‹ Le baron américainChapitre 31 sur 36 · ENTERRÉ VIVANT · texte numérisé non relu

ENTERRÉ VIVANT

Depuis le moment où Hawbury a disparu de la scène, il se trouvait dans une situation que peu d'hommes vivants ont subie.

Jonas, dans la baleine, a négligé d'écrire ses impressions et a exposé son historien à trouver de nombreux incrédules. Mais Hawbury n'est pas responsable des sceptiques que peut susciter ma narration, car il avait bien le projet, pendant que le curé le vissait dans le cercueil, de recueillir toutes ses impressions, pour les raconter plus tard à ses amis.

Dès que le couvercle de la sinistre boîte s'était abattu sur lui ; dès qu'il avait entendu grincer dans leur spirale les vis qui le séparaient des vivants, une anxiété plus physique que morale, un commencement de cauchemar avait pesé sur sa poitrine. Certes, l'âme avait sa part; et Hawbury se demandait bien ce qu'allait devenir Ethel. Mais la question de sa conservation personnelle l'étreignait aussi étroitement et l'étranglait, en attendant l'asphyxie.

Le cercueil était resserré. Jamais Hawbury n'avait senti à ce point la nécessité de se passer de confortable; il était fier de se réduire k un minimum de respiration, d'existence, de mouvement. Mais ses sens prenaient, dans cette concentration de tout son être, un degré d'acuité, de finesse extraordinaire. Au bout de quelques minutes, le bois du cercueil lui parut une épiderme, et les mains brutales qui maniaient cette guérite fermée, lui parurent le meurtrir et l'offenser lui-même de leur contact.

Le moindre son parvenait à ses oreilles, avec une incroyable netteté; si bien que la petite provision de jour laissée à la perception de la vue semblait largement compensée par le développement anormal de ses facultés auditives.

Il avait tout entendu, tout, jusqu'aux réponses calmes du prêtre déroutant l'infâme Girasole par son sangfroid.

Quand il s'était senti enlevé, puis transporté hors de la maison, il avait béni le hasard ou la dévotion des porteurs, qui lui avaient épargné le désagrément, dans l'escalier, de descendre la tête en bas, et, dans la route, d'être trop secoué quand ils avaient besoin de changer leur fardeau d'épaule.

Comme il étsit un homme de courage philosophique, il éprouva une réelle satisfaction à sentir que sa respiration était plus libre qu'il ne l'avait espéré. Il écrirait plus tard un mémoire, pour réfuter certaine théorie qui prétendait vouloir attribuer à chaque prisonnier un volume d'air respirable certainement abusif.

Hawbury allait savoir par expérience à quels frais minimes les poumons peuvent fonctionner. Les précautions du prêtre avaient été si bien prises, qu'il n'éprouvait aucune difficulté à respirer. Décidément, ce curé était un artiste en ce genre. En était-il à ses débuis? N'avait-il jamais enterré de vivants, avant Hawbury?

Tandis qu'on le transportait de la maison au lieu

de sépulture, l'interné du cercueil avait entendu la voix du prêtre, et il avait compris que c'était moins pour les brigands que pour lui-même que parlait l'Irlandais, désireux de lui faire connaître qu'il ne l'abandonnait pas.

Hawbury, malgré sa force, ne put réprimer un frisson, quand il sentit qu'on le descendait dans la fosse. Pendant quelques secondes, il lui sembla que toute l'horreur de la mort par la faim descendait avec lui, sur lui, pesait sur le cercueil et le scellait dans la terre.

L'épreuve morale s'augmentait et se doublait d'une épreuve physique plus douloureuse. Hawbury avait cru qu'on le délivrerait avant la formalité de l'enfouissement. En comprenant tout à coup qu'il s'était fait des illusions à cet égard, il faillit pousser un cri ; il ne put soulever sa main pour avertir, par le couvercle, qu'il désirait communiquer avec les vivants, au risque de ce faire tuer. Mais ses cheveux seuls se dressèrent dans la boîte funèbre.

