Citation du Corbeau (The Raven
— Oh! elle Tétait bien réellement... car je l'ai rencontrée en voiture. Toute la famille était avec elle, et sur le devant, auprès de Minnie... je vis une autre femme..
— Continue, je fécoute religieusement.
— Une femme que je n'avais pas encore vue... Minnie et cette inconnue me tournaient le dos. En passant auprès de moi, lady Dalrymphe et miss Ethel me saluèrent. Alors, naturellement, je me retournai pour rencontrer le regard de x\Iinnie... Ciel et terre! enfer et malédiction! je tombai moralement du haut d'un rocher; je fus frappé de la foudre, je me sentis noyé...
— Tout cela à la fois? Mais, parle diable, qu'avaistu donc vu?
— Non, je ne pouvais, je ne voulais pas croire. J'admettais une aberration, une folie de ma part, une ressemblance inouïe... tout, tout, plutôt que l'atroce réalité.
Dacres se frotta violemment le front à l'endroit où se voyait encore la fameuse cicatrice. Hawbury, sans l'interrompre, l'interrogeait du regard.
— Il fallait en finir, continua Dacres, qui ne s'apercevait pas de la confusion de son récit, et qui poursuivait ses déductions obscures. Dans l'après-midi, je frappais à la porte de ces dames. Cette fois, elles se trouvaient chez elles. Il y avait là lady Dalrymphe, Minnie et Ethel... Ethel, sa sœur, son amie, je n'en sais rien... cependant, je crois que c'est sa sœur. J'étais assis depuis environ cinq minutes, lorsque tout à coup...
— Eh bien ?
— Tout à coup...
— Mais, va donc! cria Hawbury, impatienté.
— La porte s'ouvre, une dame entre... Hawbury, c'était elle que j'avais vue dans la voiture... non, je ne me trompais pas, c'était elle ! et le ciel ne s'écroulait pas sur ma tête.
— Mais qui? elle ?
— Attends ! Je me suis levé d'un bond, tout d'une pièce; elle me regarda en face, très-calme, maîtresse d'elle-même... il fallut que Ton me présentât à elle, infâme dérision!., et elle n'était pas changée... je la retrouvais belle comme je l'avais laissée ! Lady Dalrymphe nous présenta l'un à l'autre... elle se nommait madame Willougby.
— J'attendais ce nom, dit Hawbury, après?
— Tu n'as donc pas compris, mon ami ? c'était ma femme !
— En es-tu sûr?
Dacres serra les poings avec une telle violence, que le sang empourpra ses ongles.
— A moins que je ne sois fou, dit-il.
— Elle s'appelait bien madame Willougby ?
— A moins que je ne sois sourd!
— Elle ressemblait exactement à ta femme?
— A moins que je ne sois aveugle !
Hawbury fit quelques pas dans le salon en activant le feu de son cigare.
— Il doit y avoir dans tout cela une erreur formidable... dit-il après réflexion; sois calme, mon bon Dacres, et avoue que tu l'as trouvée bien changée !
— Non, je n'avouerai jamais cela, parce que cela n'est pas. Elle paraissait moins exaltée qu'autrefois, voilà tout. Elle était calme, très-calme. Je crois que la diablesse a mis de l'eau dans son vin.
— Et ses traits?., son visage?
— Franchement, je l'aurais crue plus vieillie... Ah! elle a conservé la jeunesse, tandis que moi... parbleu, elle a la satisfaction d'avoir mis à merci un mari détesté; elle a de la fortune ; comment Fa-t-elle? Elle est reçue dans la meilleure société; elle jouit de la vie du grand monde dans cette grande capitale de l'Angleterre d'où elle m'a chassé!.. Elle se fait passer sans doute pour une jeune veuve... Elle a une cohorte
d'admirateurs sur ses pas... Oh! que Satan l'écrase!
Dacres qui, après tout, assez délicat au moral, était au physique un colosse de force, devenait effrayant dans ses fureurs. Jlawbury lui posa doucement les mains sur l'épaule, pour le calmei, et lui lit un signe du doigt pour l'avertir,
Dacres comprit parfaitement le conseil.
— Quoi ! dit-il, en réfutant des yeux les arguments pacifiques et silencieux de son ami, je n'aurais pas le droit de lui tordre le cou? On m'appellerait un assassin, si je lui rendais torture pour torture, meurtre pour meurtre... Ah ! je ne sais comment j'ai pu me retenir de Fétrangler pendant qu'elle souriait de son sourire abominable et ravissant, et que j'entendais rugir à mes oreilles la voix de mes aïeux déshonorés qui me criait : Tue-la ! mais tue-la ! et auprès d'elle, à côté d'elle, je voyais mon chérubin, mon petit ange. Le ciel et l'enfer réunis! Tiens, c'était à se damner.
Hawbury ne trouvant rien à répondre, et pensant qu'il fallait laisser s'évaporer cette fureur, alluma un nouveau cigare.
Tout conseil eût été mal venu. Il attendit peu de temps, d'ailleurs, car une fois lancé dans les éruptions et les anathèmes, Dacres, lent à commencer, ne s'arrêtait plus.
— Je m'en doutais, reprit-il ; quelque chose me disait quelle était vivante... Cent ans! je te l'ai dit, elle vivra cent ans au moins... cent vingt ans; mais j'avoue que dans mes pressentiments les plus douloureux je ne prévoyais pas qu'il m'arriverait une si effroyable aventure. C'est qu'elle est très-belle ; c'est à peine si on lui donnerait vingt-cinq ans. J'en tomberais amoureux, si je ne la détestais pas. La vois-tu d'ici, en face de moi, dans un calme imperturbable, sans un tressaillement de trouble? Troublée, elle! ah! bien oui! Elle connaissait pourtant bien Scone Dacres, puisqu'elle avait failli le tuer, puisqu'elle l'a
ruiné, désolé, démoli comme une vieille masure. Par le ciel, elle me paiera tout cela en bloc; la voilà sous ma griffe; elle la sentira. Qu'elle essaie de m'arracher à la petite Minnie, qu'elle se mette» sur mon chemin, elle verra!
