‹ Le baron américainChapitre 32 sur 36 · LE DERNIER SAUVEUR DE MINNIE · texte numérisé non relu

LE DERNIER SAUVEUR DE MINNIE

Quand le révérend Saùl Tozer s'était élancé derrière Dacres, il avait saisi la main de Minnie et l'avait entraînée avec lui. Mais à peine fut-il arrivé à la première pente de la colline, qu'il prit le baby dans ses bras, comme Dacres avait fait avec madame Willougby ; et, grâce à ses jarrets d'acier, il avait en eifet atteint le sommet du coteau avant ses compagnons.

Arrivé là, se gardant bien de jeter les yeux derrière lui de peur d'être changé en sel, il avait bondi à travers les bois et s'était trouvé bientôt séparé de l'autre groupe.

Mais Tozer n'était pas homme à s'inquiéter de si peu. Toute voie droite était pour lui la voie du Seigneur; il avait continué son chemin. Une fois engagé dans la forêt, il se prit à marcher d'un pas plus calme, portant d'ailleurs Minnie avec autant de facilité que si elle eût été un enfant, lui parlant de temps en temps, chose merveilleuse, dans un langage qui n'était plus strictement biblique, pour s'assurer qu'elle était sauve et en état de lui répondre.

Minnie, d'ailleurs, montrait une docilité remarquable. N'avait-elle pas la vocation des périls et des sauveteurs? Elle ne faisait aucune réflexion, elle ne poussait aucune plainte; elle s'abandonnait, résignée, à son destin, qui était d'être sauvée.

A la tin, Tozer s'arrêta et la déposa sur le sol.

C'était environ à un mille de la maison, sur une hauteur coupée comme une falaise du côté du lac, et dominant de cinquante pieds les broussailles du bord. De tous côtés, la forêt ombreuse et touffue les assurait contre les surprises, contre les poursuites des bandits, en supposant que ceux-ci devinssent maîtres du champ de bataille.

— Vous voici sauvée, dit Tozer. On peut dresser ici sa tente : arrêtons-nous. Le lieu est excellent à tous égards. Il ne serait pas prudent d'aller du côté des soldats, et il serait doublement douloureux d'être blessé par nos défenseurs. D'ailleurs, nous serions très-vraisemblablement découverts par les bandits. Attendons ici la fin du combat. Dieu donne la force à la tribu d'Israël. Les soldats auront la victoire.

— Quels soldats? demanda Minnie.

— Comment ! quels soldats ? Vous ignorez donc que nous venons de fuir le voisinage d'un champ de bataille? Les soldats ont attaqué les brigands.

— Ah! je ne savais pas... personne ne me l'a dit. Alors, vous êtes venu avec les soldats?

— Non, je suis venu avec le prêtre et la jeune dame.

— Mais vous n'étiez pas entré dans la maison?

— Non; le curé n'avait pas voulu me conduire jusque-là ; il prétendait que je ne pouvais pas me déguiser. Heureux celui qui ne peut être caché sous le mensonge du costume, eût-il le droit, comme Tavait Jacob; de se substituer à Esaû ! On m'avait donc laissé dans le bois ; je méditais, j'attendais. C'est alors que les soldats sont arrivés, je suis descendu avec eux

jusqu'au lac; quand ils se sont élancés, j'ai couru, brisant le vase qui enfermait ma lampe, invoquant le Seigneur. Je ne sais trop pourquoi je n'ai pas reçu de balles de ces Amalécites... Et quand le chemin a été un peu plus libre, je suis allé à la maison... Vous savez le reste, je vous ai sauvée.

Minnie ne répondait pas et paraissait rêveuse. Elle lançait à Tozer des petits regards qui s'efforçaient d'être tristes. On eût dit qu'elle avait pitié du révérend, et qu'elle n'osait, en parlant, lui causer un grand chagrin.

Tozer rencontra ce regard visible dans cette nuit merveilleuse. Il s'assit à terre et parut réfléchir profondément à son tour.

— Alors, dit enfin Minnie en poussant un très-gros soupir, c'est vous qui êtes le prêtre?

— Quel prêtre?

— Le prêtre qu'on m'avait annoncé.

— Tout missionnaire qui vient pour annoncer Dieu est lui-même annoncé par l'inquiétude des Gentils.

