II
je courus ) tout effrayé , vers les deux pèlerins , ^t letir conseillai de fuir tant qu^ils apuraient de jambes. J^ n^avais pas encore parlé que déjà on entendait les cris : Guerre aux impies L.f mort autc hérétiques!*.. Les furieux nous avaient déjà cernes. Je me nomme ^ je leur dis à qui je suis, et leur impose un moment; mais les plus fanatiques , les femmes surtout , s^é*^ lancent surhous et nous jettent les premières pierres* Nous fuyons 9 alors tous nous attaquent r avec la même fureur ; ils nous mènent battant tout à travers la campagne , ils nous pressent par flanc et par derrière ; c^est à peiiie si nous les apercevons dans le brouillard y mais nous les entendons de tous côtés, et leurs pierres ne cessent pas de siffler à nos oreilles. Le religieux a dû en recevoir plus que sa part , car il res^ tait toujours le dernier, marchant en droite ligne , et tendant le dos comme s^il avait craint d^en manquer une. Enfin je le vois chanceler et tomber; tandis que j^hésite entre lui et la jeune personne qui court devant moi , et que j^appelle du secours, j'attire vers nous cinq^u
six enragés, 'qui peat-étre avai«Ql perâu nos traces dans la brume ; ils nous enveloppent et nou$ serrent de $i près que je commençais à perdre tout espoir. Par bonheur^ nous avons pu gagner h temps une vieille masure autour de laquelle, nous nous sommes retranchas un mqment : mais , plus heureusement encore , vous aviez Aéji entendu nos cris , et vous étiefc accourus pour nous délivrer : une ^minute plus tard , c^était fait de nous»
On approchait du château lorsque le digne intendant termina son récit. Le baron eut grand soin de le lui faire répéter devant ma** daiiie d^Aine, comme s'il n^e^t pas suffi du spectacle qu^elle avait sous les yeux.
— Eh bien ! ma mère , lui dit-il,
— Mon fils.... ne me dites rien , si vous ne voulez pas que je perde la tète. Se peut-il que la terre produise dé pareils monstres?
— La terre ne produit point de ces mons* très : ce sont vos prêtres qui les forment ^ ce sont vos prêtres qu^il faut vouer à rexécration «lu genre homain«
— Voila pourtant Touvrage d\in moliniste!
sMcrJa.Croque-Dieii* Et il ajouta, toujours de son chef, après une. courte pause : Il y a>une grande différence. entre les molinistes , et les jésuites, quoique ceux-ci soient aussi les adversaires des jansénistes. Tant il j a.^..
. . — Tant il y a , interrompit Diderot y que nous n^auroQs la paix que lorsqu'on, aura jeté au fond de la MameJe dernier jésuite avec le dernier jansépjste au cou.
, —Je ne suis ni Tun ni Fautre , répondit Croque-Dieu.
^— Eh bien! dit. le baron, si Vousln^ètes ni l'un ni Tautre • allez donc au devant de votre confrère, et veillez à tous les. soins qu^exige sou état. .
Croque-Dieu s'acquitta de ce devoir avec une charité toute particulière, dès qu'il eut reconnu dans le jeune religieux, que plusieurs valets portaient à bras , une victime des mépris et de Pingràtitude du haut clergé, le protégé du vieux chapelain de madame d^Epinaj. On l'entendit même en cette circonstance décla«
mer contre le fanatisme presque aussi empha-' (yjuérnent qu'un philosophe de profession ; et puis, ce premier mouvement apaisé , il se demanda , comme tous les habitans du château , parque! enchaînement de circonstances , Suzanne, après plus d^un an d^absence, était venue se faire lapider de compte à demi avec un janséniste dans le Voisinage du Gl'andval. Mais toutes ses questions ef toutes ses ruses pour pénétrer le fond du mystère échouèrent contre la discrétion du janséniste, qui Savait peu de chose et ne voulait pas encore dire ce qu'il savait.
