DEUX HISTOIRES
« Peut-être n'as-tu pas oublié, commença Hawbury, que lors de notre rencontre, en cette gracieuse ville de Naples, je t'ai dit avoir beaucoup voyagé. Il y a deux ans, j'étais au Canada, pays adorable d'ailleurs, pour celui qui, comme moi, aime la chasse jusqu'à la passion folle. Où trouver mieux? du gibier de toute sorte, de magnifiques forêts, une atmosphère qui vous enivre comme du vieux vin, et dont l'excitation est plus salutaire... Je te conseille, si tu as des soucis à oublier ou seulement à secouer, à aller au Canada... J'y retournerais volontiers avec toi.
» Donc, je restai là pendant une couple de mois avec deux ou trois Indiens, puis je me dirigeai vers Ottawa. Je congédiai mes guides et me remis en route avec mon fusil et ma ligne, car je péchais autant que je chassais.
» Le premier jour, tout alla bien. Je marchais avec la volupté d'un homme libre dans la nature libre, et quand je me couchai sous un arbre, je m'endormis
avec délices. De grand matin, en me réveillant, je fus assez surpris de sentir autour de moi l'air lourd et comme chargé de fumée. Je n'y fis pas d ailleurs grande attention. . .
» Je savais qu'il y avait souvent des incendies de forêts, d'un côté ou d'un autre, et je ne m'en inquiétais pas. La chasse fut assez heureuse, le second jour S'acheva donc comme le premier. Toutetois, dans la soirée, la chaleur était devenue suffocante ; je dormis mal. Je me réveillai, cette fois, comme à l'ouverture d'un four. Le ciel était jaune, et dans l'air, pas un seul oiseau ne passait. Quelle belle occasion les alouettes ont perdue de tomber toutes rôties !
» Je compris alors qu'il s'agissait bien réellement d'un incendie de forêts. Le feu était derrière moi; il s'agissait de savoir s'il marcherait aussi vite ou plus vite que moi. Tu sais si je suis un bon marcheur, et c'était là le cas de le prouver. Je me hâtais; quelquefois même, j'avais la taiblesse de courir. Il n'y avait plus à douter : l'incendie se mettait à mes trousses Je commençais à voir passer des troupeaux de betes sauvages, fuyant au grand galop, affolées de terreur Le vent charriait des cendres qui s'épaississaient à chaque minute. J'étais couvert d'une sueur épouvantable. Pour mieux courir, j'avais dû me débarrasser de mon fusil et je m'étais dépouillé d'une partie de mes vêtements. Je songeais même à simplifier encore ma toilette, quand tout à coup je me trouvai face à lace avec une jeune fille. Tu vois que tu n as pas le monopole des aventures; et mon volcan ne laisse rien à envier au Vésuve.
» By Jove! je puis te jurer que jamais apparition ne fut plus surprenante. J'étais resté sur place : — Ou suis-je? demandai-je stupidement. - Où suis-je? me demanda-t-elle en même temps.
» Ah! j'oubliais de te, dire qu'elle était a cheva . Le pauvre diable d'animal avait été surmené; il tremblait
des pieds à la tête, de fatigue autant que de terreur...
» Quant à Ja jeune fille, elle avait évidemment une peur atroce... Elle était pâle... et pourtant elle était ravissante... la plus jolie enfant que j'eusse jamais vue, entends-tu, mon ami Dacres, et j'en ai vu beaucoup.
» Elle me raconta d'une voix entrecoupée qu'elle habitait le pays depuis un mois, avec son père, dans une petite maison située en amont de la rivière. Son père était parti, il y avait huit jours, pour Ottawa, et elle attendait son retour* ce jour-là même. Elle était venue à sa rencontre et s'était égarée. Elle errait depuis plusieurs heures...
» Je ne savais trop que lui répondre. Cependant, je la questionnai au sujet de la rivière. Instinctivement, cette idée de rivière me souriait... cette fraîcheur me rassérénait. Elle me répondit qu'elle était venue à travers les bois, marchant vers l'ouest; alors la rivière était évidemment à l'est. En route donc pour Test!
» Je m'efforçai de la rassurer, lui promettant de tout tenter pour son salut, et je me mis en marche, tirant par la bride le pauvre animal qu'il me fallait traîner... Je cherchais un sentier qui, à mon estime, me rapprochât de la bienheureuse rivière.
» Au bout de deux milles apparut le sentier désiré. Ma compagne s'écria qu'elle le reconnaissait. C'était bien, disait-elle, par là qu'elle était venue. Ceci ne contribua pas peu à relever mon énergie. Je marchais le premier... elle me suivait; nous fîmes ainsi encore environ deux autres milles.
» Pendant tout ce temps, la chaleur ne cessait de grandir d'une façon fort inquiétante, l'air n'était que fumée; ma bouche et mon gosier étaient secs, calcinés, pour ainsi dire; je respirais difficilement, et je ne me sentais plus solide sur mes jambes.
» La jeune fille semblait épuisée. Elle souffrait horriblement, j'en suis sûr ; bien que pas une plainte ne
s'échappât de ses lèvres. Quant au cheval, je m'attendais à chaque minute à le voir tomber.
» Nous étions parvenus à une éminence boisée, et nous en avions atteint le faîte : un spectacle d'une effrayante beauté se déroula devant nos yeux, la colline dominait l'horizon qui disparaissait dans des tourbillons de flammes et de fumée. Impossible de distinguer aucun détail. Cependant un coup de vent me permit d'apercevoir la rivière... Hélas! elle se trouvait encore à une distance de plus de quatre milles, et pour y parvenir il nous eût fallu traverser une atmosphère de fumée, telle que tout espoir semblait devoir être perdu.
