‹ Le baron américainChapitre 27 sur 36 · LA DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

LA DÉCOUVERTE

L'explosion du pistolet avait fait sauter Minnie. Pendant quelques minutes, elle fut dans une agitation et dans une exaspération douloureuses.

Mais son âme s'effarouchait comme les papillons et revenait bien vite comme eux à la picorée habituelle, pour ne prendre, des événements, même les plus tragiques, que la fleur, le miel, la rosée.

Elle se rassura donc facilement; quand Ethel lui affirma qu'il n'y avait aucun danger à redouter, mais qu'il fallait parler bas, ou plutôt ne pas parler, de peur d'étonner Girasole, qui n'était pas loin, et qui ne comprendrait pas une conversation entre une servante italienne et une jeune Américaine, parlant chacune sa langue.

Ethel, en rassurant Minnie, domptait sa terreur secrète. Elle pensait à Hawbury enfermé dans le cercueil ; elle le suivait dans sa descente, dans sa sortie ; elle frissonnait à la pensée des dangers qu'il courait encore, qu'il courait surtout hors de cette maison.

Les deux jeunes filles se serraient l'une contre l'autre.

— Chère Ethel, murmura Minnie, sais-tu bien que je commence à Être horriblement lasse de tout cela?

— Je le crois sans peine, ma chérie.

— Si j'avais seulement de quoi m' asseoir, reprit Minnie poursuivie par son étrange idée fixe, je pourrais être à l'aise pour me désoler; je dormirais peut-être sans me réveiller... et le" sommeil c'est la consolation de la réalité... Mais rien pour me reposer, voilà, ce qui me paraît horrible !

— Courage ! murmura Ethel.

Ah i je m'enfuirais bien, ainsi que tu me le proposais, si j'étais certaine de n'être pas vue, reconnue par cet affreux comte. .

— Mais c'est pour t'aider à cette fuite que je suis

venue. „ ..

Oui je le sais, avec ce bon, cet excellent prêtre... ce sauveur dont je n'aurai pas besoin d'être délivrée... Pourquoi tarde-t-il, pourquoi ne vient-il pas ?

— Patience!.. Mais, de grâce! tais-toi, ou- parle

plus bas.

— Je chuchote à peine.

— J'ai si peur qu'on t'entende !

Je veux bien me taire, mais j'ai tant de choses

à te dire !

— Tu me les diras plus tard.

— Oui, oui. plus tard! soupira Minnie.

Le baby daigna garder le silence pendant cinq minutes... c'était beaucoup. Je n'affirme pas d ai leurs que les cinq minutes fussent écoulées, quand elle reprit: , , .»••<)

— Comment me feras-tu échapper d ici t

— Sous un déguisement.

— Bon!.. Mais quel déguisement?

— Sous le vêtement d'une vieille femme.

— D'une vieille!.. Pourquoi d'une vieille? Ah! ce n'est pas aimable de m'habiller en vieille.

— Silence, donc, Minnie ! Il est impossible que Ton n'entende pas... Nous sommes épiées!

— Je vais me taire... mais promets-moi de ne pas m'habiller en vieille femme?

— Minnie, je t'en supplie, on nous écoute!..

Il se faisait, en effet, du bruit dans l'escalier, un bruit qui augmentait et qui s'accentuait. Déjà, deux ou trois fois, Ethel avait cru saisir l'écho d'un mouvement ; cette fois, Minnie elle-même avait entendu.

Soudain, une voix retentit à l'extérieur, prononçant des mots en italien. Il semblait que ce fût à elles que la voix s'adressait. Naturellement, et pour de bonnes raisons, elles ne répondirent pas. Les mômes paroles furent répétées avec une impatience facile à reconnaître.

Ethel eut le pressentiment que c'était Girasole qui parlait, et que c'était à elle que ces remontrances, ces ordres ou ces recommandations s'adressaient.

Elle avait raison : c'était bien Girasole.

Surveillant infatigable, il écoutait toujours, même quand il ne songeait pas à écouter. Il avait perçu à travers la porte le murmure de deux voix, et sachant que Minnie ne parlait pas italien, ces voix alternées l'avaient troublé, inquiété; il avait appliqué son oreille à la porte, et il avait acquis la preuve que l'on causait, non en italien, mais en anglais.

La servante italienne, garantie par le curé, ne faisait donc pas son devoir; elle avait sans doute laissé madame Willougby revenir auprès de sa sœur. C'était une très-grave infraction à des ordres positifs. Il ne pouvait permettre un pareil acte de désobéissance; voilà pourquoi il interpellait l'Italienne.

— Hé! femme, lui cria-t-il dans sa langue, ne vous avais-je pas défendu de laisser ces dames communiquer entre elles?

Comme Ethel et Minnie ne comprenaient pas le plus petit mot de l'apostrophe, il était impossible d'y répondre, ce qui exaspérait d'autant plus Girasole.

— Pourquoi ne répondez- vous pas? cria-t-il plus haut et d'une voix plus furieuse. Où êtes-vous ?.. Estce ainsi que vous remplissez votre devoir?

Ce nouveau discours resta encore sans réponse. Ethel devinait bien ce qu'il pouvait lui dire...; mais le moyen de lui répliquer ?

— Sortez! dit la voix impérieuse.

Personne ne sortit.

Girasole crut devoir alors s'adresser à Minnie. Sa timidité de brigand sous le charme ne lui permettait pas d'entrer brutalement.

— Charmante miss, demanda-t-il en anglais, êtesvous éveillée ?

