‹ Le baron américainChapitre 5 sur 36 · DANS LE CRATÈRE DU VÉSUVE · texte numérisé non relu

DANS LE CRATÈRE DU VÉSUVE

Voir Naples et mourir! c'esL le dicton de la mélancolie. Voir Naples, pour y vivre, pour doubler l'intensité de tous les appétits moraux et physiques, pour s'installer dans un confortable hôtel de la Strada Nuova, en laissant errer son regard sur ce golfe merveilleux qui ajoute l'acre saveur du Vésuve aux molles délices de ses îles : voilà la devise de l'esprit et de la gaieté.

C'était sous l'influence de cette philosophie optimiste que lord Hawbury était venu à Naples et y prolongeait son séjour.

Il nous faut présenter ce compatriote de Byron dans la posture la moins byronienne, c'est-à-dire après un excellent dîner, dans la rêverie de la digestion, étendu sur deux fauteuils, le cigare aux lèvres, une douce chaleur au cœur, le sourire dans les yeux; car Hawbury pense depuis une heure qu'il allait s'ennuyer à Naples quand il lui fut donné de rencontrer un de ses amis, Scone Dacres, jeune homme du même âge que lui, avec lequel il s'était lié, cinq ou six ans auparavant,

pendant une exploration pittoresque de l'Amérique du Sud.

Comme on aime ses amis dans ce moment de langueur délicieuse qui assouplit les natures les plus robustes! comme on les revoit beaux dans cette rêverie qui confine au sommeil; et qui mêle les rêves de l'imagination éveillée aux rêves de l'imagination narcotisée!

Tout à coup la porte s'ouvrit avec bruit, et l'ami rêvé se manifesta dans la réalité la plus sensible :

— Hawbury! as-tu de la bière?

— Ah! c'est toi, Dacres!.. ne préférerais-tu pas du vin?

— Non, non, ce n'est pas pour boire, c'est pour me désaltérer; j'ai une soif d'enfer.

— A ton aise!

Hawbury sonna; on apporta deux bouteilles de bière, et Dacres trouva la sienne d'un calibre positivement inférieur à toutes celles qu'il avait vidées. Il paraissait bien altéré.

Les deux amis offraient à l'observation un singulier contraste. Lord Hawbury réalisait le type parfait du gentleman anglais, grand, mince, avec ces cheveux blonds qui sont une propriété nationale, avec des favoris à double pointe, s'écartant jusqu'aux épaules, avec un visage maigre, un peu pâle qui révélait une distinction native. Tout dans sa physionomie, dans ses allures concourait à former un type assez élégant de gentilhomme paresseux par vocation, par discipline, et actif au besoin, par orgueil, quand l'action semble devoir ajouter à la volupté de s'estimer.

Scone Dacres au contraire, trapu, avec des gestes brefs, une parole rapide, des traits ébauchés, des cheveux épais, courts et frisés, s'avançant en triple pointe sur son front bombé, annonçait l'emportement, la bonne humeur, l'activité fatale.

Hawbury l'examinait avec curiosité, pendant qu'il absorbait son quatrième verre de bière.

— Eh bien, quoi de neuf? lui demanda-t-il enfin. Dacres releva la tête.

— Oh! presque rien! répondit-il. Tu vois un homme qui sort du Vésuve.

— iîah! comment trouves-tu cette petite montagne ?

— Peuh! elle est bien insalubre. Tu ne sens pas une étrange odeur?

— Non? laquelle?

— Flaire-moi un peu.

Lord Hawbury se pencha, en écartant son cigare, flaira gravement son ami :

— C'est vrai! s'écria-t-il. tu sens le soufre. Est-ce que par hasard tu redescends du Vésuve à l'état d'allumette?

Dacres, au lieu de répliquer à cette plaisanterie par une bouffonnerie égale, parut se plonger, s'absorber dans l'odeur qu'il aspirait également; il la respirait avec gravité, caressant d'unernain sa barbe noire, tandis que, de l'autre, il tournait son cigare entre les doigts.

— Est-ce que je t'ai blessé avec mon mot d'allumette ? lui demanda Hawbury en souriant.