Ce qui inquiétait surtout les ^mis de SusLanne , c'était de l'entendre crier souvent , au {nilieu des accès de fièvre qui suivirent la ca« tastrophe : Où est-il? ou estait? Ce fut dans un de ces momens que Marcellin arriva, et s'il voulut prendre pour lui des paroles auxquelles on cherchait une application , personne n'eut l'enyie de s'y opposer : son çsprît ainsi fixé , on était dispensé de l'arracher à des soupçons que tout le monde,, excepté lui , coro-
mençait à concevoir^ et doDt , par une coo-*^ nivence tacite « toat le inonde évitait de se parler.
0BAPITB.3 2ZI.
Sois belle si tu peux : «âge si tu veux ; mais sois considérée.
lixÂtJKARCHÀtS.
L^événement dont on vient de lire le récit avait rallumé le zèle philosophique, non-sëqlement dans le parti des Encyclopédistes , tùah encore , et surtout , parmi les parlementaires qui soupçonnaient la reine et une partie de la cour de miner leur puissance et d^encourager sous main le fanatisme. Cet acte d^întolérance barbare y provoqué par un prêtre de village y
presque aux portes de Paris , leur parut le signal d^une réaction à laquelle Pesprit ultratnon^tain se préparait dans Tombre, le manifeste par lequel il. venait de prendre date dans le nouveau règne; et à défaut du coupable obscur qui leur échappa par la fuite , ils se dédommagèrent amplement sur les instructions pastorales^ les mandemens et autres productions plus ou moins combustibles des prélats constitutionnaires. Il y eut encore beaucoup de papier brûlé en cette occasion ; les parlemens se flattaient de venger ainsi leurs privilèges, et d| restaurer leur puissance. Mais on pouvait douter quHIs obtinssent ce résultat bien net; puisque du même coup ils faisaient triompliw, d^abord les jansénistes qui interprétaient en faveur de leur fanatisme les peines frappées contre le fanatisme de leurs adversaires; ensuite les grands seigneurs de TEncyclopédie | qui n^admettaient de privilèges , de fanatisme ni de religions d'aucune sorte.
Car, grâce à la confusion jetée dans les partis par la politique capricieuse de Louis XV, quiles
avait firappés tour à tour sans les détruire , aucun ne pouvait se relever sans en relever deux ou trois autres avec lui ; la même victoire était presque' toujours commune aux principes les plus contraires et aux intérêts les plus opposés. On ne savait donc qui devait danser le plus joyeusement autour des nouveaux feux allù-
mes dans plusieurs villes métropolitaines ; c'était peut-être le peuple , lui qui agitait cette question par derrière.
La gloire et le malheur de Suzanne y ce fut d'avoir été, encore cette fois, la pierre d'achoppement contre laquelle les partis s^étaient rencontrés. Comme si elle eût été le prix de la victoire, ou que tous leurs. mouvemens dussent se prendre aux dépens de sa vie , il était dans sa destinée d'être toujours en butte au premier choc des passions qui s'équilibraient à peine pour un moment dans une société si fiévreuse. Il ne se peut guère que de pareilles prémisses aient pour conséquence un mariage heureux.
Un mariage était pourtant un dénouement
qu'il semblait politique de brusquer, Uindis que le pàrlemeui couchait en joue lepàrti prêtre, qui plus tard aurait pu susciter des empècLemens. Sussanne n'était pas entièrement guérie ^ mais elle était en état de supporter la cérémonie, et il n'en fallait pas davantage pour le premier but qu'on voulait atteindre. Ses amis pressaient donc ce moment ; Marcellin l'attendait avec impatience ; 4Eille^méme le désirait , sinon comme le moment heureux , du moins comme la date d'une, existence plus complète : la fille la plus pudique peut avouer cette espérance.
D'ailleurs, depuis son retour les dames du dbiâteau , justement alarmées de l'espèce d'illumi-nisme qu'elles avaient remarquée dans ses dis-* cours, avaient pris à tâche de ne la plus quitter, et de tourner son esprit vers des idées et des de* voirs d'une nature aussi agréable que positive. Madame d'Aine la jeune s'était spécialement chargée de lui représenter le mariage comme le véritable état ûe perfection pour la femme.
Du matin au soir on travaillait diligemment à son trousseau sous ses yeux. Tous ces soids,
tous oes discours, toutes ces images avaient produit Tefiet attendu.