» Nous nous étions arrêtés, presque désespérés. Que faire? En avant, en arrière, partout l'incendie, partout ces tourbillons dans lesquels nous péririons certainement étouffés. Cependant, il n'y avait plus à hésiter. Atteindre la rivière était notre seul espoir. Si nous parvenions à en toucher le bord, nous étions -sauvés! Il fallait nous jeter à corps perdu à travers le feu. Je communiquai cette pensée à ma compagne. Elle ne répondit pas et se contenta de baisser la tête en signe de consentement.
» Nous reprîmes notre course. Au bout d'un mille, nous fûmes encore contraints de nous arrêter. La route s'était élargie; mais à quelque distance, elle était brusquement interrompue par une barrière de flammes. A la lueur sinistre, les arbres dépouillés se tordaient comme des colonnes difformes, le sol était rouge avec de larges taches noires, d'espace en espace.
» Cependant, il était certain que ce bois était peu considérable, à peine une étroite bande de broussailles. Une centaine de yards tout au plus; au delà c'était le salut. Devions-nous, oui pu non, tenter cette horrible aventure? Nous nous regardions sans dire un mot : nous nous étions compris, le cheval eut peur et se cabra de telle façon que je dus aider la jeune femme à descendre.
» Aussitôt libre, la pauvre bête s'élança sur un des côtés de la route, et disparut.
» Je te le répète, il ne nous restait plus d'autre chance que d'aller en avant. Nous étions littéralement enfermés dans un cercle de flammes; un nuage noir nous entourait; un autre roulait au-dessus de nos têtes; une pluie de cendres tombait sans relâche, pénétrant dans nos yeux, et nous causant une intolérable souffrance, ajoutée à toutes celles que nous sentions déjà.
» — Voulez-vous tenter le passage? demandai-je à mon inconnue.
» — J'essaierai, dit-elle.
» — Vous comprenez qu'il faut marcher résolument à travers la flamme?
» Elle inclina la tête.
» — Bien, prenez votre écharpe et enveloppez- vous la tête et les épaules.
» Elle obéit. Son écharpe était une longue bande de mérinos; je l'arrangeai moi-même; puis je me couvris la tête de mon paletot.
« — Maintenant, dis-je à la jeune fille, retenez votre respiration, autant qu'il vous sera possible. Vous pourrez fermer les yeux; donnez-moi la main ; je vous guiderai.
» Elle me donna la main, et je me mis à marcher rapidement. En quelques minutes, nous avions atteint l'entrée du brasier.
» Que la chaleur fût épouvantable, et que cette scène fût tragique, c'est ce qu'il est facile de comprendre. Je crois que si je me trouvais de nouveau devant cette fournaise, je ne pourrais plus la regarder en face; mais, là j'avais charge d'âme : je voulais sauver la jeune fille ; je le devais ; puis, l'eau était là, à cent mètres de nous. Comprends-tu bien, mon cher Dacres, la puissance de ce mot : l'eau ! la rivière! — En avant ! m'écriai-je, et sur votre vie, courez, courez !
» Serrant vigoureusement la main mignonne que
je tenais, je m'élançai de toute la rapidité de mes jarrets. La route avait à peine trente pieds de large. Des deux côtés, le feu crépitait, hurlait, lançait ses langues rouges, aiguës, comme des flèches. Je sentais la chaleur brûler mes mains... je ne pouvais pas respirer... cette course effrénée me brisait la poitrine, et nous étions à peine à mi-chemin : c'était la lin, le désespoir, la mort horrible.
» Tout à coup, elle trébucha et tomba. Je la saisis dans mes bras. A ce mouvement, le paletot qui me recouvrait se détacha... Je sentis le souffle enflammé sur mon visage... je ne sais plus ce qui se passa... je devais pousser des hurlements de fou... de damné... de démon... J'emportai la jeune fille immobile comme un cadavre, dans l'enfer... Je courus... où? comment? combien de temps? Je n'avais plus ma raison...
» Voici, après cela, mon premier souvenir : le murmure de l'eau, la rivière qui coule, la fraîcheur de l'air!
» Je regardai autour de moi; la jeune fille était à deux pas, assise, revenue à elle : seulement, sa respiration était haletante; elle paraissait souffrir. Je réfléchis rapidement que nous n'étions pas encore en sûreté. Qui ne sait les caprices de la flamme? A tout prix, il fallait mettre la rivière entre nous et l'incendie... Je courus à la rive... Justement, en face du point où nous nous trouvions, était une petite île, oasis de verdure et de fraîcheur... Je m'aperçus que la rivière était guéable. Je retournai vers la jeune fille et je lui proposai de la porter jusqu'à l'île... Elle ne consentit ni ne refusa. Je la pris de nouveau dans mes bras et, quelques instants après, je tombai sur le gazon, dans l'île, brisé, rompu, mais sauvé!
» Quand je revins à moi, je portai machinalement la main à mon visage. Ah! mon vieux Dacres, quel désastre! Je n'avais plus de favoris, plus de cils, plus de sourcils et plus un seul cheveu sur la tête.
» Mes vêtements étaient secs. Jamais on n'eût pu croire que je sortais de la rivière. L'air était encore trop chaud. Je me retournai et j'aperçus ma compagne. Elle semblait tout à fait remise... elle se leva bientôt et, venant à moi, me [demanda avec le plus tendre intérêt dans quel état je me trouvais.
» Je me mis à rire, en songeant à la singulière physionomie que je devais avoir, et nous commençâmes à causer. En somme, elle se portait fort bien... Quant à moi, il paraît que j'avais dormi un temps considérable c'est-à-dire plus de vingt heures!.. La nuit avait passé, nous étions au lendemain. J'étais confondu de surprise... Je ne voulais pas croire à cette invraisemblance... mais il fallut bien me rendre à l'évidence.