— Blessé? moi? par toi? Ah ! mon ami, quelle aventure ! quelle aventure !

— Ah ! il y a une aventure, et c'est un confident que tu cherches? Parle, Oreste; je suis tout à mon rôle de Pylade.

— Tu as raison ; je vais parler. En te racontant mon histoire, je la coordonnerai dans mon esprit. Tu sais si, hier matin, en te quittant, j'avais l'intention d'aller au Vésuve ? Je n'y pensais pas plus que tu ne songes à aller à Jésuralem.

— Eh ! Jérusalem a du bon !

— Soit; mais tu n'en as pas l'ambition?

— C'est vrai. Qu'es-tu donc allé faire là-haut?.. Dacres garda le silence. Son ami insista :

— Enfin, tu es allé au Vésuve?

Sans répondre directement, Scone Dacres reprit :

— Te souviens-tu, cher ami, du jour où, dans l'Uruguay, je reçus une balle en pleine poitrine?

— Parfaitement.

— Tu me crus mort?

— Et tu n'étais qu'étourdi?

— Eh bien, je viens d'être perforé, là, en pleins poumons.

— Quelque bandit, n'est-ce pas?... Oh! l'Italie! l'Italie!

— Mais non, il ne s'agit pas d'une balle de plomb.

— Je m'en doutais bien... Explique-toi, alors.

— J'ai rencontré une jeune fille.

— Toi ! s'écria Hawbury en bondissant sur son fauteuil, en dépit de son flegme national. — Et c'est ce que tu appelles une balle en pleine poitrine?... Dacres, prends garde!

— Oui, reprit Dacres en secouant la tête, le fait est bizarre, et pourtant c'est absolument vrai. Je suis taillé comme le fils de Falstaff, et non comme le frère de Roméo. Pourtant, je te le jure, j'ai entrevu Juliette. Oui,*c'est un coup de feu, là, en plein cœur. Ah! jamais ange pareil ne m'est apparu, même en rêve.

— Bon! bon! assez! c'est entendu, cria Hawbury, je connais l'idylle... Tu me la répètes toutes les fois que tu rencontres une femme. Sais-tu bien que ton paradis doit se peupler? Un ange! l'ange du Vésuve!... Raconte-moi ton aventure.

— J'y arrive... Hier, j'avais l'intention d'aller jusqu'à Sorrente... La route était encombrée par un troupeau de bœufs que Black, mon cheval, suivait le plus paisiblement du monde...

— Quand tout à coup..., interrompit Hawbury.

— Oui, quand tout à €Oup j'entendis derrière moi le roulement d'une voiture qui bientôt passa devant moi.

— Parfait. L'ange était en voiture ?

— Il y avait trois dames...

— Trois! c'est trop.

— Mais il y en avait deux que je n'ai même pas vues.

— La troisième! la troisième !... fredonna Hawburv

sur un air connu.

— La troisième était sur le siège.

— Ouf! une femme de chambre!

— Te tairas-tu?... 0 la ravissante créature!... petite... blonde, le blond que j'adore, le vrai, le seul blond, des cheveux courts, frisés.

— Comme les tiens?

— Tais-toi, impie! un chérubin... des yeux bleus!., une candeur!... Tiens, que le diable m'étrangle, si je trouve des mots pour peindre cet ange... la langue anglaise est d'une pauvreté!...

— Eh bien, passe le portrait... je suppose tout... continue.

— Je continue... Ébloui, fasciné, comme la voiture marchait au pas...

— A cause des bêtes à cornes?... Bonnes bêtes!

— Je me mets à la suivre.

— Quel Lovelace tu fais! tu suis les voitures qui passent ; tu regardes dans les yeux les jeunes chérubins . Tu ne doutes de rien?... Revenons aux bêtes à cornes.

— Je les bénissais, ces dignes animaux... impossible de filer comme une flèche... Je pouvais les suivre sans aucune inconvenance.

— Très-bien ! je vois les bêtes à cornes ; je vois le chérubin, mais le Vésuve!

— Attends, un peu de patience ! Je me dis : Où vat-elle? Si je le savais, rien ne m'empêcherait de suivre la même route.

— Quelle logique!

— Nous arrivons à l'Ermitage.

