‹ Le baron d'HolbachChapitre 9 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

jojup, l€s faibles secours de la charité humaine? La main qui apaise lés peuples , celle qui les contient surtout , n^ast point ici-i-bas* Du momept qu^ils auront cesse de la sentir j que la foi ne s^interpoisera plus entre eux et tous , ^que le christianisme n'épanchera plus sur leurs pllÂessoB laudaniim assoupissant, redoutez des fureurs que tous aurez imprudemment dé* di^tinées ^ redoiiiez des crimes que la pensée frémit de prévoir !

— Mais les crimes que la religion a enfantés ne sont déjà plus à prévoir, dit le baron , et cependant ce n^est ni la misère pi le désespoir qui ont rendu s^s prêtres homicideijf.

— Il ne faut pas confondre Ifi religion avçc quelques mauvais prêtres. .

-~ On ne conteste pas , ajouta MoreUet» que les prèfres chrétiens niaient souvent abu^é du nom de Dieu.

— Abusé du nom de Dieu ! décria Diderot , mais je vous demande , Mpr'ellet , ce que o^est iyi^un Dieu dont le nom se prête àce^ abus!

Je vous demande ce qui le dislingue des divi-r

nités sangoioaîres de PaDcienne Grèce et de Carifaage ? Vous frémissez d^horreur lorsqu^au the'Atre^ voiis entendez leurs prAtres demander pour elles des sacrifices humains, et si elle» ne répudient pas le sai^, vous oonclnez qu^alles^ Pagreent% O raison et déraison des esprits pré*t^enus! Gvoyanadu xvm^siède, votre Dieu est-il dono mieux jnstifié ? Toutes les victime^ que les prêtres lui ont ofiertes, ne les a«)t^il pas acceptées? A-t-il foudroyé les juges de Calas? A"-t-il réduit en poudre Fédbafaud de la Barte} Que lui manque^t-il donc pour reaseiibkr aux autres? Comprenez-^vous sa filiatioat ^^ que TOUS n^avez encore là^liaut que la trod»*-. tion de la plus abominable idée que le palrioiat ait conçue dès Porigine des sociétés ?

— Je puis gémir comme voua des aftreax accidens que vous rappelez , maïs ils. meseuir Uent rachetés parles bienfaits j'oùrnaliera de Tordre , qui est inséparâjhle de Fidée d^un Atre suprême.

— Il y a dans Voltaire , .dit la banonne , un bien beau vers que j^ai retenu :

ikor

Si Dieu n'existait pas, il faudrait TinVenter.

— O Voltaire ! Voltaire ! s'écria Diderot , tu as fait MahQmet et Zdire , mais avec tout ton génie j tu n'es encore qu'un grand enfant ou qu'un grand fourbe^ Grand enfant , si tu crois qu'on peut écraser Vinfame sur la terre , tant qu'on lui reconnaît une origine dans quelque coin du ciel; grand fourbe, si tu écris cela pour les hommes et ne le crois pas toi*mème. 4^2 Dieu rC existait^ il faudrait Vinventerl Ah! ce n'est. point cela que tu devais dire! Mais si le système du monde prouvait un Dieu ; si notre raison se démontrait un être suprême , pesant comme clef de voûter sur l'édifice social , consacrant l'autorité des rois, sanctionnant cet ensemble d'injustices et de cruautés que vous appelez l'ordre; cet être, ce Dieu, mes amis, il faudrait le détruire , il faudrait en eifacer l'idée de tous les esprits, et prononcer les peines les plus atroces contre quiconque oserait seulement en rappeler le nom dans une assemblée d'hommes. Oh! mes amis! est-ce

bien vous qui venez aussi d^appeler ordre le cours régulier des lois spoliatrices et sangûiûaires que la société fait subir àThumanité?

Et c^est dans Fintérêt de cet ordre que vous proclameriez un dieu , même cantre le témoignage de votre conscience? Et comment donc avons- nous la conscience faite, nous qui ne

voyons de salut et ^fafiranëbissement pour le

monde que dans la desUoiction de votre idole ; nous qui attendons ce que vous craignez, comme le dernier mot de notre philosophie , comme le résultat final de tous les travaux que nou& avons entrepris et de toutes les persécutions que nous avons endurées?

— Peut-être, dit la baronne , votre seul tort est-il dfe ne pas voir que*, libres de tout frein, un jour les hommes se feront plus de mal par leur raison et leurs passions quMls n^en ont jamais souffert sous le joug de la religion et dé Tautorité.