— Mais, mon ami, dit Hawbury avec sang-froid, si elle est réellement si méchante, et si c'est elle, prends garde d'attirer sa colère sur la tête de ton cher chérubin. Est-ce que, par hasard, tu oserais parler d'amour à cette enfant, sous les yeux de ta femme ? Voyons, un peu de raison, que diable!
Dacres tressaillit. Hawbury avait touché le point faible.
Il était marié ; il était livré, pieds et poings liés, à cette femme à laquelle il appartenait de par la loi, de par l'Église ! Toutes les exaspérations de la terre n'y pouvaient rien.
En se trouvant de nouveau mis devant cette réalité qu'il évitait d'ordinaire, il eut une explosion de douleur, de grosses larmes coulèrent sur son visage énergique, mais se contenant par un effort surhumain, il respira longuement, et reprit d'une voix plus calme :
— Tu as raison, pieds et poings liés; seulement, je suis pris, je suis garrotté, je n'ai aucune chance d'échapper à cette fatalité. Il faut que je sorte de cette situation... mais pas tout de suite. Sais-tu bien, ami, que depuis bien longtemps je n'avais pas aimé... et voici que cette chère petite créature m'aime... bien réellement, cela se voit. Je ne puis l'abandonner ainsi... il faut que je reste, que je la revoie; je t'assure que cela me rafraîchit le cœur... c'est que, vois-tu, personne ne lui a jamais rendu, comme moi, un service capital... je lui ai sauvé la vie! entends-tu cela? sauvé la vie; elle n'oubliera jamais ce qu'elle me doit.
— Soit, mais tu t'engages dans une impasse. Elle t'aime... tu l'aimes... après? Où cela peut-il vous conduire?
— Je n'en sais rien.
— Tu compromettras ton avenir.
; — Mon avenir! Est-ce que j'en ai un maintenant. Et puis, qu'est-ce que je demande ? Quelques jours de joie, d'affection, honnête, réelle, profonde, puis, je partirai pour le bout du monde. En quoi l'aurai-je compromise? Ne suis-je pas un homme d'honneur? Depuis quand t'ai-je donné le droit de concevoir sur mon compte d'injurieux soupçons?
— Pauvre garçon ! dit Hawbury, tu es d'une candeur absurde. Tu me fais l'effet d'un homme qui s'enfermerait avec dix bouteilles de vin de Champagne, et qui se promettrait, après les avoir bues, de résoudre à lui seul la question d'Orient. Tu boiras l'ivresse; tu ne partiras pas; tu diras et tu feras des folies; et moi, je te répéterai mon refrain éternel : Après ?
— Je te l'affirme, reprit Dacres en affectant un sang-froid que démentait le frémissement de ses mains, tu n'as rien à craindre... je me sens déjà plus calme. Cette coupe qui contient l'ivresse, selon toi, elle a aussi un fameux contre-poison qui m'empêchera de m'enivrer, c'est le regard de ma femme. Si j'étais assez jeune pour m'étourdir, Arry, plus perfide que jamais, serait là, pour me refroidir et me rendre sage.
Hawbury ne parut pas convaincu; il lançait des bouffées de tabac, rapides et droites au plafond.
— Mon plan ne te sourit pas? lui demanda Dacres d'un ton insinuant.
— Ah! tu appelles cela un plan?
— Oui, et un plan bien raisonné... mais quiVest pas complet.
,r~ .Est"ce <lUG Par h^ard, en savourant la vue de Minnie, tu voudrais essayer de retrouver quelques délices dans la contemplation de ta chère darling ?
— Ne raille pas, mon ami, d'autant plus que j'ai besoin de toi.
— De moi?
— Oui, je voudrais, pour que la résignation me fût plus facile et pour que ma sagesse te lût mieux prouvée, obtenir de toi...
— Quoi donc?
— Eh bien, que tu allasses aussi quelquefois dans cette maison maudite et bénie.
— Moi, y mettre les pieds? pourquoi? à quel titre? tu sais bien que je suis l'ennemi de l'étiquette et que je déteste les visites.
— Pour quelques semaines! il y va de mon repos. Voyons, c'est une grande preuve d'amitié que je te demande.
— Du moment que tu invoques mon amitié!.. Je m'assommerai pour toi, dussé-je en mourir !
— Après tout, reprit négligemment Dacres, une visite par jour, ce n'est pas le diable.
— Hein! une visite par jour?
— Oui, rien que cela ! continua l'impitoyable Scone Dacres ; tu comprends mes motifs, je ne puis y aller moi-même, autant que je le voudrais; et pourtant il faut que j'entende parler d'elle. Tu me diras ton avis... tu me raconteras ce qu'elle dit, ce qu'elle pense, si elle pense à moi.
Hawbury éclata de rire.
— Le joli métier que tu me proposes ! Me vois-tu porter tes soupirs ! et crois-tu que j'oserais demander à cette jeune lille son opinion sur ton compte?
— Mais tu ne me comprends pas! Est-ce que je te demande d'agir comme un écervelé? JNon. Tu es un genfleman de bonne façon; tu trouveras un prétexte... D'ailleurs tu connais lady Dalrymplie... Tu feras des visites d'homme du monde ; tu ne prononceras pas mon nom d'abord... fais comme si je n'existais pas devant elle,
— Parfait, et si d'aventure la jeune lille me trouvait ae son goût 1
— C'est impossible.