» Avant tout, nous devions maintenant nous occuper, non du passé, mais de l'avenir ; or, nous avions faim, dans le présent, et il fallait nous procurer des vivres pour l'avenir. Je fouillai instinctivement dans mes poches... 0 joie! j'avais encore un hameçon et une ligne de rechange. Je coupai une branche d'arbre; je fabriquai une ligne, et, la providence des naufragés aidant, je cueillis du premier coup un superbe poisson. Avec une pierre démon briquet, j'allumai du feu, et, ma foi ! je crois que de ma vie je n'ai fait un meilleur repas.
» J'appris alors que la jeune fille se nommait Ethel, Ethel Orne. Elle était triste, inquiète; elle craignait que son père n'eût péri dans l'incendie... Je m'efforçai de la rassurer. Mais il fallait songer à sortir de l'île. Pour atteindre l'autre rive; il ne fallait pas penser à un gué... J'employai le reste de la journée à construire un radeau, et le lendemain matin, je pus le mettre à Ilot.
» Tout cela te semble bien poétique. Mais la poésie nous devait ce dédommagement. Où étions-nous? où allait nous conduire le courant? Je n'en savais rien.
Pas une habitation sur les rives. Notre voyage dura trois jours. Chaque soir nous descendions à terre, et nous faisions un repas de poisson. Inutile de te dire que ma compagne et moi nous étions devenus les meilleurs amis du monde.
» Ah ! mon ami Dacres, quelle âme ! quelle noblesse! quelle énergie vaillante! quel bon cœur! Elle ne me parlait pas de reconnaissance; mais elle me regardait... Tiens, quand je songe à ce regard, je ne puis m'empêcher de frissonner de plaisir, d'émotion pieuse... Enfin, nous arrivâmes à un village... nous n'étions pas loin d'Ottawa, et nous eûmes bientôt atteint cette ville.
» Là, elle me quitta et se rendit à la maison d'un ami de son père. Le lendemain, j'allai la voir ; son inquiétude n'avait fait que grandir. Elle avait appris que son père était parti avec un certain M. Willougby, et depuis ce temps on n'avait plus entendu parler d'eux...
» Je m'épuisai moi-même en recherches! Mais elles furent infructueuses, et j'acquis la certitude que le père d'Ethel avait péri avec son compagnon... Je m'étais absenté pendant quelques jours. Quand je revins à Ottawa, Ethel était partie. Elle avait appris le malheur qui l'avait frappée, et elle était allée à Montréal. Je crois que la femme de Willougby était de ses parents, et qu'elle était allée la rejoindre.
» Je brûlais du désir de la revoir, mais en bonne conscience, je ne pouvais prétendre à troubler sa douleur. Je me contentai de lui écrire, et lui annonçai que je partais pour l'Europe ; mais que je reviendrais l'année suivante. Je ne pouvais rien dire de plus, naturellement; ce n'était pas le moment des protestations sentimentales.
» Je reçus une courte réponse. Elle n'oublierait jamais les jours que nous avions passés ensemble, et elle me reverrait avec plaisir.
» L'année suivante, je tins ma promesse. Je revins
à Montréal. Mais quel ne fut pas mon désappointement! Madame Willougby avait quitté Montréal et nul ne savait de quel côté elle s'était dirigée. Les uns parlaient des États-Unis, les autres de l'Europe.
» Voilà, mon vieux Dacres, pourquoi le nom d'Ethe me cause une émotion que je n'ai pas même cherché à dissimuler. »
Le lecteur nous saura gré sans doute de ce que nous lui avons fait grâce des interruptions multiples par lesquelles Scone Dacres avait, presque à chaque phrase, ponctué le récit de son ami Hawbury.
Du reste, pendant la dernière partie de cette longue narration, Dacres avait laissé tomber sa tête dans ses mains, soit qu'il ne prît plus aucun intérêt à cette histoire romanesque, soit qu'il fût absorbé dans quelque réflexion profonde.
Mais dès que la voix de Hawbury eut cessé, Dacres le regarda avec ironie :
— Il me semble, dit-il que lorsque tu accuses les autres de folie, tu ne fais pas ce reproche à la légère ; tu parais t'y connaître un peu.
— Ce qui veut dire...
— Que tu es, toi-même, absolument fou de ton Ethel !
— Je l'avoue; je n'ai pas d'autre désir que celui de la retrouver,
— Est-ce donc si difficile? d'abord est-elle Américaine?
— Je n'en sais rien. Tu connais assez nos usages, nos préjugés, comme tu les appelles, pour comprendre quelles ont été ma retenue et ma discrétion. Seulement, je ne crois pas, d'après son accent, ses allures, qu'elle soit Américaine, elle me paraît plutôt Canadienne ou Anglaise.
— Eh bien, il fallait la chercher au Canada et en Angleterre.
— J'ai parcouru le Canada, dans tous les sens.,. Quant à l'Angleterre, c'est autre chose!
— Explique-toi!
— Mon cher, tu sais que je suis le voyageur par excellence... ma famille ignore toujours où je suis. Quand on m'écrit en Amérique, je suis à Londres,... tiens, il y a un an j'étais en Norwége... c'est môme là que je fus rejoinl par une lettre qui me poursuivait depuis fort longtemps.
— De qui, cette lettre?
— De ma bonne et chère mère... oh! une vraie semonce... je perdais mon temps, ma vie ; il était temps d'en finir avec une existence ridicule ; bref, elle m'avertissait, purement et simplement, qu'elle avait décidé mon prochain mariage et qu'elle m'avait choisi une femme.
Dacres fit un soubresaut et laissa échapper une exclamation de surprise désespérée.
— Je ne pouvais méconnaître la justesse des raisonnements de ma mère... Il est bien vrai que jusqu'ici ma vie n'a guère servi à moi ni aux autres ; et c'était avec les meilleures intentions du monde que ma mère avait pris la peine de me choisir une femme. En toute autre circonstance, j'eusse consenti à entrer dans ses vues et à discuter le pour et le contre... mais j'avais bien la tête au mariage! Aussi cette lettre arrivait à propos. Je pris un parti héroïque.
— Lequel?
