SOUS BONNE GARDE
Obéissant à sa première émotion, Girasole avait descendu quelques marches; mais à mi-chemin il s'était ravisé, et, appelant Ethel d'une voix forte :
— Descendez ! descendez ! cria-t-il, miss Ethel, je vous l'ordonne !
— Ne me quitte pas ! dit Minnie, suppliante, en se jetant dans les bras de sa cousine.
— Ma chère enfant, le mieux est d'obéir ; lui résister, ce serait le provoquer et compliquer nos dangers. Sois tranquille, je me sens le cœur ferme : je reviendrai.
— Ah ! si tu pouvais lui dire encore que je le déteste! soupira Minnie.
Ethel embrassa Minnie et rejoignit l'Italien.
Pendant ce temps, le bon curé assistait, plus mort que vif, à l'enfouissement de celui qui était encore, mais qui cesserait bientôt d'être lord Hawbury. Couvert d'une sueur froide, il haletait, à mesure que les pelletées de terre tombaient, lourdes, pressées, sur le cercueil. Il cachait l'horreur de son angoisse dans ses
mains, qu'il semblait porter à son front pour mieux prier.
Certes, il priait de toute son âme, et les brigands attestaient bien leur ignorance de la liturgie, malgré leur dévotion nationale et professionnelle, en ne remarquant pas que ces prières pouvaient être celles des agonisants, mais n'étaient point celles des morts. Déjà le cercueil était aux trois quarts recouvert... Encore quelques pelletées de terre, et le drame, le meurtre serait consommé.
Le brave curé irlandais avait des envies de tout avouer à ces bandits. Peut-être seraient-ils attendris ? La nuit, la mélancolie étendue dans l'espace, l'influence que garde toujours un prêtre en Italie, l'égoïsme qui pouvait conseiller à ces consciences malades de réclamer un médecin des âmes, s'ajouteraient peut-être à la ferveur des supplications du bon curé pour les désarmer et les changer en complices!
Dans son angoisse, il songeait aussi à improviser quelque miracle, à frapper d'une peur superstitieuse ces coquins enclins à la féerie; mais il n'osait rien. Il hésitait, il désespérait de trouver une solution. Ces pelletées de terre acharnées lui tombaient sur le front, sur le cœur, le torturant et paralysant ses réflexions.
J'ai dit qu'un incident avait interrompu le travail des brigands et le martyre du curé.
C'était un bruit de voix. À la lumière bleue qui faisait un jour élyséen dans cette nuit transparente, il fut facile de reconnaître Girasole marchant à grands pas, avec une femme.
Le curé tressaillit. Il avait reconnu Ethel.
— Où est le prêtre ? demanda Girasole à vingt pas de la fosse.
Le curé s'avança, sortit de l'ombre.
— Me voici, dit-il froidement; que voulez-vous? Par caractère, l'Irlandais aimait les situations fran-
ches ; par appétit d'apostolat et de martyre, il affrontait volontiers le péril.
Les fossoyeurs avaient interrompu leur besogne: c'était déjà cela de gagné. Les hommes, devenus attentifs, s'appuyaient sur leurs bêches et écoutaient ce qui allait se dire, en regardant ce qui allait se passer.
— C'est vous que j'ai envoyé chercher? demanda Girasole, dont la voix tremblait de fureur.
— C'est moi !
, — Vous êtes venu avec une servante, n'est-ce pas?
— Sans doute... Vous m'en aviez demandé une.
— C'est cette dame que vous m'avez amenée ?
— Oui.
— Vous l'avez introduite sous un déguisement, vous l'avez présentée comme une Italienne?
— Oui.
Comme on le voit, le prêtre répondait nettement, sans équivoque. Il sentait que tout faux-fuyant était inutile. Il guettait seulement une occasion pour regagner le terrain qu'il perdait.
Ces réponses calmes, fermes, sincères, exaspéraient Girasole, qui était décidé à faire expier à Ethel les souffrances que lui avaient fait éprouver les dernières paroles de Minnie.
— Ainsi, s'écria-t-il, vous avez essayé de me tromper. Savez-vous quel châtiment je puis réserver aux espions et aux traîtres ?