— Gomment! monsieur Dacres, vous croyez- vous le plus beau, le seul beau, le seul spirituel?..
— Non, mais je sais que cette bonne petite -Miiinie est une nature franche, honnête' elle m'a laissé voir que je ne lui étais pas odieux ; elle est incapable de coquetterie avec toi.
— Sans doute! mais si j'ai autant de goût que toi? si je fais la cour pour mon propre compte?
— Tu n'as pas sauvé Minnie.,. toi!
— C'est vrai; pas encore. Mais si je la sauve... de toi?
— Allons, tu ris, tu es désarmé.
— Eh bien, prends garde à toi... Je suis capable d'y aller !.. J'irai!
— Ah ! mon ami, tu me sauves la vie.
— Vois-tu! me voilà déjà sauveteur!
— Excellent Hawbury ! j'étais bien sûr que tu ne me refuserais pas.
— Il est entendu que j'irai en simple visiteur.
— Oui.
— Je parlerai de la pluie et du beau temps.
— Très- bien.
— Rien de plus.
— Rien de plus.
— Je ne dirai pas un mot de toi.
— Tu feras comme si j'étais mort.
— Pas de questions insidieuses, d'allusions... ■ — Rien! rien!
— Eh bien, alors, dis-moi quel fruit tu recueilleras de ces démarches?
— Ceci : tu me parleras d'elle... nous en parlerons tous les soirs.
— Comme je vais m'amuser!
— Fais la cour à ma femme !
— Dacres, vous n'êtes pas convenable.
— Ah ! si tu pouvais lui inspirer un beau désespoir !
Scone Dacres se crut obligé de plaider encore, de supplier. Il fit tant et si bien, que le lendemain soir Hawbury s'écriait en bâillant et en s' étirant sur un canapé :
— C'est fait... je me suis ennuyé... j'ai vu lady Dalrymphe, je n'ai vu qu'elle; la vieille dame est une ancienne connaissance. J'y retourne demain. Je n'ai pas aperçu ton chérubin; et toi? Allons, parle-m'en tout seul, puisque ce soir je n'ai rien à t'en dire. Comme je vais m'amuser!
fausseté! oubli!
Cette visite dont Hawbury parlait si légèrement, aurait pu avoir sur sa vie une influence décisive, si... hélas ! si Hawbury n'avait été horriblement myope, et s'il n'eût méprisé, comme une preuve du plus mauvais goût, l'habitude du lorgnon, monocle ou binocle.
Voici ce qui s'était passé :
Au moment où Hawbury, obéissant à Dacres avec ironie, avec cette crânerie britannique qui donne toujours une apparence d'acte raisonnable à la folie la plus excentrique, s'avançait vers la maison habitée par Minnie, Ethel était assise près de la fenêtre, au premier étage.
Elle l'aperçut immédiatement, et, tout aussitôt, le reconnut.
La dernière fois qu'elle l'avait vu, il n'avait évidemment pas ces favoris soyeux dont la double pointe irréprochable piquait, à chaque mouvement, le revers de sa redingote; s'y émoussait et avait besoin d'être refaite par un tortillement des doigts, ni sans doute
ces cheveux, alignés par la brosse, qui encadraient son front et se prêtaient, sans trop souffrir, à l'obligation du chapeau.
Dans Tincendie du Canada, dans l'île où il avait si innocemment dormi près d'elle, il était chauve, torréfié, sans sourcils et sans l'ombre d'un cil. Il n'y avait aucune analogie entre l'élégant gentleman qui s'avançait et le compagnon débraillé, dépenaillé dont elle gardait le souvenir. Mais les souvenirs tendres ont des puissances d'évocation et de restauration telles que depuis longtemps Ethel avait, dans sa pensée, restitué à Hawbury les cils, les sourcils, les cheveux, le teint, les grâces et l'élégance quelle lui yoyait maintenant.
C'était lui! c'était bien lui! le cœur d'Ethel se mit à battre si fort, qu'elle se leva comme suffoquée, qu'elle se pencha à la fenêtre ; quelle eut peur du vertige qui l'attirait au dehors ; et qu'elle se retint avec force à l'appui de la croisée, en murmurant avec une joie haletante :
— C'est lui! c'est lui!
11 avait sans doute appris qu'elle se trouvait à Naples; il accourait vers elle. Ah! le brave cœur, fidèle à sa parole ! Comme il allait être bien reçu ! Ethel ne put rester debout ; elle s'assit, à demi cachée, par la balustrade de la fenêtre, la tête en avant, les regards glissant sous les paupières et tombant dans la rue comme des fils d'or ou de soie, pour le lier, l'attacher, l'enlever.
Quant à lui , il s'avançait lentement , dignement , pensant à tout autre chose, le nez en l'air, flairant l'espace, mais sans aucun pressentiment d'arôme spécial. Il aperçut vaguement une forme féminine dans le cadre de la fenêtre du premier étage; puis cette forme s'éloigna; il n'y prit pas garde.
Ethel était prise de tentations de prière; un hymne chantait en elle. Elle avait remarqué que les yeux de
Hawbury s'étaient levés vers elle, il l'avait vue et reconnue, et lui avait souri mystérieusement. Mais quoi! il n'entrait pas? il passait devant la porte? Elle revint en toute hâte à son observatoire et faillit l'appeler. Mais non, ce n'était pas nécessaire.
Ce hardi compagnon de l'île du Canada était devenu timide. S'il passait, s'il s'arrêtait à quelque distance de la maison, c'est qu'il avait peur de n'être pas bien accueilli. L'amour vrai a de ces craintes enfantines. Il les surmontait, puisqu'il revenait, puisqu'il s'apprêtait à frapper.
En réalité, Hawbury grommelait entre ses dents :
— Que le diable étrangle Dacres avec sa corvée! Pourquoi suis-je venu? quel sot personnage je vais jouer! Bah! une demi-heure d'ennui sera bientôt passée, entrons.