— Ce qui n'est pas précisément la route de Sorrente.

— Elles entrent... sans doute pour prendre un verre de lacryma-christi... mais lécher ange ressort immédiatement, en criant : Je veux aller au Vésuve.

— Ah! le lacryma-christi ne lui suffisait pas? elle a bonne tête!... Ainsi, elle monte au Vésuve?

— Et moi, je continue à me dire : Pourquoi ne ferais-je pas l'excursion du Vésuve?

— Tu te réponds affirmativement ?

— Bien entendu ! d'autant plus que Je chérubin était maintenant seul avec une autre jeune fille; la troisième...

— Ah! oui, l'autre troisième...

— La troisième était une vieille dame qu'elles avaient laissée dans l'Ermitage...

— Le lacryma-christi est leslait des vieillards.

— Elles pouvaient courir quelque danger.

— Je le reconnais... passe le plaidoyer.

— Es-tu monté au Vésuve, toi ?

— Quelquefois, mais avec des démons ; je n'y ai jamais vu de chérubins.

— Alors tu ignores les pronostics météorologiques?

— Oh ! oh ! tu mêles des mots scientifiques à ton récit; le cas est grave.

— Tu ne sais pas que, quand au sommet on aperçoit un léger nuage, une sorte de brouillard, c'est de très-mauvais présage.

■ — Je te crois, le brouillard ne vaut jamais rien.

— J'aurais bien averti ces jeunes filles, mais de quel droit les aborder? Il ne me restait qu'un seul parti à prendre.

— C'était de les suivre. Toujours Apollon à la poursuite de Daphné!

— Au pied de la montagne, les guides les entourent, offrant leurs horribles chaises à porteurs... elles en prennent une.

— Tu en prends une autre!...

— Pour observer de loin. Elles étaient enchantées... J'entendais un rire argentin. Ah! mon ami, quel

rire !

— Le rire d'un ange.

— Mais ce que j'avais prévu se confirma. Les nuages qui couronnaient la cime s'épaissirent, et les guides

s'arrêtèrent, déclarant très-nettement qu'ils n'iraient pas plus loin... Nous étions à peu près à cent mètres du sommet... Sais-tu ce que fait mon chérubin? — - J'écoute...

— Je dois te dire qu'elle parlait anglais et ne comprenait pas un mot aux lamentations des guides. Voici qu'elle déclare à sa compagne qu'elle ira en avant... Je l'entends encore, de sa voix flùtée : Ethel! je veux monter, quand même!

— Ethel ! s'écria Hawbury en jetant son cigare, tu as bien dit Ethel?

— Oui, Ethel; c'est bien le nom de sa compagne. Contrairement à toutes ses habitudes, lord Hawbury

semblait en proie à une vive agitation.

— Ethel! répéta— t— il . Est-elle brune?

— Oui, elle est brune... une fort belle brune. Tu as donc connu une EtheJ? Il y a beaucoup de femmes qui se nomment Ethel.

— C'est vrai, en somme, — dit Hawbury, comme si cet argument si simple lui eût rendu immédiatement son sang-froid. — Je te demande pardon de t'avoir interrompu.

— J'étais resté au moment où la mignonne déclarait sa volonté formelle. Sa compagne résistait : — — Es-tu folle, Minnie! Je savais son nom, quel nom! mon ami, quelle grâce ! — Minnie ! tu ne feras pas cela ; ce serait de la folie ; je ne le veux pas ! — Mais Ethel avait beau dire et beau faire; Minnie répétait qu'elle n'avait jamais vu de cratère dans sa vie et qu'elle voulait en voir un. Elle suppliait de sa petite voix douce, si douce : — Je t'en prie, sois gentille ! il n'y a pas l'ombre d'un danger.

Dacres, qui était doué d'une voix de baryton formidable, adoucissait les tons, essayait d'amincir sa bouche et faisait une imitation sauvage du gazouillement de Minnie, la plus comique du monde. Le flegme railleur de Hawbury n'y tint pas.

Uacres continua.