— De telles craintes supposent une perversité qui n'^est point dans notre nature. Mais l'esprit du mal est furieusement logique *daiis

A3S procéd^B>, et poav outrager la neture il â dû commencer papr la calomnier. Croyez-moi ^ tnes amis ^ c'est plus qû^une erreur, c^est une atroce collusion de tous les lëgblateurs, d^avoir adws commç ordinaire et constant que les hommes pensent sérieusement à ee nuire. On n'a tenu compte des affections bienfaisantes ^ùi leur sont innées , on H*a rien voulu recou'naître de bon en eux: mais on s^est prévalu de l^ir-rilation accidentelle Y provoquée par les lois qui les ^priment, pour leur infliger des lois de plus en plus op[Mressives. Et quand leur révolte efirayait ou fatiguait les oppresseurs ^ à quel moyen eut-on recours ? G^est vous qui Favez répété , car maintenant qu^on ne peut (pluss^en cacher, on s^en vante; à cette autre collusion d^un dieu inventé pour leur commander la résignation dans la souffrance et la docilité dans Tesclavage. Oh ! que ceux qui nous aiment nous croient , et que ceux qui nous croient veuillent la réparation de tant de crimes par les moyens qui seuls peuvent la procurer. Osons par leurs fruits justifier nos doc-

trines, délrui^ns lous les préjugée qui faus-* sent les esprits, abolissons toiifes les institutions qui tiennent Thomnie en guerre ouverte avec lliomme^ et }e ne vois plus y dans Thumànité ainsi récitée ^ qiie des pas^ns qui nous invitent à être heureux ^ et la raison qui^ paisiblement développée, nous enseigne chaque jour quelque nouveau nxrp^en de le devenir.

— Mais vottis aurez beau faire^tous ne pourront pas être heureux.

— SUl est vrai , je porte le défi à votre jus* tice, de prononcer une exclusion. Mais avant dTaccuser la nature dHmprévojance ou de sté-^ rilité ) quel appel avons-nous fait à ses ressources? Comment les avons^nous distribuées^ , et pour poser en fait leur insuffisance, où et comment Tavons-nous conslatée ? Aussi longtemps que des castes privilégiées y dont tout le souci n^est que d^abnser, ôroopiront dans vfcn état permanent de repos , h Fabri des institiilions qo^elles imposèrent ao monde par le mensonge Ou la violence; aussi long-temps que

la terre , dont ces fainéans écrémetii les pro-* ^ duits , sera livrée aux mains mercenaires de paysans abâtardis par l'ignorance et la misère, qni serait assez téméraire pour dire que c^est elle qui manque à Thomme? assez hardi pour prononcer que le malheur du plus grand nombre est une loi de nature ? Oh !

quelle prompte et belle solution du grand problème des économistes et des politiques , si les hommes youlaient se laisser convaincre que tous leurs maux sont le fruit des exécrables institutions qui consacrent Finégalité ; et que, du jour où tous les rangs seront nivelés sous Fempire d^une loi commune de travail et de ' rémunération , il y aura pour chacun le nécessaire , Putile et même Pagrëable * ?

— Eh ! mon Dieu , dit la baronne , tout ce rêve serait très-beau si la nature ne produisait que des biens ; mais le mal que nous déplorons aujourd'hui est un de ses ouvrages. Est-ce votre égalité qui remédiera aux sécheresses , aux inondations y aux grêles et aux tempêtes?

• Code de la nature. ' {Note de V Éditeur.)

— - Peut-être , répondit le philosophe. Ces maux qui, dans le système de la propriété, renversent, de temps à autre, quelques milliers d'existences , partagés entre tous les hommes , deviendraient presque insensibles. D^ailleurs, on ne doit pas déscfspërer que les sciences n'enseignent un jour à maîtriser la nature dans ses fureurs. Un homme ne vient-il pas d^en-* chaîner la foudre? Et pourtant ce n^est qu^l^ homme ! Mais \%uSlront-ils croire en Francklin, ceux qui ont cru silong*temps en Jupiter^Tonnant? c^est ce quW ne peut guère attendre d^un peuple nourri par sies prêtres dans la défiance de la raison , et qui aime mieux s^incli* ner devant le fantôme des dieux qui Tépouvantent, que d^écouter la voix des hommes qui travaillent à son bonheur. ...