Un matin , cependant , Suzanne en $'éveil-^ lant n'aperçut. près de son lit qu'une figure étrangère, ou du mMs peu familière à sa vue.
Elle se mit sur son Sjéant, et oe ne fiit qu'après avoif* recueilli ses souvenirs qu'elle nomma la comtesse d^Epinay.
*-^Oui, c'est moi, dit celle-ci en se jetant a son cou et en arrosant de ses larmes son^ oreil-- 1er. J'ai tout appris ! ... les monstres ! . . . 0« mon enfant, me pardonnerez*yous ce que vous avez soufifert pour m'avoir obéi ?
— Moi, vous pardonner, quand je n'ai que des grâces à vous rendre , quand vous m'avez sauvée. du précipice ; quand je dois à vos bontés tant de joufs heureux en échange du triste sort . qui m'attendait ! ... J'ai déjà été cause d'un assez grand malheur , et ce que j'isi souffert depuis
^ est sans doute une expiation ^ mais vous, vous n'ave:^ rien à vous reprocher ^ vous aviez tout fait pour le mieux.
— Tout pour le mieux ! Oh ! oui , ma cons-
cience me le témoigne; mais ce n'est pas une raison d'espérer que tout le mpnde me rende celle justice.
— Tout le monde ici croit encore que ma retraite à Ponl-aux-Danes a été toute volontaire , et je ne détromperai personne , car j'ai souvent rougi qu'une résolution si sage ne fût pas effectivement venue de moi.
— Dieu vous bénira , mon enfant , vous qui gardez religieusement votre parole, et vous serez là plus sage et la plus heureuse des femmes.
Elle pressa de nouveau Suzanne dans ses bras , et peu s'en fallut qu'elle ne s'avouât mère d'une 4elle fille« Ce qui refoula cet aveu jusqu'au fond de son cœur, ce fut moins peutêtre la crainte de Grimm que le soUvenii: de ces paroles qu'elle avait entendues autrefois de la bouche même de Suzanne : ce Majnère serait ici, elle m'ouvrirait ses bras , que je lui répondrais comme d'Alembert à. Madame de Tencin. y>
Cependant Suzanne s'était aperçue que là comtesse venait de retenir une parole prête à lui échapper.
— Vous alliez me dire quelque chose ?
. — Je ne sais.
— Je TOUS dois toute ma confiance , et dans un moment aussi solennel que celui de mon mariage.. ••
. — C'est précisément à TOtre mariage que je pensais. Il se fera maintenant sans obstacles , grâce aux pièces que j'ai remises à nos amis. Mais, ma chère enfant y le mensonge à l'aide duquel tous tous les êtes procurées est indigne d'une fille honnête et bonne comme vous. En cédant aux conseils de madame duBarrj, voua ayez trompé et affligé une excellente femme qui ▼a devenir votre mère...
— Si j'avouais tout avant de profiter de ces pièces?
— Gardez-vous-en bien ! La faute est commise , il faut en tirer parti. Un aveu hors de saison pourrait vous nuire dans l'esprit de nos amis* et «du vicomte lui-même, qui vous doit son nom en réparation des dangers qu'il a attirés sur votre vie. Laissons passer quelques semaines , et lorsqu'il faudra que la vérité soit
connue, nous saurons tourner les choses de façon que madame Dubarry' soit seule cornpromîfte^ £lle n'a rien à perdre, elle , en fait d'honneur; mais qne femme comme vous, comme moi, ne doit jamais rien avouer qui porte atteinte à sa considération.
Suzanne rougit de cette leçon , tout en reconnaissant qu'elle était méritée. Elle éprou** vait toutefois une grande répugnaiice à tromper
Marcellin, dont la tendresse , ravivée par un an d'absence , et peut-être aussi par l'insuccès de ses travaux philosophiques, avait d'autant plus vivemetit éclaté à son retour ; mais , par égard pour cette tendresse même autant que par condescendance pour madame d'Epinay , elle résolut d'obtempérer encore à un conseil qui lui semblait dicté par un soin délicat de sa réputation.