— Bref, Minnie se met à gravir la pente... Bon gré mal gré, Ethel la suit... En vain les guides leur crient de revenir sur leurs pas, mon petit démon n'écoute rien. En avant! AllrightlTu vois d'ici, n'estce pas, ma situation? J'avais l'air de ne rien entendre; je faisais l'indifférent; je me promenais de long en large en frappant du pied. Je n'avais pas le droit d'intervenir, puisque je n'avais pas été présenté... et pourtant j'aurais voulu donner ma vie pour celle que j'aimais déjà de toute mon âme. Non, il me fallait rester là, inactif, inutile, grâce à nos ridicules préjugés. Ah! la civilisation, quelle duperie!

— Prends garde ! voilà que tu t'égares dans des divagations réformistes !

— N'ai-je pas raison ? J'y reviendrai. Donc Minnie montait, suivie d'Etliel... Un coup de vent avait soudain écarté le nuage, comme pour lui ouvrir le passage... Il n'y avait plus de danger visible. Elle atteignit le sommet. Là, çlle se retourna et agita la main en signe de triomphe ; puis, résolument, avec toute la témérité de l'ignorance, elle s'élança vers le cratère... Un peu plus, ma foi, elle eût sauté dedans ; mais, au même instant, le vent changea de direction... des tourbillons de fumée noire, épaisse, sinistre, l'environnèrent, l'enveloppèrent... je ne la voyais plus... Ethel se trouvait encore à vingt mètres de là. J'entends Minnie pousser un cri perçant... elle se défend contre cette atmosphère étouffante... Cette fois, je cours en avant... — «Oh ! Monsieur, — me dit Ethel, — je vous en supplie, sauvez-la ! » C'était évidemment, tu le jugeras ainsi, une démarche irrégulière ; mais la présentation était faite... j'étais autorisé... Pressant contre mes lèvres mon chapeau de feutre, pour me préserver des vapeurs sulfureuses, du moins pendant quelques instants, je bondis, à mon tour, vers le sommet... C'était bien là que l'enfant avait disparu... pourtant, je ne voyais

rien; je ne distinguais rien... Elle devait être à quelques pas de moi... Les secondes s'écoulaient... Je me traînais sur les genoux, sur les mains... j'essayais d'avancer... la respiration me manquait... trois minutes s'étaient déjà écoulées...

— Ah çà ! dit Hawbury, tu regardais donc ta montre?

— Certainement, pourquoi ne l'aurais-je pas consultée,au moment même où il était le plus nécessaire de l'interroger... A la quatrième minute, je suffoquais, j'avais le vertige, et de la main je cherchais à me redresser; quand, sous mes doigts... je sentis... c'était elle: mon ami, c'était elle, évanouie sans doute; car elle était immobile... une seconde encore, et nous périssions tous les deux... je rassemblai mes dernières forces; je la saisis dans mes bras, je la soulevai... Par bonheur, elle était légère comme une plume, et comme une plume de colibri!.. Je courus sur la pente de la montagne... Ethel était descendue pour appeler les guides... Je tenais toujours le chérubin, dont la tête charmante s'appuyait sur mon épaule, c'était mon droit... je l'avais conquise... Avant tout, il lui fallait de l'air pur. Je la déposai sur le sable... Ah! mon vieux camarade, jamais tu n'as vu, même dans tes songes, un plus ravissant tableau... Les boucles d'or de ses cheveux inondaient son front blanc et pur... Ses lèvres souriantes semblaient encore une fois défier la mort ; ses yeux fermés ne pouvaient me voir... En me penchant je lui dis tout bas que je l'aimais.

— By God! dit Hawbury, raconte-t-il bien ce gaillard-là! Ainsi tu ne te gênais pas pour lui jeter ton amour à la tête... volcan, qui faisais concurrence au Vésuve !

— D'abord, elle était évanouie; j'étais donc tranquille... Elle ne m'entendait pas.

— Alors, tu ne parlais que pour ta satisfaction personnelle ?

— Je t'en prie, ne plaisante pas!.. Au bout de dix minutes...

— Montre en main ! toujours ?

Dacres réprima un geste d'impatience.

— Au bout de dix minutes, elle poussa un léger soupir, ses lèvres s'agitèrent, et je l'entendis qui murmurait: Où suis-je?

