et écoutait, en priant de toute son âme, pour le vivant qui partait à la place du mort.

Tout à coup, elle entendit que quelqu'un montait rapidement.

Elle trembla de tous ses membres. Le stratagème était-il découvert? Mais celui qui montait ne portait sans doute pas plus de lumière que ceux qui descendaient. Il heurta le cercueil, proféra un juron, salua le prêtre, et continua de monter sans s'arrêter.

Quel était ce survenant? Il s'arrêta un instant devant la porte de Minnie. Ethel entendait le bruit de sa res-

Ipiration. Le souffle était lourd et précipité. L'homme poussa quelques soupirs, et s'éloigna pour aller écouter h la porte delà chambre où était enfermé Scone Dacres.

Tout était tranquille dans les deux pièces.

Les pas se dirigèrent alors vers la chambre d'Hawbury, et Ethel entendit qu'on entrait.

Elle faillit pousser un cri : tout pouvait être découvert. Si le ciel ne protégeait pas les prisonniers, c'en était fait de ceux qui étaient restés dans la maison et de celui qu'on emportait dans le cercueil.

Ethel ne put résister à la curiosité de son désespoir. Elle entr'ouvrit la porte, s'efforçant de voir ce qui se passait. La vision fut terrible. Une ombre se profilait sur la muraille, bleuie par la lune, de la chambre d'Hawbury : c'était celle du comte de Girasole.

Il marchait lentement, en prenant maintenant des précautions pour n'être pas entendu. Il alla vers le tas de paille qui servait de lit au prisonnier. On eût dit qu'il glissait, qu'il effleurait seulement le plancher, comme s'il eût craint d'éveiller le dormeur. A chaque pas, il s'arrêtait et écoutait : le silence le rassurait. Alors il s'avançait, la main gauche tendue en avant, la main droite armée d'un pistolet.

Arrivé dans l'angle obscur où lord Hawbury avait (Hé attaché, Girasole se courba, s'appuya sur un genou, et écouta de nouveau.

L'homme étendu sur la paille n'avait ni bougé ni même tressailli.

— Comme il dort ! murmura Girasole.

On eût dit qu'il hésitait; mais, l'hésitation, en tout cas, fut de courte durée : il fit un geste résolu, et, abaissant son pistolet, plaçant le canon tout près du crânç de l'homme étendu, il lit feu.

Toute la maison retentit de l'explosion ; un cri perçant sortit de la chambre de Minnie ; une plainte désolée y répondit de la chambre de madame Willougby, qui s'élança dans h' vestibule.

Mais Girasoîe, sa vengeance satisfaite, était sorti vivement ; il barra la route à Kitty.

— Ce n'est rien ! ce n'est rien ! dit-il d'une voix haletante. Tout va bien, ce n'était qu'une fausse alerte.

Madame Willougby regagna sa chambre ; quant à Ethel, elle était tombée à genoux en joignant les mains.

Les brigands qui portaient le cercueil ne s'étaient pas arrêtés pour si peu. Suivis du prêtre qui marmottait des prières dont ils ne devinaient pas l'intention, ils se dirigeaient aussi rapidement que le leur permettait leur fardeau, vers un point, sans doute désigné d'avance, et qui se trouvait dans le bois.

Une fosse était ouverte. Le curé eût bien voulu rester seul. Il essaya de démontrer aux bandits que pour le salut de l'âme de leur camarade, il valait mieux lui laisser achever, sans témoins, l'œuvre commencée. Il ne serait sans doute pas agréable à la justice céleste de voir un brigand accompagné par ses pareils jusqu'au seuil intérieur de l'éternité.

Mais les instructions de Girasoîe étaient formelles. De plus, ces deux scélérats étaient en veine de mélancolie. Habitués à voir frapper et tuer, ils n'éprouvaient de sensibilité qu'au moment précis où la terre résonnait sur le cercueil. Pour rien au monde ils ne se fussent privés de cette volupté pieuse d'entendre ce bruit solennel et émouvant.

Le prêtre en était donc pour ses frais d'éloquence.

Que faire?

Il donna la bonne mesure des prières, des intercessions ; et certes, il eût pu désarmer le ciel pour le compte de vingt-cinq bandits, par toutes les litanies qu'il débita. Il s'interrompit pour dire à ses assesseurs :

— Encore un coup de feu !

Mais les brigands lui assurèrent en souriant qu'il avait mal entendu, et que nul coup de fusil ou de pistolet n'avait été tiré.

Le curé se trouva alors pris au piège de sa bonm*

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