Reconnaissant l'inutilité de la crainte, Hawbury reprit tout son sang-froid et s'en fit une armure sous l'armure de bois.

Du reste, la chose paraissait devoir aller assez vite. Voici maintenant que le prêtre marmottait les prières des morts. Ces prières lui parurent longues, mais comme elles ne sont pas faites pour être écoutées de ceux qu'elles concernent, Hawbury trouva que son agacement était d'assez mauvais goût. Au surplus, il était évident que le prêtre, par ses prières, espérait gagner du temps.

C'était à Hawbury à s'arranger pour que le temps gagné au delà de ses planches ne fût pas perdu en deçà.

La peur aborde les plus fiers courages, et c'est précisément parce que les héros la mesurent, qu'ils sont héroïques. Hawbury ne se dissimula pas qu'il était dans la logique de sa situation d'avoir un peu peur;

rer A vrai dire, ses espérances s'en allaient comme

•eau qu s'écoule à travers les fentes d'un tonneau

mal joint; mais c'est quelque chose qm ressemble a

un aSe-goût de consolation, que la pensée d avoir

nr^tra par les ouvertures du cercueil auand Hawbury entendit un bruit sourd mat, qui tombait régulièrement sur lui. L'épreuve allait devenir Sièrement tragique. Combien de temps durerait Se' Quel malheur, s'il ne pouvait la supporter jusqu'au bout de ne pouvoir consigner déjà les observa- Ls reçu illies! Mais à quoi les confier? Le ver qui .dans quelques jours, dans quelques heures essaie^ de s'introduire dans ce garde-manger de la yk un verselle, ne ferait rien ues idées refroidies dans la substance qu'il traverserait. Il n'en ferait pas même le fil d'un suaire, pour quelque malheureux qu'on ensevelirait de même, inférieur au ver à soie qui file au moins la substance secrète du mûrier!

Après la première pelletée de terre, Hawbury se dit . « Voilà la première sommation de la mort. » Il ressentit comme un coup en plein cerveau, en plein cœur Le bruit se renouvela, augmenta, élargi par la caute qu'il ébranlait; les coups devinrent des roulements semblables aux roulements d'un tonnerre lointain, et dans cette nuit qui allait se fixer autour de lui e malheureux voyait des étincelles rouges passer devant ses yeux, jaillissant de son cerveau en ebulhtion.

La terre ne cessait de tomber. Hawbury forma le souhait de devenir fou. Il y a parfois des inomertS; dans les luttes de l'esprit contre la matière, ou 1 esprit

a peur d'être vaincu et souhaite de n'être plus que l'instinct, pour ne pas chercher des compensations qui lui permettent d'accepter la défaite. Hawbury en arriva à cette phase, et eut peur de penser, de réfléchir, tant il avait peur d'être obligé de rester héroïque.

Mais cette phase elle-même était transitoire. Ce désespoir produisit une réaction salutaire. En prenant possession de l'être entier, l'animalité en double l'éner-, gie. Le gentleman disparut, il ne resta plus que l'homme, qui voulut vivre et qui eût rongé son cercueil pour l'ouvrir. Hawbury se roidit, s'arc-bouta, posa les poings au-dessus de sa poitrine, soulevant les planches pour les briser, pour les rejeter en arrière, comme un mort qui eût rejeté son suaire en ressuscitant tout à coup.

A ce moment, il entendit distinctement la voix de Girasole, et cette voix aiguë lui parut une vis qui refermait plus étroitement le couvercle du cercueil. Il pensa à Ethel. S'évader, n'était-ce pas la trahir? En somme, il vivait; et tant qu'il ne se sentirait que gêné, oppressé, meurtri, moulu, mais vivant, il pouvait attendre ; il se remit donc dans la pose mélancolique qu'on lui avait donnée d'abord, et il attendit, écoutant, écoutant toujours.

Girasole accusait le prêtre et Ethel de trahison, puis donnait quelques ordres, et Ton entraînait la jeune fille et le curé irlandais.