La comtesse se retira donc satisfaite de cette démarche, croyant n'avoir sur la conscience qu'une innocente rouerie , à l'aide de laquelle elle espérait prcJonger le doute , sinon l'erreur où les Holbachiens étaient encore sur le véri-
lable motif de la longue absence de Suzanne.
Quant au conseil de dissimuler avec un fiancé , il est de ceux que les meilleures mères, et les mieux intentionnées donnent tous les jours sans scrupule à leurs filles; et si , d'aventure, il devient funeste à Suzanne, le crime en devra retomber sur Grimm, qui en avait suggéré l'idée à la comtesse et qui , sans doute , voyait plus loin que sa complice.
Grimm pouvait penser que , tôt ou tard , il transpirerait quelque chose de la déclaration de grossesse que Suzanne avait faite à la mère de Marcellin, mais qu'en même temps ce bruit resterait assez vague pour que Suzanne ne iftt jamais . provoquée à une explication dans laquelle elle eût été obligée, pour se justifier, de dire toute la vérité aux Hoibachiens. La vertu de Suzanne étant soupçonnée , qiadame d'E- .
pinay serait justifiée plus qu'elle ne voulait assurément : comme elle devait être indulgente , en fait de couches clandestines , il semblerstit à
tout le monde que , dans une pareille nécessité, Suzanne avait dû s'ouvrir à elle plutôt qu'à la
baronne ou à madame d'Aine. Par là, les Holbachiens croiraient avoir deviné l'énigme d'une fuite précipitée et d'une retraite mystérieuse. Mais ce que Grimm y trouvait d'avantageux pour lui , c'est ^'un pareil soupçon ferait diversion , peut«-étre même , donnerait le change aux bruits scandaleux que les lectures de Rousseau avaient propagés sur ses liaisons avec madame d'Épinay. Le seul nom de Suzanne, prononcé au milieu d'un cercle , devrait porter dans tous les esprits une telle confusion d'idées que les plus fins ne pourraient s'y reconnaître, et rendre à jamais indéchifiErable le grimoire des brouilleries philosophiques. Grimm voulait aussi être considéré.
Avec toutes les prétentions que lui donnait son titre , et, comme il disait , ^a nouvelle po- , sition, il supportait avec impatience d'entendre son nom éternellement cité avec celui d'une vieille femme comme la comtesse. Il supportait impatiemment la comtesse elle-même; mais n'ayant plus aucun moyen honnête de rompre avec elle, il voulait du moins n'être plus im-
portuné, ni entravé dans ses espérances ambitieuses par les conséqueqces d'une an.cienne {^as- / sion, sous tous les rapports peu flatteuse à rappeler, depuis que la philosophie commençait p passer de mode dans le monde des- rois et des diplomates, cdmme la. beauté et l'esprit de ma-
daiûe d'Épina j parmi les femmes de la isociété.
. Loin de se ÇFoire encore J'objet de*taht de '
mépris, et l'instrument de. si odieux calquls, la comtesse s'en retournait contente, comme * nous l'avons dit , sûre de là discrétion dé^Su- •
zanne, et pour surcroît de tranquillité,* erfime-*
nant avec elle le jeune oratorien qui se' trou-, vait déjà en état de supporter le voyage. Mais , '■ à quelques joui*s de là,, elle, fût cruellement froissée dans ses sentimenrs de-mère, par la déiense que Jui fit Grimm d'assister au mariage 4e leur fille. Cette absence, au fniUeu d'une fêèe qui réunissait l'élite de la société philqjsophique, ne manqua pas d'être remarquée , et prépara les esprits à la fatale erreur. • ' . *
En dépit de jcejéger nuage. qui , pour quelques intimes seulement , obscurcissait déjà
l'étoile de Suzanne , ce i^t pourtant une belfe journée que celle de se^.no€c;3- J)6S diplomates, des grands seigneurs^ des membres du parlement,'tôu9 ceux ^ifin qui prétendaient protes-
ter contre le fanatisme du clefigé constitution- .naire, étaient. Tenus au Grandvàl, comme pour faire une démonstration en faVeur des idées
philosophiques. Chacun se faisait encore gloire ce JQurtlà de montrer une lettre du patriarche de Fernéy, terminée.par la formule ordinaire : Ecrçsçns V infante; et ce fut en tète d'une foule nombreuse de notabilités rivales , ipais ralliées par ce cri, que Suzanne convaleseeii te entra, çondmte par.Marcellin, dans la petite chapelle
du château j où le révérend Croque-Dieu leur donna la bénédiction nuptiale le plus séi:ieu6ement qu'il lui fut possible.