Il entra.
Ethel s'était élancée vers la glace, et de sa main légère, rectifiait une boucle mal faite, lissait un bandeau devenu indépendant. Certes elle n'était pas coquette; mais ce coup d'œil est le premier sourire donné à l'ami qu'on attend et qui va regarder les boucles, les bandeaux, toute la coiffure. Il ne faut pas lui laisser des chances de déception.
Ce lissage et ce vernissage terminés en un éclair de sa main blanche , Ethel attendit. L'attente fut longue, douloureuse, impossible à supporter. Au bout de trois minutes, Ethel avait été ouvrir la porte.
C'était bien sa voix ; on l'entendait distinctement , cette chère voix, dont Ethel gardait l'harmonie dans un écho, au plus profond de son cœur. Où était-il donc? Avec qui parlait-il? Il avait bien besoin de s'attarder si longtemps au rez-de-chaussée avec lady Dalrymphe! Que lui disait-il? Il suffisait d'un mot pour qu'il fût renseigné.
Oui, Ethel était là, près de lui, lady Dalrymphe avait dû le lui dire dix fois , vingt fois en cinq mi-
mîtes ; et il continuait à causer , d'une voix calme, tandis que son Ethel frémissait d'impatience et piétinait, n'osant pas courir, se pencher sur la rampe de l'escalier, rappeler, l'ingrat et le négligent, puisqu'il ne se hâtait pas de monter.
Ethel se sentait autant de flammes, autour du cœur, qu'elle en avait senti autour de son visage, dans cette rencontre au Canada ; mais, cette fois , elle pouvait bien brûler, il ne viendrait pas à son secours.
Elle délibéra convulsivement avec elle-même. Fallait-il descendre? le délivrer de sa conversation avec lady Dalrymphe, qui l'assommait? ou bien lui reprocher par un sourire sa lenteur à monter? D'un autre côté, conviendrait -il à la fière Ethel Orne de se compromettre, de faire de pareilles avances? Tout en hésitant, en délibérant, en reculant, au lieu d'avancer vers l'escalier, elle essuyait ses yeux, qui s'emplissaient de larmes en dépit de son orgueil ; elle étouffait des sanglots qui l'étranglaient, et elle se tordait les mains pour les empêcher de se poser sur la rampe de l'escalier.
Pendant ce temps, Havvbury, qu'aucun pressentiment ne troublait, qu'aucun hasard ne mettait sur la voie, et qui ne songeait pas, tant il eût trouvé la démarche ridicule et superflue, à questionner la douairière sur cette Ethel, dont Scone Dacres lui avait parlé, Havvbury, martyr de sa parole, commençait son apprentissage de supplice, et préparait avec grâce, avec une placidité héroïque, le terrain d'une intimité décente. Montézuma était sur des roses , comparé à l'infortuné Hawbury; mais Montézuma parlait moins simplement et dans un style moins lapidaire.
Hawbury avait le secret des formules laconiques, télégraphiques. Dans certaines conversations, il ne s'exprimait que par ellipses prodigieuses. Autant il avait été abondant et plein d'effusion avec son ami Dacres, autant, avec la douairière, il était rapide,
concis, enfermé dans l'étiquette. Il parlait comme on joue aux échecs. Chaque mot était un pion, avancé après une longue préméditation ; mais chaque mot était offert sans rien pour raccompagner. Le laconisme des Spartiates pouvait passer pour du bavardage, comparé à cette façon de parler ; et la fameuse Académie silencieuse n'eût pas eu besoin de l'épreuve de la feuille de rose sur le verre plein, pour l'acclamer comme membre et comme président. Les conjonctions lui étaient inconnues; il se passait des verbes; négligeait l'article, et n'usait du substantif que par impossibilité de ne point s'en passer.
Malgré ce style haché, sans liaison, lady Dalrymphe le trouvait charmant. A la bonne heure, il n'était pas de ceux qui se traînent indéfiniment dans les méandres d'une conversation enchevêtrée ; on n'avait pas besoin de fil pour le suivre dans un laByrinthe inextricable ! le fait, rien que le fait, telle était son originalité.
Ethel, toujours penchée sur l'escalier, l'entendit se lever, sortir du salon, puis elle saisit ces mots au passage :
— Remercîments!.. trop aimable!., demain, n'estce pas?., good morniny.
Ce fut tout; il partait : il était parti.
Pâle, les yeux étincelants, suffoquée, Ethel s'élança d'un bond à la fenêtre de sa chambre et regarda. 11 s'en allait d'un pas régulier, sans tourner la tête; et pendant cinq minutes l'infortunée le suivit d'un regard tour à tour suppliant et menaçant. Elle était brisée, anéantie; elle était à bout de courage. Ce fut à peine si elle eut la force de tomber dans un fauteuil ; elle prit son front à deux mains et fondit en larmes.
Pauvre Ethel ! pauvre Hawbury! pouvons-nous dire ; lui qui avait parlé avec tant de chaleur des délices de l'eau, que n'eût-il pas donné pour boire ces gouttes d'eau précieuses, qui tombaient des yeux d'Êthel! Ah ! pourquoi était-il myope?
Ethel, dans le premier moment, voulut descendre auprès de lady Dalrymphe, l'interroger sur ce qui s'était passé dans ce rapide entretien, lui avouer les raisons qu'elle avait de souffrir de l'étrange oubli, s'il n'était une trahison, de lord Hawbury. Mais la crainte de paraître humiliée d'un pareil abandon, devant ses cousines, la retint dans sa chambre, et quand elle refusa de descendre dîner, parce qu'elle avait une affreuse migraine, elle ne mentait pas; elle souffrait bien réellement.
