‹ Le baron d'HolbachChapitre 3 sur 12 · I.K GOirSBILLBR · texte numérisé non relu

I.K GOirSBILLBR

Comment, Sire! voilà tantôt quar tone cents ans que cela dure : ainsi , en fait de durée , nous avons fait nos preuves.

Huit jours après la conversation que nous avons rapportée dans le précédent chapi* tre, à rheure ordinaire des audiences royales, la belle voiture armoriée du comte de Rolampont enfilait un des guichets du Louvre^ suivie du carrosse de louage que ses quatre collègues avaient retenu à frais communs

pour arriver dans un état, décent en présence de leur souverain. Cétait ]e jour fixé pour ]eur réception; jour attendu avec crainte par les uns, avec espérance par las autres, avec intérêt par tous. Car bien que les réclamations de la bourgeoisie de Langres n^eussent rien de commun, en apparence, avec les grandes disputes qui agitaient alors le public, la mission des députés langrois se trouvait compliquée de circonstances qui lui donnaient une pointée plus grande pour chaque parti. Les Encyclopédistes, comme les plus lancés à cette époque, étaient aussi les plus inquiets* de ce qui pouvait en advenir.

Cependant les chances n^avaient pas cessé de leur être ^orables. Non-seulement Theureux effet produit par la réception du prince de Hesse avait déjà relevé leur influence , mais la dernière manœuvre du elievalier, qui venait de les nantir de la maîtresse du duc de La Vrillière, leur eût même au. besoin garanti Timptmité de quelques excès. Il semblait qu'avec le crédit dont les assurait un pareil

gage, les menaees du comte de Rolampoot n^éUient plus fort à craindre ; TaudieDce prly^ée qii^il avait sollicitée du roi et qui lui ayait été promise d'abord, se trouvait renvoyée à la suite de ràudience publique destinée à la députation laugroise; encore cette audience publique avait-elle otc plusieurs fois ajournée, sous différons prétextes que le duc de La Vrillière faisait renaître incessamment.

Jéricault des Croupières n^avait pas laissé de déclamer , à tous vcnans , contre ces délais , dont cependant il avait profité pour prendre beaucoup de notes , suivant sa coutume , tant à son usage qu^à celui de son inséparable ami, Simon Gargoiile. Nous devons dire aussi que , danâ les sociétés qu^ils fréquentaient, il ne manquait pas de gens qui prenaient plaisir à travailler leurs esprits y déjà si mal prévenus. Les parlementaires , avec lesquels ils avaient eu, dès leur arrivée i, des relations très-*faciles, s^étaient surtout emparés d^eux pour leur faire

b leçon et* les styler au formulaire des imper*, tinences respectueuses ; car ils; voulaient se

servir de leur mission pour effrayer là cour, ou du moins pour la sonder et reconnaitre où elle en était en fait d^intpléranoe politique ; et , dans ce but , ils les traitaient comme .deft pcxr sonnages importans, et ne leur épargnaieut aucune de ces marques de considération es* traordinaires , qui tournent la tète à des bourgeois. Bref, après les honneurs de la Synaigogne, les députés langrois avaient eu les honneurs du Temple , où les. deux Moni n^avaient fait aucune façon d^aocompagner leurs collègues. Mais , bien différens de Jéricault des Croupières, qui adnûrait tout, applaudissait à tout, et de Simon Garguille qui, dans les rares occasions où il ouvrait la bouche, jurait toujours invariablement diaprés Jéricault des Croupières, les deux Moni, à travers les excès de luxe effiréné et de partage ultradémocratique dont ou était étourdi dans les salons du Temple , avaient conservé respectivement toute lenr brutale individualité; on avait même entendu Taîné dire en sortant, au sujet de monsieur le prince de Conti et de sa société ;

— Bah! ce ne sont pas encore là les gens quHl nous faut!

Quoi qu^il en ^oit de rinfluence de cette réception sur Tesprit des députés langrois, ce n'^était pas une circonstance que nous dussions omettre ici; si elle n^explique pas les dispositions qu^ils apportent en ce moment à Taudiênce royale , il est du moins certain qu'elle leur avait épargne le désagrément deFattendre quelques jours de plus. Car, dès le lendemain, monsieur de Broglie, qui était chargé de surveiller les menées du parti parlementaire , et tout spécialement la conduite du prince de Conti, avait représenté au roi, dans un rapport , qu^il y avait urgence d^entendre ces obscurs bourgeois et de les renvoyer prompteroent dans leur province.

On avait pris ce parti sans consulter le duc de La Vrillière« Aussi fut-il saisi d^une violente colique en apprenant Tarrivée de la députation, que ses fonctions robligeaient de présenter lui-même au roi. Il s^entretenait alors avec la comtesse du Barry , qui se vit forcée de

le mettre à la porte de son appartement en lui disant:

— Vous n'êtes , mon cher duc, qu'une poule mouillée. Quand je vous dis que le roi vient de travailler avec moi, et que je lui ai fait promettre de ne leur donner audience que pendant dix minutes. S'il me manque de parole, c'est à moi qu'il aura affaire.

Ainsi congédié, il se rendit dans le salon d'attente et rencontra, sur son passage^ le lieutenant de police , qui courait tout joyeux chez la favorite , comme dans les occasions où il avait une nouvelle agréable à lui faire déguster avant de la servir au roi.

— Un mot, monsieur le comte! lui dit-il, en lui jetant un regard de courtisan irrité.

C'est donc vous qui menez lout cela?...

— rMais... mais, en vérité, monsieur le duc, balbutia le lieutenant de police , tout tremblant comme s'il eût ressenti les atteintes du mal qui travaillait le ministre; je ne comprends pas.... je ne puis.comprendren...

— Ah! Tou$ faites le simple et vous ne l'êtes pas...» prenez garde à vous.

Il avait prononcé ces derniers lAots d^un ton plus radouci 5 et ses pçti:$ yeux de fouine étaient devenus nnoius perçans. Car, s^il. avait voulu effrayer le comte, ce n^était pas qu^il le crût coupable d^une méchanceté préméditée, mais seulement parce qu^il n'était pas bien certain de son innocence.

Iljoigqit les députés, qui s^ennuyaient déjà d'^attendre; les deux Moni donnaient surtout de fréquentes marques de leur impatience, n^étant pas doués de Phumeur douce et pacifique de Simon Garguille , et n^ayant pas la ressource de se distraire, comme le comte de Rolampont, en admirant les chefs-d^œuvre dont le grand salon était orné, ou de s^occuper comme Jéricault des Croupières , en feuilletant le cahier qui contenait les instructions de leurs commettans.

Le duc les introduisit dans )e cabinet royal. Le comte de Roiampont affecta de les précéd«?r d^une distance assez grande pour leur faire

sentir que ce n^était pas en sa qualité de cbef de la députàtion quMl prenait lés honneurs dn pas , mais bien en raison de son titre de comte et du riche costume quMl portait. Parmi ceux de ses collègues , celui de Jéricault des Croupières annonçait seul quelques prétentions.

Son, habit amaranthe , taillé à la française, était tout ùeuf et d^nn velours fin; les revers, rayonnes de passemensde galon d^argent^ se croisaient sur la poitrine, un peu au-<)es5us de Téchancrure d^un gilet de satin ihoiré, pailleté d^or 9 qui tranchait vivement avec la couleur violette de son haut-*de-chausses ; il était en outre bien poudré, bien bouclé, d^une maigreur distinguée pour un provincial , et présentait sa jambe avec une sorte dVlégance qui faisait le désespoii* de son acolyte , lequel suivait', tout vêtu de noir, et un peu plus gauche qu^à scNi ordinaire , & cause de Finquiétude que lui donnaient les regards àttentiÊ die rhnissier qù^il venait de voir sourire. Apres Simon Garguille , passèrent les deux Moni , également noirs du haut en bas , mais qui dif-

feraient de lui, toutefois, en ce qu^ils n^étaient inquiets ni étonnés de rien, et ne portaient que chacun deux montras , au lieu de trois , aux goussets. de leurs hauts-de-chjausses.

Le duc venait d^annoncer au comte que Sa Majesté lui accordait la parole,

« Sire, dit le comte, députés par les habitaus de votre bonne ville de Langres pour venir déposer respectueusement aux pieds de Votre Majesté les témoignages de son obéissance et de son amour, nous regrettons yiv,èment, surtout dans des temps si difficiles, d^avoir à mélei* quelques paroles intéressées à Texpression de ces sentimens , les seuls qui soient permis à des sujets qui ont Je bonheur d^approcher de leur roi.

» Le premier besoin des peuples. Sire, c^est d^étre gouvernés ; ils l'éprouvent plus que jamais dans un pays où des factions, .long-temps opposées, se liguent entre elles pour entraver Faction légitime et salutaire du pouvoir ^souverain, et ils conviennent qu^il faut savoir faire à ce besoin les plus grands sacrifices.

. » Aus$i 9 TOtre bonne ville de Langres, qui se voit, contester aujourd^hni des privilèges dont elle jouit depuis trois siècles , ne vientelle qu^avec répugnance en solliciter la continuation. MaiS) Sire, ces privilèges lui ont été octroyés par les rois de France , vos aîeqx ; ils lui ont été confirmés encore , il y a près de soixante ans, à Tavènement de votre bienheureux règne ; elle y reste donc attachée parce qu^elle voit en eux des gages de Pamour de ses souverains , f t elle se doit de ne^ias y renoncer avant d^avoir entendu de Pauguste bouche de Votre Majesté qu^un pareil sacrifice est devenu nécessaire. Alors, Sire, nous dirons tousdVne voix. unanime: Le Roi nous les avait donnés, le Roi nous les a repris. Vive le Roi!

— Vive le.... s^écria Simon Garguille, ^qui le silence de Jéricault des . Croupières et des deux Moni coupa subitement la parole.

En vain , le comte se retourna pour leur faire signe et répéta son cri ; toujours muets et imniobiles, mais d'une immobilité menaçante, ils avaient Vair de se/endre plutôt que de s^in^

dîner devant la majesté royale; Dans la sta« peur que lui causa cette scène , le Roi n^eut pas même la satisfaction de pouvoir consulter le visage de son ministre, qui louchait, tantôt à droite ) tantôt h gauche , comme un homme qui ne sait que faire de ses yeux. Il répondit d^nne voix visiblement troublée :

« Comme vous le dites, monsieur le comte, les temps sont malheureusement assez difficiles pour que tous nos bons et loyaux sujets côm* prennent la nécessité de venir à notre aide, en résignant volontairement les grâces que nous leur avons accordées. Avec de pareils sacri-* fices, nous espérons venir à bout de réduire les factions, ou, tout au moins, de lés mettre hors d^état de rien attenter contre les droits du trôijiB, tant qu^il plaira à la divine Providence de ne pas nous rappeler.

» Nous ne pouvons blâmer notre bonne ville de Langres d^étre attachée à ses privilèges qui sont, comme vous le dites, les gages de Vamour de ses rois; mais nous la remercions', dans votre personne , monsieur le comte , d^ re-

noncer avec tant de délicatesse et de déroue-ment, i»

Jérieatilt des Croupières y oiirrant toctt'-àcoup le cahier qtie sa main avait serré avec convulsion pendant ces deux discours:

<c Sire, dit-il, sans même demander la pa-role^ les privilèges des bourgeois de Langres sont le prix de la fidélité qu^ils ont gardée à lenn» rois dans les différens troubles qui ont agité le royanme.

» Sous le règne malheureux de Charles VI i quand Tévéque et les chanoines introduisirent les Anglais dans la partie de la ville qui dépend de la seigneurie du chapitre , les bour*** geois les en chassèrent après une action asttï*glante.

» Pendant les entreprises de la Ligue, lorsque les Guises , maîtres de toutes les autres places importantes de la Champagne , voulurent acheter notre ville qu^ils n^avaient pu empo><^ ter d^assaut , les bourgeois résistèrent à leurs promesses comme ils avaient résisté à leurs arme». Nous avons dans nos archives le» lettres

àe^ Guises à cAté de celles de Henri III et de Henri IV.

» Sous Loitis.XIII y les Langrois défendirent encore leur yiHe contre les rebelles et les chassèrent du plat pays.

» Sous la minorité de Louis XIV ^ votre auguste ayeul, ils payèrent. encore de leurs personnes ; on ne doit pas Tavoir oublié au château de Rolampont , où les princes révoltés tinrent garnison.»

— Cela suffit , interrompit le Roi , qui vit le comte rougir au souvenir d'un fait qui enta-chait de félonie la mémoire de ses aïeux. Je connais tous les titres de ma bonne ville de Langres aux immunités que mes prédécesseurs lui ont octroyées, et je déplore la nécessité qui, nous force à en agréer le sacrifice. Mais, à ce sujet, je ne puis pas entendre une seconde fois. ce que Ife chef delà dépùtation a déjà exprimé.

-^Je représenterai à Votr« Majesté, poursui-^ vit Jéricaul t , que nous ne répétons point ce qu'a . dit monsiear >1e comte , car nous avons le re-

gret de n^ être pas autorisés par nos iûstrue-

lions. Cependant , si les besoins de la France

sont tels qa on ne puisse y pourvoir quVn re^ tirant les privilèges , même ceux qui ont été accordés à titre onéreux , les communes, et nous n^us. portons forts pour la nôtre , SirCji proposeront d^elles*mèmes ce sacrifice j à condition que les seigneuries seront requises d^en donner rexemple. Le but des rois, vos aïeux, qui octroyèrent des privil(fges à quelques communes y fut surtout de former un commencement de contre-poids à la puissance des seigneurs. Affaiblir aujourd'hui le premier de ces corps sans affaiblir l'autre dans là même propprtion, serait détruire, au préjudice des droits de votre couronne et de ceux du'plus grand nombre de vos sujets , un équilibre quUl faut tendre à perfectionner , au contraire , comme la base d'un nouveau système politique plus accordant à leurs besoins et à leurs lu-* mières. J'ose espérer , Sire....

— Tout cela s'éloigne de la question et n'est pas dans le droit d'un député de la bourgeoisie

de Liingres :}e ne puis pas vous entendre davantage; vous parlez, monsieur^ comme un encyclopédiste.

-^ jéricault des Croupières , Sire.^ ne parle que comme JéricauU des Croupières; député de la bourgeoisie de Liangres 9 je représente humblement à Votne Majesté, «r- et en disant ces mots, il élevait la voix de toutes ses forces, — - que la bourgeoisie de Langres tient à ses privilèges, et que si Pétat des finances du royaume exige qu^elle les perde t Tétat de la justice « du moins 9 ne Finvite pas à s^en dépouiller volontairement.

— Des remontrances ! s'écria le Roi , rouge de colère ; nous avons cassé nos parlemens pour ne plus en entendre ; ceux qui vous ont envoyé auraient dû comprendre , dès lors y que nous n'accordons pas' ce droit aux bour* geois des villes. Sur ce que vous avez dit de leur part , j^avijerai.