— J'étendis devant moi une carte d'Europe. Je trouvai que l'extrémité de l'Italie était suffisamment éloignée de la Norwége; et ayant écrit à ma mère une trèscourte lettre dans laquelle je ne faisais aucune allusion à ses projets, je fis mes malles... et voilà comment je suis ici.
— Alors, tu ne connais pas celle qu'on te destinait?
— Non.
— Sais-tu son nom au moins?
— Non plus; ma mère n'avait pas jugé à propos de m'instruire de ces détails. Seulement, elle me disait
que ma future était une des nièces de sir Gilbert Briggs.
— Une nièce de sir Gilbert Briggs, s'écria Dacres, mais ma Minnie, ma Minnie à moi, est une nièce de sir Gilbert Briggs !
— Parbleu! je le sais, tu me Tas dit. Aussi je me demandais pendant ton récit si le sort ne nous avait pas joué un mauvais tour.
— Mais il n'y a là-dedans rien de plaisant. Ah ! si cela était. . . !
— Eh bien, quand cela serait, irais-je épouser ta Minnie pour me donner li satisfaction d'être ton rival?.. D'ailleurs, cela n'est pas. Sir Gilbert Briggs a toute une légion de nièces... il est vieux comme Mathusalem, et cette nièce qu'on voulait me jeter sur les bras doit être quelque vieil article d'un placement impossible, avec un nez énorme, des yeux percés d'une vrille... et des pattes d'oie... Ah! quand je pense que ma mère voulait me donner une femme à pattes d'oie!
— Mais, cependant!
— Ah! ça, es-tu fou d'être jaloux de moi?
— Oui, j'ai tort. Pardonne-moi... Oui, je suis fou, et tout à l'heure je serai fou furieux... Tu me feras tuer; ne me laisse pas enfermer! Ah! si tu savais!
— C'est vrai. Tu me dois ton histoire.
Dacres eut un frémissement des pieds à la tête et ne répondit pas.
— Voyons, que se passe-t-il? reprit Hawbury d'un ton de réelle sympathie. En vérité, je crois que nous avons tous les deux l'esprit dérangé. Parle, je t'en supplie.
— Je ne puis.
— Est-ce donc si terrible?
— C'est simplement épouvantable... Je ne sais pas comment je vis depuis hier. Tiens, depuis que j'ai vu Minnie, j'ai la fièvre au cerveau; je vois rouge!..
Sa voix s'arrêtait dans sa gorge. Hawbury lui versa un verre de bière.
— Bois, dit-il doucement.
Il y eut un long silence. Dacres était devenu blême. Ses pensées, engourdies, enivrées par l'émotion que lui avait causée la rencontre de Minnie Fav, se réveillaient peu à peu et l'emplissaient d'une terreur grandissante.
— Dacres! cria Hawbury inquiet, mon vieil ami, reviens à toi.
Dacres poussa un sourd gémissement.
Tout à coup, il se leva, et croisant ses deux bras, il vint se planter tout droit devant son ami ; puis, des profondeurs de sa poitrine sortit un son rauque , étranglé.
— Hawbury !
— Eh bien!
— Hawbury! répéta-t-il, en haussant la voix.
— Va donc!
— Tu m'écoutes?
— Certes...
— Hawbury! je suis...
— Tu es...? '
— Je suis... marié !
— Folie!
— Je suis marié!!
— Impossible.
— Par le diable, je suis marié!!!
Hawbury bondit sur son siège, puis se laissa tomber en arrière, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte.
— Mais... tu n'étais pas... ce que tu dis, la dernière fois que je t'ai vu?
— Si fait.
— Là-bas, quand nous nous sommes rencontrés dans l'Amérique du Sud?
— J'étais marié.
— By Jove!
— Marié depuis deux ans.
— Mais quel âge as-tu donc?
— Quand j'ai fait cette faute, j'étais un enfant.
— C'est affreux.
— Le grand mot est lâché; maintenant, écoute-moi.
— Oh ! mon pauvre Dacres ! reprit Hawbury, et moi qui croyais que j'étais à plaindre, moi, menacé seulement! Allons, calme-toi, et confie tes peines à ton vieux, à ton meilleur ami.
Dacres se versa coup sur coup deux énormes verres de bière, puis commença :
— Je vais tout te dire; mais surtout, je t'en conjure, ne ris pas. Cette femme, ce fut une tuile gigantesque dans ma vie... j'étais un enfant, à peine échappé de l'Université d'Oxford . J'étais parti pour Paris ; c'était mon premier voyage, et je roulais dans ma tête, hélas! maints projets joyeux. Je m'embarquai à Douvres, et sur le steamer, oui, sur le steamer, se trouvait cette créature infernale... et ravissante! Brune, avec des yeux malins, la lanterne du diable, des cheveux frisés à demi, abondants, tombant sur ses épaules, et quelles épaules ! ah!.. Vénus les eût brûlées avec du vitriol, par jalousie... elle était accompagnée d'une sorte de vieux bonhomme, sans physionomie précise... c'était son père,
» Notre connaissance commença gaiement. Il advint qu un coup de vent emporta mon chapeau. Elle se mit à rire... je ris également. Nos yeux se rencontrèrent. Je fis une plaisanterie ; elle rit de nouveau. Son rire était irrésistible. La présentation était faite. Elle me donna un petit chapeau de feutre qui lui appartenait. Je 1 attachai triomphalement avec un bout de fil et ne le quittai plus de tout le voyage... Tout cela n'a rien que de très-naturel, n'est-ce pas? Nous arrivâmes à Lalais et, en même temps que nous, l'amour débarquait. Le vieux bonhomme, rond, commun, rougeaud, était un bon type de John Bull... Je crois bien que ce n était pas un scélérat, et qu'il n'avait adcun mauvais dessem sur mon compte ; d'autant plus qu'il ne me connaissait en aucune façon.
