La citadelle de Milan
— A la cathédrale !
Madame Willougby paraissait scandalisée, mais c'était évidemment de la persistance du comte italien plus que de la profanation de la belle cathédrale.
— Oui, Kitty, à la cathédrale, tu sais?. ..Nous y étions allées toutes ensemble. Lady Dalrymphe n'a pas voulu monter dans les tours... Ethel et moi, nous nous sommes risquées et nous sommes arrivées en haut... Je me promenais partout, pendant qu'Ethel s'asseyait pour admirer le point de vue. .Fêtais assez loin d'elle, quand tout à coup, j'ai vu apparaître le comte de Girasole, et c'est alors qu'il m'a dit... eh bien, ce que je t'ai dit : qu'il m'aime!
Madame Willougby garda un instant le silence; elle réfléchissait :
— Et toi, Minnie, reprit-elle, que lui as-tu répondu?
— Moi!... Mais d'abord, Kitty, je t'en prie, ne me regarde pas ainsi; tu me fais peur ; je sens que je vais pleurer.
Elle porta le bout de ses doigts roses à ses yeux, cherchant à essuyer ou à provoquer une larme absente.
Sa sœur la rassura encore une fois par un geste maternel et renouvela la question.
— Eh bien..., je lui ai dit que certainement, après tout ce qu'il avait fait pour moi, je ne pouvais être ingrate... Alors, il s'est mis à parler vite, vite, moitié en italien, moitié en anglais!... je ne comprenais pas bien... mais je devinais.
— Puis ?
— Mais, c'est tout...
— Tout?
— Ah! il m'a pris la main.
— Minnie!
— Mais, puisqu'il m'a sauvé la vie!..
— Soit; enfin; réponds-moi franchement: l'aimestu?
— Si je l'aime!... je n'en sais rien, il ne me dé-
plaît pas; il a l'air doux et malheureux... Je suis si malheureuse moi-même!... je voudrais qu'il ne m'eût pas sauvée... je ne lui avais pas demandé de descendre dans le précipice... Tiens, Kitty, à ton tour, sauve-moi... retournons à la maison, veux-tu? Quittons l'Italie, je t'en prie.
— Si tu le désires absolument, Minnie, rien de plus facile. Nous trouverons un prétexte poli pour éloigner ton persécuteur..., et nous retournerons en Angleterre.
Elle fut brusquement interrompue. Minnie avait poussé un cri d'effroi.
— En Angleterre! ah ! jamais... Je ne peux pas retourner en Angleterre.
— Tune peux pas?... Que signifie encore cela?
— Non, je ne peux pas. Oh ! tu as beau me regarder avec tes grands yeux fâchés, rien n'est plus vrai... Il est im-pos-sible que je retourne en Angleterre.
— Pourquoi?
— D'abord, reprit Minnie avec quelque hésitation, parce que le comte m'y poursuivrait, m'y retrouverait... Je suis persuadée qu'il a des moyens à lui de savoir toujours où je suis. Je le verrais tout à coup apparaître au moment où j'y penserais le moins.
— Si c'est là ta seule raison !
— Oui..., ou plutôt non, non, ma bonne sœur. J'en ai une autre.
— Voyons-la.
— Ah!., c'est qu'en Angleterre il y a une autre personne... qui...
— Qui?...
— C'est un gentleman.
— J'entends bien, un gentleman...
— Je t'en conjure, Kitty, tu vas encore me gronder !
— Je n'y songe guère... ce gentleman...
— Eh bien, il m'a sauvé la vie !
— Hein?
— Et il m'aime!
Madame Willougby jeta son livre avec un mouvement d'effroi, et fronçant les sourcils :
— Qu'est-ce que c'çst que ce nouveau roman?
— Ce n'est pas un roman, c'est une histoire bien vraie, malheureusement.
— Il t'a sauvé la vie, où cela?
— À Brighton, en septembre dernier... Tu vois que ce n'est pas ma faute. On m'avait conliéè à lady Schrewsbury... tu sais, la vieille Schrewsbury . . .
— Oui, je la connais... après?
— Tu sais qu'elle est sourde et aveugle?
— Oh! pas tout à fait.
