LES MALHEURS D'UN CHÉRUBIN
Quinze jours se sont passés depuis la scène que nous venons de 'écrire. Nous prions le lecteur de se transporter avec ious à l'hôtel du Prince, à Milan, sur la place du Dôme. Dans un salon du premier étage, madame Willougby seule, auprès de la fenêtre, lit avec attention.
Tout à coup la porte s'ouvre, si doucement, qu'on dirait qu'elle a été poussée par un souffle ou par un sylphe. Minnie paraît. Elle s'arrête sur le seuil, regarde autour d'elle, aperçoit sa sœur, lance un joli petit soupir qui s'envole au plafond, et va tomber avec grâce sur un canapé.
Madame Willougby d'abord un peu surprise, mais habituée aux caprices de Minnie, attend que celle-ci se décide à lui adresser la parole; mais le baby boude; alors sa sœur raisonnable se replonge dans sa lecture.
Au bout de dix minutes, une petite voix douce, suppliante, rompt enfin le silence.
— Kitty!
Madame Willougby lève la tête, et du ton le plus naturel :
— Qu'y a-t-il, ma chérie?
La simplicité de cette réponse semble déplaire à Minnie. Il faut que Ton comprenne le moindre de ses soupirs et que Ton prévienne la plus légère de ses contrariétés.
Elle se lève, fait un tout petit pas, puis se rassied avec un air de désespoir :
— Non ! non ! s'écrie-t-elle de sa voix llùtée, en vérité, tu es trop méchante!
— Moi, mais qu'ai-je fait?
— Comment! ce que tu as fait? Tu me vois entrer, car tu m'as vue..., tu devines que j'ai à te parler; que j'en meurs d'envie; et, au lieu de m'encourager comme une bonne petite sœur, tu continues à lire, à faire semblant de lire; car je ne t'ai pas vue tourner la page!
Madame Willougby pose ses deux mains sur son livre, comme pour le défendre, et répond en souriant :
— Chère mignonne, j'ignorais absolument que tu eusses besoin de me parler.
— Ce n'était pourtant pas difficile à deviner, reprend Minnie d'un ton boudeur. Je suis entrée résolument... j'ai fermé la porte... tu m'as entendue la fermer; j'avais l'air tourmenté; cela se voit.
En disant cela, elle se haussait un peu pour apercevoir quelque chose de son joli visage dans une glace. Elle reprit avec une grosse émotion :
— Puisque je te dérange, je m'en vais... Je m'en vais!... Mon Dieu, mon Dieu, que je suis malheureuse !
Les petits pieds de Minnie frappèrent le plancher dans un trépignement convulsif. Cette fois madame Willougby se décida à fermer son livre, comme une mère (jue son enfant gâté détourne d'un devoir domestique,
— Voyons, ne te fâche pas, ma petite Minnie; efface ces plis qui pourraient rester sur ton front. Tu vois, je ne lis plus ; je t'écoute et je t'écouterai tant que tu le voudras.
— Oh! maintenant, dit Minnie d'un air plus grave, j'ai bien envie de me taire pour te punir de ton indifférence.
— Minnie, peux-tu croire. . .?
— Non, non, on ne m'aime pas assez dans ma famille; mais je parlerai, parce que je ne puis pas faire autrement... j'ai besoin de conseils... Je ne sais où donner de la tête... Je voudrais être morte!..
— Veux-tu bien ne pas dire de pareilles folies!.. Voyons, parle,... parle vite,
— Eh bien, c'est au sujet de ce qui m'est arrivé..,
— Achève.
— Tu sais... mon grand accident dans les Alpes!
— Quoi donc? te ressentirais-tu de cette terrible chute?
Madame Willougby parut inquiète.
— Non, non... Oh. je me porte bien... trop bien même, — reprit Minnie en posant un joli petit doigt stir sa jolie petite joue rose... — Ce n'est pas cela... c'est le comte.
— Quel comte? Ah! M. de Girasole, ce courageux gentleman qui t'a arrachée à une mort certaine,.,!
— Il aurait mieux fait de me laisser au fond du précipice,
— Pourquoi?
— Tout simplement parce qu'il m'aime, le malheureux!
Minnie prononça ces derniers mots d'une si comique façon que sa sœur eut peine à réprimer un éclat de vire. Cependant, se remettant aussitôt, elle dit, avec une nuance d'anxiété :
— Il t'aime? c'est impossible!
— Impossible !.. %ïs c^st très-pQsgiWe, au cou-,
traire... Oh! si tu me fais de grands yeux, comme cela, je ne pourrai pas continuer... et si tu te mets en colère!... Je suis déjà assez malheureuse.
— Mais non, Minnie, je ne me mets pas en colère. Je suis étonnée, voilà tout. Je t'en prie, ne me cache rien, entends-tu?... Voyons, ce n'est pas sérieux cela!... Tu dis donc que le comte t'aime ?
— Oh! oui, il m'aime!
— Comment le sais-tu?
— Il me l'a dit.
— Lui! où donc? dans quelle circonstance?
— Tu vas tout savoir, ma bonne sœur; mais, dismoi d'abord : sauver la vie d'une jeune fille, est-ce que cela donne à un homme des droits sur elle?
— Non.
— Alors, c'est horrible!., je suis victime d'une fatalité.
Minnie leva ses petits bras mignons au-dessus de ses cheveux blonds ébouriffés et les laissa retomber, comme une suppliante lasse d'implorer le ciel.
— Encore une fois, Minnie, reprit madame "\Yillougby, tu m'inquiètes...
— Ah! tu conviens que c'est inquiétant!...
— Oui, oui, je te supplie de t'expliquer. Où et comment le comte t'a-t-il parlé ?
— Oh! il m'a parlé plusieurs fois.
— Plusieurs fois!... Mais la première?
— C'était au Castello1... tu marchais en avant; je m'étais assise pour me reposer ; il s'est approché de moi et s'est éloigné avant ton retour.
— Il nous avait donc suivies?
— Probablement.
— Ensuite?
— Ensuite... c'était au Musée... hier, c'était dans un magasin... et, ce matin même, à la cathédrale.