— Je n'ai rien de commun avec un espion et un traître, répondit l'Irlandais, toujours calme.
— Misérable! l'espion, le traître, c'est vous!
— Je le nie.
— Vous mentez!
— Je ne mens jamais ! reprit doucement le prêtre. Si vous consentez à mentendre, vous verrez que je ne suis pas un traître. Si vous le préférez, interrogez-moi; je répondrai.
— Je n'ai qu'une question à vous adresser, et mal-
heur à vous si vous ne dites pas la vérité... Pourquoi avez-vous amené cette femme ?
— Ma réponse sera catégorique, dit l'Irlandais. Cette dame et ses amies sont venues au village que j'habite et ont réclamé de moi l'hospitalité. Elles étaient désolées, on avait enlevé quelques-unes de leurs compagnes. Je reçus en même temps votre message, qui réclamait ma venue et me demandait une servante, sans autre explication ni condition. Cette dame était une amie intime de la prisonnière. Elle me supplia de l'amener pour consoler celle qui souffrait et partager sa captivité. Je ne vis rien de mal dans un mouvement de pitié. Elle acceptait le rôle de servante. Dites si c'est là une trahison. J'ai fait le bien, j'ai voulu le faire. Qu'avezvous à me reprocher ?
— Pourquoi ce déguisement?
— Pour qu'elle pût passer sans être inquiétée. Nous n'avions pas de temps à perdre. Elle voulait voir ses amies le plus tôt possible. Si on l'eût questionnée, reconnue, elle n'eût pu parvenir jusqu'à elles.
— Certes! je m'y serais opposé.
— Vous voyez donc que j'avais raison.
— Cette femme que vous avez introduite est une espion.
— Une espion ! Qui espionne-t-elle ?
— Elle est venue pour aider à l'évasion de son amie.
— Une évasion! Je voudrais savoir comment il est possible à une femme de s'évader d'ici?
Girasole, sans rien perdre de sa colère, se sentait moins libre de la laisser voir. En Italie, un prêtre n'est pas le premier venu. On ne peut pas le traiter, c'est-à-dire le tuer, comme un simple lord d'Angleterre; il faut plus de précautions.
D'ailleurs, ses réponses étaient si précises, si nettes, qu'il n'était pas possible de profiter, pour entrer en fureur, d'un manque de logique ou d'une maladresse commise par peur.
Le curé sentait le faible avantage qu'il avait pris. 11 voulut l'augmenter :
— Non-seulement, reprit-il, une évasion n'est pas facile, mais je ne sais pas comment une jeune femme qui vient s'enfermer avec une prisonnière aplanirait, par cela seul, les insurmontables obstacles opposés à sa fuite.
— Faites-moi grâce de votre sermon, l'abbé.
— Alors, faites-moi grâce de vos mauvaises raisons.
— Mes raisons sont fondées. Cette femme compte sur ses complices.
— Où sont-ils, ses complices ?
— Vous, d'abord.
— Moi? vous n'y songez pas! Est-ce que je suis de force à me battre cont; sentinelles? Est-ce que je suis armé? Est-ce que ma vie n'est pas entre vos mains? Est-ce que vous n'auriez pas le temps de m trangler ou de me poignarder vin- . avant que j'aie eu seulement le temps de dire un Pater ou un A pour aider à la fuite de vos prisonniers?
— Nous ne sommes pas des assassins ! grommela Girasole.
— Et moi, je ne suis pas un traître! reprit le curé. Girasole se mordait les lèvi s hommes n'avaient
pas perdu un mot de cette conversation. Ils avaient souri à la pensée d'une évasion tentée par une femme et un prêtre. Leur chef était bien crédule, s'il s'épouvantait d'une pareille chimère. Leurs sympathies étaient visiblement du côté du prêtre. On a tant el >u-
vent besoin d'absolution dans leur état!
— J'ai assez discuté, conclut brusquement Girasole. Je n'ai pas confiance en vous ; je crois à votre trahison, au moins intentionnelle... Je vais vous mettre sous bonne garde, et, au premier geste suspect, je vous traiterai comme vous méritez d'être traité... Les saints du Paradis, s'ils voulaient me tromper, ne seraient pas plus épargnés que vous... Quant à cette femme,
j'ai mille movens de la punir... Allons, vous autres, laissez là vos 'pioches et vos bêches, et venez avec moi.