— Tu la flattes... Un jour, j'étais allée faire une promenade à cheval.
— Ton cheval s'emporta?
— Justement ; comment as-tu deviné ?
— Et un jeune homme se précipita?
— Au moment où je tombais évanouie ; il avait arrêté mon cheval.
— C'est un acte de vrai courage! dit madame Willougby avec ironie.
— N'est-ce pas? ces choses-là n'arrivent qu'à moi... On me transporta dans une maison voisine... je revins à moi, et je retournai à la maison dans la voiture de mon sauveur.
— Tout cela ne me paraît pas bien grave.
— Attends donc! ce n'est que le commencement... le lendemain, il vint prendre de mes nouvelles... le surlendemain aussi, tous les jours; enfin, lady Schrewsbury l'adorait. Un matin, — je t'assure que je n'ai rien fait pour cela, — il me dit qu'il m'aimait ! Que veux-tu? il m'avait sauvé la vie... il paraît que c'est la règle de dire ensuite qu'on vous aime ; seulement c'est affreux.
Minnie laissa tomber sa tête dans ses doigts écartés, poussa un gros soupir. Sa sœur lui prit la main.
— Je dois encore t'adresser la même question, mignonne : Que lui as-tu répondu ?
— Il avait l'air si triste!...
— Si malheureux ! oui, je sais. Après ?
— Tu te moques de moi? c'est très-mal. Il me disait qu'il allait partir pour le Mexique, qu'il se ferait tuer. J'ai eu peur... j'ai voulu lui sauver la vie à mon tour... Je lui ai dit de rester.
— Alors ?
— Alors il est tombé à mes pieds... il m'a appelée son ange sauveur... Enfin il avait l'air si heureux que je lui aurais promis tout ce qu'il aurait voulu... Revenue à la maison, j'eus grand' peur de ce que j'avais fait, et je pleurai toute la nuit.
— Pauvre enfant ! sans doute tu ne l'as plus revu ?
— Mais, si fait ! s'écria Minnie désolée. De retour à Londres, j'espérais en être débarrassée ; mais, dès le lendemain de mon arrivée, je reçus une lettre si triste!...
— Il t'a écrit ?
— Oui, une lettre bien respectueuse, mais si désespérée... que je n'ai pu m'empêcher d'y répondre.
— Ah! Minnie, pourquoi ne m'avoir pas dit tout cela?
— Je ne pouvais pas... tu étais en Ecosse. Aussi je déteste l'Ecosse.
— Il fallait parler à notre père.
— J'ai trop peur de lui ; d'ailleurs, est-ce qu'il s'occupe de moi? Est-ce qu'il n'aurait pas dû intercepter notre correspondance, comme cela se voit dans tous les romans ?.. Si j'avais été à sa place, moi, le père, et lui, la fille, je l'aurais fait.
Minnie redressait sa petite tête de baby et prenait des airs d'autorité paternelle très-majestueux.
Madame Willougby continua l'interrogatoire sans sourire de cette prétention de Minnie.
— Ce gentleman n'est-il jamais venu te voir à Londres?
— Une fois, il a demandé un congé et il est accouru» Il était désespéré. Son régiment allait partir pour Gibraltar.
— Un régiment!
— C'est vrai! je ne t'ai pas dit encore que c'était un capitaine... le capitaine Kerby. J'ai essayé de le consoler, mais je n'ai pu y parvenir qu'à moitié. Kitty, as-tu jamais essayé de consoler un homme qui a de ces chagrins-là? C'est bien difficile!
A cette naïveté, madame Willougby ne put garder son sérieux. Minnie, très-mécontente; fronça le sourcil, et sa sœur reprit :
— Enfin, ce gentleman, ce capitaine, est parti pour Gibraltar...?
— Oui ! il est parti !
— Est-ce qu'il t'a encore écrit?
— Certainement!
— Comment tout cela a-t-il fini?
— Mais cela n'a pas fini du tout, — s'écria l'enfant gâtée, avec dépit, — cela ne finira jamais ; c'est pour cela que j'ai voulu quitter l'Angleterre.
— Voilà le motif du voyage que tu nous as fait faire en Italie?
— Parfaitement.