— Sire, dit le comte de ^olampont, excusez des discours téméraires..,.

Mais le Roi haletant dç reffort quHi venait de

UaUMMÉM

faire, et le frpnt tout couvert de sueur, regardait eu silence les quatre députes qui se retiraient.

Malheureux ! leur dit à demi-voix le ministre en les congédiant , vous avez élevé la voix en présence du Roi !

-—^1 bah! répondit Jéricault des Croupières , on en verra bien d^autresi» -r- Oui , répéta-t-il en «^arrêtant au milieu dusjilon, on en verra bien d^autres ^ car la spoliation de nos privilèges ne mettra pas ces gens-là en état de se passer long*temps de nous ; mais le jour où Ton nous rappellera, bon gré mal gré, il faudra bien qu^on subisse jusqu^au bout U lecture de ce cahier ; et nous allons leur en préparer une copie , revue , corrigée et considérablement augmentée.

— Et considérablement augmentée, répéta Simon Garguille.

— Les deux Moni ne proférèrent pas une paroles ; msiis , à cette incartade* du fougueux Jéricault , lis se retournèrent en frémissant, et , de sympathie , montrèrent les poings à la poribe querhuissier venait de refermer sur eux.

Si*

Àq sortir dû château, ils se séparèrent deux à deux, et coururent les uns au Temple, les au- Ires à la Synagogue, pour raconter ce qiii s^était passé ; car les insinuations du comte dé Rolampont contré les factions et la réponse comminatoire 4u Roi sur ce point ne leur parabsaient pas des faits sans gravité , surtout après une audience si orageuse.

— Est--ce donc là le vrai peuple ? demanda Louis XV, sortant comme en sursaut de la muette douleur où cette scène Pavait plongé.

— Non , Sire , répondit le comte , votre vrai peuple vous bénit et vous aime , même quand il souffre. Mais , si Votre Majesté n^y prend garde , le nombtre de vos sujets que les partis infestent de leur mauvais esprit s^aocroi-* tra tous les jours.

— ^ Je le vois bien : nous prendrons à Pégard des partis des mesures promptes et efficaces , soyez-en sûr *, mon cher comte; Mais de quoi peut donc soufirir mon peuple ? Qu^est*ce qui fait doncqu^il n^esl pas heureux?

—Les partis. Sire, les partis dont Tinfluence

f unoste paralyse les ressorls de radinioistration et commence à prévaloir contre les f^us justes droits. Ecoulez y Sire , la voix d7un de vos plus vieux et de vos plus fidèles serviteurs.' Je suis né dix ans avant Votre Majesté, j^ai porté les armes dans- toutes les guerres de soQ règne 9 excepté la guerre de sept ans ; j^avais alors deux fib pour me remplacer à votre service.

Jîaurais eu trop de regret , si un seul combat

sMtait livré sans qu^cm Rolampont 'y ^ tifftt Fépée. De ces deux fils, Sire, Faibé est tombé à Rosbach, Tautre à Varbourg, à côté des Rohan,des Çastries, des Béthisy, des la Tourdu-Pin, des Valence

•— Assez , asseZf mon cher comte^ interrompit le Roi, moitié honte , moitié attendrisse^ ment ; ces souvenirs nous déchirent le cœur.

Crojez-vous donc que nous ne regrettions pas souvent et plus que toutes nos autres pertes > le sang d^une brave noblesse inutilement déci** mée dans cette guerre qui nous a ruiné à tout jamais!

— Votre fidèle et brave noblesse ne vous

reprochera jamab le sang qu^elle a versé pour iroas. Mais ^ Sire y je n^aî . plus de fils } avec eux a péjri tout Tespoir d^une .maison qui remQute jusqu^àChariemagne. En vain^ menacé de voir ma race et mon nom s^éteindre • j^ai voulu y pourvoir par Tadoption : celui que mes bontés avaient choisi pour réaliser cette dernière espérance, séduit par les mées d^une fausse philosophie ,. va se déshonorer par une alliance honteuse» Depuis deux mois il est «à Paris oii il me brave impunément, moi , les lois et Tautorité, sous la protection publique des partis, et surtout de ces philosophes., qui ont ouvertement conspiré avec Frédéric , pendant la guerre, et doutTaudace jue connaît maintenant plus de bornes. Tous fos ministres le savent , Sire } je leur ai demandé justice , ils me Tout promise, et je ne Tai. pas eu-

core. obtenue* ^ Le Roi manda sur-le-champ le duc de La

Vrillère*

— Approchez, monsieur le duc , lui dit-il d^un ton sévère.. Pourquoi n^art-on pas déjà

donné à Baonsîeur le comte de Rolàmpout la .

satisfaction qui lui eiait promise ?

— Il «^agissait y Sire, d^une lettre.de eacbet, et les réclamations excitées , dans ces derniers temps , par le fréquent emploi qu^oi^ a fait de ce moyen de gouvernement, nous put engagé * à en user très-sobrement à Tavenir. Votre Man jesté elle-même nous Fa recommandé ; en interprétant ses vues paternelles ^ il nous a semblé que.c^était surtout en matière d^amourettes qu^il-.ËiUait delà tolérance) et les torts si pardonnables de monsieur le vicomte. •••

~* Point d'Mpigrammes , s^écria le Roi , nous voyons la chose plus sérieusement que vous.

Depuis quand, due de La Vrillère , étes-vous devenu si scrupuleux et si tendre? Si nous vous avons commandé' danser du cachet ayec discrétion , c^est qu^alors votre zèle avait besoin d^étre tempéré; inais nous ne vous avons jamais commandé le relâchement cou*, pable que vous avez montré dans celte affaire. Que monsieur le comte obtienne satisfaction, et promptement : tel est notre bon plaisir.

Le ministre se reUra ^ Fair tonf^s et la tête baissée. Le monarque parut jouir de ravoir humilié ; il était dans un de ces rares momens^ où il avait la vanité et trouvait le courage de faire iè roi.

Vous voyez, mon cher comte , reprît-il ,

que nous ne manquons pas de fermeté. Nous réduirons les factions, et s^il est vrai qu^elles clabaudent en ce moment, nous pouvons les laisser clabauder tout a leur aiséi sûrs d'avoir facilement Raison de leurs moindres entreprises avec les mousquets de nos braves compagnies rouges. Ces messieurs de Fancien Parlement en savent déjà quelque chose.

-r-Ceux-là, Sire, ne sont pas les plus dangereux', dit le comte;. chaque jour leur nombre et leur audace diminuent. Tout ce qui porte un cœux français et véritablement dévoué à Votre Majesté n'a pas appris, sans en être ton-» ché, qu'un de leurs principaux chefs, S. A. R. le duc d^Orléans , vient tout récemment de lui faire sa soumission. Un tel exemple ne pourra qu'être salutaire.

^«- Hélas ! répondit le Roi d^un air abatta ; et en soupirant , .comme s^il se fût encore agi de la guerre de sept ans , notre beau-cousin d^Orléans s^est p en effet , jeté à nos pieds , et nous ne devons pas lui en vouloir , puisque nous lui avons sincèrement pardonné; mais il nous a coûté bien cber ! Dieu nous garde de faire pour tous les autres ensemble ce cpie nous avons fait pour lui seul l Encore une conquête semblable, et le reste.de notre épargne y sau-

terait. — Mais bah ! ne parlons plus de. cela. Toutes ces querelles de partis , tous'- ces embarras de gouvernement nous Ont ennuyé : et fatigué plus que nous ne saurions dire, et plus qu^il ne fallait. Si nous n^aimions pas. tant notre peuple , et si nous n^avions pensé qu^à nous , nous aufions'pu nous donner moins de peines, assurément. Car, après tout, cela durera bien ' autant que nous , n^est-ce pas , comte?

•— Il y aurait bien du malheur , Sire.

— Quant à notre suceesseur, notre bienaimé Dauphin , qui s^est un - peu . frotté de philosophie et qui se permet de fronder quel-

quefois notre gobvernetnent ^ il sVn tirera comme il ponrra ; mois je prévois qn^il aura da fil à retordre. Je voodrais j être- po'ar le voir t rœiitre^ surtout s^il doit trouver dans son peuplé beaucoup de tètes comme les qua-* tre que nous avions là tout à l^eure. Ah ! il aura affaire à forte partie, notre cher petitefils \ Je ris, rien que d^ songer.

£t en effet. Sa Majesté riait de ses prévi-»

sions , et s^en frottait les mains de conteûte^

ment. En ce moment , Feutrée de son valet de chambré lui ayant rappelé ce quVlle devait à madame du B9ny :

•^Allons , mon cher comte , reprit le Roi en se levant , je suis bien aise de vous avoir vu. Après la manière dont nous avons lavé la tête à notre ministre , il est impossible maintenant que vous n'^ayez pas raison de Fétourderte de votre neveu. ;.. A propos, cette jeune fille est donc bien belle pour lui avoir fait faire tant de folies ? *

— Mais.... Sire.... elle ^st assez.... agréable.

-^ Tranchez le mot , cher comte , elle est di-

vine , nW-ce pas?... On nous a sonrent parlé d^elle et en termes si contradictoires, que...

Puis se retournant tout-à*coup vers son valet de chambre y. il lui dit d'^un ton sec et bref:

-^ Et ce rapport que j^arais demandé là«dessus?...

Le duc de La Vrillère attendait te comté dans le grand salon. Il s^approcha de lui d^un air cauteleux, et cherchantd^abord à lui donner le change pour Pentortiller dans une question destructive de la véritable question :

— Je suis bien peitaé, dit-il, de tout ce qui s^est passé. Ah !... ces bourgeois se sont étrhngement oubliés en présende de' Sa Majesté, qui, sans doute, a eu égard à leur titre et à leur chef pour ne pas nous ordonner de les arrêter sui^ le^champ comme ils le méritaient; mais je ne doute pas que ce soir, ou demain , après y avoir réfléchi, elle ne nous force à prendre contre eux quelques mesures de rigueur, ce qui serait fort désobligeant pour vous , et fort embarrassant pour nous qui ne voudrions pas vous désobliger en rien , sans cependant man*-

qaer en rien non plus à rordrç de Sa.Majesté f lequel sera dVntant plus précis quUl aura été débattu en conseil, et d^autant plus absolu que les modérés y. auront souscrit en y mettant pour condition préalable Télargissement de la Guimard , que le parterre redemande à grands cris depuis plusieurs jours; condition qui, TOUS le sentez yous-mème, serait dérisoire, si, tout 2^ssit6t après Vécrou de la Guimard levé, on pose un nouvel écrou par uue autre lettre de cachet qui fera cent fois plus crier que la première, et qui, jointe aux quatr,e qti'il faudra délivrer pouf les collègues de M. le comte , fera la cinquième, nombre capable dVffrayer Sa^AIajesté e]le-*même , et de lui faire tomber la plume de la main au moment designer, sails aucun égard aux exigences du cas ; et , de fait, avec la meilleure volonté possible, on ne peut pourtant pas enfermer tout le .monde à la fois. .

— Voilà bien des considérations , dit le comte après s^étre recueilli un infant pour chercher le serfs de cette phrase ; j^espère que ,

dans le nombre». Voire Excellence en trouvera bien une qui militera en faveur de mes collèguesi Toul ce que je puis pour eux , c^est de regretter quUls. niaient pais su Conserver dans leur langage la modération que leur imposait le. respect de la majesté royale* Mais la lettre de cachet que le Roi m^a pi^omise....

•—Ah ! ypilk précisément la difficulté.

•^- Ainsi ^ j^en aurai encore le démenti , et mon neveu continuera de me braver.

— Il ne TOUS brave point j n'exagérons . pas sa faute, elle e$t assez grande. Vous êtes mal^ tre de sa personne j puisque vous avez la pro* messfi du Roi ; mais si. vous m^en croyez , vous ne vous presserez pas d^en faire usage. Nous

devons aller piVino avec prudence. •• Vous

parliez de modération tout à Pheure , il en faut aussi dans cette aflPaire.... L^honneur de votre famille. . ^ . le respect du beau nom que vops por-^ tez,.. Si vous saviezé.. si vous entendiez ce qu^on dit dans le monde du marquis de Mirabeau!..* comment ses rigueurs paternelles sont inter^

prêtées -même à la cour! et cependant quelle

diflPérence entre les déportemens monstrueux de son fils et Pétourderie de votre neveu !

— Ati ! Monseigneur , cette, ëtourderie fera sa perte et le désespoitr de ma vieillesse.

-^JNon , non, ne croyez donc pas cela, je vois bien que les idées nouvelles lui ont monté la tète , comme k là plus grande partie de notre jeune noUesse , qui donne aujourd'hui dans le bel esprit. Les jeunes gens aio^nt tout ce qui brille, et malheureusement, nous pou-* vons le dire entre nous , monsieur le comte , uous autres pères nobles de la France monardiique, nous ne brillons pas. Mais personne ne s'inquiète de, leur conduite; on les attend à vingtH^inq ans , lorsqu'aux ardeurs de la première gourme philosophique succède déjà lé besoin d'être quelque chose. Alors un brevet d'officier, signé du Roi., un bel uni-* forme , une riche épée avec un joli nœud , viennent les trouver un beau matin, et leur ouvrent les yeux bien plus vite et bien mieux que les* remontrances et les prisons paternelles. M. le vicomte est sérienx; je ne lui

donne pas seulement six semaines pour en Tenir là.

*- Erreur, erreur, Monseigneur! je le con* nais, et c^est son caractère sérieux qui mMte toute espérance. Il est convaincu^ il aime et il épousera*

— Oh l pour cela non , je sais de bonne source qu^il y a déjà du froid entre les deux amans.

— Pour le croire j^aurais besoin de rapprendre de la bouche de mon neveu.

— Et s^il vous le disait lui-même ?

— Monsieur le duc

«~S^il était ici?... oui, là dans mon cabi«^ net? ajouta-t-*il en voyant le comté muet de surprise. Sui^antmoi, sa démarche prouve une confiance bien noble j elle est d^un jeune homme franc et ouvert , dW neveu qui coiinaît bien sop oncle I Vous n^étes , monsieur le comte , pas plus fait que moi pour en abuser.

— Ah ! monsieur le dUc î dit le vieillard tout éipu en se laissant conduire , et se persuadant avec peine quHl allait voir son neveu.

C¥tait la vérité pourtant ; mais le ministre ne

disait pas, qf^oiqu^il le sût trés-bièn, d'où venart à Marcellîn cette noble con6ance, qui eût été de sa part une bravade. impardonnable 9 si Pinvitation que le: duc de La Vrillère lui avait envoyée ^ conçue dans les termes d^un véritable sauf-'conduit , jointe aux alatmes que les députés de Langres avaient répi^ndues chez les Holbacbiens ^ ne lui eût fait soupçonner qu^on négociait son raccommodement avec son oncle au préjudice de sa maîtresse.