Mais la pauvre Ethel n'eut pas môme la joie de savourer sa douleur dans la solitude ; elle avait trop de consolateurs autour d'elle, poui^ n'en être pas persécutée. On vint s'installer dans sa chambre, pour la distraire; et lady Dalrymphe, en qualité de femme expérimentée, de mentor et de conseil, n'imagina pas un meilleur remède à la névralgie d'Ethel que de lui parler de la visite d'HaAvbury.
Elle en était folle, la bonne douairière; il réalisait pour elle l'idéal d'un mari, et elle espérait bien que c'était avec une intention secrète qu'il était venu la voir, qu'il promettait de revenir. Elle raconta combien il était beau; elle décrivit ses superbes favoris, devant Ethel, qui se souvenait des favoris brûlés ; des cheveux aristocratiquement arrangés, quand la pauvre jeune fdle avait toujours la vision de son crâne chauve. Aucun raffinement ne fut oublié dans la distillation de ce vinaigre de famille, destiné à combattre la migraine.
Sur un point Ethel ne comprit pas lady Dalrymphe, ce fut quand la douairière parla de la façon laconique dont lord Hawbury soutenait la conversation. Ce fut presque une légère consolation pour la pauvre abandonnée de penser que, en la délaissant, l'ingrat avait perdu son éloquence.
dette satisfaction passagère s'évapora d'ailleurs trèsvite, quand lady Dalrymphe émit l'opinion qu'il venait sans doute pour Minnie; il avait demandé de
ses nouvelles ; il en avait entendu parler ; il désirait lui être présenté à la prochaine visite ; et la prochaine visite devait avoir lieu le lendemain même.
Et Minnie qui n'en était pas à attendre des soupirants, et qui trouvait bizarre qu'un gentleman eût l'envie de lui être présenté, sans l'avoir tirée d'un cratère, d'un précipice ou de l'eau, Minnie affirmait qu'elle ne le connaissait pas, qu'elle ne l'avait jamais vu, et qu'elle ne tenait pas à le voir. -
Quant à madame Willougby, pour des raisons que nous ne pouvons pénétrer, elle trouvait qu'on s'était déjà beaucoup trop occupé de ce gentleman et qu'il était inconvenant de s'en occuper davantage.
— Ce sera un visiteur assidu, je vous le promets, disait lady Dalrymphe. Autant vous préparer d'avance à sa visite. Petite Minnie, je te dirai, cher ange, comment il faut le recevoir.
Pauvre Ethel !
Le lendemain, en effet, Hawbury rendit une nouvelle visite. Selon sa promesse, lady Dalrymphe le présenta à Minnie, et l'ami de Scone Dacres débita successivement plusieurs compliments en style de dépêches télégraphiques, qui parurent à la douairière l'indice d'un violent amour pour Minnie.
Elle proposa une promenade à cheval :
— Parfait!., cheval ! bon exercice! belle campagne! répondit Hawbury avec un sourire.
Ethel, dans sa chambre, où elle voulait rester enfe^, mée recevait l'écho de ces projets, et entendait piaffer les chevaux devant la porte.
Hawbury avait été présenté à madame Willougby; mais il s'était montré très-réservé et froid jusqu'à la glace avec elle. Il avait sur le cœur les confidences de ce pauvre Dacres. A la promenade, pourtant, la glace commença à fondre.
— Singulière femme!, pensait Hawbury, qui croirai amais qu'elle a voulu tuer son mari!
Elle galopait, causait, plaisantait, souriait avec grâce et douceur comme si jamais pensées de meurtre n'eussent traversé sa cervelle; et quelle jolie cervelle, pensait Hawbury, fait supposer la jolie tête dans laquelle elle est moulée!
Les migraines d'Ethel prenaient d'effrayantes proportions. Il faut bien reconnaître qu'elles n'étaient pas complètement simulées et qu'elles se compliquaient de peines de cœur, chaque jour grandissantes.
Hawbury ne la voyait pas, n'en entendait jamais parler, ne s'en faisait aucune idée; et comme il avait pour premier principe, pour guide absolu de n'adresser jamais aucune question, il n'était jamais troublé d'aucune réponse.
Il causait d'ordinaire avec lady Dalrymphe et Minnie. La conversation ne l'égarait pas ; il la maintenait dans les strictes limites qu'il s'était imposées ; et il avait fini par oublier qu'il y eût dans la même maison une autre personne maladive, dont on ne lui parlait pas, et dont il n'avait pas à parler.
Ethel, dans sa solitude, l'accusait de félonie, de cruauté, de fausseté; elle le guettait pour l'éviter. Elle s'enfuyait, dès qu'elle entendait sa voix; elle ne sortait plus, dans la crainte de le rencontrer; car elle avait peur de ne pas paraître assez indifférente, si l'indifférent lui apparaissait tout à coup.
Elle songeait à quitter Naples, à retourner en Angleterre; et pourtant elle éprouvait une sorte de cruelle jouissance à rester là, près de lui, à le sentir près d'elle, à entendre le son de sa voix; à l'apercevoir furtivement. C'était bien peu de chose, sans doute; c'était un plaisir décevant; mais c'était toujours plus et mieux qu'une séparation complète.
Dès que Minnie était libre, elle accourait près d'Ethel et ne manquait jamais de la tenir au courant des faits et gestes d'Hawbury. Minnie, qui prétendait s'y connaître, était à peu près certaine que le gentle-
man n'était pas amoureux d'elle. Il parlait si brièvement, d'une façon si sèche; il y avait si peu de place pour le sentiment dans ses phrases elliptiques ! Et pourtant, — ajoutait Minnie, il est bien étrange que, ne m'aimant pas, il vienne si souvent ; peut-être veutil tâcher de m'aiuier ?
Ethel finit-par tout avouer à madame Willougby.