Hawbury eut conscience qu'on le laissait seul. By Jove! C'était une bonne occasion de continuer ou de reprendre la besogne interrompue; mais Ethel ne courait-elle pas plus de dangers que lui, et aurait-il brisé son enveloppe avant que la vie de sa chère Ethel lût sérieusement menacée?

L'œuvre brutale et cynique de l'inhumation était interrompue. Les fossoyeurs bandits avaient emporté leurs bêches; il n'entendait plus tomber sur lui cette terre qui le menaçait à chaque pelletée.

Le plus important, c'était d'augmenter sa provision

d'air, et l'air, ce n'était pas seulement la vie, la force d'agir, c'était aussi, c'était surtout la raison, la réflexion, le sang-froid, l'esprit libre, les nerfs calmes.

La terre, en s'éparpillant, avait obstrué un certain nombre d'ouvertures. Par bonheur, le cercueil improvisé n'avait pas été fait sur mesure, ni surtout sur la mesure de lord Hawbury. Il était vaste, plus spacieux que ne le sont d'ordinaire ces étuis de la mort. Le prisonnier put arriver à fléchir un peu les genoux, à ramener les jambes en arrière et à exercer ainsi une pression vigoureuse contre le couvercle. Il sentit à un moment que les vis cédaient. Le cas de Hawbury ne pouvait être prévu, et les fabricants de cercueils, bien assurés de la docilité des patients, ne s'ingénient pas à perfectionner ou à renforcer les fermetures de ces prisons du silence.

Hawbury souleva donc un peu le couvercle, élargit sensiblement la petite lucarne qui lui donnait de l'air, et il aspira à Jarges bouffées le vent de la nuit.

L'air était évidemment humide, malsain. Un vivant ordinaire ne s'en fût pas contenté ; les parois de la fosse corrompaient le souffle balsamique qui descendait des forêts. Mais Hawbury le respirait avec délices, et jamais senteurs embaumées, zéphyrs chantés par les poètes ne causèrent autant de joie, ne firent fleurir autant d'espérances que cette fraîcheur de sépulcre.

Maintenant qu'il s'était fait une fenêtre et qu'il avait une échappée sur la vie, Hawbury délibéra avec plus de tranquillité.

Sans Ethel, sans le danger qu'elle courait et qu'elle pouvait aggraver, Hawbury n'eût pas délibéré longtemps ; il eût bien vite fait éclater le cercueil, et, quitte à soutenir une lutte contre les bandits, se fût élancé de la mort dans la vie. Mais son évasion, sa résurrection ne pouvait-elle pas être le signal de la mort pour sa chère Ethel?

Il avait très-bien entendu et compris qu'elle avait

été mise par Girasole aux mains de quatre bandits qui Ja gardaient. Mais ou étaient ces gardes? près de lui? ou dans la maison? ou dans les bois? Voilà ce ou'il * ignorai^ mais après tout, ce qu'il pouvait voir.

Le meilleur moyen d'apprendre, c'était de regarder. Hawbury n'entendait aucun bruit; en se glissant hors de la boîte, il pouvait se dissimuler, ramper et surveiller les environs.

Toutes ces réflexions faites, Hawbury souleva de ses deux mains le couvercle. A peine si un craquement se fit entendre; la terre qui se trouvait sur le bois glissa devant, à droite et à gauche et Hawbury se hasarda à sortir la tête. La fosse n'était pas profonde. Il avait les yeux à la hauteur du sol, et il pouvait tout voir nettement, grâce à cette impassible lumière, qui sourit avec autant d'indulgence et de faiblesse aux complots des coquins, qu'aux efforts des honnêtes gens.

Le foyer du bivouac auquel avaient été conduits Ethel et le prêtre était assez éloigné pour n'éclairer que les bords du lac et pour laisser dans une ombre profonde l'endroit où la fosse avait été creusée. Hawbury ne courait donc aucune chance d'être aperçu.