— Il ne faut pas , dit encore le ministre au comte, brusquer notre compliment et dire, tout d^abord, à. votre neveu ce que nous pensons de sa conduite , dans le cas où son début ne serait pas aussi satisfaisant que nous rattendons^ De l'amour , je suis bien sûr qu'il n'en a plus , ou presque , plus ; mais il a encore de Tamour-prôpre , et vous sentez qu'une corde si délicate ne saurait être touchée avec:trop de précaution et de douceur.

— Nous verrons bien , répondit le comte , qui augura mal de cet avertissement.

Marcellin aborda son. oncle ave une assu-

rance respectueuse, mais sans laisser ^^apper le moindre mouyement d^affection.

— ^^Monsieur le comte , lui dit41 / j^aurais recherché celte occasion de vous voir y si elle n^eût pas été en quelque sorte une nécessité. Quoiqu^nnocent des outrages que vous avez essuyés chez mademoiselle Guimard, comme mon intérêt 7 a servi de prétexte, jW res^ sens toute la honte et je vous en fais mes ex«cuses. : ,

— Vous Tentendez, dit tout.bas le ministre au comte.

— Croyez que je ne m^en serais pas tenu là ^ po«u'suivit Marcelliny et que vous seriez vengé, si un homme qui a lu Rousseaii pouvait se bat^ tre en duel. '

^-r- Vous-rentendez, dit à son tour le comtç AU. ministre.

Mais celul-^ci prenant un ton d^autori^ :

— C'est le côté le plus louable de Rousseau , dit^l, et plût à Dieu qu^il n^eût enseigné que des doctrines aussi conformes a lliumanité et à Vw-dresocial tout ensemble ! Savez-vous^monc^eur

le Tieotnte^que nos lois défeodent le duel sous les peines les plus dévèrcs^ et qu^il y allait pour vous de là perte dé la TÎe^ ou du mèius de to-^ ire liberté? Et c'est un malheur dontvon cher^ dié à vous sauver f ajouta^^t-il en se tournant vers le comlef qui^ rougissant de la leçon qu^on Tenait de lui donner au nom de Rousseau et de la loi ^ ne se pressait nullement de répondre à"" oette ouverture^

Jtfàrcellin , de son côté, gardant le silence dW homme qui se tient sur la défensive , le ministre reprit :

-^ Puisque vous vous entendez déjà si bien^ et qu^après cette réparation éclataiite que le vi-* comte vient de faire en ma présence, vous n^a* vez plus rien à vous dire, pourquoi donc larder plus long«4emps à faire cesser ce scandale^ de famille ? Que chacun y mette un peu du sien ; de riftdi^geiice dW càté^ du respeot^de rau-* tre y et le temps ftra le reste.

"^ Mon respect pour mon oncle , dit Marcelin, ne sera, quoi qu^il arrive ,.jaiMiis une condilMMBir

— fih bien ! raprU le ministro, il me nembl^MM — Monseigneur ! interrompit le comte avec colère 9 esl-oe encore là on jeu > une. mjrstifi* ealîon , comme irous dites à Paris ? J^ai eu la patience.*., je vous demande pardon^ j^^ieu la patience de vous éoouter sur Rouaseau , sur votre loi en matière de duel , sur Vo^dre social ' et riiumanité, pour voir où tous pourriez en venir enfin. Qu^est^ce que cela a de commun avee Tobjet de cette entrevue ? Il s^agit d^une liaison qui déshonore le ^nom que je porte; qu^elle soit rompue sur-le-champ , de gré ou de force; voilà la seule réparation que je puisse accepter, la seule qui m^tiit été promise ; c^est à vous que j^en appelle.

"^ Monseigneur I s^écria le vicomte à son tour, est^ done un piège que vous m^aver tendu ?

VcHisqui avez. lu Rousseau^ est«-il des distances que J^amour ne rapprodie î Est-^il d'un cœur généreux et vrain^eni noble de sacrifier Poxis*tence d^une femme qu'on aime au plus absurde des préjugés? L^abandon d^une amante n^t*-il pas unelàcheté? et une lâcheté qui porte quel*-

quefois en elle-même sft punition? Gesi à voas qae j^en appelle.

Placé entre denx adversaires qui lui faisaient si durement sentir sa fausse position à leur égard,leduc deLaVrillèrene jugea pas àpropos de pousser plus loin son rôle de^onciliateur. Im« mobile} la tète baissée et les yeux presque fermés pour se donner Pair tout^à-fait désintéressé au milieu d^une lutte dont il recevait, de temps en temps, quelques éolaboussures, il attendit avec réàignaticfU qu^il plût à Tonde et au neveu d^ mettre un ferme.

-r Voilà donc, misérable , ilit le comte , ta reconnaissance de tant de bienfaits dont je Cm comblé!

T- Misérable ! oui , répondit Marcellin , car il ]r a long-temps que je4e suis par vos mépris et vos duretés pour ma mère. Puisque • vous parlez de reconnaissance, monsieur le comte , je me vois forcé de vous rappeler que les humiHatîons de cette infortunée, «qui est votre sœur, ont bien payé ce que vous avee fait pour moi. J^ai compris trop tard vos bienfaits.

3i j^eusse été moins jeune y quand ils sont venus me chercher, je n^en aurais pas voulu à un tel prix.

§^ '. — Et moi| si j^eusse été mptns faible, je t aurais laissé entr^ les mains de ta mère. Va, tu as le cœur gussi bas placé. qu^elIe ; vous êtes tous deux indignes du nom de Rolampont.

«-r Je ne demande plus à le porter^ monsieur le comte, s^il faut que 4:ette misérable vanité me coûte le sacrifice 4e m^ pljiis chères affectionSf

•--«• Et ne crois pas non plus hériter de mon château.

— * Je n^en sefai peut-être guère plus pauvre, monsieur le comte, car ce château qu^ici vous faites sonner si ha|it,.tout le monde 9 dans le pays 9 sait que vous en devez dep^long-temps ' la.yaleur; et quand an le démolirait, quand on le vendrait pierre par pierre, vos créancierâi n^en retireraiept pas le tiers de ce qu^ils vous ont prêté ! Telle sera un jour sa destinée } et ne pensez p^s que Tabsurde fable du pont de Rq« lan() puisse Ten préserver.

^^ insolent , fais , fais à jamais de ma présence.

—Adieu , monsieur le comte.

Et il se retira avec sécurité. Alors, seule' ment 9 le ministre releva la fête.

*^ Eh bien ! Monseigneur , jugez.

-^ «Tai tout entendu. J^avais espéré , j^avais lieu de croire qn^en nous y prenant adroitement et avec douceur, nous arriverions à un résultat plus heureux. Je regarde comme un très-grand malheur que vous vous soyez emporté trop vite. Le fait est qu^il vous a dit là des choses....

^^ Ah ! Monseigeur, vous Péxcusez encore.

— - Won pas.

•-*^Mais je vous démande pardon ^dille comte en se couvrant la figure de ses mains et se penchant sur le dossier d^ùn fauteuil dans l'attitude de rabattement et du désespoir.

' — Vous ne voulez donc pas me comprendre?

Par égard pour vous seul, pour votre beau nom, je voulais différer jusqu^au dernier- moment les voies de rigueur; mais puisque c^est notre

dernière ressource^ nous remploierons; fy suis tout décidé maintenant, et pour son bien mème^ car il ne faut pas que ses dernières paroles tirent à conséquence.

— Ah ! monsieur le duc ! monsieur le duc !

s^écria le comte fondant en larmes , en y songeant plus tôt y vous pouviez épargner bien des chagrins à un vieux serviteur du Roi 1

0EAPITB.3 XII.

Dût veiûam oorvis , veut censura columbai.

Les douceurs que s^étaient dites le comte de Rolampont et son neveu , dans cette entrevue ménagée pour leur raccommodement, avaient mis tout le monde dans une position trèsrfausse; mais personne n^était aussi embarrasséy ajoutons aussi sot, que le duc de LaYrilr 1ère , qui se voyait sur le point d^ètre sérieusement compromis en punition de sa ladrerie.

— ei —

C^était le type de ces grands seigneurs , comme on en comptait alors beaucoup eu Franee , qui auraient laissé périr TÉtat plutôt que de débourser à propos quelques écus. En ce. qui lui était personnel ^ il avait reconnu trop tard les inconyéniens de cette vilaine passion qui déjà Pavait empêché de se livrer à une passion non moins dominante chezi. lui, celle, des lettres de cachet. Au point, où en étaient les choses , il y avait nécessité d^agir avec la convie-^ tion désespérante de voir revenir sur lui le coup qu^il allait frapper. Car il connaissait trop bien les encyclopédistes pour douter qu^à là moindre égratignure ils n^àbusassent de toutes les armes qu^ils avaient contre lui.

Déjà il voyait son portrait exposé dans les petites maisons et vendu au plus o£frant et dernier enchérisseur; il entendait crier à deux sous dans les rues de Paris ses lettres amoureuses Y multipliées par la presse clan- , destine aussi long-temps que les passans auraient deux sous dans leurs poches pour ali-* menter cette branche dMndustrie. Dans une

tâfComtaiiM moins grave, Diderot TaTait me^ nacé de ce genre de pilori , et Ton jugera de ce qqe devait être alors tine pareille menace , si Ton se rappelle que la susceptibilité des hautes classes pour un couplet, un hémistiche, une allusion glissée dans une préface, se révélait par des haines étemelles, par. des.

vengeance» atrocM, parla mort même '.

Le ministre avait mandé le philosophe qui, par hasard ou par calcul, ne s^étaitpas trouvé chez lui. Dans sa perplexité , il eût volontiers écrit à Mareellin pour le prier de se laisser arrêter. Toute sa nuit fut un long cauchemar dans lequel il se vit avec horreur tel que la vengeance des Holbachiens devait bientôt le faire, s^il nMnventait pas avant le jour une lettre de cachet qui pât les accommoder.

Ceux-ci cependant étaient assez disposés à lui tenir eompte des difficultés de sa situation, et songeaient, de leur côté ^ à lui épargner une

* Les Mémoires du temps attribuent la mort de la princesse de Bobeck à une pré&ce de Diderot.

{Note deVÉdUéur,)

épreiiive à laquelle ils n^aûnient rinD « ga«^ goer» Au premier coup-d^œil ib virent parlaitement bien que 9 cette fois , MarcelUn ne pou* vait échapper que par la fuite ; mais il était de leur houneur que cette fuite ressemblât le môius possible à une retraita. Ils décidèrent donc qu^il partirait avec Didârot, doqt le voyage en Russie fut immédiatement résolu , et qu^arrivé à Amsterdam y il y séjournerait jusqu^à nouvel ordre pour surveiller, chez le libraire Michel Rey, Timpression des .œuvres de d^Holbach; dans cette occupation, loin d^ètre perdu pour la philosophie, le jeune homme devait y au contraire , achever de se former^ du , suivant le mot du baron y de s'a** théiser, plus à loisir et plus à Faisequ^en France, oJL sa liberté était continuellement menaeée*

Un pareil projet voulait être exécuté en diligence. Les uns craignaient, les autres désiraient que le ministre en fût informe. On savait le lendemain quUl avait décrété Marcellin de prise de corps , mais* il y avait incertitude sur rheure. A tout événement il Tavait décrété

le plus tard possible. Par précaution Marcellîn avait passé là nuit au Graridval d^où les deux voyageurs devaient se mettre en route ; vers Theure de midi , tons les amis j affluaient pour donner à ce départ pins de solennité.

Madame Geoffirin , madame d^Epinay, mademoiselle de TEspinasse y aidaient madame d^Aine et la baronne dans les derniers préparatifs ; Grimm, d'Alembert et le chevalier con-* solaient le baron , que la perspective de vivre toute une année séparé de Diderot rendait déjà morne et grondeur j Jéricàult des Crou-* pières et Simon Garguille s'y étaient arrêtés pour recevoir les adieux et les comfmissions de leurs compatriotes y et, de là, contihuer leur chemin par la route de Champagne /qui passe à une portée de fusil de la petite grille du* Grand val.

On ii^attendait plus, que Diderot. Il arrivait en fiacre avec son petit bagage. Entre le faubourg Saint- Antoine et Charen-' ton, il rencontra, dans un carrosse de remise, quatre hommes en noir, dont le plus âgé

le^aluaeo souriant: c^élaii un cosoroissaire ^ nommé Rochabrune, qui avait acooatnmé de lui faire, à chaque entrevue» ce genre de civilité, pour Favoir conduit jadis au donjon de Vincennes. Diderot lui. adressa quelques mots, auxquels il ne répondît qu^en réitérant son salut et son sourire, répétés cette fois comme un commandement par les trois hommes de sa suite ;. après quoi le carrosse ^ affectant de ra-* lentir son train , laissa le fiacre prendre les de* vantS4 à la grande satisfaction du philosophe, qui augura mieux de cette politesse dés hommes noirs que de leurs salutations et de leurs sourires.

En moins d^une heure , il fut à la porte du Grand val* Il là trouva encombrée d^une foule immense de pauvres gens de Sussj, d'^Or* messon, de Chestevières et de Bonneui), pour qui Tatrivée des maîtres du château était tou-jours le signal dVbondantes aumônes et de la remise de leurs redevances les plus onéreuses^ Car Pair de la philosophie profitait aux alen-^ tours du Grancfval , par l» bienfaisance du ha**

ron et surtout par son exemple. Il ne voulait pàn que ses dîners plantureux et ses douces con-* versations avec ses amis fussent troublés par les cris affamés de la misère ; et comme Thumanité seule lui inspirait ce qu^à d^autres eussent commandé les délicatesses d^un épicuréisme nerveux y il ne repoussait point les malheureux pour s^èpargner Teunui de les entendre, mais il leur imposait silence en les rassasiant. Cest cependant à cet homme que Rousseau se vantait d^avoir dit un mot cruel ^ en refusant son amitié : f^vus êtes trop riche. Et il ne trouvait point trop riches, pour être de ses amis, le maréchal de Luxembourg , le prince de Conti et quelques autres grands, qui, satisfaits de se porter ses protecteurs aux yêûx dti monde ^ profitaient ailleurs le moins qu^ils pouvaient de ses doctrines ! ^ux que, du reste , il enta«mait aussi dans les dernières pages de /'£<mile^ par une leçon indirecte, il est. vrai, maishien sévère, mais bien méritée, sur la condition des paysans de leurs superbes do«^ màines, où le soleil était si chaud et les in-

tendons si durs! Il.n^eût trouvé les élémens lie son tableau ni dans la terre du baron , ni dans Timmense seigneurie d^Ormesson ^ qui renyironuait; tous les voisins du Grandval achetant par quelques concessions à Phumamtéle droit de venir causer liberté et égalité avec se»hôt6S. Il y a même encore , daqs le pays/de touchans souvenirs de leur bienfaisance » et des témoignages qui s'expriment comme des regr6ts|>ar* la bouche de malheureux vieillards V à qui cinquante ans de tourmente révolutionnaire n^ont jamais apporté que des changemens de maitrès el de coUectem'S : pour les pauvres 9 le progrès politique ne se fait guère sentir au^ trement.