» Il se fit mon ami intime. Je n'avais le cœur que trop ouvert à l'amitié. Au bout de trois jours, j'avais échangé avec la jeune fille des serments éternels, et elle avait consenti à rn'accorder sa main, dès que nous serions en Angleterre... Quant au vieux bonhomme, auquel par politesse et convenance, je communiquai nos projets, il se contenta de me serrer vigoureusement la main et de me dire : God bless you!... »
Scone Dacres parut accablé par l'évocation de cette scène. Je dois dire qu'on renouvela les bouteilles de bière vides. Il se remit un peu après cette opération et continua :
« Je passe sur les détails. J'étais orphelin. Aucun ami ne vint se jeter à la traverse de mes desseins... Je ne te connaissais pas, toi, la sagesse même... J'avais bien quelques cousins, mais je m'en souciais comme d'un zeste!.. Ma bien-aimée habitait Exeter; sa famille était des plus modestes ; mais, naturellement, que m'importait cela! Elle avait d'excellentes manières, une distinction réelle, une instruction complète... Son père était fier d'elle et l'adorait, si bien qu'elle le tyrannisait complètement.
» Je m'aperçus bientôt qu'elle avait été un peu gâtée par l'excessive indulgence de son père ; mais, ne voulaisje pas la gâter davantage encore ? Qu'est-ce que l'amour, si ce n'est une gâterie?.. Bref, mon cher, c'était le démon le plus volontaire, le plus entêté!.. J'adorais cette énergie. Je m'imaginais que j'avais toujours rêvé une femme de décision prompte et d'action énergique. L'amour me tenait le cœur et la cervelle... Aucun pressentiment ne m'avertit... Son nom et son prénom n'avaient rien de particulièrement séduisants. Elle s'appelait : Aréthuse Wiggins. Le vieux disait : Arryl je me décidai à dire Arry!.. et le mariage se fit.
» Nous allâmes passer notre lune de miel en Suisse, puis nous revînmes chez moi, dans mon domaine, une des jolies propriétés du comté... à Dacres-Grange.
Ce fut alors que commença pour moi l'existence la plus mouvementée et la plus douloureuse qu'il fût possible de rêver. Il faut être juste envers les méchants; j'eus bien une quinzaine de bonheur, et puis ce fut tout. Oh! le vent souffla vite dans la girouette! Quel vent, mon ami, et quelle girouette! Le seizième jour (je l'ai noté), ma femme eut un accès de colère furieuse avec attaque de nerfs, cris, hurlements. J'avais peur d'être mordu... Ce premier symptôme d'hydrophobie fut bientôt confirmé. Quel caractère, mon ami ! Soupçonneuse, égoïste, cruelle, sans cœur, brutale, violente, mon Aréthuse n'avait rien d'une nymphe, ni d'un fleuve; c'était un torrent déchaîné, et quels cailloux!., ce qui ne l'empêchait pas d'être jolie, ravissante, adorable, toujours comme la légende : le Démon à forme d'ange !
» Je ne me rappelle même plus le prétexte de notre première querelle. Elle m'accabla d'injures... Elle les connaissait toutes ; sa bouche était un dictionnaire à jet continu. Je subis cette douche devant les domestiques. Naturellement, je me contins et je quittai la chambre... Quand je la revis, elle était momentanément calmée... La Tisiphone était devenue Junon. Je tentai une réconciliation... j'eus le courage d'une insigne lâcheté...
» — Ma chère petite darling, je regrette...
» Je ne dis pas un mot de plus... je n'en eus pas le temps... Sais-tu ce qu'elle fit? le peux-tu soupçonner? Non , ne cherche pas. . . tu ne devinerais pas. A moi, Scone Dacres, son mari, son adoré mari, à moi qui lui faisais si tendrement , si sincèrement, si gentiment des excuses... et qui aurais pu l'écraser d'un coup de poing ou même d'une chiquenaude... elle me lança un coup de pied dans les os des jambes, mais un coup de pied, comme on n'en reçoit qu'en rêve... ou à la taverne, avec des bottines très-solides, et des semelles... comme cela!
» Je me contins à grand'peine... je dois l'avouer, et je la quittai. Pendant plusieurs jours, j'affectai de ne
pas même la regarder, ce qui ne contribua pas peu à l'exaspérer ; elle passait sa fureur sur les domestiques. C'était une bacchanale continuelle, à briser les oreilles et toute ma vaisselle. Sa voix était infatigable et ses nerfs invincibles.
» Pourtant, je l'aimais encore, je l'aimais toujours... pas davantage, mais autant... malgré le coup de pied. Certes, c'était dur pour un descendant des croisés ; car je pense que tu n'ignores pas que j'eus des aïeux aux croisades!.. Enfin, l'amour ne raisonne pas, et encore une fois, je songeai à une réconciliation. Je tâchai d'abord de lui parler doucement. Elle me tourna le dos. Vingt tentatives eurent le même sort. De plus, pour me vexer, elle renvoyait les serviteurs auxquels je témoignais quelque sympathie. Elle me contrariait en toute occasion, c'était intolérable. Il y avait six mois que cela durait.
» Enfin, un jour, prenant, comme on dit, mon courage à deux mains, j'allai droit à sa chambre :
» — Ma chérie, lui dis-je, j'ai à vous parler sérieusement.
» Elle appela sa femme de chambre.
» — Kate, dit-elle, mettez ce monsieur à la porte!
» Kate rougit et ne bougea pas. Je me tournai vers elle, et d'un geste je lui ordonnai de sortir. Elle obéit. Ma femme tremblait, vibrait de rage. Mais sans avoir l'air de remarquer son émotion, je repris :
» — J'ai résolu de faire un dernier effort, Arry, pour notre réconciliation. Écoutez-moi, ma chère femme. Je ne puis vivre ainsi, car je vous aime. Pouvons-nous mener une pareille existence? Si j'ai eu quelque tort envers vous, je me repens. Tenez, oublions cette malheureuse querelle. Rappelez-vous, darling, les premiers temps de notre union, ne soyez pas implacable... redevenez ma femme bien-aimée, ma chère petite femme.