11 distinguait les silhouettes des prisonniers et celle des gardiens. Faut-il avouer que dans cette heure éminemment dramatique, il vit avec un sourire jaloux le petit point lumineux que faisait la pipe du curé, activée par une aspiration forte? Pendant qu'il se demandait comment, et à quel moment opportun, il irait au secours des prisonniers, et pendant qu'il réprimait son impatience d'agir, il entendit les coups de fusil.

Certes, le chant du rossignol dans les bois d'alentour eût moins réjoui son cœur amoureux. Ces coups de fusil; c'était la délivrance.

Il vit les ombres s'agiter, courir. Il avait deviné l'attaque; il comprit la retraite; puis il aperçut Girasole, il reçut dans le cœur, sans que le son eût passé par les oreilles, le cri de terreur d'Ethel. Il l'entendit s'é-

lancer vers lui; il prit son élan; et d'un bond se lança hors du cercueil et de la fosse.

L'effet ne saurait se décrire. Il fut terrifiant. Ce mort jaillissant prit des porportions fantastiques.

— Antonio ! Antonio ! s'écrièrent les bandits en fuyant.

Girasole reconnut immédiatement Hawbury, celui qu'il avait laissé dans la prison, la tête fracassée. Lâche devant un spectre, le chef de bandits qui voulait tenir tête aux zouaves s'arrêta tout frémissant, poussa un cri de terreur folle et s'enfuit avec les autres.

fuir!

Cinq mots avaient détonné aux oreilles de Dacres, comme le bruit de mille canons, ces cinq mots :

— Je ne suis pas Aréthuse!

Quoi! celle qu'il avait si bien reconnue, celle qu'il reconnaissait par cette affinité de tout son être avec elle, cette Aréthuse selon son cœur, ses sens, son imagination, n'était pas Aréthuse!

C'était là un coup effroyable, capable de le tuer. Kn une seconde, il tomba du ciel ; le soleil qu'il voyait dans la nuit de sa prison se déchira, s'éparpilla en le brûlant de toutes ses étincelles subitement dispersées. Une évidence terrible qu'il ne soupçonnait pas s'imposa tout à coup à lui. Il fut aussi prompt à voir le gouffre, à y plonger, qu'il avait été prompt à s'élancer dans la nuée de son amour.

Non, ce n'était pas là la femme qu'il avait fuie, la cause première de ses chagrins, l' Aréthuse qu'il avait maudite, haïe, et qu'il haïssait encore. Celle-ci était douce, charmante, gracieuse; chacun de ses gestes était

une poésie en action, sa voix était une musique. Non, non, ce n'était pas Aréthuse! Il le voyait, il le savait, il en était désespéré, et pourtant il eût voulu en être ravi, car il pouvait aimer de toutes les puissances de son être celle qui avait la beauté décuplée, rajeunie, de son premier amour, sans en avoir les amertumes.

Mais il n'eut pas le temps d'épuiser la joie ou la douleur de sa découverte ; le tumulte du dehors l'interrompit. Les coups de feu ébranlaient la maison.

Dans les chambres, dans l'escalier, dans le vestibule, partout on entendait des trépignements, des battements de pieds, des cliquetis d'armes. Les bandits s'appelaient, s'excitaient, s'encourageaient, et au-dessus de ce bruit dominait la voix de Girasole, hurlant :

— Suivez-moi, en avant!

Dans la première confusion de ces bruits, on pouvait croire à une querelle; il fut bientôt facile de discerner un assaut livré, un combat en règle.

— Les brigands ont été surpris, dit madame Willougby; quel bonheur!

Dacres ne répondit pas tout d'abord; il cherchait à reprendre son aplomb. Aréthuse, les brigands, la prison, tout dansait dans sa tête une tarentelle furibonde.

Ritty continuait :

— Que le ciel soit béni! ce sont des soldats sans aucun doute... Oh! sir, venez, venez vite; ma chère sœur est là, tout près de nous; sauvez-la!

— Votre sœur!... Quelle sœur?

— Minnie... L'avez-vous oubliée?.. Hâtez-vous, elle est là!..

Sans l'attendre, madame Willougby s'élança hors de la chambre.