• Ainsi s'accompht donc ce mariage, qui coûta tant de peine, et dont lanouvéïre eût tué le comte de Rolampont , s'il ne fût pas mort quelque temps auparavant du chagrin de n'avoir pu
faire incarcérer son neveu. ...
. Cette cérémonie expédiée, la grande fête
commença, et çhaoucry prit la part de sçs opinions et de ses intérêts.
Parmi tant de personnages , ; il s'en trouvait un qui n'avait point de lettres de Voltaire à montrer. C'était un ex-conseiller, venu à la
suite de )a présidente ^e Béquignj, mais* qui
n'avait paSvW>3^>^^ elle , daigné réclamer ses dignités mondaines sous le nouveau règne.
M. Toussaint, pendant toute la durée de sa magistrature , .avait bien plus médité 3ur les miracles du diacre Paris , que sur les lois et les inistitutions de La France. Rendu par la disso-^ * lution des parlemens à tous les loisirs de la vie privée, il en avait profité pour creuser à une telle profondeur son sujet de prédilection , qu'il était parvenu, comme il arrive toujours en pareil cas^ à y trouver un grand sens> et une raison d'autant plus adorable qu'elle se cachait sous des voiles mystiques aux intelligentes profanes. Ses lun^ières l'avaient fait nommer chef de la petite église des Con^lsionnaires , qui se recrutait alors pafimi les Marfinistês\^
' Illaminés de Técale de Saint-Martini {Noie de Vèdii^
et il avait absolument voulu suivre la présidente au GrancLval pour conférer ^rec Suzanne , dont le jansénisme lui paraissait suffisamment démontré par la lapidation qu'elle avait 3ubié.
Dès que madame d'Aine connut les qualités et les vues de ce personnage, elle se promit bien de faire tout son possible pour qu'il s'en retournât comme il était venu, et les divers incidensdu jour la secondèrent assez heureusement pour que Toussaint né pût voir Suzanne qu'à travers son voile de mariée. Le plus joyeux de ces incidens se présenta dans une aubade , qu'une troupe de musiciens ambuls^ns vînt donner pendant le repas sous les fenêtres de la salle à manger. Ils étaient tous en costumés espagnols ^^ tellement exacts et bien assortis, qu'on eut dit un emprunt fait 'au magasin dç TOpéra. Ce qui surtout faisait naître l'idée de quelque déguisement, c^était l'attitude singulière d'un de ces ménestrels; il montrait toutes les prétentions d'un hômn\e qyi veut attirer les regards sur lui. Le menton collé sur son violon , il se
iémeuBily se contournait d^une manièrç grotesque, dont il riait lui-même sous son large chapeau de feutre blanc, orné de rubans roses ; sans contribuer en rien au concert, il simulait, il exagérait tous les mouvemens de ses càtnarades ; absolument comme tin acteuv, obligé par soii rôle . d'accompagner un air qu'il n'a jamais appris, se fait toutefois apporter sa lyre jet semble produire avec extase des notes que l'orchestre exécute pour liii. Les ménestrels ne se retirèrent, que lorsqu'on se leva de table ; mais presqu'aussitôt le. valet , que le baroo avait chargé de les paver, revint avec un billet signé : Jéricault des Croupières. Jéricault des Croupières était, comme on le devine, le pseudo- : virtuose \ et qui le voit doit voir aussi son honôrable collègue et ami Simon Garguille , le quel remplissait les fonctions de chef d'orchestre dans la même troupe.