— J'attendais ce mot-là.

— N'était-il pas bien naturel? Elle ajouta: Est-ce vous, cher père? J'eus l'audace de répondre: « Oui, c'est moi, oui, ma chérie! » et, en disant cela, pour la rassurer tout à fait, je l'embrassai, absolument comme aurait fait son père.

Hawbury eut un nouvel accès de gaieté.

— Qu'est-ce qui te prend? demanda Dacres d'un ton piqué.

— Ne fais pas attention ; continue. Seulement je m'imaginais que tu devais être bien peu paternel dans ton rôle de père embrasseur.

— Je n'étais pas ridicule dans ce rôle-là... et c'était, avoue-le, ce que j'avais de mieux à faire. Je ne pouvais pas lui avouer que celui qui était auprès d'elle, qui la tenait dans ses bras, n'était qu'un étranger quelle n'avait jamais vu... Du reste, Ethel me remplaça aussitôt, et je m'éloignai pour leur laisser toute liberté... Un instant après, elles s'approchèrent de moi. Je n'osais regarder le chérubin..., quand elle me tendit sa petite main, en me disant : — « Monsieur, je vous suis fort reconnaissante de ce que vous avez fait pour moi. Je ne puis vous offrir que mes remercîments. Acceptez-les et pardonnez-moi la peine que je vous ai donnée », puis, elle murmura à mi-voix entre ses dents: « Mon Dieu! que dira Kitty? »

— Kitty! où prends-tu Kitty maintenant?

— Je n'en sais rien-., mais j'ai bien entendu. Je répondis en balbutiant, car j'étais plus troublé qu'elle... Je les accompagnai jusqu'à l'Ermitage, où les attendait la vieille dame...

— Et puis ?

— Et puis, après les avoir saluées, je lis mine de m'en aller; mais, en réalité^ je m'arrangeai pour ne pas les perdre de vue... tu comprends... Je voulais savoir où le chérubin demeurait.

— Voilà donc pourquoi je ne t'ai pas aperçu hier au soir? Et moi qui avais la bonhomie de m'inquiéter !..

Dacres s'était levé et se promenai l dans le salon, de long en large.

Il avait remué son cratère intérieur et n'était pas près de le sentir éteint.

Il avait aussi allumé un cigare et lançait dans l'air de vigoureuses bouffées.

Havvbury le regardait avec une sorte de mélancolie, mais aussi avec curiosité. Bien qu'il fût rentré dans son flegme apparent, il voulait connaître la suite et la fin de l'aventure.

— Donc, reprit-il, je vois toute la profondeur de l'abîme où tu es tombé. En dépit de moi-même, et de la bonne opinion que je voudrais garder de toi, je suis obligé de m'avouer...

— Quoi? demanda Dacres, d'un ton bourru.

— Que tu songes à te marier.

Dacres bondit sur place ; ce qui fit trembler le parquet et vibrer un lustre de Venise, suspendu au plafond.

— Heinîine marier!., moi!

Cette idée lui parut subitement horrible, et il recula avec autant de terreur que si on l'eût contraint de baiser sur la bouche la tête même de Méduse; puis il se contint et reprit :

— Après tout, est-ce que je n'ai pas le droit de me marier comme un autre?

— La ! ne te fâche pas ! Marie-toi treize fois comme Barbc-lîk'ue, si le cœur t'en dit; mais tu ne m'empêcheras pas de dire qu'on m'a changé mon Dacres,..

Enfin, tues resté tout à l'heure à cette phrase: — Je vc ais savoir où le chérubin demeurait. Tu le sais?

— Oui.

— Comment s'appelle-t-elle?

— Minnie Fay.

— Ce nom m'est inconnu, au moins parmi les chérubins de Londres... et les parents, quels sont-ils?

— Elle voyage en ce moment avec lady Dalrymphe...

— La douairière?

— Justement.

— Société respectable! Mais il y a d'autres dames: quelles sont-elles?

— Je ne m'en souviens plus.

— Tout d'abord, t'a-t-on dit leurs noms?

— Oui, mais je les ai oubliés. Je sais qu'il y a une sœur et une cousine de Minnie. Celle que j'ai vue devait être sa sœur*

— Ethel?