— Mais, dit un des hommes, nous devons achever de combler la fosse du pauvre Antonio.
Bah! il ne se sauvera pas, dit Girasole en riant. Un des nôtres pourrait rester...
— Non, vous dis-je... J'ai besoin de vous pour Karder ces traîtres... Prenez garde à vous! Je brûlerai la cervelle de ceux qui les laisseront s échapper.
Les hommes, tout en soupirant de ne pas rendre à leur camarade le bon office complet qu'ils avaient commencé, jetèrent sur leurs épaules les pioches et les bêches et suivirent Girasole, en escortant les prisonniers.
La petite troupe marchait en silence. Elle arriva ainsi, guidée par le comte, dans un des bivouacs dont fai pnlé déjà, et qui étaient disséminés autour de la maison. C'était un bouquet de bois, à une faible distance de la fosse que l'on pouvait apercevoir, a demi remplie, avec la terre accumulée sur les bords, et si blanche sous le rayonnement de la lune, quon leut prise pour des tas de neige.
Girasole parla bas à ses hommes, leur donna ses instructions et s'éloigna.
Le curé, dissimulant son horrible anxiété, s était assis sur le gazon et avait invité Ethel à l'imiter. Leurs gardiens s'étaient formés en cercle autour d'eux, les regardant, les surveillant, et rendant toute tentative de fuite absolument impossible.
Le prêtre irlandais essaya, à plusieurs reprises, d'entamer la conversation; ils lui répondirent chaque fois avec une politesse absolue, mais sans se départir de leurs précautions.
Le pauvre curé essayait tout bas d'espérer, même contre l'espérance, en pensant à Hawbury. D'abord, le cercueil n'était pas complètement couvert. Il était probable que le prisonnier pouvait encore respirer. Certes, c'était peu de chose; mais si faible que fût la
portion d'air aspirée par les ouvertures du cercueil, elle pouvait suffire pour prolonger sa vie.
Dans son besoin du ciel, le curé en venait à penser que l'arrivée de Girasole avait été un bienfait de la Providence : il avait empêché qu'on n'achevât de combler la fosse. N'était-ce pas un service immense rendu au pauvre lord Hawbury?
11 est vrai que le brave Irlandais était prisonnier luimême; que sa vie, à tout prendre, ne tenait qu'à un fil et que si Girasole découvrait la vérité, ce qui arriverait au moins aux premières lueurs du jour, tout serait perdu. Mais ce vaillant cœur n'était pas facile à abattre. Choque minute gagnée, en augmentant le danger du vivant enfermé dans la bière, semblait aussi augmenter les chances de son sauveur.
Le principal, c'était que Hawbury fût sauvé : le reste viendrait à son heure.
Ethel ne savait rien de ce qui s'était passé, depuis la sortie du cercueil hors de la maison. Elle fût devenue folle de terreur, de désespoir, si elle eût pu se persuader que le vivant était encore à la place du mort. Mais le calme du prêtre la rassurait. Cependant, elle avait vu les bandits jeter de la terre dans la fosse. A quel moment la dernière évasion d'Hawbury avaitelle pu s'opérer?
Elle n'osait interroger son compagnon de captivité, dans la crainte d'attirer l'attention des brigands; pourtant, tout valait mieux que ce reste d'incertitude qui lui étreignait le cœur par moment. Elle toucha doucement le bras du prêtre.
Il se tourna de son côté.
— Est-il sauvé? murmura-t-elle.
— Oui, dit l'Irlandais.
Les gardiens s'agitèrent, comme s'ils eussent entendu remuer des armes et charger des fusils.
— Elle me demande, dit le curé à voix haute, quelle heure il est. Il est deux heures, n'est-ce pas?
— A peu près, répondit un brigand.
Le prêtre avait menti ; mais comme il regardait le ciel, il paraissait suivre dans la nuit bleue son mensonge qui flottait, qui montait comme une prière vers Dieu.
Ethel, la poitrine soulagée d'un poids énorme, respirait plus librement ei espérait.