Le baron s'empressa d'aller les recevoir, et les couduisit dans son cabinet. Ils racontèrent
comn)en( ils s'étaient échappés de Vincennes à
la faveur de ce déguisement. Dès la veille , une
lettre anonyme leur avait annoneé FàrrÎTéè d'une troupe de ménestrels dans la cour du château, en leur laissant entendre qu'il dépendrait d'eu^ de profiter de cette occasicm pour fuir. . L'airis était trop encourageant pour hésiter à le suivre. Toute facilité leur ^lait -laissée pour changer d'habits avec deux dès Itnàiestrels , et ^sertir en se mêlant avec les autres ; la iseule condition mise au succès de cj^te entreprise y était de ne point s'en vantée, et surtout de ne
plus se montrer à Paris.
. — £!ependant , ajouta Jéricault , je trouve*
rais bien dur de ne pas revoir encore la capitale, avant d'aller m'enterrer dans ma province, où je ne trouverai plus personnne a €|ui parler.. C'est que j'ai fait quelque^ progrès dans ma prison! Il y avait là un jeune homme qui, si je ne me trompe, fera son chemin^ Il m'a vraiment .dit des choses étonnantes , dont j'ai soigneusement pris note en marge de mon cahier.
Toute réflexioji £ûte , je ne regretterai pas le
temps que j'ai passé au donjon de Vincennes.
Le baron ne put s'empêcher de voir dans
— 376 ~ cette évasion ainsi raooxitéei une galanterie du ministère envers les philosophes. Il féUcijta les deux Langrois 9 et le&remevcia de leur visite^ qui allait , dit-il y Causer autant de joie que de surprise à son ami Diderot^
-*^ Nous deyionis , répondit Jéricault, cette marqué de notre souvenir au patriarche et au l'estauràteur de la philosophie. Au reste , Garguille^ mon collègue', avait à parler au vicomte
de Rolampont. Est-il id ?
— • A telles enseignes que nous faisons §a Eioce. Vous allez le voir avec Suzanne et Diderot, car. je pense qu^il ne serait pas prudent de vous présenter à la société mêlée que nous avons aujourd'hui.
— Je viens, en effet, d'apercevoir la figure du conseiller Toussaint, que je ne m'attendais guère à trouver en pareille compagnie..
— Vous le connaissez donc ?
— 11^ est seulement mon beau-frère , c'est pourquoi je vous demanderai, la perinission de^ lui dire quelques mots d'amitié.
— A YOtre aise j dès que vpus serez prêt, on le ferçt avertir.
Le baron alla rejoindre la compagnie , pendant que Jéricault et Gârguille quittaient leur travestissement pour un costume convenable qu'il leur avait fait apprêter. Après cette métamorphose, qui les occupa quelques minutes, ils virent ent;:*er les personnages qu'ils attendaient. Ce fut alors que • Marcellin apprit la mort de son oncle. £n qualité de créancier du comte de Rolampont, Simon Gârguille avait reçu tout récenunent cette nouvelle.
. -f^Il y avait long-temps, ajouta-t-il , que les afiaires du cher oncle étaient un peu dérangées. Gomme je ne pense pas que , malgré ses me- * naces, il vous ait déshérité , nous aurons quelques comptes à r^ler ensemble; mais que cela ne vQUs donne aucun souci quant' à présent.
Vous serez reçu dans votre terre comme si elle était franche, s'il vous plaît d'y venir passer la lune de miel. •
Marcellin sut gré au bon Gârguille de cette offre, qui ne laissait pas de Taire sentir auxper-
sonnes présentes combien un tanneur enrichi l'emportait dès-lors sur un Ticomte ruiné , fûtce même un vicomte de Rolampont. Néan- . moins , madame d'Aine conseillait à Marcellin d'user des bonnes dispositions de son créancier : elle voyait là une voie honnête pour soustraire Suzanne aux dangers qu'allait courir sa vertii , si Suzanne avait encore sa vertu.
Les deux jeunes époux convinrent d'écrire ensemble à leur mère. Marcellin commença la lettre et la remit à. Suzanne pour y ajouter ce
qu'elle voudi:*ait. Celle-ci , restée seule dans sa chambre ^ réfléchit sûr le changement apporté à leur situation par la mort du comie-, et ne se souvenant que de la morale de madame d'Epinay, elle résolut d'avouer toute la vérité sur sa prétendue grossesse à la mère de Marcellin , s'en rapportant à elle sur le temps et la ma^ ^ nière la plus convenable de- révéler à son mari
une légèreté qu'elle se reprochait maintenant comme une faute grave.