— C'était donc pour cela qu'à la dernière saison de Londres, tu as montré tant de dédain à de si nombreux admirateurs, demanda madame Willougby; elle ajouta : — Peut-être ne sait-il pas que tu es ici?
— N'est-il. pas à Naples depuis que nous y sommes nous-mêmes ? répondit Ethel. Il a vu Minnie ; donc il m'a vue.
— Ce n'est pas une raison, il n'aurait pas l'audace de venir ici pour te chagriner I S'il t'avait trompée, oubliée, trahie, ce serait une raison pour ne pas paraître dans cette maison.
— Il vient pour voir Minnie. Il sait xjue je suis là... il se soucie bien de me rencontrer ! il ne me fait pas même l'honneur de penser à moi! il a oublié même que j'existe! Depuis notre aventure, il en a eu cent autres, cela est clair.
— Voyons Ethel, il faut une explication, descends, regarde-le en face, nous saurons tout.
— Non, non, je ne veux pas le voir. Je ne serais pas maîtresse de moi ! j'aurais l'air d'une folle, il se moquerait de moi.
— Il le faut cependant.
— Non, il ne le faut pas, dans l'intérêt de ma dignité; juge à quel point il m'a oubliée. Il savait très-bien que je vivais chez toi, là-bas!., ton nom et le mien sont nécessairement liés dans son souvenir. Eh bien, t'a-t-il parlé de moi?
— Jamais, c'est vrai.
~ T'a-t-U demandé si j'étais morte ou vivante?
86 LE BAftON AMÉRICAIN
— Non, je dois même avouer qu'il évite de me parler, et que ma présence le gêne.
— Tu vois bien ! il est impossible que vous n'ayez pas prononcé souvent mon nom devant lui ?
— Je suis sûre, en effet, que Minnie a dit plusieurs fois : pourquoi donc Ethel ne vient-elle pas avec nous?
— Et il entendait, n'est-ce pas ?
— Il entendait.
— Tu le vois! c'est horrible.
Et Ethel éclatait en sanglots, pleurant pendant des heures, tandis que Hawbury, flegmatique par devoir, et s'habituant à monologuer en style télégraphique, se disait en rentrant à l'hôtel avec un bâillement :
— Kude corvée! sacrifice à l'amitié!., promesse tenue.
ENCORE GIRASOLE
i Un jour, madame Willougby et Minnie se promenaient en voiture escortées par Hawbury qui chevauchait du côté de Minnie.
L'attention de ces dames fut soudainement attirée par un cavalier qui s'approchait au petit trot de son cheval, se dirigeant tout droit de leur côté.
Minnie, de ses petites mains, avait tout à coup saisi le bras de sa sœur et était devenue d'abord toute pâle, puis toute rouge.
— Quel ennui ! soupira madame Willougby.
— Que taire? murmura Minnie! nous ne pouvons pas ne pas le voir.
— C'est évident, mignonne ; ce serait une impolitesse.
Le cavalier s'approchait toujours. Madame Willougby lit arrêter la voiture, et lui adressa la parole du ton le plus aimable, mais avec cette amabilité un peu hautaine que les femmes savent si bien faire servir à la démonstration de l'antipathie.
Le comte de Girasole, car c'était lui, donna de l'épe-
ron à son cheval. L'animal se dressa et retomba par une courbette élégante à côté de la voiture. L'Italien, dont les yeux étincelaient, avait arraché plutôt que levé son chapeau, avec une telle violence, que celui-ci faillit lui échapper et rouler à terre. L'émotion l'empêchait de parler.
Ses premières paroles furent des exclamations confuses, et quand la liberté du langage lui revint, les mots s'échappèrent précipités, ardents, enthousiastes, expressifs.
Son regard, en même temps, ne quittait pas les yeux de ces dames, comme s'il eût voulu enfoncer, avec l'éclair qui jaillissait de sa prunelle, chacun de ses compliments, chacune de ses déclarations, dans la tête et dans la pensée de ses interlocutrices.
Ayant tourné légèrement la tête, il vit Hawbury quile regardait de haut, de loin, avec une certaine surprise ironique.
L'Anglais, le nez en l'air, posait sur l'Italien, comme une lame d'acier, son grand œil calme et froid, tandis que de la main gauche il caressait un de ses favoris et retirait comme s'il eût voulu en faire un fil.
En réalité, lord Hawbury, ignorant absolument le nom et la qualité de cet étranger, et ce lui ayant pas été présenté, attendait, impassible, indifférent, et n'avait pas la moindre intention de chercher une querelle.
Mais le comte de Girasole n'interprétait pas ainsi le llegme britannique. Cette caresse lente et régulière des favoris par Hawbury lui paraissait une menace; et il concevait pour cet arrogant étranger une haine jalouse, féroce, italienne.
Madame Willougby, toute à son rôle, présenta les deux gentlemen l'un à l'autre, puis salua Girasole, comme pour l'inviter à passer son chemin. Mais l'Italien ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre.
Comme la voiture se remettait en marche, il poussa son cheval et le plaça auprès de madame Willougby,
faisant ainsi strictement pendant à Havvbury qui se tenait à côté de Minnie. L'Anglais se pencha vers le baby et se mit à causer. Or, le baby ne songeait pas à rire, à faire la coquette; si elle riait, c'était pour dissimuler son émotion, sa terreur presque, en revoyant un homme dont elle se croyait débarrassée depuis Milan.
Elle n'osait pas le regarder, et ne se lassait pas de répondre à Hawbury, même quand celui-ci ne lui parlait pas.