En ce moment, le ciel, qui jusque-là avait .semblé pur, s^obscurcit à Test, et presque aussitôt la cloche d^un village voisin se fit entendre.

— Ils sonnent, dit le baron, ils sonnent, les imbéciles f au risque d^attirer le tonnerre

sur eux i comme si ce n^était pas aâêez de malhetir.

La discussion cessa aux prenlières gouttes qui tombèrent ^ et ^ craignaot une averse, nos prpin^néùrs se hâtèrent de gagner k petit bois qui domine le parc du Grand val. Le vent qui leur apportait là pluie , semblait rapprocher d^eiix la cloche^ dont les vibrations sonores se mêlaient aux paroles d^un hymne religieux chanté en chœurs et marqueté Poreille le pas d^uhe procession. Ces lointaines harmonies cessaient et reprenaient par intervalles : mais à chaque reprise^ le vent soufflant avec plus de force 9 on eût dit que le' village , le clocher^ la

procession^ toute la scène , en un mot^ avait

avancé de quelques centaines de pas vers Toccident, comme si la religion eût voulu purifier les lieux infectés par la philosophie* Un instant 9 toutefois ) les voix manquèrent ; el bien que Ta cérémonie -ne parût pas avoir duré le temps ordinaire, tout fît silence, excepté la cloche qui agitait encore de son branle Tatmosphère sulfureuse.

— Imbéeil^! répétait de moment à autre le baron 9 ils en fetont tant««..

-^ Écoutez. ... s^écria la baronne avec nn tressaillement qui communiqua sa frayeur à tous ceux qui Tentouraient.

Ils prêtèrent Foreille pendant quelques seçondesy et n^entendirent aucun bruit.

— Il Tk^y a rien, dit le )>aron , et tous voilà déjà toute bouleversée.

Il n^avait pas fini qu'un cri perçant arrivait jusqu'à eux.

— Entendez vous-même ! Je ne m^^étais pas trompée.^., des cris de détresse !... ^

Mais déjà le baron et ses amis couraient à travers champs , ' chacun tirant de {ion côté et sans direction certaine. Egarés parleur trouble , désorientés par le vent qui, se brisant contre la montagne, portait tantôt à leur droite, tantôt à leur gauche, des vociférations confuses et des rumeurs lugubres ; retardés encore par la montagne dont la hauteur cachait à leur vue une scène d'horreur qui se passait si près d'eux, ils n'en continuaient pas moins à courir j.

et ils Tenaient de disparaître dans le nuage pluvieux qui s^élevant , s^enflant dans sa marche, mangeait inseilsiblement les contours de la niotitagne. La baronne sVlança sur leurs pas, et étant arrivée au sommet, elle entendit crier : au secours! par ici! par ici ! et crut distinguer la voix de l'intendant du Grandval.

Elle descendit du côté d'où partaient les cris, et parvint, en même temps que Diderot, à une vieille masure autour de laquelle une femme essoufflée et baissant la tête , tournait pour éviter une populace furieuse qui la poursuivait à coups de pierres. Un seul homme intercédait pour elle et s^efforçait de la couvrir de son corps.

— Lâches ! misérables ! s^écria Diderot.

— Ah! Monsieur ! Ah ! madame la baronne !

dit Pintendant, que vous venez à propos! un peu plus tard.... et ces fanatiques.... Mais à Tautre, maintenant, s^il est encore temps de le sauver.

Il s^éloigna sans s'expliquer davantage. Effrayés par la présence de deux personnes con-

sidérables^.les assaillans avaient pris 4a fuite. Mais quel douloureux serrement de cœur Diderot et la baronne durent éprouver, lorsque relevant le voile de la jeune fille évanouie entre leurs. bras, ils reconnurent la figure de Suzanne !

— Elle ici ! et dans cet état! quel mystère d^horreur! s^écriâ le philosophe. Est-ce donc là que je devais la retrouver?

Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées impliquaient un reproche amer.

— Madame d^Epinay pourra seule vous répondre, dit la baronne en pleurant.

Cependant Suzanne, qui n^ avait reçu aucune atteinte dangereuse, reprenait peu à peu ses sens.

