LA CRISE
Quand le brave curé irlandais prétendait avoir répondu à Ethel qu'il était deux heures, il n'était pas loin du compte.
Les courtes paroles échangées entre lui et la jeune fille avaient été suivies d'un long silence. Ethel fermait à demi les yeux, comme si elle eût succombé au sommeil; mais, en réalité, elle s'isolait pour penser, et sentait bourdonner dans sa tête tous les événements et toutes les terreurs de la journée.
Le prêtre lui, qui avait des palpitations de cœur à tomber foudroyé, et qui se disait, a chaque minute écoulée, qu'il était en train de devenir un assassin, paraissait doucement absorbé dans la contemplation du paysage, et semblait jouir avec délices de ces nuits splendides dont l'Italie a le privilège, et dont les bandits ont le bénéfice.
Devant eux s'étendait le lac ombré par les collines. Celles-ci, hautes et fières, paraissaient former un cercle de géants, accroupis autour d'un miroir. La lune fai-
sait étinceler les eaux dans un coin à qui échappait l'obscurité. Sur la rive, les feux des divers bivpuacs mêlaient une illumination brutale, mais pittoresque, à la douce clarté de la nuit; et, au loin, la vieille maison regardait et gardait ce décor, ainsi que les acteurs de ce drame mélancolique.
Derrière les prisonniers on entendait par intervalles le frémissement de la forêt qui les conviait à la fuite, à la liberté, par les mystérieux murmures, par les appels à voix basse et caressante de ses cachettes impénétrables.
Hélas! ce qui retenait Ethel et le prêtre, ce n'était pas seulement le poste de bandits, c'était cette tombe à demi fermée, où le prêtre avait mis un vivant, où la jeune fille craignait qu'on ne trouvât qu'une bière vide. Ils restaient donc par leur volonté propre autant que par la contrainte, attendant et se disant que chaque minute pouvait amener la mort.
Le pauvre curé subissait une agonie terrible. Il se disait tout bas : « C'est mon Gethsemani. » Certes, non, il ne regardait pas le paysage ; il avait peur de le voir. Le sourire des étoiles l'eût épouvanté, et la lune blanche eût été pour lui une tête humaine couverte d'un suaire. Les yeux fixés devant lui, il essayait de réfléchir, de trouver une solution ; il n'était pas las de prier, mais il était presque las d'espérer.
Comme le corps a ses rebellions, ses manies et, parfois, ses instincts sauveurs qui aident l'âme en peine et à bout de ressources, le prêtre, dans son anxiété, après un soupir d'abandon, se souvint tout à coup dîme amie dont la fidélité l'avait toujours soutenu dans ses épreuves, dont le génie l'avait bien souvent conseillé dans ses périls, un&-amie qui, dans son existence vouée au célibat, avait été la chaste compagne de sa vertu ; pauvre amie, bien simple, bien rustique, il est vrai, et dont il eût rougi partout ailleurs que dans cette nuit.
Elle était noire, sans élégance jnais sans prétention.
Ouand il portait la main à sa poitrine, il l'y sentait,
«on pas en imagination, ni même en effigie, mais en
réalité ; car, il faut bien que je fm.sse par 1 avouer,
cette amie du prêtre, c'est aussi 1 amie du soldat...
1 Ah', qufque vous soyez, lèvres fières de cardinaux, lèvres sensuelles de chanoines, lèvres sèches de fanatiques, lèvres humides de l'inspiré, du béat, ne vous contractez pas pour maudire cette humble consolatr.ee, ni pour blasphémer contre l'heure choisie pour la tirer de la poche, pour la bourrer, pour 1 allumer, e pour l'échauffer dans la placidité de cette nuit qu il fallait séduire, per arnica silentia lunœ.
D'ailleurs, c'était une amie venue de la patrie et chère à l'exilé. Elle avait été achetée là-bas, bien om, au Blue-Market, non loin de Killarney, et avec elle ce petit sac de cuir où le tabac, ce viatique banal des pauvres, attendait patiemment qu'il plût a son maître
de le consumer.
Le curé se mit à couper, à effiler son tabac, à le tasser dans la pipe, sous son pouce plus impatient et plus dur que d'habitude. .
Or non loin de là, se trouvait un brasier à demi éteint, mais qui avait encore assez de charbon pour tenter un fumeur.
— Verriez-vous quelque inconvénient, demanda le prêtre à un de ses gardiens, à me laisser aller jusqu'à ce foyer pour y prendre un charbon et allumer ma pipe?
Lebandit refusa net.
— Vous ne me refuserez pas alors d'y aller vousmême, n'est-ce pas, mon ami?
La fraternité des fumeurs est au-dessus de toutes les fraternités philosophiques et religieuses. L'homme qui ne s'arrêterait pas pour secourir son frère, accable d'un fardeau, haletant de fatigue, pâle de faim, s'arrête volontiers pour lui tendre du feu, si sa pipe ou son cigare en réclame.
Le bandit hésita, réfléchit, et finit par consentir, mais après avoir fait jurer au prêtre qu'il ne chercherait pas à fuir.
— Non I s'écria l'Irlandais, je veux fumer, voilà tout. Pourquoi fuirais-je? Est-ce que je puis me sauver quand vous êtes encore trois pour me garder?
L'homme s'éloigna et revint avec une petite branche à moitié consumée.
Le prêtre le remercia et prit le charbon avec la joie pure que ne ressentait pas Isaïe quand le tison divin approchait de ses lèvres.