Girasole voyait ce manège, en comprenait le sens, la portée, mais se calmant, ou plutôt feignant d'être calme, dépensait en une conversation animée avec madame Willougby le feu dont il ne pouvait embraser Minnie et brûler Hawbury. Comme il parlait mal un mauvais anglais, le comte de Girasole était loin de gagner ou de conserver des avantages dans ce dialogue ; si bien qu'en même temps il se sentait à la fois importun et grotesque, ce qui ne contribuait pas à diminuer sa profonde irritation.
Madame Willougby était mal à Taise; ne pouvant se débarrasser de l'Italien, elle donna l'ordre de rentrer; mais à peine la voiture avait-elle fait volte-face, qu'on aperçut un troisième cavalier sur la route.
C'était Scone Dacres qui avait suivi la voiture depuis son départ, qui ne voulait que la suivre, qui ne s'attendait pas à ce brusque retour, et qui ne pouvait plus reculer ni s'évader.
Cloué sur place, il n'était pas revenu à la libre possession de lui-même, que déjà la voiture était tout près de lui.
Les dames l'aperçurent; il avait un visage facile à voir de loin et facile à reconnaître. En ce moment, il paraissait en proie à une tristesse profonde, et ses traits révélaient l'abattement le plus complet.
Il leva son chapeau pour saluer, et ses sourcils se froncèrent avec violence ; il ne regardait pas Minnie.
Son regard fixe et perçant ne quittait pas madame Willougby. Celle-ci avait son voile baissé, de telle sorte qu'il était presque impossible de distinguer ses traits.
En passant, Dacres lança un coup d'œil, bourru comme un coup de poing, au comte de Girasole ; il était impossible de dire plus nettement et avec moins d'égards :
— Quel est ce monsieur? Que fait-il là? Pourquoi ne s'en va-t-il pas?
Cette scène tint dans deux secondes. Dacres continua sa route.
La promenade était décidément gâtée et toute promenade devenait maintenant périlleuse... Minnie et madame Willougby s'enfermèrent dans la chambre de celle-ci, quand elles furent rentrées,. et se demandèrent avec dépit, avec inquiétude :
— Qu'allons-nous faire?
— Oh ! moi. je ne veux pas réfléchir... je ne trouverais rien, s'écria Minnie qui se laissa tomber sur un canapé. Je savais bien que cela finirait ainsi et que le comte nous retrouverait !
— Quel homme ! comme il me déplaît ! dit Kitty.
— Sans doute, il est déplaisant, repartit Minnie; mais nous ne pouvons pourtant pas lui laisser voir qu'il nous déplaît! Il m'a sauvé la vie ; c'est vrai! Je devrais être bien reconnaissante; mais c'est plus fort que moi, je suis à bout de reconnaissance. Ah ! Kitty, je désespère !
— Sois tranquille... tu ne le reverras plus. Je suis tout à fait décidée à t'en débarrasser. Je lui signifierai son congé.
— Il reviendra ! il reviendra ! Tu n'as pas vu ses yeux? avec des yeux pareils, on ne s'en va jamais. Qu'est-ce que lord Hawbury va penser de moi ? Et puis, ma chère Kitty, tu as vu l'autre?
— Hélas! oui,
— Hou! quelle figure! il est tout noir... il n'a pas même daigné me regarder... Je sais bien pourquoi.
Madame Willougby, rêveuse, ne répondait pas.
— Oui, je sais pourquoi, reprit Minnie. Il est jaloux, très-jaloux, je le sens bien ; il avait Tair d'un orage prêt à éclater... Tout cela finira par une catastrophe, je le prévois... Ma situation est déjà bien romanesque... Les journaux s'en mêleront, tu verras cela, quand deux ou trois hommes se seront égorgés pour moi... Mais parle-moi donc, Kitty, tu vois que je me désole, et tu restes là... sans me rien dire.
— C'est qu'en vérité, je ne sais que dire.
— Eh bien, dis-moi ce qui te passera par la tête ! ce sera toujours cela. A nous deux, nous trouverons peut-être un remède... s'il y en a un. Ce Scone Dacres me fait plus grand'peur que tous les autres. Tu verras qu'il tuera quelqu'un. Oh! si lord Hawbury voulait me débarrasser d'eux tous!
Madame Willougby ia regarda avec surprise.
— Lord Hawbury !... ne voudrais-tu pas qu'il disparût comme les autres ?
— Oh ! ma chère, cela m'est égal ; si pour être absolument tranquille, il fallait ne le revoir jamais, je me résignerais. . . Je voudrais qu'il n'y eût plus d'hommes sur la terre, — excepté papa... Je suis bien fatiguée de rester ici... si nous allions à Rome?
— A Rome?
— Oui.
— Pourquoi à Rome? tu aimerais Rome?
— Oui, oui, je voudrais aller à Rome, pour plusieurs raisons. D'abord, il faut bien aller quelque part, et Rome vaut mieux qu'une autre ville. Et puis, c'est bientôt la semaine sainte..., les fêtes..., le carnaval. Je meurs d'envie de voir le carnaval.
— Peut-être as-tu raison ; pour nous toutes, il est préférable d'aller à Rome.
— Certainement; et puis j'ai une idée que je ne t'ai
pas dite... Après la semaine sainte, j'entre au couvent!.. Voilà qui nous sauvera tout à fait.
— Au couvent?
t — Mais oui, je veux en finir; c'est le moyen.,. Tu ne sais pas tout... j'ai reçu hier une lettre du capitaine Kerby...
— Mon Dieu! soupira Kitty.
— C'est horrible! il m'avait écrit en Angleterre. Il ne savait pas où j'étais..., mais voilà qu'il est arrivé à Londres, et il me dit qu'il quitte l'Angleterre sur les ailes du vent, tu comprends? sur les ailes du vent! il doit être bien près d'arriver. Sa lettre est charmante, mais s'ils arrivent tous, les uns après les autres, il y a de quoi me rendre folle ; aussi je veux aller au couvent, c'est décidé.