Cependant, la journée s'écoulait ; Jéricault des Croupières entretenait longuement son beau-
frère Toussaint, et', jusque-là, tout allait au gré de pdadame d'Aine, lorsque tout-à-coup. elle fut Tiolemment rappelée au sôu¥enir d'un danger bien autrement redoutable que le contact du convulsionnaire. Gomme elle entrait- chez Suzanne, elle sentit la porte qu'elle fermait résister sous sa main. Elle n'eut pas le temps de se retoumet* pour voir qui lasuiyait, qi^e d^jà Suzanne, dans sa naïve surprise, s'était écriée : ' — Ah! mais arrivez donc, monsieur le che-.
valier, je suis mariée.
Ces paroles si simples firent tressaillir madame d'Aine. Le chevalier .lui apparaissait là comme le diable venant à l'heure dite prendre une ame qu'on lui a vendue. Son maintien grave et son habit noir, car il portait le deuil de sa mère , lui avaient tellement changé la physio*nomîe, qu'il av£fit pu traverser la . terrasse du château sans être reconnu de p^sonhe , et se trouver ainsi inopinément sur les pas de madame d'Aine. Celle-ci osait- à peine
lever les yeux sur liii j mais Suzanne lui adressait ses regards les plus doux , lui faisait son
plus gracieux sourire , s'épanouissait à son aspect, comme s'il eût été le vrai soleil de la fête^ et le prévenait par ces premières attentions encore si gaudies , et, par la même y si engageantes, d'une jeune mariée qui s'essaie k son rôle de femme. Cependant le fortuné mortel , qui avait créance sur dès choses d'un si haut prix, n6 semblait pas plus empressé d'en pren^ * dre possession , que àimtm Gacrguille d'entrer en jouissance du château de Rolampont. Sa présence seule parlait , et signiÇsdt à madame d'Aine que son rôle de duègne était fini..!! se contenta* de répondre assez flegmatiquemënt à Suzanne : .
— J'espère être encore amvé à temps pour avoir un morceau de votre jarretière.
En ce moment, entra Marcellin qui, se jetant dans les bras du chevalier^ lui dit, entre autres choses affectueuses , que la présence d'un ami tel que Iqi était lé complément nécessaire du bonheur de cette journée.
— Mon amie , dit-il à Suzanne , si tôhs n'a-vez pas fini votre lettre , il faut vous presser^
car nos deux compatriotes sont sur le point de partir. ^
— ^ La Toilà toute cstphetée , r^ondit-elle ; mais nous allons descendre , et je la remettrai mownéme.
Les jeunes mariés laissèrent le cbevalier en
tête-à-tête ayèc madame d'Aine : ils trouTèrent
les deux Toyaget^s causaiit avec le baron, et
Suzanne remit sa lettre à Simon Garguille , qui *
lui dit en la recevant :
• .• ■ • -— Il fau^espérer que celle-là ne restera pas
ausd long-temps dans ma poche que celle dont
vous m'avez chargé il y a plus d'un an;
— Les temps 'sont changés , dit le baron: Or
ça, puisque vous tenez beaucoup à revoir
Paris , je vous trouve en ce moment une belle
occasion. II s'agira seulement d'être discrets et prudens. Au surplus,, yoici une boîte qui pourra vous servir de talisman en cas de mésa-
venture, et que vous me rendrez à votre re-
tour. Que personne ne sache que vous la portez ; on vous dira, suivant le besoin, quel usage il faut en faire.
JéricauU des Croupières enfonça Ja boite dans le recoin le plus secret de son vêtement , et se trouva prêt ; cdnsi que son collègue , à suivre le baron, qui les ayant fait sortir du parc par la petite porte de la buanderie, les ramena en longeant le mur jusqu'à la grande grille, où le comte de Laurâguais les attendait avec sa voiture.