Cependant 9 ceux que Diderot trouva ras^ semblés; aux portes du parcnWaient point Tair de gens qui viennent solliciter des grâces. Il y avait de Pinquiétude dans leurs regards et dans leurs chuchottemen»;- Tarrestation qu^oa craignait et dont un bruit vague avait déjà couru , les occupait plus que le sentiment de

leur misère. Diderot , non moins connu d^eux.

que leur maître ^ eut peine à se dérober tui, ni«rque& de leur intérêt qui le poursuivirent jusqu^à son entrée dans le obâteau.

-*<^ Nous TOUS attendions ayec impatience , dit le baron à son ami ; puisqu^il faut nous séparer ai tôt , du moins ne perdons pas le prix de ce sacrifice.

- <r^ Il le faut , et il est temps , répondit le phi* losophe. Pnis^ ajrant fait part de sa rencontre^ il demanda 7 et chaoun demanda après lui si tout était préf .

•— J^ai mis àrotre disposition ma voiture de voyage^ répondit Le baron» et mes chevauai vous codEiduiront par la traverse jusqu^au relais de

Saint-Denis, où madame d^Epinay a fait pcen-

dre des mesures > ce matin > pour que les maîtres de poste vous en tiennent de tout prèts«

"--Voici deux passeports » dit Grimm; Von de Tambassadeur de Russie pour vous ; Tautre

de Fantbassadear de HoUe^nde pour M. le v^ comte , qui roos accompagnera jusqu^à sa des<tination sous le nom d^un officier d^ordonnance de> Sa Majjeeté Impériale.

^-* Il en a déjà revêtu Tunifonne y dit le eht*valier.

^— Grâce à vos. soins , dit d^Alembert. Mais procédons par ordre; et d*abord, si nous roa-*- Ions être tranquilles pour penser au reste, pen* dapt la scène d^adieux qu'il est juste dé pro— longer jusqu^à la dernière minute entre les deux amans , ayons quelqu\in en observation qui nous signale a tout moment l'état de la route du côté de Charenton* '

•-*- Garguille , cela nous regardé ^ s^écria Jericault des Croupières , et tousles deux allèrent se jucher sur la voiture , qu^un vigoureux coucher venait de traîner en courant devant la grille du parc.

A les voir dans cette position , le groupe de^ paysans sVmut , et les alarmes y grandirent en raison de ce nouvel indice du danger.

— CTest-y donc bien vrai , bon Dieu ! de si braves gens, encore!

— * Chut I pas si haut , femme !

•*^ C^est-y là des malfaicteu^s , voyons?

*— Cest pas ça qu^on vous dit. Mais vous

D^avez pas besoin de crier plus fort que les autres.

— Et pourquoi donc que j^ ne crierais pas, mon Dieu f Avec ça que mon homme travaille pour le château , dites donc?

-^ Parce que.^.» Et puis d^abord , vousji^entendez rien à ça.

— ' Oarguille! Interrompit Jéricault des Croupières , ne vois-tu rien remuer là^bas, toi qui es le plus grand?

•<» Je vois la route qui poudroie , bien loin y bieij Join , entre les arbres ^ comme sous les pas d^un cheval qui arriverait au grand galop.

— . Tu te trompes, c'est la voiture des sergens. Ohé ! les voilà ! Crie -comme moi, crïez tous, mes amis: les voilà ! les voilà! voilà! là I là ! là ! là ! là ! -*— Et ce lambin de <x>cher qui a Pair de compter àts pas en amenant ses chevaux!

T- C'est très-bien, reprit .Jéricault Viennent-^ils vite? Voyons. Où vois-tu remuer?

Mais moii Dicul ce n^'est pas de ce côlè-^là! lu

n^e$. donc pas orienlé ? — Non , non , criâf*t*il

en se tournant vers, le chàtean; faussé alerte !

fausse alerte !

Et les discussions recommencèrent dans le

groupe.

^ r— Parlons peu et parlons bien, disait un homme de. moyen âge , Porateur de la troupe- S^it y a un Dieu, n^est-il pas le seul maître et Iç seul rdJ? Votih pourtant qu^on parle encore d'^augmentier le yingtième, comme ils l^ap'^ pellenti

— Joli vingtième! oui-dà , qui vous prend déjà*plus des trois quarts de ee qu^on a ! s^écria son voisin avec ironie* C^est*y juste , ça?

— Tout cela est bel et bon , dit * une vieille , mais...* '

— Est-*ce qu^il y a quelque chose? demanda Jéricault à Garguille qui , depuis qu^on Favait braqué du côté de Charènton, tenait les yeux constamment iîxés sur le même point.

*-^ Jq ne vois rien , jusqu^à présent.

— Je vous disais que tout cela est bel et bony reprit celle qu^on venait d^interrompre , mais

^^**''****'*^^****'*'*<B>.MM.-nni^^^'rÉriifii-r -y' i t - Jw. ^sttii.

ça ne regarde qu€ ceux-ïa apn iHil du

au soleil. Qu^est-«é que la pauvre fUofide va

devenir, si on met les seigneurs en prison?

•^ Oh I quant à ça^ je ne suis pas plus ama-^ teur que vous de voir arrêter les honnétea gens ; mais -c^est seulement Thistotre de dire que chacun plaide peur ses reliques et se plaint ôusqu^il a mal.

-^ Jour de Dieu! continua la vieille , faût-

il être des hommes et laisser enlevei^ ce gentil

intendant !

•-*-- Le fait est, dit un hra^e Jiomme , que

depuis que madame d'Aine a des intendàns ,

je n^ai pas eonnu son pareil. Il ne nous a pas

encore demandé tant seulement un sou.

— Et ce bon M. Diderot, dont vous ne dites rien , pe v6nt*-ils pas àusd Tarrèter ?

— Chut! taisez;«vous donc, femme , fit Pinterruptéur ordinaire y faut pas réveiller le chat qui dorU N^esi*ce pas vrai, Messieurs, qu^il faut de la disa*étion ? ajouta-t«»il en regardant vers la vîoiture.

— Oui 9 mes amis, dit Jéricault.âe» Crou-'

pières^cle Ift.discrélioii^ car jusqù^id loul est encore mystère. Mais si cette arrestatioB s^exé» <»ite» vous pouvez crier hautement qae cVst uat arrestation arbitraire; et laalheureu^einent ce ne sera peM-étre pas la seule > car il faut s^attendre à tout sous un geuirerneineut des* potique.

— * Vous entendez bien ^ s^écria un ancien domestique du baron { adieu ma paurre rentei car mbn bon maître qui est Pami de M* Diderot». ..

•—Et nou&i interrompit Garguille en tremblant, nous qui sommes ses compatriotes!...

— Et moi, dit un laquais ^ moi i qui le sers k table et qui fais sa chambre ! • • •

— Et moi donC| s'écria du haut de son siège le conducteur du fiacre , est-ce que je ne Tai pas amené ici ? crojrezrvous que je sois si blanc? hein? Avec ça que, tel que vdùs me vôtres, j^ai déjà été censuré une fois par ceux du Ghàtelet? Mais je m^en moque, le bour-* geols a bien payé, mes chevaux se régalent, je me dévoue.

— Hélas! mon doax Jésus f dit une jeune fille y en Ta tout arrêter.

— Heu! arrêter, arrêter! Moi, je sais bien qui qu'on n^arrêtera pas y dit le cocher du baron y en regardant avec orgueil: les roues lui-santés de sa voiture , ses deux bons chevaux qui piafiaient d^impatience , son long fouet » dûment conditionné, et son vigoureux poignet, premier moteur de' tourtes ces puissances.

— Bien dit,* monsieur Mathieu! Ahl bien dit, sâcrebleu! acclamèrent toutes les voix.

--*- C^est pas pour me vanter, allez, mais mille pipes /quand c^est Mathieu le Polonais qui mène, ses chevaux ne se laissent pas couper Tornière. Et aujourd'hui, donc? Ah ! bien oui ! ils passeraient plutôt par-dessus le clocher de Sussj ; 01U , diable m^emporte ! ils y passeraient. Je ne suis qu^un cocher, mais je sais bien ce qn^on m^a coulé tout à Theure dans le ttiyau de Toreille : Mathieu/ tu portes la gloire et Pespérance de la philosophie. Et moi je réponds : J^en réponds.

— Mon ami ! s^écria le bourgeois de la ré-^

publique des lettres, ce que vous ayez dit là est très-remarquable , je^-TOus demanderai la permission d^en prendre note.

— Ah!..; Et bien, comme vous voudrez :

si le cœur vous eii dit , ne vous gênez pas.

-*— Eh! eh! fit le conducteur du fiacre, qui jugeant fort bieti quVn cette qualité il ne pouvait briller à côté d^un ph^éton tel que Mathieu , venait de se faire observateur pour esquiver la comparaisoya ; eh! v^là du nouveau, si je u^ai pas la berlue.

— Faites attention , Garguille , dit Jéricault, VOUS n^ étiez donc plus ?

-—Oui, continua le conducteur, pour le coup , v^à bien les gens que j^ai coupés à la barrière. Il y a une heure quMls. étaient dans le dernier bas«*fond de la route; Ça ne va pas fert, il parait que le camarade est une fameuse rosse.

— Voyons , dit Mathieu en montant sur une des roues. Et il redescendit aussitôt en poussant des éclats de rire capables de rassurer tout le monde.

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Gebendant Talanne avait été donnée au cbâ-

t6au,et une minute.après'onen vit sortir la société ; elle s^avançait , les hommmes en tété, sileiMiieuse et rangée comme une procession y jusqu^à ce que parvenue au-delà ilu fossé , elle S^éparpilU eh petits groupés sur un rondpoint sablé et entouré d^arbres , entre le pont et Ja griUe extérieure^ Grhnm, qui depuis le moment où il avait décidé le voyage de Russie, n^avait pas un instant laîisé Didierot seul avec ses amis , Tobsédait encore et achevait de lui démontrer combien ce voyage était indispensable.

-— Vous nous ferez lé plus grand bien à tous i et vous acquitterez une dette coYitractée depuis long«temps envers la première femme du monde. La réception quelle vous prépare vous fera facilement oublier les fatigues du voyage.

-^ Je la verrai donc^ s^écria Diderot , cette illustre souveraine! cette femme e:i(traordi'*naire, qui unit toutes les séductions dé son sexe aux mâles vertus du nôtre ! qui cache Tame de

Brnius sons la figure de Cléopàtre ! Om > je ki verrai !•••

•^ Nous la verrons ensemble, reprit Grimm,

et poar peu que le prince ^e Galitzin veos retienne, à La Haie^ je serai à Sain^Pétersbourg avant vous.

«^ Tant mieux. Mais cependant, mon ami^ ajonta-tril en apercevant madame d^pinaj, qui , la tète penchée et le visage tourné contre un^ arbre , essuyait une larme à Pécart ; que ce ne soit pas avant d^avoir rempli tous les de^ voirs qui vous réclament ici.

' «--^ Des devoirs! Oui.... il en est qu^on ne B^lige pas impunément ; mais oh ne m^a pas mis en position de les accomplir*

Diderot nVn sut pas davantage. Le baron et Diadame Geoffirin venaient de les rejoindre en ce moment, et de toutes parts les groupes se rapprochèrent delà voiture. Diderot ayant re* mis à ses compatriotes un^lettre ponrsa sœur; le

bon Simop Garguille se tourna vers Marcellin.

— Et vous^' monsieur le vicomte, lui de-«

manda-t-il, n'avez-vous rien à nous donner

pour madame voire mère? Elle était déjà bieii inquiète quand nous sommes partis de Lan-* gr^s, et ce qui arrive maintenant n^est pas trop fait pour la tranquilliser •>

Marcellin rougit et s^excusa sur les autres soins de cette journée d^avoir oublié le plus important; mais il sentit combien il était peu excusable «n voyant que Suzanne y avait pensé pour l]ai,

— Qu'est-ce que tout cela ? demanda Diderot à madame d'Aine, qui arrivait avec plusieurs petits paquets.

Des bas de laine que madame Geoffirin

VQUS a apportés, une demi-douzaine de bbn-^ nets de coton, et unmanchonque je vous prête pour que vous nous rapportiez des fourrures.

Mais laissez -moi, il 7 ^ quelqu'un par la qui a deux mots à vous dire en particulier.

. .C'était madame Geoffrin qui , ayant fait le tour de la voiture après avoir quitté le bras du baron, s'était retirée dans un angle formé par le mut du parc et le bâtiment de la remise.

— J^avais besoin«de vous parler seale , mon ami, lui dit-elle. Je ne suis pas assez égoïste pour m'affliger de ce voyage, s^il doit avoir pour vous tous les heureux effets que vous en attende^ ; je veux même profiter de rocca-* sion quHl m'offre de me soulager d^un poids qui me pesait depuis long-temps sur le cœur.

Le service que vous devez me rendre ne vous prendra qu^on moment , et encore je ne vous demande que d^ songer à temps perdu.

Allez donc jouir des honneurs que vous réserve Catherine; vous vous devez, vous lui devez à elle-même de ne pas mettre de bornes à sa munificence* Ce qu^elle a déjà fait pour vous est bien ; laissez-lui faire encore davantage : en vous honorant, elle s'honore. Après que ses bontés vous auront ouvert un libre accès auprès d^elle , il sériai temps de songer à moi. Voici , «jouta-t*elle en tirant une petite boite , des lettres écrites de sa main, et son por-^ trait, qu^autrefois j'avais été si heureuse de re* cevoir.... .

— QqoH s^écria Diderot , .vous les lui rcn-

M^Ma^^&i

rojtz l Et c^est moi qae n>us chargeas de lui causer ce chagrin !

<^^ Vous les lui rendrez de ma part avec ces seules paroles: Madame GèoJKrin ne* peut plus ]e3 garder. -<- Ah ! cela est trop vrai /croyex* en le cœur de votre amie ; il ne sauràit^ être si pénible k Catherine de les reprendre qu^à moi de les garder un jour de plus. Eh quoi ! L'Im^ pératrice de toutes les Russiesne trouverait-elle pas, dans les distractions de sa cour et dans les soins de son vaste empire , assez des ressources pour> combattre un petit dépit? Moi, simple particulière, je n'ai que mon cœur pour Jouir et pour souffrir! Un étranger d^un rang illustre vint en France, me vit, s'habitua auprès de moi et parut heureut de mon amitié.