— Ou est-il?... Sauvez-le... furent ses pramières paroles , et elles notaient pas moins mystérieuses que tout le reste de son aventure pour ceux qui les entendaient. Mais en ce moment ils furent rejoints par le baron, qui déjà interrogeait son intendant sur les causes et ]es détails d'nn événement dont il avait été lé-

moin. Ofuelques gens de Cbenevières, attirés par les cris , venaient à leur suite ; ils aidèrent h soutenir Suzanne, que son état et le retour du beau temps permirent bientôt de ramener.

— Qui 9 monsieur le baron , disait Tintendant , c^est comme janséniste qu^elle a été iapidée. Son compagnon, le jeune pré" €re y que nous venons de relever et que je fais transporter au château par votre ordre, est appelant^ à ce qu^on suppose ; car le curé de...., qui est un enragé constitutionnaire , Payant reconnu ce matin sous le portail de Féglise, au lieu de Taccueillir comme un confrère, lui avait lancé en passant un regard terrible. Les initiés de la sacristie eurent bientôt appris et répandu tout ce qu^il voulut leur dire contre ces deux étrangers , tombés comme des nues dj^ns la paroisse. Quelques-uns des horribles propos qu^on tenait déjà me revinrent dans les visites que je faisais en votre nom pour in^enquérir du dommage causé par IWage de cette nuit. Les dispositions des paysans étaient alarmantes. Je comprisquHI fallait tout craindre

de leur fanatisme, et quMrrités des perles énormes qu^ils venaient de faire y Ils ne demanderaient pas mieux que de trouver à qui s^en prendre. Je résolus donc d'assister à la messe, et je suivis la foule où plusieurs voix désignaient déjà avec menace les deux étrangers. Mais combien ma frayeur redoubla , lorsqu^ayant pénétré jusqu^au fond de la même chapelle latérale où ils étaient agenouillés y je crus reconnaître une personne de la société de madame d^Aine ! Cependant il ne se passa rien d'^extraordinaire jusqu^au moment du prône. Le curé étant monté en chaire , prit . pour texte ces paroles soi-disant empruntées à la Bible : J^abrewerai mon gîms^e du sang de mes ennemis ^ . Ce début, qui n^avait rien de trop pacifique, fut suivi de déclamations encore plus irritantes, dont les impies , les schismatiques eurent leur bonne part; car il ne manquait pas de les désigner, à chaque phrase, comme les auteurs de tous les maux. Â la fin ,

* Tnebriabo gladàun meum sanguine ùiimicorummeorum,

{Note de l'Éditeur:)

levant les yeux et les mains vers le ciel, le visage rouge de fureur : « O mon Dieu ! sMcria-

» t-il , je ne te demande qu^une grâce > c^est

)» de pouvoir laver mes mains dans le sang de

M tes ennemis i. i>

Toute ^assistance comprit bien quels étaient ces ennemis. Aussi , voyant où s^adressaient les murmures , je faisais signe à mes deux voisins de se tenir sur leurs gardes; mais ils ne voyaient ni n^entendaient rien ; ils étaient en extase.

Le prêtre avait ordonné que la procession aurait lieu tout autour de la contrée, comme au temps des Rogations, à Peffet, disaitil, de conjurer Forage, ce qui, dans la circonstance,, venait tout justement comme la moutarde après dîner. Voilà que , sur le midi , par un temps superbe, le cortège se met eh marche au son de la cloche et bannière en tête p les deux pèlerins s^ joignirent , et avec tant de dévotion que des gens moins prévenuis eussent été édifiés de leur conduite. Mais ni

> Historique.

tpa

Jeur présence , ni les conjurations du prêtre , assisté de ses fidèles et de ses chantres y ni le tintamarre de la cloche ne purent em*

-—Le tonnerre! interrompit le baron.

^ Non, pas le tonnerre, mais bien l'averse la plus inopinée, la plus battante et la plus étourdissante des averses. Il est vrai de dire qu^une minute auparavant personne ne devait s^ attendre, et que j^aurais volontiers cautionné au prêtre le succès de ses conjurations* Il voulut tenir bon et déguiser quelque temps sa mau-* vaise contenance; mais inondé y transperce, eml>ourbé jusqii^aux genoux dans un chemin creux, que la pluie venait de transformer en rivière, et ne trouvant plus un homme assez solide pour tenir droit la bannière par le vent qui sou£9ait, il se retourna tout-à-coup, et enfonçant à deux mains son bonnet carré :

« Cessons , dit-il , d^importuner Dieu par des « prières que souille la présence de ses en- *> nemis. »

• Au rugissement qui re'pondit à ces paroles ,

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