— Voyez-vous, dit-il avec bonhomie, les allumettes sont la terreur des vrais fumeurs ; elles donnent un goût de soufre... Et quand on ne doit pas aller ev enfer!... rien ne vaut un charbon.
Il alluma et poussa quelques bouffées satisfaites.
Le calme lui revint en réalité. Son esprit reprit son aplomb; mais le calme et l'équilibre n'avançaient pas la solution du redoutable problème.
Le curé se demandait s'il ne fallait pas, dans cette crise effroyable, sans précédent et sans issue, faire un sacrifice immense et sauver Ethel uniquement, exclusivement, en abandonnant Havvbury à son asphyxie nécessaire.
Mais il n'eut pas le temps de donner son cœur à dévorer à ce vautour, ni d'agiter cette pensée : un coup de feu retentit dans la nuit.
Ethel se leva d'un bond.
— Mon Dieu! qu'est-ce que cela?
— Restez assise ! lui crièrent les brigands, assez émus eux-mêmes.
De nouvelles explosions retentirent et furent répercutées par les échos des collines et de la forêt.
— Nous sommes attaqués ! hurlèrent les bandits. Ils se levèrent à leur tour, mais ne bougèrent pas,
scrupuleux observateurs de la consigne.
Le prêtre s'était levé aussi ; il activait le feu de sa
iv BARON AMERICAIN
i • 1» netite ébriété d'un
précations, au mtUeudesque.so aU dir,
talions d'une temme. La cornu r seconde,
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Ons'encourageait, on se de ha-L U H^ eni
gée ducôtédela maison, e ^a'ui (lonnait des ordres, une voix grave et so enneUe ^ s-entuir dans
Puis les pas, les clatnenw^ une nute
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brauches comme une fleur roa;t»Ure Un u t
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Jient au jug dans la ^ .^ f ulade; cris de rage, de dou.eur ualent pas.
tous les mouvements. .£thel lrépignaient d'impa-
US rt^de^etr inaction forcée, tience, furieux .de teui
__ Ce sont des soldats, uis«u
__ Évidemment.
__ Us se battent bien. ^venait un vétéran.
__ Mieux que la ^^ZZnsï sous bois.
__ le n en sais rien, un uc
' t miï sera devenu zouave, renégat qui sera uc> ^
— Ils ont fait de grands progrès. La dernière fois, on les a abattus comme des moutons ; en cinq minutes, c'était fini.
— Ils ont un chef qui connaît la bataille en forêt.
— Qui est-ce?
— Comment le savoir? Ils changent de "capitaines tous les jours!
— J'ai entendu parler d'un Américain... Si c'était lui !
— C'est vrai!.. Giuseppe m'a dit l'avoir vu à Rome.
— Parbleu! reprit un autre. Vous l'avez vu vousmême sur la route, ce zouave qui s'est sauvé le premier.
— Bah!.. C'était lui?
— J'en réponds.
— Diavolo !
Les détonations se rapprochaient. Déjà les balles sifflaient au-dessus des têtes. Évidemment les brigands reculaient. C'était trop de patience pour les geôliers d'Ethel et du prêtre.
— Nous sommes battus ! s'écria l'un d'eux. Courons au secours de nos camarades!
— Mais les prisonniers ?
— Attachons-les et laissons-les là.
— As-tu des cordes?
— Il y en avait auprès de la fosse.
En un clin d'œil les hommes saisirent Ethel et le prêtre.
Le plus leste avait couru jusqu'à la fosse et en avait rapporté des cordes. Le prêtre fut attaché : c'était le tour d'Ethel.
A ce moment, de nouveaux cris se firent entendre, et Girasole parut.
— Hardi ! hurlait-il. Par ici ! nous saurons bien les chasser du bois!
Derrière lui couraient les brigands affolés. Il vit le groupe.
— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-il.
— Ce sont les prisonniers, répondit un des gardes.
La physionomie de Girasole, contractée par la fureur, était épouvantable. La vue des prisonniers surexcita sa rage. C'étaient eux. qui l'avaient trahi. Cette attaque était de leur fait.
H se tourna vers ses hommes.
— En avant ! leur cria-t-il, je vous rejoins. Puis il dit aux gardes :
— Attendez!
Le combat continuait, l'air retentissait d'une fusillade menaçante et de plus en plus rapprochée, à laquelle se mêlaient les plaintes des blessés, des mourants. Il était évident que les assaillants gagnaient du terrain, n'abandonnaient rien au hasard, s' avançant avec ordre et méthode.
Ethel et le prêtre étaient debout. Les liens n'étaient pas solidement attachés; ils se trouvaient maintenant à quelques pas de la fosse.
Girasole tenait une épée d'une main, un pistolet de l'autre.
Il jeta l'épée, prit un autre pistolet, et regardant fixement les prisonniers :
— Inutile de les attacher, dit-il à ses hommes, ils ne s'enfuiront pas.
— Au nom de Dieu! cria le prêtre, grâce!.. Ne versez pas le sang innocent!.. Cette enfant n'est pas coupable... Épargnez-la!
Girasole ricana et leva son arme.
Le prêtre se jeta devant Ethel.
— *• Laissez-lui au moins le temps de prier!..
— Non! dit le misérable.
Ethel, voyant le pistolet dirigé sur elle, poussa un cri d'eifroi et se mit à courir. Girasole s'élança derrière elle. Elle courut avec une incroyable énergie vers la fosse où gisait Hawburv.