Minnie ne parut pas comprendre ce galimatias apocalyptique. Elle reprit d'un petit air mutin :

— Enfin, vous êtes le prêtre?

— Oui et non.

— Comment?

— Je ne porte pas le titre de prêtre... je suis un ministre de l'Évangile.

— Ah! dit Minnie effarée, alors vous n'êtes pas un vrai prêtre?

Tozer devint solennel, redressa sa tête sur sa cravate, qui paraissait blanche, au clair de la lune, et répliqua :

— Tous ceux de ma religion sont de vrais prêtres, plus encore, ils sont prêtres et rois !

— Vous êtes un roi, un vrai roi? s'écria Minnie en raillant un peu.

— Je suis plus roi que les rois de la terre, et je ne permettrais à aucun homme de méconnaître ma souveraine mission.

— Bien, bien, dit Minnie, mais je veux simplement vous demander si vous êtes un prêtre... comme ceux d'ici... un catholique romain?

— Catholique! Romain! moi? exclama Tozer en jaillissant comme ces pantins qui s'élancent d'une boite, moi ! Comment ai-je pu mériter qu'une pareille question me bit adressée? Moi ! moi ! le fort, le héros, le champion, la colonne du temple, le David du protestantisme!

— Alors, reprit Minnie avec un désappointement évident, vous êtes tout simplement un pasteur protestant?

— Tout simplement, avez-vous dit? Que signifie ce « simplement? » J'ai mal entendu, j'ai mal compris, tout simplement !

Tozer arrivait de Fétonnement à l'indignation.

— Mais ne seriez-vous pas protestante vous-même? demanda-t-il avec une anxiété poignante.

— Si fait, si fait! Mais j'espérais, souffla Minnie en laissant tomber sa voix découragée, que vous étiez l'autre... l'autre prêtre... J'aurais tant aimé que, cette fois-ci, ce fût un prêtre catholique romain !

Tozer baissa la tête et se tut. Il se disait intérieurement que cette jeune âme était sur le bord de l'abîme. Pourquoi désirait-elle avoir auprès d'elle, en ce moment, un prêtre catholique romain? Sans doute, puisqu'elle revenait de Rome, elle avait été circonvenue par ces prêtres de Bélial, séduite, ensorcelée par leurs fausses doctrines. Quelque jésuite en avait fait sa proie, et quelle proie! Une délicieuse bouchée que cette charmante et intéressante enfant de la vérité! Infamie! anathème !

Ne fallait-il pas songer à la sauver ? Ne pas la quitter qu'elle fût toute à la lumière? Quel apostolat rêvait Tozer en regardant cette adorable Minnie !

— Monsieur... reprit-elle au bout de deux minutes.

— Quoi encore? demanda anxieusement Saûl. Puis la douceur lui revint subitement aux lèvres :

— Qu'y a-t-il, mon enfant?

— Je suis bien fâchée, monsieur, bien fâchée...

— De quoi, jeune âme ?

— De ce que vous m'avez sauvé la vie...

— Hein ! dit Tozer au comble de la surprise. Vous êtes fâchée d'être tirée des mains de ces brigands?

— Je vais vous expliquer cela, monsieur... c'est que j'aurais voulu être délivrée par un catholique romain.

— Hélas! pensa Tozer, tout se dévoile. Rome ne recule devant rien pour séduire des âmes. Ah ! si je pouvais lutter avec les mêmes armes !

Puis, continuant à haute voix son imprécation sincère:

— Ah! Babylone des Babylones, s'écria-t-il, combien je te maudis!

— Qui maudissez-vous? demanda Minnie en reculant un peu,

— Antre de perdition, caverne de superstition, nid de vipères !

— Est-ce à moi que vous dites tout cela, monsieur?

— A toi, pauvre âme, agneau que ces loups veulent dévorer? Non, ce n'est pas à toi, et cependant...

— Cependant?..

— Qui avez-vous donc séduit à Rome, fille d'Eve, blonde comme elle et friande autant qu'elle?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit Minnie fort mécontente. Expliquez-vous comme un gentleman. Il n'y a pas ici d'antre, de caverne ; où en avez-vous vu?

Tozer eut un sourire poignant d'ironie.