Dacres chancela, pendant deux pas, en se prenant la tête à deux mains :

— Sa sœur! quelle sœur? se répéta-t-il à lui-même. Ah ! Minnie, Minnie Fay ! Quel fou suis-je donc devenu

Quelle vie ai-je menée depuis un mois? J'étais un idiot, une brute, moins qu'une brute.

Il secoua la tête pour se débarrasser de toutes les ruines accumulées sur lui, puis, tout à coup, il plongea avec fureur son poing dans ses cheveux, se labourant le crâne, pour y semer des idées nouvelles, et s'élança sur les traces de madame Willoiiffbv vers la chambre de Minnie.

Kitty avait saisi sa sœur dans ses bras, la couvrant de baisers et de larmes.

— Bien-aimée! chère enfant! lui disait-elle.

— Ah ! chérie, répondait l'adorable baby, c'est vraiment bien ennuyeux de rester ici. J'étais si fatiguée, que je commençais à m'assoupir, quand tout ce tapage a commencé. Je n'ai jamais entendu tant de coups de fusil! Je ne comprends pas que ce Girasole ne s'arrange pas pour que je repose paisiblement. J'ai tant envie de dormir!

— il faut fuir! répondit Kitty, que ces enfantillages désespéraient ;# viens! viens!

— Où donc? demanda Minnie, en étirant ses bras mignons.

— N'importe où, pourvu que nous soyons hors de cet endroit effrayant, à travers les bois !

— A travers les bois ? Y songes-tu ? Est-ce que nous avons une voiture?

— Mais, non, chère folle, nous ne pouvons attendre ces misérables ; ils vont revenir... ils nous tueront.

— Nous tuer!.. Pourquoi?.. Ah ! Kitty, tu plaisantes, ou tu veux me faire peur!

A ce^ moment, Dacres entra ; sa lièvre s'évaporait.

— Êtes- vous prêtes ? demanda-t-il brusquement.

— Oui, oui... Hâtons-nous! dit Kitty.

— Je crois qu'il n'y a plus personne dans la maison, reprit Dacres. Je vais d'abord m'en assurer. Je connais tout près d'ici un endroit où vous serez en sûreté. Tenez, c'est là devant nous, sur. la rive du lac, dans un

sentier qui monte vers le bois. S'il m'arrivait lin accident, un malheur, si je ne reviens pas, allezy sans moi. Voyez-vous bien d'ici par la fenêtre, cet endroit?

— Oui, oui, dit madame Willougby ; mais, par grâce, dépêchons-nous.

Scone s'élança vers le seuil. Kitty prit la main de Minnie pour l'entraîner, mais à ce moment on entendit un bruit de pas dans le vestibule.

Les bandits n'étaient-ils pas tous partis? Combien étaient restés? Dacres s'arrêta, écouta, et, dans ce moment terrible, on eût entendu battre son cœur.

Les pas allaient de chambre en chambre, comme pour une recherche ardente, inquiète.

— On dirait qu'il n'y a qu'un seul homme, murmura Dacres. Je m'en charge alors, je vous promets de l'étrangler, et pendant que je le tiendrai à la gorge, fuyez au plus vite, courez vers la rive.

— Oui, répondit madame Willougby ; mais peutêtre sont-ils plus nombreux?

— Tant pis pour moi ! répartit Dacres.

Il se pencha à la fenêtre. Pas un homme ne paraissait autour de la maison. Des détonations de carabines se faisaient entendre à une assez grande distance. Un espace relativement vaste se laissait voir entre la maison et les combattants.

Dacres revint vers la porte et écouta de nouveau Les pas retentissaient toujours dans le vestibule et se rapprochaient de l'escalier. Scone, en se baissant, aperçut la silhouette d'un homme seul. Mais le vestibule était encore plongé dans l'obscurité ; la lune n'en éclairait que le bord ; il était impossible de distinguer le visage de cet inconnu.

— Bah ! si je n'ai que cet ennemi-là, se dit Dacres avec un geste significatif.