— Monsieur le comte , lui dit-il , voilà lès
personnes que vous voulez bien prendre avec vous à ma recommandation ; ce sont deux savans étrangers qui voyagent pour leur instruction et qui désirent garder V incognito pendant leur séjour à Paris. •
lie. comte , protecteur des lettres et des sciences qu'il cultivait lui-même , non sans quel- (jues prétentions à la gloire , fit l'accueil le plus honorable aux protégés du baron , qui pouvaient être des princes allemands , voire même des rois. Cependant, à considérer leur tournure et leur mine bourgeoises , il se persuada qu'ils n'étaient rien de plus ou rien de moins que ce que le baron lui avait dit ; et son empres-
sèment s'en accrut encore. Nos pèlerins ise laissèi*ent faire , acquiesçant dé bonne' grâce à toute les conséquences dé leur nouvelle qua* lité , et s'embarquèrent sous des auspices qui durent faire regarder leut* évasion comnie ilne
entreprise parfaitement réussie.
Gdmme le baron, en i*etôumant au château, trayèrsait son petit bois , il rencontra dans une allée un des ménestrels qui avaient si bien joué leur rôle de complices dans cet incident. Quoiqu'un peu surpris d'abord de trouver, après la pièce finie , ce personnage seul dans un pareil endroit^ néanmoins^ en le voyant s'avancer vers lui , chapeau bas eVla main tendue, il le prit pour un quémandeur avide, qui , non con* tent de sa part de l'aubaine commune , était venu le relancer au passage pour obtenir un supplément de pourboire. Il lui donna qiiel*
que argent , et chargea toutefois Croque-Dieu
qu'il aperçut à quelijues pas plus loin , dé conseiller à ce spéculateur indiscret d'aller re-
• • * joindre au plus tôt ses camarades.
Madame d'Aine, pendant ce temps, avait
déjà su se délivrer ducheyalier , et le repasser au saint homme Toussaint, qui, jusqu'à cette heure deja journée, s'était vu tassez négligé pour perdre une partie' dès illusions avec lesquelles il était Yenu,'si des circonsttnces extérieures, toutes significatives qu'elles soient, pouvaient quelque dtiose contre les illusions de l'ei^rit de prosélytisme» Il ne témoigna donc
paâ le moindre étonnement en voyant Te chevalier s'approcher de lui.
— - Je suis sûr, lui dit-il,. que tout ce tumulte vous étourdit , et que vous êtes las de. regarder jsans voir et d'écouter sans entendre , coixmie font plusietu^s que le i*espect humain empêche d'en convei^ir.
— Je vous prie de croire, répondit le chevalier, que je n^ai d'engagemens pris aveô aucun des partis qui s'agitent dans cette mêlée ; ce qui me choque en eux tous, c'est une égale prétention à posséder exclusivement Isr vérité, et, si quelque - chose arrive de bon , à s^en adjuger tout le bénéfice*. Cette. partialité m'a toujours révolté.
— Par Quesnel ! voilà une marque de votre
bon esprit. Mais alors je vous estime ! Mais vous êtes un homme mieux ^fié que vq\is ne croyez ! Je n'avais pas encore pu m'analyser aussi hien le vice et Faveuglement du procédé humain. Qui , oui , messi'eurs les £ayans ^ glorifiez*vous de vos sciences qui aboutissent à la superstition de tous* les. côtés ! Au fait , quelles vérités auraient-ils trouvées sans celles que la grâce .de Dieu leur a parfois inspirées en chemin? -Vous les représentez -vous- face à face avec leur^, propres œuvres , avec les conséquences finales de îeui:s systèmes : . •
. fiCS philosophes ave.c leiirs utopies !
-^ Lès chimistes avec la pierre philosophale !
— Les mathématiciens avec la cabale ! *
•-^ Les comédienis avec le drame ! .
— Les tnédecins avec la vaccine !
r— Les pohtiques aVec leur paix universelle !*
— Les moralistes avec leur matière intelli-
gente!. ■ .
— Les naturalistes avec leur roi ïtnpeCcable l '
— Les théologiens avec leur pape infaillible !
— C'est k pouffer de rire ! -, •