— Je traduis mes paroles, dit-il. L'antre, c'est le Vatican... la caverne, c'est Rome!

— Mais je ne vous parle pas de Rome, moi, repartit Minnie de plus en plus mécontente.

— Ah! pauvre créature égarée, vous glissez, vous tombez dans l'abîme ! Chute horrible ! Appuyez-vous sur moi, enfant fragile, je vous préserverai.

Il avait croisé ses deux bras sur sa poitrine, dans l'attitude d'une profonde douleur.

— Après tout, reprit Saùl d'une voix qui vibrait comme la harpe de David essayant de calmer les nerfs d'un autre Saùl, je me suis peut-être trompé! J'ai peutêtre mal compris : il est impossible que vous ayez engagé, compromis votre salut éternel. Grand Dieu! auriez-vous été victime de quelque épouvantable séduction? Je vous adjure de me dire tout. Un prêtre catholique !.. Mais, malheureuse entant, un prêtre catholique ne peut se marier.

— Justement! voilà pourquoi je le préfère.

— Que dites- vous?

— Je dis que j'aime mieux les gens qui ne peuvent se marier et que je déteste ceux qui ont ce pouvoir.

Les idées du révérend étaient fort troublées. Sa charité, sa pitié, sa foi, les jolis petits yeux de Minnie, les mutineries du baby, les coups de fusil, le paysage, la lune et le reste, tout l'agitait et le lançait dans un tourbillon. 11 se sentait emporté par un grand vent d'orage.

— Voyons, voyons! dit-il en penchant à plusieurs reprises sa tête vénérable, comme s'il la plongeait aux sources vives de la raison et de la foi; voyons, mon enfant, avez- vous consacré quelques heures de votre jeune existence à l'étude de l'Apocalypse?

Minnie eut une terrible envie de rire, qu'elle dompta en se mettant en colère.

— Vous vous moquez de moi, mon révérend?

— Moi?.. Si je vous montrais mon cœur. . Minnie fit un geste pudique, comme devant la menace

d'une nudité; le révérend continua :

— ■ Ah! si vous aviez lu soigneusement, attentivement l'Apocalypse?

— Eh bien, je ne l'ai pas lue. Après?

Tozer sourit d'un air navré. Cette ignorance dans une si jolie créature lui semblait un blasphème.

— Voilà l'intluence de Rome, pensa-t-il. On y redoute l'Apocalypse ; on empêche les jeunes femmes, les jeunes filles de plonger dans ces sublimités !

11 était à la fois bien courroucé et bien tendrement ému de compassion, ce bon Saûl Tozer.

Que faire? que résoudre? quelle marche suivre? Le cas était un des plus embarrassants qui eût été jamais présenté à une conscience ecclésiastique, ou seulement humaine.

Tozer considérait Minnie avec un intérêt croissant. La sauver lui semblait une œuvre pie, urgente, et, à tout dire, ses yeux gros et ronds troublaient beaucoup Minnie.

11 toussa pour éclaircir sa voix, puis adoucissant tout à coup, sous le brouillard d'une émotion bien singulière, ses prunelles brillantes de foi et d'ardeur de prosélytisme :

— Minnie, ma chère âme; lui dit-il, avez-vous jamais réfléchi à la façon dont vous vivez?

Minnie lui lança un regard très-effrayé et baissa la tête.

— Vous êtes jeune, reprit Saùl Tozer, mais la jeunesse passe. C'est un sourire de Dieu dans un miroir. Vous avez aujourd'hui le charme, la beauté; oui, vous êtes très-jolie, vous êtes le matin de la vie... Mais demain, demain! Quand demain viendra, quel fruit aurez-vous parmi vos fleurs? Demain, il vous faudra choisir entre la lumière et les ténèbres. Vous vous sentirez faible, pour n'avoir pas songé d'avance à ce choix solennel. Il en est temps encore, ma douce amie; ne vous laissez pas séduire par l'indifférence, plus terrible que l'erreur... Choisissez, mon enfant, choisissez!..

— Choisir? dit Minnie en secouant la tête. Vous voilà arrivé au mot qu'ils disent tous : Choisir!.. Eh bien, j'aime mieux ne pas choisir du tout.