— Certainement; répondit Minnie.

— Est-ce que madame votre sœur est avec vous ?

— Non... Comment pourrait-elle être là, puisque vous l'avez mise dans une autre vilaine chambre?

— Ah !.. Avec qui donc parlez-vous tout bas? Minnie hésita ; cependant elle continua :

— Avec la servante que vous m'avez donnée.

— Elle ne parle pas anglais ?

— Si! si! mieux que vous.

La raillerie, on en conviendra, était au moins fort déplacée; mais Minnie n'était pas d'un caractère à manquer l'occasion.

Girasole reprit :

— Je ne savais pas que cette Italienne parlât anglais... 11 faut que je la voie... Viens ici... Parles-tu italien, au moins?

Il ouvrit la porte. Ethel se trouvait à deux pas de Jui. Girasole entra une lampe à la main. Toute nouvelle dissimulation était impossible.

Ethel soutint le regard de Girasole avec courage. Elle se savait perdue; mais on verrait bien qu'elle n'avait pas peur. Au fond; la prétention était exagérée, car elle songeait à Hawbury, et elle tremblait.

Au premier coup d'œil, Girasole la reconnut.

— Fort bien ! dit— il, vous m'avez trompé.

Il refléchit; la présence de Minnie lui imposait l'hypocrisie.

Ethel, de son côté, remise de sa première frayeur, le regardait avec le plus grand calme.

— Pourquoi êtes- vous venue? lui demanda-t-il.

— Pour elle! répondit Ethel, en désignant Minnie.

— Que vouliez-vous faire?

— La voir, la consoler.

— Vous vouliez l'aider à fuir? Tant pis pour vous, si vous subissez les conséquences de votre imprudente audace... À propos, c'est le prêtre qui vous a amenée?

Ethel garda le silence.

— Vous n'osez pas répondre, vous avez peur pour le prêtre: cela me suffît.

Jusque-là, Minnie n'avait rien dit; mais elle se leva, regarda Girasole, fronça ses jolis sourcils qui lui donnaient ainsi un air d'adorable méchanceté; puis, après une minute de préparation pour son éloquence, ouvrant ses grands yeux, clairs, doux, innocents, faits pour désarmer toutes les perfidies :

— Que voulez-dire? s'écria-t-elle. C'est encore une persécution que vous commencez... Je vous déclare que je n'en puis plus souffrir... Vous tirez des coups de pistolet dans la nuit ; vous venez écouter aux portes ; tourmenter deux amies qui se consolent, après avoir séparé deux sœurs qui pleuraient ensemble... N'étaitce pas assez de m'avoir amenée dans cet horrible endroit? Qu'avez-vous encore à inventer pour me persécuter? Je ne croyais pas qu'il y eût au monde un homme aussi méchant que vous !

Girasole prit un air de componction navrée.

— Charmante miss, dit-il d'un ton suppliant, je regrette beaucoup de faire des choses qui vous déplaisent.

— Non, vous ne le regrettez pas, puisque c'est toujours la même chose.

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' Ip vaiis hais vous êtes un monstre ! Z'jVÎous en supplie, Minnie, rétractez ces pa-

r0'!!'jamaisl.. Je suis désolée que vous m'ayez sauvé

u vip Tuez-moi, cela vaudra mieux!

^^ C'est vous qui me tuez, charmante enfant...

Vous m'avez dit une fois que vous m aimiez .

— Ce n'est pas vrai !.. Je ne vous ai pas dit que je vous aimais, je n'ai pas pu vous dire cela... Vous ne m'avez jamais plu, et si j'ai eu peur de vous décourager, c'est que j'espérais bien ne plus vous revoir... Je suis engagée à un autre, entendez-vous? à un autre qui sera mon mari... Je ne vous connais pas, je ne veux pas que vous me parliez...

Girasole était foudroyé. Jusque-là, il avait considéré les plaintes de Minnie comme celles d'une enfant gâtée dont il devait finir par avoir raison ; mais cette attitude nouvelle, plus féminine, moins enfantine, bouleversait toutes ses idées.

— Vous m'entendez, continua-t-elle, je suis fiancée à un autre, à un homme bon, doux, héroïque, qui fait mes volontés et ne me parle jamais des siennes.

Girasole poussa un rugissement. La jalousie l'égratignait à travers son masque et le faisait crier :

— Ah! vous l'aimez? dit-il... ah! vous êtes fiancée à lui?

— Oui!., oui!., cent fois oui!

— C'est comme cela?.. Eh bien, sachez-le donc, celui que vous aimez, celui que vous me préférez, il est mort.

Girasole comptait beaucoup sur l'effet de cette réplique. Il fut manqué.

Minnie haussa les épaules.

— Ce n'est pas vrai!.. Il n'est pas mort du tout... il est bien vivant.

— Je vous répète qu'il est mort!.. Je l'ai tué!

— Je vous répète, moi, qu'il vit... Vous ne le connaissez pas: comment l'auriez-vous tué?

— L'Anglais! ce lord Hawbury !.. je l'ai tué, vous dis-je! vociféra Girasole, blême de fureur et l'écume à la bouche.

— Mais qui vous parle de lui ?

— Comment! ce n'est pas lui?.. Mais qui donc?

— Oh ! je puis le nommer ; il ne vous craint pas,

et vous avez tout à craindre de lui : c'est mon bon, mon excellent Rufus K. Gunn.

Girasole bondit, se frappa la poitrine de ses poings fermés, et avec un cri, une sorte de long hurlement, s'élança hors de la chambre

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