Pendant qu^il était a Paris , il ne passait pas un seul jour sans me voir. Il voulut que je fusse la mère de ses enfans: je lui jurai de Tètre. Des cinq que j^ai vusà Paris, celui à qui je me suis le plus tendrement attachée, eut le malheur de de-* venir roi, et roi de Pologne! Il continua de mVp* peler sa mère , et je pus me convaincre qu^il me

gardait les sentimens d^un fils» lorsque obligée de l'aller trouver pour Tembrasser encore une fois avant de mourir , je fis 9 il 7 a sept ans, ce fameux voyage de Pologne , où mes ennemis n^ont voulu voir que ma vanité sati^aite. .Hélas ! c^était mon cœur que je voulais satisr faire ! mon cœur qui fut déchiré dans celui de mon fils , à.Paspect des humiliations dont on Fabreuvaitv et des malheurs qui accablaient son peuple. Mon ami, vous savez le reste. Je n^exige pas que vous prononciez entre Catherine et moi; mais, si vous m^aimez, délivrezmoi de tout ce qui vient d'elle. Ce sôuvenir-là me fait trop souffrir.

— Donnez , donnez , ô la plus noble des femmes et la plus aimante , s'écria Diderot en lui pressant les mains et en pleurant de tendresse à ce nouveau trait de son cœur, comme, tout à Fheure, il avait pleuré d^enthousiasme sur la grandeur de Catherine. Il embrassa madame Geoffrin, prit la petite boite et s^éloigna en étouffant un soupir qui voulait jdire : — A mon Age^ doit^on laisser à Paris de

tdJ«s mmÎM, poar aller voir une impératrice à 8aiiit4>éterBboiirg?

Pendant œt aparté an avait achevé de loat disposer poor ledépart, et Diderot venait d^étre avarii quHl n^jr avmit pins de tempa à perdre^Il ne put ' cependant refuser quelques mois de ooASOlation à madame d^Épinay qui^ se jetaiit sur son paasa^e, voulut encore une fois en appeler à lui de la conduite de Girimni«

^^ Il vous a parié? lui di thalle.

.^ Oui ) Madanie ,» et je le comprends moins que jamais; il est mélancolique et dur-; il a le ^cœur froissé } mais il vous aime , mais il est fidèle; que de ressources vous restent encore pou^ être heureuse !

L^émotion qu^il rapportait de ces deux in«tidensse confondit bientôt avec la douleur uni<- ^^erselle qui éclata au moment de la séparation. Ceux de ses amis qui n^avaient jamais bien senti i'*itnportance de ce voyage s^ seraient volontiers opposés ; car, alors , il leur parut clair comme le jour que Orîmm seul j avait in* l^èt y et ne leur enlevait Diderot que pour en

faire sa coitt à Gfttberîne. Mais il ëtait dans la destinée de J^erot, en Russie (k)ininé en Ffanee , d^ se remuer toajdurs au bénéfice de quekyue ami $ et ceux qui étaient présens ayant tous plus ou moins abusé de lui , ce fut rrai-* semblablemetit dette roison qui leur ferma la bouche» De toutes les marques d^attàéhement qu^il reçut d^eux ëh s^arrachant de leurs bras, aucune ne le toucha plus profondément que la muette Affliction du baron , son ami le pluis désintéressé, Son seul ami véritable: Auasi éprouVa*-t41, en Je Serrant sur son cœur , une de Ces émotions privilégiées qui, pour n^ètre pas sans douleur , n^en sont pas moins les premières dans l^ordre des jouissances niorales , à part celles que Pamour se réserve, et qui ne devaient pas même manquer au philosophe en cette occasion. Amenée par madame d'^Aiue , Su^afane vint à son tour et la dernière recevoir ses embrassémens* Ils furent vift et tendres; il y Avait b la fois le transport dNin amant et la bénédiction d^un père.

-^ Allez , ma fill« , lui dit^ii y soyez heu^

— Séreuse } ou du moins ayez le courage d^attendre le bonheur.

Ce furent ses dernières paroles. La voiture , ëtaitdéjàloin^queSuzannelesentendaitencore.

— Oui , dit-elle , j^essaierai d^avoir ce courage quHl me commande ; je m -en ferai , s^il se peut , une habitude, car je vois, aussi bien que lui, qu^elie me sera nécessaire.

Il semble qu^une femme qui vient de voir partir son amant se trouve plus malheureuse de son absence qu^elle ne serait heureuse de sa présence. Il y a là deux sentiraens contradictoires que nous ne chercherons pas à con*cilier j indiquons seulement leur co-existence actuelle dans Suzanne. Si ell^ eût pu raisonner ce qu^elle éprouvait, en s'apercevant, pour la première fois, qu^elle, tenait à Marcellin par un lien plus fort qu^il n^était doux , nous aimons à croire qu^elle n^eût trouvé d^explication à cettç, découverte que dans les torts de soti amant. Par le bien quUl lui avait fait , et par Pétrange position où il Pavait mise , il s^ëtait rendu nécessaire à son existence suivant le

monde. Mais tant de défauts et de qualités le séparaient d^elle, qu^un observateur calme y le chevalier, par exemple , aurait pu juger a coup sûrqu^un mois, au plus, de tète-à-téte tranquilles consommerait le divorce entre leurs sympathies. Car souvent il en est de Funion intime de deux âmes comme du mélange de certaines liqueurs ; elle ne se maintient que par une agitation perpétuelle qui laisse Te fait es^ sentiel toujours douteux; et voilà ^ peut-être , comment une femme , ne sachant pas au juste ce qu^elIè perd dans une séparation , pleure beaucoup et regrette peu : il en est qui , par une raison toute contraire , pleureraient en-*core davantage et ne regretteraient rien.

€^esl sans intention que nous avons mêlé' le chevalier à ces reflétons, car Sdzanne était bien éloignée de penser à lui. Elle venait dé remonter dans sa chambre, où personne ne l'avait suivie, par respect pour sa douleur. Là, elle s^efforçait de songer à Marcellin, qui, pendant une longue demi-heure passée avec elle, h^avait rien su lui dire qu^elle pût se rappeler.

Elle se souvenait •seulement que , profitunt à» sa podtÎQq de persécuté) el de l'usagfi <(Ui veut ^ue , d^Qs les séparations , tout l'iotarèt soit pour ceqic qui partent , il s^était bçauçoyp attendri sur lui-même , ^t ayait d^mand^ plus dç consolations qu^il qVn avait donmé*

— Il part! il s^exUo! s'écria-MIe* EU! oroit* il donc qu'ime pareille nécessité serait au** dessus d^ mon courage? Et ne miVt^il pas trouyé de la force pour deux , dans ces jours , d^infortun^ rapins éclatant^^ ou nous peusAmesmanquer de pain? CTétait pour lui qi^ la faim meseml^lait effrayante^! Celait dan^sesmcm-^ bres que je ressentais le froid el la fatigue ; et quand il me quitte % il se croit le seul à plaindre ! Fïe me fait<^il aucune part dans unç douleur qui doit nons être commune ? Et s^il peut en ressentir d^autpes en ce moment ^ que lui étais^je donc , mon Dieu !

Son d^pii Tétouffait, Elle se promena pen^*-

dapt quelques minutes sur un balcon qui était de plain pied a,vec les croisées du côté du nord* Comme elle tournait les yaw; vers la montagne

de Cheiievlèreâ« jdle ap«rçtil ^ àrhoruen, hk vc^lure des vojTtgeiirs qui , dâ>otidiaDt de ta gorge boisée à travers laquelle elle avait d^a^ord djsparUf 9embla»i se rapproc^r dans sa course rapide sur une pente inégale, et* se nloi^ trait de moment en moment entre les cimes des grands arbres qui couronnaient le parc.

Suzanne tira aussitôt son mouchoir et se mit à Fagiter dans Fair, espérant qu'un même souci inspirerait peut-être à Marcellin la même pensée. Vain espoir I aucun signal ne lui répondit de la voiture , et son mouchoir ne lui servit qu^à essuyer les larmes que cette dernière déception fit couler.

— Mademoiselle ! s'écria une femme de

chambre qui la surprit dans cet état , Mademoiselle ! ils sont sauvés I Les autres ne font seulement que de passer ; ils courent au grand galop sur la route de Brie.

Ces autres étaient les gens de la police qui, au lieu de poursuivre les fugitifs par le che* min de Ghenevières , avaieiit soUement tourné Sussj pour gagner , k droite, la grande route.

A la yéritjé , ils ne rentrèrent pas à Paris sans ramener Jéricault des Croupières et Simon GargoiUe^ qa^ils avaient happés au relais voisin ; autrement \^ police eût éié trop sotte

ce

OBAPITRS IT.

Tout pouvoir qui se divise serii détruit.

GmiiT*

Quoique Suzanne ne fftt poini partie pour la Hollande , il ne tint pas à elle que son éducation philosophique n'avançAt beaucoup plus vite que celle de Marcellin. Ses livres ordi-naires , auxquels elle avait dVbord demandé des distractions, développant chaque jour son esprit, lui rendirent bientôt nécessaires des lectures plus sérieuses et plus substan-^ tielles que les romans de madame Riccoboni

ou de madame La FayeUe.JSes besoins moraux, répondaient aux événemens de son existence si rudement exercée. Gomment donc se seraitelle reconnue dans des héroïnes , à qui leurs passions coûtent quelquefois la vie, ïnais rarement un cheveu , et jamais un ornement de costume ? ComniQitf. les auriufrr^% suivies avec intérêt dans des sentiers dont une main o£EicieusQ arrache toujours d^avance les principal épines ? Julie , un peu moins prêcheuse , Clarisse, un peu moins méthodiste» eussent été mieux son fait. Du reste, elle était loin de dédaigner les vertueuses ardeurs de Saint-Preux, ni les entreprises titanesques de Lovelace;

elle rendait mioM tùute jusUm « cts 4M»'ty- {Mâ cél^res de la aédiictWa ; i«9is ella ne |iqu*^

Ceat p« e«Ue tr^o^iticin qu^eUe av^it pas^ da )a i^itû bibliothè^ae de madame d'Aiqe la îeuM « ad[W de ^f lut^ws ? 1^ ^^jr clopédistety et Q^ét«it|Mur eUi) ua tm« ^Wr oempte de retrouver $i peukMrs boopes phy-*

sionomi^s, leurs cia*acièr«s affilie» qi si finales, duns un s(yk dur, ari4e Qa p^ rpétuellemexit colère, EU^ pouvait /fACQre moim concUîer iiMirs hftbitucUa biçnfaisaatc» «vec les p4ieui^ prîuQÎpes d^ I^ur morale écrite. Diderot luim^me » Diderot , squ dieu , aes amours i la fei-^ sait quelquefois frémir par réuormitdé de ses Uesphâ^s coutre le ciel, coutre }^ terre « coAtre Tordre soqial ^^ contre ThiimMuité* $u« zaune, comme il est facile de le présumer p£ir ce qw n^ona cofuueissons déjà de sa vie « uVv^it jameis mi^ à rétroit son ame dans les dogme3 e^dusiÊi d^uue religion positive > miûs le sentiment religieu:)^ était puissant ohez elle comme dans toutes les organiuttions privilégiées: de là 9 des frmssemans doubm^eux ; de îà 9 de. poignantes incertitudes et de pém-* ble$ abatterp^ns y à mesure quVvançant sur ce terrain nouveau , eUè le vùji^it jonché de teu^ les les doctrines qui doMoment des ailes à Tacti*^ vite humaine, et la soutiennent assex haut poMr apercevoir sans cesse un bot météori<|Qe par*-delà Thorizon de nos misères .

Cependant elle s^attachait avec persévé* rance à ces lectures. Dans les nombreuses difcultés techniques qu^elle rencontrait, elle s^adressait quelquefois à madame d^Aine, sa seule compagne; mais cette excellente femme, qui y depuis vingt ans qu^elle vivait au milieu des Encyclopédistes , estropiait encore leur nom de secte , ne pouvait pas être d^un grand secours à Suzanne. Le plus souvent, elle se bornait à la plaisanter sur son application à dès études dont le résultât le pluâ certain , disait-elle , serait Faffaiblissement de sa vue et Taltération de ses belles couleurs; et, dans la prévision de ces danger;^ y elle s^efforçait de lui procurer toutes les distractions dont elle s^avisait. A peu de temps de là , Suzanne pensa trouver dans ces distractions même un danger plus sérieux. Mais ceci nous ramène de la solitude dû Grandval dans le tourbillon du monde , où nous avons laissé tant d^intrîgues en projet ou^ en action*

On a pu remarquer que madame Necker n^était point reparue dans .les dernières réu-

nions des Encyclopédistes, malgré Pimmense part qa^elle avait prise spontanément à lenrs affaires, jusqn^au moment critiqua de leur lutte avec Tautorité. Soit calcul de prudence, soit que les recherches auxquelles nous Tarons vue se livrer sur la naissance de Suzanne , n^eussent amené aucun résultat important pour ses projets, elle continuait à se tenir éloignée de la Synagogue; et comme il était dans les habitudes de sa politique de ne jamais rompre entièrementavecaucnne puissance,elle retenait dans sa société Thomas et Raynsd , les moins in|rigans , par conséquent les plus insignifians de^ Encyclopédistes : deux Encyclopédistes pour mémoire. Celte retraite avait dissous de fait la Gamarilla, dont la direction nous avait paru d^abord si heujreuse pour Suzanne. Madame Geofirin, rendue à s^ habitudes paisibles et sédentaires , Pavait pre§quç oubliée depuis le départ de Diderot. La baro.nne tenait sa maison de Paris et se complaisait dans de fréquens téte-à-téte avec Suard., dont la présence chatouillait agréablement ses sem, sans

offrir aucun danger pour sa rertii. Sa belië*soeur se faistait donner éè$ leçons de Iktéra-^ iure par Lagtangé , auiro passe^temp» d-une autre femme froide/ Il né restait doue plus que madame d^ Aine pour gouverner Sutanne; et quoîquelle eftt parfaitement ét€tré ses filles ^ ee n^étàit pas une raison pour quelle fût propre à la drreetion d^une pupille ai extraordinaire. Le plus grand malheur pour toutes deux^ c^était de ne pluâ être a portée de imtreles intrigues des ennemis de la Synagogue^ Geuxi^ ci avaient la partie tirop belle pour rester inactjfa. Grimm, mécontent de ses amis, qui lui reproohaientdeletir avoir enlevé Diderot , venait de repartir malgré les* pleurs de madame d^Epinay ; pauvre ^mme ^ qui payiodt oh^e«ment, dans cette occasion , le6 oonséquènciMs d^un tempérament chaud et exigeant! Malheureuse par son amant , elle l^était encore par Èùû mari j car même au jtviii* siècle , uh mari était quelquefois une aflfaire. Monsieur d^pinay qui, d^abord^ ne s^étall distiogué de ses consorts que par des complaisances

inouïes envers sa lemme, à ce point méine que, sor le refus obstiné de Aousseaii ^ il Vàrtsâk «o^ eompagniie en petecmnedens ce Csnieoz voyage a Génère dont nous avons parlé préeédenn»

meni ; monsieur dl^pînay notait plus k même mari depuis long^témps. L^éteès des plaisirs avait sensiblement altéré son bon oaradère; sa raison et sa fortune en étaient également dérangées ; bref, il était fou et ruinée Hus d'une fois il était déjà venu reolapier de sa femme ce qui, aux termes de leur constitution intérieure, ne pouvait plus lui appartenir, qt il n^avait jamais levé le siège que moyennant finances. Mais, dans le cours du dernier quartier , il avait re^ Bouveié ses assauts plus fréquemmant que de coutume; ses eiigences devenaient extrava* ganiéS} c^étaient toutesles semaines, et presque tous les jouT^ , d^horribles scènes conjugales auxquelles madame d^Epinay était forcée de prêter le flanc, n^ayant plus d^amaus pour lui en imposer par leur présence, et ne pouvant pas lui faire un ponl^^or pour sortir de sa mai-» son toutes les fois quMl lui {faisait dV entrer.