Tozer reçut le choc en pleine poitrine. Il ne savait pas au juste, quand il pressait Minnie de faire un choix, s'il s'agissait de la doctrine ou du doctrinaire. Mais, dans son agitation, il se démenait d'autant plus qu'il

voyait vaciller sa logique. Il était impossible de laisser dévorer celte adorable jeune fille par la béte de l'Apocalypse!..

— Choisissez, lui dit-il encore, je vous en supplie, je vous en conjure à genoux, s'il le faut, ma chère, ma très-chère entant.

Minnie était furieuse. Elle croisa ses jolis bras, comme le révérend avait croisé les siens, et, le regardant de ses yeux ardents qui voulaient l'intimider :

— Je ne veux pas choisir, encore une fois! ditelle, et je vous défends de m'appeler votre chère enfant... Je n'aime pas cela, en tendez- vous. Quand même vous m'auriez sauvé la vie, ce n'est pas une raison pour m'appeler «chère ». D'abord, je ne sais pas au juste à quel danger je viens d'échapper... Etait-il grand?.. Mais quand même vous m'auriez préservée de tous les malheurs, je ne veux pas que vous m'appeliez « votre chère ».

Minnie prit un air de volonté qu'on ne lui connaissait pas. Elle se révélait par cette nuit tragique, sur ce trépied pittoresque.

— Est-ce une illusion de mes sens? balbutiait Tozer, effaré et décontenancé. Je veux la sauver, elle refuse!.. Ah! si vous saviez, mon enfant, quel tendre intérêt je vous porte. En vérité, je le sens, c'est une profonde et sincère affection.

— Je ne vous la demande pas, votre affection ; gardez-la pour d'autres. Vous ne devez pas me parler ainsi... c'est très-mal, vous abusez de ce que je suis seule... D'ailleurs, c'est tout à fait inutile.

Tozer ne comprenait pas.

— Entendez-moi, reprit-il, en cherchant à dominer son émotion. Il s'agit de votre vie tout entière. Me direz-vous que vous êtes parfaitement heureuse?

— Certainement; à part l'ennui d'être sauvée trop souvent, je suis heureuse, très-heureuse !

Tozer soupira.

— Vous avouez pourtant que votre esquif fut continuellement battu par les flots?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire... Quand j'ai près de moi ma sœur Kitty, Ethel, ma vieille et bonne Dowdy, je me sens la plus heureuse enfant du monde.

Tozer soupira plus fort.

— Oh ! illusion humaine! vous croyez que c'est là le bonheur ! Vous me permettrez, quand nous en aurons lini avec la race d'Achab, de vous remettre un petit livre dont je suis l'auteur et qui vous ouvrira les yeux.

— Je ne sais peut-être pas lire ! dit Minnie en riant tout à coup.

— Pauvre enfant ! vous vous moquez du prophète, et les ours qui peuvent vous dévorer ne sont pas loin.

— Des ours! dit Minnie un peu effrayée. Voyons, mon révérend, parlez-moi sans images. Il n'y a pas d'antre ni de caverne, vous en êtes convenu vousmême. Y a-t-il des ours?

— C'est un dernier avertissement, Minnie, il n'est pas trop tard, continua le révérend, entraîné de nouveau par son éloquence. 11 faut que votre cœur s'ouvre, que votre âme s'épanouisse; il le faut, entendez-vous, il le faut !

— Mais laissez-moi m'épanouir toute seule. Vraiment, vous me tourmentez trop. Je ne veux pas m'épanouir près de vous... c'est impossible.

— Pourquoi ?

— Parce que de tous ceux qui me poursuivent, entendez-vous? il n'y en a qu'un à qui je dirai oui... et que celui-là est trouvé.

— Nommez-le-moi, ce zélateur qui a si profondément touché votre âme?

Et après avoir fait cette question, le pauvre Saùl ajoutait tout bas:

— Dieu des innocents, protége-la.

— Le nommer? vous voulez que je le nomme? reprit Minnie en rougissant.

— Oui, je vous en supplie!

— Eh bien!., c'est... Rufus K. Gunn !

— Lui !.. Ah! je ne puis le maudire!.. Il m'a tiré des fers de l'infidèle ; mais il ne mérite pas tant que moi le bonheur de se dévouer pour vous.

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