L'homme mit en bas le pied sur la première marche; Scone Dacres mit en haut le pied sur la dernière.

L'homme s'arrêta pour écouter, pour réfléchir. Dacres se ramassa sur lui-même, prêt à bondir.

Mais comme l'inconnu hésitait, l'impatience lit se relever notre héroïque Scone Dacres.

— Montez donc, par le diable! s'écria-t-ii, qui que vous soyez, bandit ou ami.

L'homme monta rapidement ; Dacres descendit de même. A mi-chemin dans l'escalier, ils se heurtèrent. Alors Dacres poussa un cri de joie.

— Venez, mesdames, venez!., ce sont des amis! Entraînant le nouveau venu, il fut bientôt avec lui

dans le vestibule.

L'inconnu qu'il avait reconnu était un personnage

long, maigre, jaune, avec des cheveux gras et longs,

une redingote râpée et cette éternelle cravate blanche

qui ne saurait ni se noircir, ni se blanchir tout à fait.

C'était en effet le révérend Saùl Tozer, toujours égal

lui-même, mais supérieur à la mauvaise fortune.

— Dieu, dit-il à Scone Dacres d'une voix de prédicateur, m'a inspiré la pensée de pénétrer ici... 11 faut fuir devant l'Amalécite, car il peut revenir.

— Vite! vite! mesdames, cria Dacres en se retournant, tandis que de sa main vigoureuse il secouait la main du révérend.

Kitty et Minnie descendirent promptement.

— Voilà qui est bien, dit Tozer. Fuyons comme la famille de Loth, sans regarder derrière nous. Je me charge d'une de ces dames, prenez l'autre!

— C'est cela ! dit Dacres.

— Vous connaissez les bois?

— A merveille.

Dacres, frémissant d'impatience, d'orgueil et de joie, saisit la main de madame Willougby.

— Mais, Minnie? demanda Kitty alarmée.

— Le révérend en répond... A'est-ce pas?

— J'ai ceint mes reins de la force des élus, dit Tozer.

— xVvez-vous un pistolet ? répliqua Dacres*

— Non... A quoi bon? puisque le glaive de l'ange...

— L'ange?.. Le voilà... emportez-le bien vite! reprit Scone Dacres, avec un esprit dont'ftne se croyait pas capable.

Tozer prit dans sa main froide et solide le poignet délicat de Minnie. Il n'y avait plus à hésiter. Minnie, troublée, ne répondit pas.

Dacres, sans aucun doute pour aller plus vite, saisit madame Willougby dans ses bras, comme il eut fait d'un enfant, et, courant vers la rive, s'élança dans le bois par le chemin qu'il avait indiqué lui-même.

— Posez-moi à terre, laissez-moi marcher ! lui disait Kitty en l'implorant.

— Non, non, pas encore!.. Ils nous suivent, vous ne pourriez pas aller assez vite. Il faudrait combattre... ce serait notre perte à tous deux.

— Mais nous avons perdu Minnie !

— Non, non!., ce grand pasteur est solide. Il fait de grandes enjambées, je crois qu'il nous a précédés. .. il a atteint la colline.

— Je ne l'ai pas vu.

— C'est que vous ne regardez pas de ce côté-là.

— Ah ! je voudrais bien rejoindre Minnie!

— N'ayez pas peur, nous allons la rejoindre. Dacres se mettait à courir, haletant, brisant les

broussailles, escaladant les talus.

— Vous allez vous tuer! lui criait maintenant Kitty. Arrêtons-nous un instant.

Il n'écoutait pas; il allait, bondissant, alerte, jeune, avec une sorte de rage. Madame Willougby eut un mouvement de véritable terreur. Et cette pensée revint à son esprit que cet homme était fou.

Il s'arrêta enfin, haletant, épuisé; il chancela et dut s'appuyer contre un arbre pour ne pas tomber.

Madame Willougby le regarda ; elle en eut pitié !

— Est-il fou ? se demanda-t-elle encore ; le pauvre homme.

Page 1