Poor.empirer cette situation ^ Rousseau, qui venait de mettre la dernière main à sea Confes^ sionsy en donnait des lectures devant des personnages peu nombreux à la vérité, mais admirablement choisis pour en propager le scandale. Les salons.de la. comtesse d^Egmont, de la marquise de Mesme, du prince de Pignatelli, et du marquis de Juigné; les languesi de3 littérateurs Dussaulx , .Dorât , Lemierre , tous^gens peu favorables auxEncyçlopédistes, pouvaient déjà compter pour une bonne demi-publicité 9 en attendant la publicité.complète qui ne devait Venger Rousseau qu^après sa mort. Parmi les personnes qu^il nommait en toutes lettres , madame d^Epinay devait nécessairement être une des plus maltraitées^ Elle le savait, et elle savait surtout que le fatal chapitre du voyage à Genève n^avait pas été oublié.

Cependant tout cela n^était rien auprès de ce qu^elle ignorait encore. L^espion qui avait tenté, de livrer Suzanne au duc de Choiseul, n^ayant pas su se réhabiliter au gré du lieuter nant de police, venait d^ètre définitivement des^

tUiié# Cmmm il n'tkttit pts foiieM le atkiîrt 4e ^an infamie) il alla «» plaindra au duo d# La Vrillera f lui «ffrit $e3 servioen^, ^ lui ra^ coota tout ca qu^il lavait par lui^inèipe et tout ça qu^il af ait appris de son aocieii patiH^n sur la via de Suzanne. Ca fut uua bo9ua for«* tune pour la ministre y qui était déjà an poar iiaftûon da plutiaurâ ran«eignainaua importana» 11 attandait depuis lang«tamp9 una cMscaaiQn da se venger des Encyclopédistes^ sans kaattaquâr en son propre uom 9 et il crut cette foie l'avoil^ trouvaa^Unedamandeexorbitaptaadres^aapar l^agent au duc de Cboisaul^ la refus qui anaeraii la suite inévitable, et» sur la refusi unainstauae judiciaire 9 précédée d^un long mémoire 0^ seraient surtout énoncés las &its inutiles é la cause , lorsquHlÉi seraient jugés nécessaires au scandale î enfin ; pour attirer mieyj^ Fattantion publique, un plaidoyer qui conclurait a deux millions de dommages *>• intérêts; tel était la calcul du miuistre $ f t pour 1^ iiiire réussir il ppuvaittput attendra de réloquença du fomai^ Linguet, Tavocat des priiicSpes ^nti^pbilofp*.

|>hiqiies ^ el de la connivence des jnges Maupeou> qui, trop heureux de pouvoir rendre aut gens de lettres scandale pour scandale, Iqs immoleraient avec délices dans une de leurs protectrices les plus élevées. De toute nécessité comme de toute justice, madame d^Epinaj devait être ici la victime expiatoire , et cela, par une raison qui est le secret même de la comé* die : il s^éclaircira bientôt , quoi quHl arrive de la combinaison de monsieur de LaVril- 1ère. Contentons-nous de dire , pour Fheure , , qu^elle fut secondée avec empressement par un misérable^ qui, d^abord, nVvait rien à perdre du côté. de la réputation , et que Tappât de tirer une grosse somme dWgent des personnes qn^il espérait compromettre, décidait d^avànce à tout risquer. - *

Tout cela, cependant, ne put être conduit ^i discrètement qu^il n^en vint quelque bruit aux oreilles des Encyclopédistes; mais alors les lectures de Rousseau suffisaient à les in*triguer et ne leur permettaient pas d^assigner une autre source à la fâcheuse popularité qui-,

de jour en jour, s^attachait davantage au nom de madame d^Epinay. Il n^y eut d^instruite que madame du Deffant, à qui Fhonneur de la secte n^importait plus guère , depuis que le refus obstiné de conduire Suzanne chez elle Tarait presque brouillée avec les gros bonnets. Mais elle ne leur en voulait pas assez pour se venger d^eux aux dépens du duc de Choiseul avec lequel elle avait toujours entretenu de bons rapports d^amitié.

La société qu^elle recevait habituellement se composait, outre quelques gens de lettres, de beaucoup d'hommes du monde, plus ennemis du ministère que des Encyclopédistes. La plupart avaient trempé dans le dernier complot contre la favorite, et leurs dispositions n^ayant point changé, il était encore facile de restaurer par eux toute la» cabale. Le priapisme de Louis XV , autre disposition immilable, leur proihettaitun

succès certain , et Suzanne d^ailleurs n'avait point cessé d^occuper ses royales pensées; il ne

s^agissait donc que de la déprendre adroitemen (.

ées mains de madame d^Aine y ce qui nVtaft pas absolument impossible.

Gomme nous Payons dit, madame d^Aine^ inquiète du goût toujours croissant de sa pu«< pille pour les lectures philosophiques ,- dher*chait quelquefois à la distraire. Les châteaux voisins du Grandval n^étanl point encore habites par leurs maîtres, elles furent bientôt au bout de leurs promenades et de leura visiter de ce côté. Une maladie sérieuse que fit, vers Ce temps, mademoiselle de PEspinasse, fut une occasion pour elles d^aller la voir à Paris. A llieure où elles lui firent leur visite, madame Geoffrin M madame d^£pinay se trouvaient chez elle avec quelques autres femmes moins connues dans le monde philosophique; et cèlles-cts^étant retirées les premières, un quartd^heure au plus s^était pas$é lofsqu^on vit en«trer la xnarqmse.

Bien que mademoiselk rSspinasse dût être étonnée d^une pareille visite, elle avait le cœur trop noble et Pâme trop franche pour y soupçonner de la perÇdie. Madame Geoffrin rit

^118 celle déni ârcbe an trail de taToir* vivre; et comme toutes les personnes présentes m* veient que le marquise ne sortait que dans les cas entrémes , ce fut*encore une considération qui releva singulièrement le prix de son beau pro-^ oédé. Les deux ennemies se réconcilièrent, s^em* brassèrent, et parurent disputer d^abnéga^n et de repentir dans les aveux de leurs torts ré** ciproques. La marquise pleura autant qu^une aveugle peut pleurer; enfin il y eut là une.

soèite*dont Suzanne ^ naturellement fière et haute de cœur, ne fut pas niédiocrement édi«fiée ; c^était à ses jeux le triomphe de Ta^ BÛlié, et elle en conçut une grande estime pour madame du Deffîint ^ qui avait sur sa rivaleleprivitégede Tàge et de la position sociale. Telle fut Tavant-iscène du drame iitfernal qu^ se préparait et dont le premier acte devait se pas-» ser, dès le lendemain, dans la celluleméme de la marquise* Du reste ^ cette dame prenait le vrai moyen de contrMniner le plan du ministre , et desauver la réputation de \iits^ amis : tan t pis pour eux , si ce moyen ne (MUivait pas être moral.

Elle 9ortil avec madame d^^Epinay^ qu^on hasard heureux lui avait fait rencontrer à point, au moment où elle avait besoin d^elle. Elle Finvita à FaçcQmpagBer et n^ent pas de peine à Y y décider ^ madame d^Epinay ayant déjà de la répugnance à reolrer chez eUe dans le jour, depuis qu'^elle n^ trouvait plus Grimm

et qu^elle risquait d'y trouver son mari*

La conversation tomba naturellement > sur ces deux grands sujets de ses tribulations.*Cé-* tait une très-J>onne veine ; la marl^uis^ la fit si bien saigner, que madame d^Epinay pre*^ nant d^abord cette cruauté pour dePintérèt^ lui avoua que ses plus cuisans chagrins venaient d^une autre source*

— * Je n^affe<^terai pas de ne point vous comprendre , interrompit la marquise , car je sais , tout , et c'est même pour cela que je désirais vous parler en particulier. Aussi vous avez vu qu^en entrant j^ai fait défendre ma porte.

Madame d^Épinay se souvint , avec une sou«* daine frayeur/ de cette précaution à laquelle elle n^avait d^abord attaché nulle importance.

• — Pauvre comtesse! reprit la^ marquise^ vous voilà bien payée dé toul^ vos tendresses pour les philosophes ! Qo^'on vienne après eda nous faire peur des hommes de cour ! Us sont hien vains ^ bien fats ^ mais on serait cent fois moins compromise avec eux» Au moins ceuxlà n^écrivent pas pour h postérité*

— Oh! mes enfans! mes enfans!

— Et le plus grand malheur pour vous et pour eux, c^est que cette.postérité-là commence avant votre mort. Par prudenjpe, Rousseau vivant se contentera de la publicité de ses lectures. Mais il n^est pas éternel 9 et suivant Tordre naturel ^ vous devez lui survivre !

•— Où me cacherai-je , malheureuse !

— On ne peut pas se cacher : ainsi votre moyen n^en est pas un. Rousseau mort , les Cor^S'sians seront imprimées ; et \es\Con/èssions iroprimée^, il faut que vos enfans les lisent, et que vous, vous rougissiez devant vos enfaqs.

-^ Ah I marquise , le mot est.bien dur !

— Ce n^est pas de la dureté , c^est de la rair son toute pure. Pouyez-^^vous croire, que jç

MBjge à Took hmmUer? Dieu merai! je sais femme , ou du moiiis je Fai été auttefois j et je •àis que nous avom toutes quelque chose à nous vepnocher» Ainsi > calomnies ou médi**^ sances ^ calomnies , si vous TOulez, pour ne pas disputer sur une misère ^ tous saveK que celles de Rousseau seront de main de maître ^ et vous ne tous souciez guère d Woir à les réfuter?

•~ Oh 1 non , mais comment faire ?

»^ Les prévenir.

^^ Cela est-il possible ? J^ai tout tenté pour en venir à bout , et toujours sans succès.

-^ Oui! vous êtes allée trouver M.de Sàrtinesf èl que pouviear*voos lui dire ? Vous n^osiez pas lui demander une lettre de cachet pour un hoaime qui a été voire hôte ?

«^ Je voulais qu^il mandat Rousseau^ et exi^ geàt seulement de lui sa parole d^onnem* qu^il disGontinuturait ses lectures.

. «^ Je ne doute pas quUl ne Pedt tenue y Vil Pavait donnée. Maia de quel droit la lui demander? Et pms les copies, prétendues apo-' crypbèsi et puis enfta, car fen reviens ion*

joiifs là y rimprusioD après ià mort? Qoi pou-' ▼ait TOQS garanlir de Timpression !

^-^Mai^qui poorra m^en garantir, quoique je fesse } Qaei nttoytn de préTenir ma honte ?

-^ Peut-être il en est on*... Mais il faut avant tout quHl vous convienne*

-— Dites , oh ! dites , je ferai tout ce que vous voudrez.

«^ II s^agit 5 ma dière , d^uûe révolution 1 Le mot est effrayant, mais non pas la choae* D^ailléurs c^est une nécesaté^ Oui , ma obère i à moins d^une révolution , rien ne peut nous sauver* Ce sera peut-être la dernière à laquelle les femmes auront mis la ttlain, et je pour?* rais ajouter la plus désintéressée , puisqu'elle nVura pour but que de mettre notre houneuv à couverte Vous le voyez ^ de votre cause je fais la mienne et celle de plusieurs autres femmes ^ mais en cela , je ne silis que raisonnable et je ne demande, pas qu'on m'en sache gré»

Gertes, s'il est un danger oommuja où nous

devions montttr de l'esprit de corps, c'est bien eehnqui nous metiaee toutes aujourd'hui dans

votrepersonne. Je ne voas cache pas que je tous ai souvent porté envie , vous voyant entourée de gens que j^aurais désirés pour ma société ; mais je vous jure qu^à cette heure , si jWais encore les mèrnes^ prétentions y et je voudrais les avoir, ce serait pour vous les sacrifier sur-r le-champ*

— Oh ! merci ! merci !

— Eh! mon Dieu, je ne ferais, à votre égard , que ce que je viens de faire à Fégard de madame Geoffrin et de la baronne , de qui, peut-être, j^avais eu sujet de me plaindre, dans ces derniers temps. Vous aviez été té-* moin de mon altercation avec TEspinasse f vous avez vu tantôt ^i je mVn souvenais; et croyez bien que sa maladie n'a été que le prétexte d^une réconciliation dont le désir était déjà dans mon cœur. C^est ainsi que nous devons agir quand nous avons besoin d^ètre unies; et nous le serons, car, Dieu merci, nous pouvons maintenant apprécier a leur juste valeur les gens qui nous divisaient, et à qui nos rivalités seules ont donné une impor-»

lance vraiment scandaleuse. N^esl-*ce pas une horreur! Tous les désagrémens des liaisons inégales et presque jamais leurs jouissances ! Sourenez-Yous de Diiclos (ce fut, je crois, votre début) , de Duclos , le plus franc, le plus honnête de tous pourtant , qui s^était mis chez vons sur un tel pied , que , pour avoir raison de ses impertinences , il ne vous restait plus qu^à le faire jeter par là fenêtre ; ce que vous avez exécuté , au surplus, en femme de cœur.

Mon estime pour vous date de ce trait. Passons , tout de suite , à M. le baron de Grimm , qui ferme la liste. Et bien, je ne vois pas même que Grimm*. ..

— Hélas! marquise, interrompit la com— tesse du ton d^nne patiente.

' Mais la marquise n^entendait nullement lui faire grâce de ce chapitre y au risque d^arriver un peu tard au fait , ce qui était le moindre de ses soucis.