— Mais, ma pauvre Minnie, pour entrer au couvent, il faut être catholique.
— Je suis si malheureuse, que je me ferai catholique pour en finir ! Papa, est, dit-on, un anglo-catholique. Je ne sais pas bien ce que cela veut dire, mais tous les anglo-catholiques vont à Rome. Je puis bien faire comme eux... je serai novice. On dit que c'est gentil... Je n'ai pas encore l'intention de prononcer des vœux; ce sera plus tard... mais plus j'y songe, plus je trouve que c'est une excellente idée.
— Bien, nous reparlerons du couvent à Rome; mais ton idée d'aller à Rome n'est pas mauvaise, d'autant plus que la santé d'Ethel m'inquiète; le changement d'air lui fera du bien.
— C'est évident, je lui ai déjà parlé. Mais, comprendstu cela? Ethel ne veut pas entendre parler de quitter Naples; et pourtant je suis bien certaine qu'à Rome elle serait moins triste.
— Tu dis vrai. Donc, j'accepte ton projet... Nous y serons pour la semaine sainte : je te le promets.
— J'ai encore une dernière mais bien bonne raison, Kitty, pour aller à Rome. Tu sais que tout le monde
y est prêtre, prêtre catholique et par conséquent ne peut pas se marier. Cela fait qu'on ne me fera pas la cour, qu'on ne voudra pas m' épouser. Alors, si on me sauve la vie... je n'aurai plus rien à craindre; ce sera charmant.
Madame Willougby ne put s'empêcher de sourire.
— Enfant ! grande enfant ! quand seras-tu donc une femme?
— Quand je n'aurai plus peur des hommes !
— Je ne vois aucun obstacle au voyage que tu proposes.
— Il y en a un cependant.
— Comment? il y en a un...
— Mais oui, dit Minnie en soupirant, il y en a un. Ai-je le droit de leur faire tant de peine à tous?
— Delà peine? s'écria madame Willougby, suffoquée.
— Oui, de la peine! je n'aime pas à faire de la peine aux gens, surtout à ceux qui m'ont sauvée. Si, par désespoir, ils allaient commettre quelque acte de folie!
Disant cela, Minnie, qui paraissait réellement inquiète, s'était approchée de la fenêtre et regardait dans la rue. Au même instant, elle recula effrayée, réprimant une exclamation.
— Viens! viens vite, dit-elle en se tournant vers
Kittv.
Madame Willougby se leva à son tour et suivit des yeux la direction que lui indiquait le doigt de Minnie.
Un gentleman à cheval passait lentement, la tête baissée sur la poitrine; — quand il fut devant la maison, il leva les yeux avec une profonde tristesse.
— Scone Dacres! s'écria Minnie, vois comme il a l'air malheureux.
Madame Willougby se taisait.
— C'est drôle! reprit Minnie, comme si elle se fut parlée à elle-même, il m'aime; et il ne me regarde jamais.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que c'est toujours toi qu'il regarde.
— Quelle folie !
— Ah ! comme je serais contente, si c'était de to qu'il fût amoureux.
Madame Willougby voulait regarder Minnie d'un ton de reproche ; mais elle ne put y tenir et éclata de
rire.
— Enfant! tu crois donc que les hommes n'ont rien autre chose à faire en ce monde qu'à tomber amoureux?... Un jour, tu sauras qu'il existe d'autres sentiments que l'amour.
— C'est possible, mais je l'ai bien remarqué, il te regarde toujours et avec un si singulier regard! on dirait qu'il est en colère ; puis son œil devient doux ! doux! suppliant! D'abord, j'ai eu peur qu'il ne voulût te jeter en bas de la voiture.
— Oh ! Minnie !
— Et puis on dirait qu'il se contient, qu'il se calme.
— C'est heureux! En tout cas, sa physionomie, je te le concède, révèle des souffrances, des douleurs... Mais en voilà assez sur ce sujet, il est temps d'aller rejoindre Ethel.
Un conciliabule fut immédiatement tenu entre nos incorrigibles voyageuses. Lady Dalrymphe ne fit aucune objection. Jamais Mentor n'obéit plus docilement au caprice de son... ou de ses Télémaques. Ethel écouta la discussion, plongée dans des réflexions douloureuses, et quand on l'interrogea à son tour:
. — Que m'importe, dit-elle, là où ailleurs!
Pendant que nos héroïnes étudiaient ce projet, le comte de Girasole réfléchissait.
Il ne se dissimulait pas que sa recherche était peu goûtée de ces dames ; pour Minnie, elle semblait assez indifférente, Or, Girasole, on le verra par la suite, n'était pas homme à s'avouer battu. Voici que maintenant, il avait la certitude que Minnie accueillait les hommages de lord Hawbury, ce qui était surabon-
damment prouvé par certain regard du noble lord, à leur rencontre ; il y avait de la colère, du dédain protecteur dans ce regard flegmatique.
Donc, lord Hawbury était son rival, son rival heureux et favorisé. Girasole, avant de prendre certaines déterminations italiennes, sur lesquelles il délibérait encore, prétendit en avoir, comme on dit, le cœur net.
Il se présenta à l'hôtel. Il trouva Lady Dalrymphe seule. Mais, en la quittant, il rencontra Minnie et madame Willougby et, avec elles, l'inévitable Hawbury.
Minnie ne le regarda pas ; Hawbury le regarda trop. Girasole s'éloigna, la rage au cœur et les lèvres blanches. Deux jours après, il se présenta de nouveau. Il lui fut répondu que ces dames étaient parties pour Rome.
Il rit, presque aux éclats, en apprenant cette nouvelle; mais son rire eût fait peur au plus brave.
— À Rome, murmura-t-il; va pour Rome! l'air de Rome est si malsain !