» Je continuai assez longtemps sur ce ton, avec toutes les nuances de la sympathie et de la supplication.
Elle me tournait le dos... je ne voyais pas son visage. Croyant qu'elle était touchée, je m'approchai; et je passai mon bras autour de sa taille.
» Elle tressaillit, comme si un serpent l'avait touchée, bondit sur ses pieds et courut à la sonnette :
» — Que faites-vous? m'écriai-je.
» — J'appelle ma femme de chambre.
p Je vous supplie... écoutez-moi... Arry!.. mon Arry !
» Elle me regarda en face. Son regard lançait du venin. Elle se mit à ricaner; puis, d'une voix qui sifflait entre ses dents :
» — Une réconciliation! je n'en veux pas... je ne veux pas de vous. Laissez-moi tranquille, sortez d'ici!
» En même temps, comme prise de folie, elle courut à son bureau, et saisissant un canif, elle me le lança en plein visage.
» Par bonheur, je levai le bras. La lame pénétra dans les chairs. Stupéfait, presque épouvanté, je m'enfuis de cette chambre et je l'entendis appeler sa servante d'une voix furieuse. Quant à moi, sans hésiter, je fis ma malle et me mis en route pour le continent, où je passai six mois.
» Quand je revins, ah! mon ami, quel changement! Elle avait renvoyé tous mes serviteurs, et engagé une bande de brigands qui mettait la maison au pillage. .. elle avait coupé mes bois, vendu mes tableaux...; sa réputation d'ailleurs dans le pays était épouvantable.
» Ah! cette fois j'eus de l'énergie, je relevai la tête et je montrai les poings ; je chassai les misérables qui transformaient ma maison en caverne. Je repris tous mes anciens serviteurs. Arry m'accabla des épithètes les plus grossières. Quels mots énormes peuvent sortir d'une jolie et petite bouche, sans l'écorcher ni la salir! Mais je répondis par des menaces telles que cette fois elle se tut.
» Un jour, comme je rentrais chez moi, avec quel-
que espérance, je la trouvai sur la porte, en habit d'amazone. Elle accablait de coups de cravache une de ses servantes. Je m'élançai, je lui arrachai la pauvre créature... Mais Arry, furieuse, me décocha sur la tête deux coups de la pomme plombée. Tiens ! voila encore la trace sur mon crâne. J'enlevai la cravache ; ie la fis cingler comme une lanière; et je poussai ma chère femme dans la maison. Oh ! je la tenais bien serrée, va. Le sang coulait sur mon visage et lui tombait sur les mains.
» — Écoutez, luidis-je, à mon tour, je pourrais vous rouer de coups. N'en ai-je pas le droit?
» Elle était lâche. Jamais tu n.'as vu une créature si tremblante et si pâle. . .
» Si j'appartenais à votre caste, continuai-je, je n'hésiterais pas. Mais je suis un gentleman. En somme, je ne suis pas fâché que vous m'ayez encore frappé!
» Je la repoussai, et, rentrant dans ma chambre, je lis appeler un médecin, non pour elle, mais pour moi. Ma blessure pansée, je réfléchis à ma situation... Elle n'avait rien fait qui pût motiver le divorce ; je devais m'en tenir à la séparation. Ma blessure était grave, je restai au lit pendant un mois avec la fièvre. Au bout d'un mois, j'eus une entrevue avec ma femme. Je lui proposai une séparation et lui demandai de partir immédiatement pour se rendre auprès de son père. » Elle haussa les épaules.
» Nous quitter! Oui, dit-elle avec un soupir ironique, mais quitter Dacres-Grange, jamais. » Où irais-je donc? lui demandai-je.
)> — Où vous voudrez.
» Supposez-vous que je vous abandonnerai cette maison où s'est passée ma jeunesse, où mon père est mort, surtout? croyez-vous que je veuille livrer à vos violences ces serviteurs qui m'aiment et que vous traitez en esclaves?
» Elle croisa ses deux bras superbes sur sa jolie
poitrine, me regarda en face, les yeux dans les yeux, et d'une voix froide, calme, elle me dit :
»" — Je resterai ici.
» Que pouvais-je faire? Je devinais que sa résolution était irrévocable. Vivre avec elle m'était impossible, comme il m'était impossible de partir, la laissant chez moi. Je me décidai à patienter encore et je restai avec elle à Dacrë s-Grange deux mois encore. Sais-tu ce qui arriva?
» — Tu m'épouvantes, dit Hawbury frappé de l'hésitation de son ami. Dacres s'approcha de lui et se penchant à son oreille :
» — Elle mit le feu à Dacrë s-Grange, dit-il, d'une voix à peine perceptible.
» — Quelle folie!
» — L'incendie éclata dans l'après-midi. Il n'y avait à la maison que quelques serviteurs,.., point de pompe, en raison de la situation éloignée de Dacrë s-Grange, si bien que la propriété entière devint la proie des flammes, Ma femme était dans un état de rage, de folie indicible. Elle m'accusa tout haut d'avoir allumé l'incendie.
» Je me contentai de sourire et ne lui répondis pas. Tu comprends qu'en réalité, cet incident sinistre tranchait toute difficulté. Je n'ai jamais pu deviner le mobile de cet acte inqualifiable. En somme, elle se trouvait maintenant à ma merci. Je l'emmenai à Exeter, où j'eus enfin l'inexprimable satisfaction de la laisser entre les mains de son père. Nos conventions étaient précises. Elle s'engageait à quitter mon nom, et même à cacher qu'elle l'eût jamais porté.