— Ma chère mignonne, — reprit alors madame Willougby , le point important, c'est d'abord d'éloigner le comte de Girasole..., et si tu aimes le capitaine Kerby...
— Mais, ma pauvre Kitty, s'écria Minnie d'un air navré, tu ne peux pas me sauver, je le vois bien; car si le comte ne me suit pas, si le capitaine cesse de me persécuter...
— Eh bien?
— Ehbienje n'en serai pas plus tranquille pour cela. Cette fois madame Willougby considéra Minnie avec
une inquiétude positive.
— Comment ! ma chérie, tu ne seras pas plus tranquille?
— Eh non, il restera toujours 1* Américain!
— Hein ? un Américain !
La sœur de Minnie était suffoquée de surprise; elle continua d'une voix troublée :
— Voyons, Minnie, tu ris? tu te moques de moi? tout cela est une plaisanterie?
— Oh! je t'assure que je n'ai pas envie de rire.
— Comment! il y en a encore un?
— Oui, encore un, mais c'est tout...
— Est-ce qu'il t'a aussi sauvé la vie?
— Certainement, l'année dernière, au printemps, à Montréal...
— Tu étais au Canada avec notre père?
— C'est bien cela.
— Je me rappelle, en effet, que notre père m'a parlé d'un naufrage, d'un brave marin qui s'élança à ton secours et te ramena sur la rive.
— Oui..., seulement ce n'était pas un marin; c'était un jeune Américain qui venait de faire son tour d'Europe... Quand le vaisseau reprit la mer, il voyagea avec nous ; mais papa ne l'a pas reconnu... Le jeune homme a trouvé le moyen de me parler, et, à Montréal, il est venu me voir.
— Mais où donc?
— Chez nous, petite sœur.
— Chez nous! Tu es folle, Minnie, j'y étais alors avec mon père et toi.
— Tu étais malade , tu ne pouvais quitter la chambre; et quand il venait des visiteurs, c'était moi qui descendais pour les recevoir. C'est comme cela que je l'ai reçu et qu'il a pu me dire.,.
— Quoi donc?
— Qu'il m'aimait !
— Je n'ai pas besoin de demander ce que tu lui as répondu.
— Oh ! Kitty, si tu savais comme il avait l'air embarrassé! et moi donc? c'était la première fois qu'on me
faisait la cour. Je ne savais pas ce qu'il faut répondre dans ces circonstances-là; il ne faisait aucune allusion au service qu'il m'avait rendu ; mais enfin je ne pouvais pas oublier qu'il m'avait sauvé la vie; je ne pouvais pas le repousser... il s'est habitué à m'écrire régulièrement chaque mois... et, l'année dernière, il est venu pour m'épouser.
— Et il continue à t'écrire?
— Toujours!
— Pauvre petite ! comme je regrette de t'avoir laissée ainsi livrée à toi-même.
— C'est vrai, pourquoi étais-tu partie pour te marier?..
— Il ne s'agit pas de cela, — reprit vivement madame Willougby, dont le visage se couvrit d'une ombre rapide. — Il faut aviser. Jamais je ne te laisserai plus seule maintenant.
— Oh! maintenant... c'est trop tard... Je ne sais où me cacher... l'univers entier m'est interdit. L'Italie me déplaît... l'Angleterre m'effraie... je suis sûre que j'aurais beau aller en Egypte, aux Indes, en Chine, que j'aurais encore des accidents terribles et qu'on me sauverait encore la vie. Me vois-tu sauvée par un Indien, par un nègre! Rien que d'y songer je frissonne.
— Que tues enfant!... Sois tranquille. Occupons-nous d'abord du comte. Je sais qu'il s'arrête à Rome. Nous irons avec lui jusque-là et je me charge de tout... Quant aux autres, plus de correspondance ; refuse leurs lettres. Laissons-les venir, je saurai leur parler comme il convient.
— Ah! si tu pouvais! mais j'ai bien peur...! Minnie, qui s'étaitjetée au cou de sa sœur, retomba
sur un canapé, la tête dans ses mains, maudissant la témérité des hommes et leur funeste manie de sauver les jeunes filles.
Pauvre Minnie!