— Oui.

— Ce qui nous donnerait Ethel Fay.

Havvbury réfléchit un instant, puis reprit à voix basse, 88 parlant à lui-même :

— Est-ce ce nom-là?.. Et puis il y a tant d'Ethel!

— Qu'est-ce que tu marmottes là dans tes dents, demanda Dacres, un peu jaloux de n'être plus l'unique objet de la préoccupation de son ami.

— Rien, répondit Hawbury lentement, avec l'effort d'un homme qui se déracine d'une idée fixe... Seulement, moi aussi j'ai connu une jeune fille qui s'appelait Ethel. e. J'avais je ne sais quel vague pressentiment que c'était la même... mais ce serait trop de chance en vérité! je reviens à toi. Est-ce là tout ce que tu as appris?

— A peu près; d'ailleurs, que m'importent les parents! qu'ils soient juifs ou Patagons, qu'est-ce que cela peut, me faire?

— Tu n'as guère de curiosité*

— Je ne suis curieux que d'elle ; mais, si tu veux mon opinion sur Ethel, eh bien, elle est charmante.

Hawbury ne parut pas sensible à l'indirecte concession que lui faisait Dacres; il lui dit :

— Décidément, mon cher, la métamorphose est complète. J'ai connu jadis un Dacres qui regardait toutes les femmes avec la plus dédaigneuse indifférence... nos amis plus inflammables se moquaient de toi. Quantum mutatus! tu l'as revue, je suppose, ton ange du cratère?

— C'est évident.

— Tu es allé chez elle.

— Oui, mais elle n'y était pas. Assez désappointé, je rôdais autour de la villa Reale...

— Quand tout à coup...

— Eh bien, oui, railleur, quand tout à coup j'ai rencontré leur voiture; mon ami, elle y était avec lady Dalrymphe ; ah ! combien plus charmante encore que la veille!... Elle m'a reconnu.

— Il faut l'espérer.

— Elle semblait toute troublée... elle s'est tournée du côté de la douairière, comme pour lui dire quelque chose ; puis elle m'a invitée à m'approcher de la voiture*

— Bravo!

— Là, elles m'ont serré les mains.

— Toutes les deux!... c'est une de trop.

— Lady Dalrymphe me faisait de grandes phrases.,, me parlait de sa gratitude, de sa reconnaissance : tu vois cela d'ici. Je ne l'écoutais guère, car pendant ce temps-là le chérubin fixait ses grands yeux sur les miens. Quel regard ! quel charme ! Je n'avais plus la tète bien à moi. Tout à coup, elle adressa à sa tante cette délicieuse question :

— Ma tante, dites-moi ce que je dois faire pour témoigner à ce gentleman toute la reconnaissance qu'il mérite !

— Et quel moyen la douairière a-t-elle imagine ?

— Est-ce que je le sais?., j'avais dans l'oreille, clans la poitrine, dans toutes mes veines, cette musique céleste... et puis, pour tout dire, la voiture s'est de nouveau mise en route... ces dames m'ont salué du plus gracieux sourire... et la vision s'est évanouie.

— Enfin, mon bon Dacres, tu es content!

— Je suis heureux, ravi, enthousiasmé!

— Je ne discute pas sur les épithètes ; mais revenons à ton chérubin. Que comptes-tu faire? Tu retourneras chez elle?

— Certes !

— Quand cela?

— Demain.

— Parfait. Frappe le fer pendant qu'il est chaud, et que tu rougis si bien ! Je t'accompagnerai, d'autant plus que je serais assez satisfait moi-même d'apprendre quelques détails sur cette famille.

— Mais, à propos, je sais quelque chose.

— Quoi donc?

— Un détail d'ailleurs sans importance... Lady Dalrymphe est la tante de Minnie ; mais l'ange a un oncle...

— Qui s'appelle?

— Sir Gilbert Briggs.

— Sir Gilbert Briggs!

Hawbury frappant d'un vigoureux coup de poing le bras de son fauteuil, s'était subitement dressé sur ses pieds.

Il était pâle; et son émotion était telle qu'il lui était presque impossible d'articuler une parole.