. — Sôit, reprit la méchante bétCt je sais bien que celui-là ne ressemble pas à tous les autres* Après tout, nous serions bien malencontreuses

si DOS affeeticms tombaitet tcmjonrs de nwl en pire. GertaiDement ^ pour Tégalité d^umeor^ pour la sûreté du commerce , pour la cous-»

tance même ^ M« Grimm petit justement pas*ser pour ua module du genre ; absent ou pré^ sent, il fera toujours rotre consolation; c^esl là une de ces liaisons qu^on est fière dWouert un de ces amours honnêtes , stables , féconds en petites douceilrsy et dans lesquels toutes les femmes de votre âge aspirent à jeter Fancre*^ Bien rares et bien favorisées de leur étoile sont 'celles à qui pareit'bonheur ^st réservé ! et, cer* tes , je conçois qu^elles s'j attachent en dépit de toutes les tribulations qu^il leur cause, qu^elles le trouvent même plus ch^r, à proportion qu'il est plus acheté. Hélas 1 par ce qu^il toiis coûté aujourd'hui , combien le vôtre doit vous être cher !

— Assez ! assez ^ marquise !

—Pauvre amie! vous pleure?. C'est que vous ne pouvez songera Grimm. sans vous rappeler Jeaà-Jaçques. Ah ! c'est là un triste re-r v#r0 d'une si belle médaille ! Mais du courage^

ma chère^ du coarage et de la résolatîon ! Son* venez^Tons de ce qoe tous ip^avez promit tout à rhebre. Il ne faut pas que la conduite de ce misérable fasse exemple pour ses pareils. Est-il rien de révoltant, je vous le demande ^ comme Tidée que nous pouvons laisser notre réputation , notre mémoire en proie aux vengeances de cinq ou six gueux , qui sont nos créatures , qui nous doivent tout ce qu^ils sont^ et qui , sans nous, n^auraient pas taème le papier qu^ls usent à nous di£Pamer?

— Me propo^z-vous d'agir contre nos amis?

demanda la comtesse.

— Au contraire, nous agirons pour eux.

Vous êtes bien persuadée, n^est-ce pas, que tes Encyclopédistes vous seraient seuls assez dévoués, qu^eux seuls seraient assez ennemis de Rousseau pour le bâillonner et s^emparer de ses papiers, s^ils avaient en main le pouvoir?

•^S^ils étaient ministres, oui sans doute, mais...»

— Mais..... il suffit... .. vous allez médire qu^ils ne le sont pas , qu^ils n^ont même nulle

envie de Pétre. Sur ce dernier point on se dispensera de prendre leur avis ; d^abord vous sentez qu'il ne peut être question des fanatiques , des enragés du parti. Non ; mais à côté d^6ux j au-dessous , si vous voulez, il y a quelques hommes graves , modérés , qui ne se sont point compromis avecTautorité : voilà ceux que nous prétendons pousser. Eux montés , tout le parti monte naturellement à leur suite^ et l'autorité, confiée aux hommes qui ont déjà Tinfiuence , reprend le crédit . qu'elle a perdu et recouvre ses véritables droits qu'on lui enlève tonales jours L'intérêt de la France autant que le vôtre exigent ce déplacement de l'autorité, et peut-être que le seul moyen d'amener les philosophes à la respecter, c'est de la mettre dans leurs mains. Je vous dis l'opinion de plusieurs politiques prévoyans et éprouvés ^ qui s'honoreraientlnéme de gouverner avec eux; deux grandes mesurés viendraient io^médiatement fortifier le nouveau système et lui concilier l'opinion publique : le rappel des parlemens et le rapport de t'ordonnance qui bannit Vol-^

taire. Alors nous sommes tont-pnissans et nous pouvons^ pour nos besoins personnels ^ nous passer les douceurs du bon plaisir avec d^autant plus de facilité que tous ceux qui crient le plus fort aujoqrd^hui contre le bon plaisir ^ demain seront admis à en jouir avec nous^

— Voilà un plan bien combiné, bien savant, bien politique.

-—Vous voulez dire un beau chAteau en Espagne. Vous n^y avez pas confiance peut-être ? Cependant il est Pouvrage de gens qui n^ont pas coutume de rêver debout et qui ne passent pas pour mal habiles en fait d^intrigue.

— Je vois en effet qu^ils n^ont rien oublié, excepté pourtant le moyen de faire leur ministère , dit la comtesse.

— suis avaient compté sur nous?

^^Sarnous! répéta la comtesse, en ouvrant

de gi*ands yeux.

-«Et comment fait-on un ministère? En faisant une favorite, apparemment. Et ce grand moyen, les Encyclopédistes ne. le possèdent-ils pas ? Tout le monde le leur envie, et

— HZ -^

je peste (fe voir quHls n^eo. foal rien* Cokh |Mrenez<«TOus maintenaot ^ cûmtQ^se? Il y a de par le loonde une jeune fille incoanue 9 ebaodonnée de son amant , recueillie piu* de^ gepa qai en sont embarrassés aujourd^ui. Cette jeune fille peut changer le» destinées du pays; le hasard Ta tantôt amenée entre noUs deux ; que demain le hasard lui fasse faire quelques pas de plus, qu^elle aille à Versailles > et tout est fini. Là elle sera entourée de gens qui lui donneront se» instructions.

^^ Est-ce vous, marquise, jqui la conduirez à Versailles?

«^Cest vous , comtesse*

•*- Moi ! jamais , jamais.

. — Il faut que ce soit Tune de nous deux, et je crois que vous j êtes. plus iotére^éeque moi , soit dit sans vous offenser ; je n^ai rien à gagner, rien à sauver, moi; mon nom u'^est pas» que je sache, désigné avec outrage dans les Confessions. Il n^y a pas de gens qui mHmpUr lent une maternité clandestine

p-^Eneore, marquise! Ahl vous étea cruelle!

—•Qui en recherchent les preuves.. • . — Mais c^est abominable !

— Qui sait ? Peut-être le fruit...

—Ah!

— Vous êtes indisposée , chère amie? t*reneat mon flacon.

Ici la marquise voulut bien accorder à sa chère amie, le répit que les bourreaux de PEstràpade accordaient au patient pour pro-^ longer Avec sa rie le sentiment de- son supplice<

— Eh bien! réprit-elIé au bout d'une mî-t nute, vous sêntez--vous mieux?

— - Ah ! que m'avez-voùs proposé ! Mais votre moyen est infâme» Plus y y pense, plus je sens croître l'hori^eur qu^l mMnspire. Mon parti est pris : j'aifhe mieux mourir de honte que de remords «

-^ Phrases que tout cela ! Il n'y a pas de honte sans remords, ni de remords sans honte. Gela revient tellement au même que , si j^avaîs à mourir deTun ou de Fautre mal, j'en donne^^ rais le choix pour une èpmgteé Mais à votre

— tu —

place , comtesse , je chercherais d^abord à ne pas mourir. Cest toujours une insigne, bêtise , surtout lorsqu^on a, comme vous, de la santé, de la fortune , des amis , etc.

*^ Mes amis I ah! pourrais-je me remon«trer devant eux, après une pareille action?

-«^ Eh! que le succès la couronne, et vos amis vous glorifieront. £n cas d^échec, je veux dire si la jeune fille ne réussissait qu^à demi , nous trouverions notre excuse dans les précautions avec lesquelles Taffaire aura été conduite.

Ecoutez y demain c^esl ma fête.

—Eh bien!

' —Je donne un petit diner, auquel nos amis seront in vités , mais. ne viendront pas , à cause ' de. la maladie de TEspinasse. Nous aurons tout au plus ce&deux ou trois dineufs de profession, gens complètement nuls, qui ne voient rien de ce qu^on fait autour d^eux , mais dont la présence, or pareil cas, est tout bénéfice pour ceux qui les invitent puisqu'elle empêche de dire que le dîner était jiecret* Vous y serez avec Suzanne ; demandée par moi et conduite

par vous, la baronne et madame d^Aine la ver* ront aller sans crainte, et probablement avec plaisir. Vous dites en recevant de leurs mains la jeune fille : « Mes dames , je vous Penlève pour toute la journée. » On n^y fait pas attenlion. Après le diner , la conversation tombe sur les magnificences de Versailles , et sur les agrémens du parc en cette saison. Cela vous donne Tidée de profiter du beau temps pour faire une promenade en voiture de ce côté. Arrivée à votre destination, vous n^aves plus besoin de vous mêler de rien , votre tâche est remplie. Nos complices qui sont prévenus vous reçoivent à bras ouverts , ils font à Suzanne mille tendresses, mille complimens, qui lui tournent la tête. On court à travers les jar*dins i on feint de tomber de merveille en merveille, on s^extasie sur des nouveautés qui ont un siècle, on s^appelle, on passe d^un endroit à un antre, on se croise, on se confond, on s^égare ; c^est un accident que la confiance et la naïve admiration de la jeune fille rendent aussi naturel qu^inévitable. Est-ce votre

faute 9 à vous, si une rencontre imprévue ?«<4

<^— Non, non^ marquise^..*..

— Eh ! non certainement^ c^est ce que je vous dis j car vous ne pouvez rien voir ^ rien entendre, entourée de gens qui font exprès de vous assourdir , absolument comme les amis officieux d^uue femme qui accouche clandestinement chantent et crient à tue -tête pour

embrouiller les voisins Eh bienlchère

amie , voilà que vous pâlissez encoïc^^ Prenez mon flacon.

G^ést ainsi que la marquise s^appliquait à déchirer le cœur de cette malheureuse femme, tout en cherchant véritablement à la servir.

Oh ne serait qu^à moitié malheureux si Ton ne traînait après soi quelques-uns de ces amis q^iePon ne connaît bien que dans Tinfortune^ itant ils savent envenimer Pintérét qu^ils nous portent de tout le fiel de la jalousie que nous leur avons inspirée , ou que nous leur inspirons encore par le peu d^avantages qui nous restent. Madame d^Epinay devait avaler tout entière cette amère médecine y qui ne guérit

pas toujours; car ses succès dans la société des philosophes avaient nui trop souvent aux pré^ tentions de madame du Deffant pour que celleci ne s^en ressouvint pas au moment ip^me où Fesprit de corps Tobligeait a, un acte extérieur d^amitié.

— Eh bien ! chère amie, reprit-elle, apjrès une court ç pause, sentez- vous que cela vous fasse du bien ? Je vois avec beaucoup 4^ peine que mon projet vous répugne, et si je savais une autre voie ii vous sauver , je vqus la conr seillerais; mais c^est la seule.

-^ Je le vois bien comme vous , répondit 1«

comtesse d^un ton dolent et jnoitié converti; mais que vous dirai -je? Je sens que ^ inalgr^ moi, ma conscience se révolte a l'idée d^r buser ainsi d^une jeune fille. Plus je me la.re.r présente, son âge, sa beauté, son inexpérience, moins je la trouve faite pour une. pareille destinée.

— Et pour quoi donc, sUl voua plaît, seraitelle faite? Trouvez-vous qu^une femme soj^t déshonorée pour ètr« la maîtresse d^un rpi?

— Ce n'est pas ce que je veux dire. Maïs , outre que nous ne sommes pas sûres de réus»

s^r, qili nous dit que , dans cette brillante position, elle ne regretterait pas le bonheur Ié peu près certain de Pétât honnête auquel son ambition se borne aujourd'hui , et que nos amis veulent lui procurer?

— Ah! c'est là tout justement où je tous attendais. Se peut-il que vous comptiez ici sur les philosophes? Eh! ma chère, ces gens-là ne sont bons , ne seront jamais bons qu^à faire des livres et du bruit. Ils ne peuvent donner que ce qu^ls ont , du vent ; et dèâl qu'il s'agira des choses de la vie , dès qu'il faudra réaliser le moindre de lejiirs projets , vous ne trouvèi^ez chez eux que j^resse ou incapacité. Us n'avaient qu'un seul homme ïin peu actif, c'était Diderot, et vous voyez qu'ils l'ont laissé partir. Ce jeune homme , qui , j'imagine , serait nécessaire à l'état honnête dont vous parlez , a tarit et si bien fait que le voilà déjà exilé. Il y afnieux: bien des gens croient * qu'il n'aime pas Suzanne., qu'il tient à elle par entêtement

contM son oncle ^ absolumetil comme un écolier indocile s^obstine à lire^ en dépit de son régent, de mauvais livres où il ne comprend rien. Croyez-^moi , ce mariage ne se fera jamais, il ne peut pas se faire ; et ma grande raison, c^est que les philosophes s^en mêlent. Jusqu^à présent, ils soutiennent la jeune fille; mais ils peuvent se diviser, se fatiguer, mourir; alors que deviendra-t-elle P Oubliée de tout le monde après une si grande vogue; malheureuse après de si belles espérances, elle sera réduite à envier le sort d^une pauvre ouvrière qui vit au jour le jour du travail de ses mains, car celle-là d u moins a sa place^ sa position dans la société. Voilà, ma chère amie, Favenir qui attend Suzanne au milieu de nos amis , voilà lé bonheur que vous craignez de déranger. Certes , si je les croyais propres à lui assurer un sor t^ croy ez bien que j^aurais les mêmes scrupules que vous. Mais en attendant qu'ails nous aient prouvé d^àutre sorte qu^ils sont capables d^en faire une grande dame, ou simplement une artisané heureuse dans son mé-

nage, de quel droit nous empècherai^nt-ils d^essayer i .nocui , d^en faire une reine . de France?

qBAPZTHS T.

lie lèndeinain tout se présenta de la manière là plus favorable pour les projet» de la marquise. Le diner spLendide qu'elle donnait dans sa eellule y à Saint-Joseph , réunissait les élé* mens d^uné conspiration au grand complet ; il y avait les niais ^ les traîtres et Tingénue; car madaBhe d^Épinay, dont les 9c;*upules avai^nf dû. céder aux dernières raisons d^^ ipfidainç

du Deflfant , s^était enfin décidée a tiyrer Suzanne , que madame d^Âine et la baronne n^a- ▼aient fait aqcune difficulté de lui confier, étant d^avis toutes deux que cette complaisance pour madame du Deffant cimenterait la réconciliation qui avait eu lieu la veille chez mademoiselle PEspinasse.

A table, tous les regards, totites les attentions furent pour la jeune fille, que la maîtresse de la maison avait eu soin de placer à côté d^elle. On ne lui fit grâce d^aucun de ces cornplimeos bien tournés, dfi ces marques expressives d^admiration et d^intérét , si propres à enflammer une télé poétique, sans parler de Tinfluence des vins capiteux et de la grande efaère, dàii!i uft temps où PâSAgepertiieUait aujc femmes de bèirê et de mangeir pehdant le diner de façon qu^on s^en aperçût après. Aussi fit-Hellé bien , enfcouhigée par Pexempi^ î ou di^tMilié pài^ tes liantes' images: qui se préaen^ tflient à BOti esprit et ôéeu paient sa vanité ; aussi fbt-^èlle rieuse, folâtré, presque ëtouMiè^ et eeux qui la connaissaient dëjà se disaient, avec

raison > «{aWte gagbâil singolièremenl à être vae en cet étau Ces aparté perfides, qu^on faisait asset haut ponr frapper ses oreilles , plus flatteurs que toutes le» louanges directes , et témoignages moins équivoques de ses succès , attisaient en elle le désir de plaire et précipif taient avec une étourdissante vitesse le feu roulant de ses saillies d^esprit et de jojreuse humeur. Suzanne ^lle^-m^toie > ce jour-là ^ se sen* tit tout antre qu^elle ne s'était encore connue i elle entrait dans le siècle.