» En retour je lui abandonnais une somme de vingt mille livres, dont elle était libre de disposer à sa convenance. Elle s'interdisait toute réclamation ultérieure, même à ma mort. Je pris toutes mes précautions, et cet acte fut rédigé avec toute la régularité possible. Il est bien entendu que pour ma part je le savais nul,
en principe, en cas de décès. Mais elle y attachait une telle importance, que j'avais la certitude qu'elle ne soulèverait d'elle-même aucune difficulté. Notre séparation fut dès lors définitive. Je quittai l'Angleterre; depuis cette époque, je n'y suis pas retourné. » Dacres s'arrêta. Un long silence suivit cette pénible confession.
— C'était une folle, dit Hawbury.
— Je ne le crois pas. En toute circonstance ordinaire de la vie, elle avait les idées parfaitement nettes et justes ; elle achetait et quand il s'agissait de nos récoltes, elle vendait comme un marchand de profession. Avare et calculatrice, elle débattait ses intérêts mieux qu'aucun homme d'affaires ; et je fus émerveillé de son esprit, à cet égard, dans nos dernières entrevues.
— Mais, depuis, l'as-tu revue?
— Jamais.
— Est-elle vivante?
— Ali! voilà bien l'ennui! je n'en sais rien.
— L'as-tu cherchée?
— By Jove! tu le demandes... Il y a deux ans, j'ai fait opérer des recherches à Exeter, et j'ai appris que, aussitôt après mon départ, elle avait quitté la ville avec son père. On n'en avait plus entendu parler.
— Pourquoi n'y es-tu pas allé toi-même?
— Mon arrivée eût été le signal de sa résurrection, si elle est morte, de son retour si elle est partie loin. Y aller! j'aimerais mieux descendre dans le Vésuve!
— Je te répète ma question : As-tu quelque raison de croire qu'elle soit encore vivante ?
— Eh ! mon cher, une santé de fer, elle vivra cent ans, si elle n'est pas immortelle !
— Oh! oh! tu exagères. Tout cela n'empêche pas qu'elle ne soit morte peut-être.
— Ce mot : peut-être — détruit toute la force de tes raisonnements et de tes consolations. Peut-être! que m'importe qu'elle soit morte, si je n'ai la douceur
de le savoir, d'avoir la preuve de son décès... Écoutemoi avec bonté... J'avais presque oublié mon supplice, et quand j'ai rencontré mon chérubin au Vésuve, je me suis laissé entraîner à des rêves insensés. Mais je suis un homme fini, bien fini, mort au bonheur et à l'amour. Je me donnerai encore la joie de voir mon petit ange, et puis...
— Que feras-tu?
— Je repartirai pour l'Amérique.
Hawbury laissa tomber sa tête dans ses mains, et réfléchit un instant.
— Voyons ! tu m'as dit que ta femme avait quitté ton nom?
— Oui.
— Donc elle en a pris un autre.
— C'est logique.
— Quel est ce nom ?
— Elle se fait appeler madame Willougby. Hawbury bondit encore une fois sur son siège.
— Hein? Willougby! mais je connais ce nom-là, c'était celui de l'amie de mon Ethel à Montréal. Si c'était la même !
— Quelle invraisemblance! tu sais bien que les Willougby sont aussi nombreux en Angleterre que les Martin en France, ou les Muller en Allemagne. Ta Willougby n'est pas plus ma femme que F Ethel du Vésuve n'est ton Ethel du Canada. Pur hasard dans ces similitudes de nom! pur hasard, et rien de plus!
Hawbury se leva, ralluma son cigare qui s'était éteint, et passant familièrement son bras sous celui de Dacres :
— Allons nous promener, dit-il ; nous avons besoin de prendre l'air, et qui sait? le hasard, le pur hasard, comme tu dis, le bienfaisant hasard; auquel je crois, nous viendra peut-être en aide !
surprise!
Pendant que Minnie était sauvée encore une fois sur la cime du Vésuve, donnant ainsi une nouvelle prime d'encouragement à la destinée maligne qui la persécutait de sauvetages et de sauveurs, madame Willougby qui aimait à s'isoler quelquefois de ses compagnes, était allée passer quelques jours à Florence. Dès son retour elle fut instruite, à la hâte, par lady Dalrymplie et par Ethel, de ce qui s'était passé; et naturellement, le récit, assez dramatique par lui-même, eut un surcroît d'intérêt, dans un surcroît de détails naïvement imaginés.
Madame Willougby courut aussitôt à la chambre de Minnie.
— Eh bien, ma pauvre chère mignonne — lui ditelle, en la serrant dans ses bras, et en la couvrant de baisers — quel horrible danger as-tu donc encore couru? Décidément, je ne veux plus te quitter d'une minute. Je ne puis me lier à personne, pas même à Ethel, et cependant son caractère est si sérieux que je ne puis
comprendre comment elle t'a laissée affronter un pareil péril.
— Mais, chère Kitty, répondit Minnie en rendant caresses pour caresses, ce n'est pas sa faute. Je lui ai désobéi, elle voulait me retenir... mais, je ne l'ai pas écoutée... tu sais bien comme je n'écoute personne? Que veux-tu? il est dit que je n'aurai jamais de bonheur.
Minnie laissa échapper un bien gros soupir.
— Ainsi, reprit madame Willougby, tu as eu l'imprudence d'aller jusqu'au cratère ?
— Le cratère! dame, c'était bien tentant; mais je l'avoue, c'est bien désagréable, et bien effrayant, de la fumée, une odeur de soufre... encore si ce n'était que cela!
— Comment?
— Il y a eu bien autre chose.
— Quoi donc?
Et madame Willougby, attirant Minnie à elle, lui appuya la tête contre son épaule.
— Figure-toi, ma chère Kitty, que si j'ai réellement eu peur, c'est parce que j'ai vu... un homme.
— Comment? un homme? demanda madame Willougby en se redressant.
— Eh oui! un gentleman, grand, gros, fort, qui m'a sauvée !
Madame Willougby laissa tomber ses bras avec découragement.