— Tu dis...? J'ai mal entendu.

— J'ai dit : sir Gilbert Briggs; et j'ai d'autant mieux retenu ce nom qu'il ne me semble pas tout à fait inconnu.

— Inconnu! c'est • à moi surtout qu'il n'est pas inconnu, cria Hawbury.

Le correct gentleman était retombé dans son fau-

teuil, abattu, triste; son regard fixe semblait étudier les moindres sinuosités du parquet.

Dacres le considérait avec une surprise croissante.

— Voyons, mon ami, que se passe-t-il? qu'ai-je dit qui puisse te mettre en pareil état, toi que rien n'émeut, ni ne trouble?

— Ali ! il y a des hasards si étranges !

— Quels hasards?

Hawbury secoua la tête.

— C'est une triste histoire que je te raconterai plus tard... pour le moment, qu'il te suffise de savoir que c'est à cause de cette aventure que j'ai quitté l'Angleterre... Oh! les nièces de sir Briggs !

— Comment! les nièces? j'espère bien qu'il ne s'agit pas de mon chérubin !

— Diable ! je l'espère bien aussi ; mais, parlons de toi. Tu vas, je suppose, te jeter corps et biens dans le gouffre du mariage.

Ici, Dacres fronça le sourcil et toussa de façon assez significative pour qu'on devinât un certain embarras.

— Certainement..., certainement, dit-il, je suppose que j'en viendrai là.

— Comment ! tu supposes ? songerais-tu à une séduction?

— Oh! peux-tu le croire? ce soupçon m'offense.

— Alors, tu te marieras.

— Je me... oui; nous en recauserons.

— 11 faut que tout soit terminé avant un mois. Dacres se mordait les lèvres.

— Un mois... un mois, ou deux... ou trois, balbutia-t-il.

— Eh bien, et cet enthousiasme? et cette impétuosité? cette volonté de fer? qu'est-ce que tout cela est devenu ?

— D'abord, il faut que j'agrée à la jeune fille.

— Bah ! il me semble que tu es déjà fort avant dans ses bonnes grâces. Elle roule dans un volcan; tu la

sauves; cela ne se trouve pas tous les jours, une femme ne résiste pas à cela... Fiancés par le Vésuve! c'est un engagement coulé en lave. Qu'as-tu à répondre?

— Mon Dieu, je sais bien, reprit Dacres, que dans de semblables circonstances, le sauveur a des chances favorables. . .

Il se leva, aspira l'air, par longues bouffées, comme un homme qui va se noyer et qui a peur de l'asphyxie :

— Mais il y a une autre difficulté, dit-il, en sifflant*

— Laquelle?

— Une difficulté de situation personnelle.

— Tu es ruiné?

— Non ; mes affaires d'argent n'ont jamais mieux marché.

— Alors?

— Mais alors.. . enfin, s'écria Dacres en agitant les bras, le mieux que j'ai à faire, c'est de partir pour l'Australie.

— Tu deviens fou !

— Il faut. . . il faut que j'oublie mon chérubin, si, toutefois, cela m'est possible.

— Comment! hier* tu te jettes au feu pour elle; tout à l'heure tu me cries que tu l'adores. . . et maintenant...

— Maintenant, je me souviens de ce que j'avais oublié! Décidément Dacres ne voulait pas parler.

— Mais, quoi! qu'avais-tu oublié?

— C'est un événement... survenu dans ma vie, en Angleterre.

— Alors tu ne peux pas retourner en Angleterre ?

— Oh! non.

— Ni moi non plus, dit Hawbury. Pour une histoire de femme, n'est-ce pas?

— Oui; et toi?

— Pour une histoire de femme, également;

— Oh! dit tristement Dacres, ton cas ne peut être aussi désespéré que le mien... maudite civilisation!... Hawbury, je t'en prie ; raconte-moi ton aventure. Cela

me donnera peut-être le courage de te faire connaître la mienne.

— Volontiers. Mais c'est bien pour te satisfaire... car il est des souvenirs qu'on aime à garder au fond du cœur.

— Le cœur de ton ami n'est-il pas la doublure du tien?

— Si fait, sournois; tu as raison... Donc écoute-moi.

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