— Encore un! murmura-t-elle.
— Oui, encore un ! Est-ce ma faute ? s'écria Minnie prête à pleurer. Est-ce que je l'ai appelé? Est-ce que je lui ai demandé secours? Ils sont tous les mêmes... Ils viennent sans qu'on les demande. Si tout le monde a l'idée de me sauver la vie, qu'y puis-je faire? C'est vraiment bien horrible !
-r- Ainsi, reprit madame Willougby, avec un sourire qu'elle voulait rendre sérieux, en voilà un de plus!
— Écoute. Kitty, je suis bien décidée, il faut en finir,
je ne peux plus vivre ainsi. 11 n'y a qu'un moyen, c'est de me marier. Quand ce sera fait, on pourra encore me sauver, mais, du moins, on ne me fera plus la cour, et si tu veux me croire, j'épouserai le dernier... Oh! il est de force à me débarrasser de tous les autres.
Minnie en disant cela fondait en larmes; mais ses larmes étaient si gentilles qu'on ne la plaignait pas de pleurer.
— Si tu savais, continua-t-elle, à travers ses pleurs, il nous avait suivies à cheval, et dès que je l'avais aperçu, j'avais deviné que c'était encore un homme généreux qui cherchait l'occasion de me sauver la vie ; il n'était là que pour cela ! J'avais envie de lui crier : — Allez-vous-en ! laissez-moi tranquille ! je ne cours aucun danger! — mais je n'ai pas osé.
— N'y songe plus ! dit madame Willougby. Minnie rougit tout à coup.
— Cela t'est bien facile à dire, mais il n'y a pas moyen.
— Pourquoi cela?
— Tu ne sais pas tout.
— Comment! il y a quelque chose de plus?
— Je t'en prie, ne me gronde pas; tu comprends, j'étais évanouie. Je ne savais pas ce que je disais... J'ai cru que c'était mon père et dans mon trouble, je lui ai dit : — Embrassez-moi !
— Et alors...
— Alors, il m'a obéi... il m'a embrassée.
— Le misérable! s'écria madame Willougby.
— Oh! non, ce n'est pas un misérable ! Ne le traite pas ainsi ; il ne l'a pas mérité.
— Ce qu'il a fait est indigne d'un gentleman.
— Je te l'assure, petite sœur, j'étais si effrayée, dans ce moment-là, que j'avais bien besoin d'être embrassée.
— Peu importe, reprit madame Willougby d'un ton sévère; si jamais je le rencontre, je lui dirai moi-même,
et de la belle façon, ce que je pense de sa conduite.
— Oh ! tu le rencontreras. Tu sais bien qu'ils reviennent toujours.
— Espérons cependant que celui-ci fera exception et qu'il aura eu honte de sa conduite.
— Mais, pas du tout, pas du tout, dit Minnie en frappant ses deux mains avec impatience, Tune contre l'autre, il n'a pas le moins du monde honte de sa conduite.
— Comment le sais- tu?
— Il me Ta dit.
— Quand cela?
— Hier.
Madame Willougby se laissa tomber sur une chaise; son courage était mis à une rude épreuve.
— Voilà encore que tu vas me gronder ? que tu es fâchée contre moi? quel mal ai-je fait?.. J'étais en voiture avec notre bonne Dowdy... tu sais que c'est ainsi que nous appelons maintenant lady Dalrymphe; c'est plus court. Nous l'avons rencontré. Il avait l'air si embarrassé que nous nous sommes arrêtées pour lui parler, et il nous a dit qu'il viendrait nous voir aujourd'hui.
— Il trouvera la porte fermée, s'écria madame Willougby.
— Oh ! ce serait bien mal de lui fermer la porte au nez.
— En tous cas, Minnie, je le recevrai moi-même.
— Mais s'il veut me voir seule!..
Madame Willougby prit son air le plus grave :
— En vérité, ma chère Minnie, vous oubliez dans quelle terrible situation vous vous trouvez...
— Oh ! non, soupira Minnie.
— Et cet Américain... dont, entre parenthèse, vous ne m'avez jamais dit le nom...
— Il s'appelle Rufus K. Gunn.
— Quel singulier nom ! Que veut dire ce A" ?
— Je n'en sais rien. Je le lui ai demandé. Il m'a répondu que c'était la mode dans son pays de mettre une lettre de l'alphabet entre les deux noms et qu'il avait choisi le K, parce que c'était plus original.
— Gela me donne une singulière idée de ce héros. Mais le comte de Girasole ? tu sais combien nous avons eu de la peine à nous en débarrasser ? Un de ces jours, il va de nouveau se dresser devant nous comme un fantôme... ce qui te fera trois soupirants, sans compter ton dernier sauveur. A propos, comment s'appelle-t-il, celui-là?
— Oh! il a un drôle de nom.
— Dis-le-moi.
— Il se nomme Scone Dacres.
A ce nom, madame Willougby se dressa toute droite en laissant échapper un cri aussitôt comprimé; puis se détournant, elle cacha sa tête entre ses deux mains.
Minnie lui jeta les bras autour du cou.
— Ritty, ma chère Ritty, est-ce que je t'ai fait delà peine?
Madame Willougby se dégagea doucement de cette étreinte. Son visage encore pâle avait repris cependant tout son calme.
— Répète-moi ce nom, dit-elle.
— Scone Dacres.
— Scone Dacres! et quelle sorte d'homme est-ce?
— Oh ! il est grand. Lady Dalrymphe le trouve petit ; mais moi, je le trouve horriblement grand. Il a de grands bras, de grandes épaules, une grande barbe, et puis il a l'air tout triste... Enfin, ajouta-t-elle en baissant la voix, je le trouve très-bien, oh ! mais très-bien !
— Scone Dacres ! murmura madame Willougby. Puis, s'adressant à Minnie avec froideur et énergie :
— Sois tranquille, mon enfant, je réponds de tout.