•^ Vous nous avez enchantés tous ^ ma pe^ tite anûe, lui dit la marquise en se levant de table , et en vérité madame d-Aino aurait fait un grand tort k mon dther, si die ne vous y avait pas laissé venir.

«^ Il faut espélf^er que nous nW aurons pas eu le plaisir pour une foii^vdit Tex-presidente de Béquigny^ car maintenant il ny a plus aucune raison de séquestrer mademoiselle.

— Mais je n'étais pas- séquestrée > répondit vivement Suzanne; j^Uais ^ je venais , je faisaisaout ce que je voulais dans lech&teau, je

in^^promenais sçule 4ans le parc , el ai^ec marîdaime d^Aine 4ans toa$ les environs*

— PgRvre epf^iil 1 . 4ît une voi^ne à demî-^ ypix et à\m tpn de comonisération.

r^ JTaî .YOûlu dire, accaparer , reprit m»^ ^ine de ^équi^Dy. .

-r- Mpis. pas davantage, inierrampit Suzanne* -r- Ass^z 9 assezr ià-des^ns I dit la marquise, affectant d-ètre au^si fàcMeque Suzanne, de cette; accusation maladroite contre ses protecteurs .On a fait pour le mieux, etinousde-* * YOns tous oons féliciter qu^ouiait siMen réussi. Apres cela 9 je. sws parfaitement de,y6tre aisis, présidente , qiiaad vous souhaitez pour noire jeune .amie ui^e existence moins isolée désormais. Il faut qu^eile se répande , iqu-dlé : se lance sur un plus grand théâtré^^qu'leUè prenne du monde enfin. Certainement, ni; madame Gepffitin , ni la baronne , ni. madame d^Aine qui lui: veulent: du. bien , ne sont faites pour s^opposer à ses succès. .

— Non sans doute, mais: vous conviendrez; marquise, qu^ily ade f<c»rtboiines gens dont ia

sèle maladroit eist souvent titiisible à' leurs protégés.

— Vous appelez ctla du zèle ! Vous êtes bien généreuse, s^écria une voisine; dites donc que cVst de régofsme tdutpun En général, les protecteurs sont des gens qui ont toujours besoin de se mêler de cte qui ne les regarde pas , et quf veulent , à toute force y faire le bonheur des antres à leur manière.

-i-Oh! cela e^t bien vrai, dit une voix perdue dans la foule de celles qui applaudirent à cette' dé6nition.

• — Pont-de-Vesle ^ s'écria la marquise > c'est vous que j'entends, je crois; allez dire à* la porte que madame d'Epinay demande sa voiture.

^— Le personnage que Stizanne vit se lever pour exécuter l'ordre donné si cavalièrem'ent , était un petit vieillard* grisonnant que, pendant le dîner, elle avait dû prendre pour un frère , ou du moins pour un très-proche parent de la marquise, 'à la place <|d'il: occupait au milieu de la table, et surtout à ses fonctions

qui consistaient à servir la soupe , à découper les viandes , a offrir les vins de dessert, et k donner ai»; dmnestîqaes le signal des diflerens services. Sont-de*-Vesle et la marquise liés l'un a Tautre sans sacrement , sans amour f peut-être même sans autre sentiment que celui d^une aiqicale indifférence , vivaient dans la plénitude du repos et de Pennui qu^un pareil état comporte ; mais ils en goûtaient aussi les précieux avantages* Pourrun, c^étaît d^abord le juste orgueil qu^il ressentait , lorsque, le soir, s^assoupissant dans son fauteuil, en face de la marquise, il supputait le nombre des amans. ïllu£(tres , dont il avait vu passer la faveur , leur survivant à tous, lui inamovible, immuable, ni plus ni moins indifférent,, ni plus ni moins Pont-de^Vesle avant, pendant et après ; et puis , Timportance d^un rang égal à celui que feu M. Geoffrin avait tenu de son vivant dans la maison desafemme, et dont Pont-de-Vesle , en dépit de Tenvie , exerçait depuis un quart de siècle, auprès de la marquise, et tous les droits et les devoirs;

car jamais il n^aTait manquéi les jtours de grand cérémonial , de s^éclipser de la compagnie dnq minutes avant le dlner^ pour donner son coupd^oailpériodique aux apprêts du chef d^ofBce, en attendant le moment de son vrai triomphe , ' lorsque précédant tout le monde à table, il sHnstallait^ la serviette au cou , au vis-jk'-vis d^une énorme pile d^assiettes , et distribuait le potage nux convives dans un ordre judicieusement réglé parleur importance relative.

Mais, au lieu que pour madame Geoffrin^qui avait de bons yeux, un mari notait qu^un luxe social , une insignifiante superfétation de décorum intérieur; pour la marquise aveugle, un ami comme Pont-*de-Vesle était un véritable fonctionnaire , une grande utilité do-* mastique , un complaisant si disposé, si propre à tout, aux corvées les plus désagréables ainsi qu'eaux prérogatives les plus honorifiques ^ quMle tenait è lui comme à un complément de son existence , comme à un meuble ou à un membre de Tusage le plus indispensable.

L^un et Tautre sentaient que le besoin et une

habitade toute mécanique étaient le lien le plasr fort de leur union. Une seule fois, ils avaient essayé de la discuter pour j trouver une i^ison moins animale ; mais cet essai leur avait si peu réussi ^ que depuis oit ne les prit plus à vouloir ainsi app?ofoiidir leur bonheur.

LWdre que venait de donner la marquise fut pour tout le monde comme un cri de rappel. C'était le moment de revenir sur Ver-

saîUes, dont on avait déjà vante les merveilles pendant le dîner. La proposition d^ accompagner madame d^pinay fut acceptée avec joie par Suzanne , curieuse de contempler une magnificence dont le seul récit transportait son imagination , et y peut-être aussi , contente d^échapper tôt à une conversation quMle ne pouvait plus entendre sans déplaisir.

Madame du Devant , qui avait bien voulu la sonder sur le degré de reconnaissance qu^elle portait à ses bienfaiteurs , et même la disposer adroitement à juger leur bienfaisance moins prévoyante que bien intentionnée, mais non pas aller jusqu^à des attaques directes et évi*^

demment malveillantes, attira la jeune fille près de son fauteuil , et feignant d^ètre contrariée d^une prpmenade où elle accusait madame d'Epinay de chercher son plaisir aux dépens de celui des autres ;

— Vous ne sortiriez pas ainsi de chez moi , dit-elle, si je n^avais Pespérance de vous posséder encore avant votre retour au Grandval.

L'air du grand monde vous va comme si vous Paviez toujours respiré. Croyez-moi, vous j serez aussi bien pour vous que pour vos anus, et ce n^est pas peu dire. Partout vous serez aimée et bien voulue. Vous êtes si bonne fille ! Je ne saurais parler du reste , malheureusement je n^y vois pas ; mais je n^ai pas de peine à croire que vous êtes charmante.

— Madame la marquise est trop généreuse, répondit la jeune fille, à qui ces paroles avaient rendu toute sa sérénité.

— Pour le moment, voilà qui est a merveille , ma chère enfant , mais cela ne vous fait pas une position.... Il est vrai que vous avez diéjà Fargent de la souscription* Mais j'ai en-

lenduidîre qii'èUa o^avait pesl>^aiicoiip r^idu ?••

— Au contraire , s^écria* Suzanne** Au ant' pLa3^ sans compter ce qu^il y avait, j^ai mis Kmi <iws la bourse deM. le vicomte quand il esl parti.

— ^Eairwre »petitie! firent * a ,de«ii-voi^ plusieiirs personne en jouant I9 surprise et Tin- UigHation,

La marquise affecta un silence réfléchi qui en disait encore davaQtage , puis comme si un ^upçon Feût frappée tout«à-coup :

-nMàis il vous écrit régulièrement? demanda^rt-c^le»,

«-^Quelquefois.... oui...* répondit Suzanne d'il» air visiblement embarrassé.

Elle n^osalt avouer que le vicomte^ absorbé dans ses travaux philosophiques, lui avait à peine dcmné/ d^ ses nouvelles dans uu.pçlit billet, perdu entre deux épreuves parvenues au- baron souale pli de rambassàdeur de Hollàside* Mais lliésitation avec laqudle elle avait répondu, son trouble^ rattilude- distraite jait Hupaliênte qu^on lui: vit prendre^^ témoigné-»

rent assez que la Aarcfuise avait mi» le doigt sur la plaie.

Cette décourèrte leVait les derniers scrupules de madame d^Epiûay : oa* n^ attendait

plus que sa voiture , quand un laquais annonça

le chevalier- de«lVénifz.

Céiait assurëmebt la visite Va plus ^ènantç qui pût arriver dans un pareil moinent. A Fairdéoonoertëtle certaines 6gures qde , d^ail-» leurs , il s^étonnait de rencontrer chez la inat-r quîse^ s^il i^e devina pas qii^il tombait au milieu d^un* complot,, au moins dirt^il parfaite^ ment juger qu'on n^avait pas besoin de lut pour ce qu^off faisait. Il s^applaudit intérieurement d^ètre venu. '

-— Je demande pardon à madame- la-mar*

quise , dit-il , si je suis un peu en retard , *

mais'je viens^ seulement de me 'rappeler que

o^est âu}ourd%ui sa fête. Je vous la souhaite

bonne , madame la mai^quise. Permettez». • àh !

permettez que je vous bafee l^ mains.

: ; -^itlabcihne heure, dit la tâarquiseen s^effbtw

çant de lui sourire.

~ Je rois, d'après volfe «laiûère choses^ ^'uD peu plus tard j'étais an homme perda. Avouez 4e ^ tous m'auriez boudé toute votre vie. Mais sâvez-voqs bien que j'ai pensé ne pas même arriver si K^ ? Comme je marchais très-vite, j'ai eu le bonheur de .rencontrer sur le PonN-Tournant la voiture de madame d'Epinaj qui précisément se rendait rue de Beaune, et ses ^ens qui me connaissent n'ont pas fait difficulté de me prendre.

En effet, il achevait à peine de parler xpi'on avertit madame d!Epinay que sa voiture était à ses «ordres.

-^J'espère, dit-il en se fumant vers là comtesse, que vous excuserez la liberté grande. ««^

— Comment donc, monsieur le chevalier ?• • •

«-^ Si vous me permettiez de mettre à votre disposition une loge que j'ai ce. soir à l'Opéra?.. • On jouira Vlphigénie en Tauridej un poëme fort passable, une musique ravissante, grande bataille entre les Gluckistes et les Picdiiistes.

-> Merci ! les batailles me font pear , je ne sots ni' du cùm du rût ^ ni du coin de lu reine. El puis, d'aillearsi fai d'autres projets pour ma soirée.

-—Madame la comtesse m^emmène à Versailles y ^t ingénument Suzanne.

— Ah! TOUS allez à Versailles? répondit le chevalier en regardant autour de lui aftc une attention toute nouvelle.'

— Mais c'est bien beau^ Versailles^ reprit la jeune fille ^ n^est*ce pas,, monsieur le chevalier?

— Madgnolselle , à vous parler sans enthousiasme, c'est beau comme sens Louis XIV; cW-»à-dire que , pour nous , Versatiles est depuis long-*temps une vieillerie; et si ce n'était la résidence rojale, personne n'irait aujourd'hui.

— Maudit homme ! dit la marquise dans son Coin y on dirait que Satan le souffle.

Il faut convenir que si le chevalier, en ce moment, faisait de la prose sans le savoir, il était effirayanl d'à-propos dans ses

Mademoiselle n^a jamais vu Versailles , reprit madame d^Épinajr du tob dhin accusé qui se défeniâU

— Mais je tiagHive que vous faites iràs^bien de Vy conduire, dit^iL-Voulea-TOVs/que je vous y accompagne ? -, *

— Je suis fôchée de vous rrfoser toujours, mais quelqu'un s^est déjà ôffsrt , que nous de^ vons prendre en chemin. • . «

— Allons! dit- le chevalier, qui lisait un nouveau mensonge dans l»^uf prise de Susanne, puisque vous ne pouvez rien permettre au z^e qui m^anifse , . souffirez au mioifls qiie je vous donne le bras, jusqu'^à votre Voiture , car je vois que rhetire vous presse*

Madame d^Épinay accepta cette* 'dernière offre. Ils gagnèrent quelques pas ^v» la^jeuae fille , obligée de répondre à toutes les femmes qui la circonvenaient encore de leurs compli-* mens et dé leur9^caressesr Avant qu'elle les eût rejoints, une idée- vint au chevalier qui s^en empara comme d'une dernière, ressource.

— Vous m'avez trouvé iHen indiscret , dit-il

i la.comtesae , mais en vous offirani ma Icga et <«ir TOUS ^mandant une plaee dans votre votturot je n'arais ^1 yiie que de partager avec vous un plaisir dont Vous ne vous doutexpas peut-étre^celutd^eiïtendre de la booehe même de voire jeune compagne l'histmre de. sa vie. Ceux devant qui elle Fa racontée assurent nV voir jamais lu de notnan plus intéressant.

-^ Il est vrai qu^on m^a souvent dit cela ^ re*pondit madame jd^Epinigrt Je vous remercie > chevalper, Jde m^avoir indiqué un -si bon moyen de tuer le. temps pendant le voyage^

Ce remerciement fut tout ce que le chevalier: pat obtenir* Mais j retournant aussitôt, sur ses pas , il fut assez heureux pour rencontrer encore Suzanne au milieu de Tescalter •

— Un mot seulement^ Mademoisellet s7écrta<* t«tl d^une voix qui la bouleversa j vow aliez avec la oonUesse; eh bien l^quoique vous puis-»siée VONT et quoi qu^on puisse vous dire , ne la quittez pas d^un moment.

. — Comment ?•.. 'Pourquoi ?...

. — Gomment i Poorquoi ! inalbmirense fille l

C&A qu^il 7 a des bofquets à Ven^illes ! et le plus innocent de ces bosquets est celui dant lequel le grand roi écoutait, caché, ses propres louanges prononcées par la plus pure desJiouches. Savez-Tous quelle fut pour La Vallière Texpiation de sa naïve imprudence ?... Un cloître et trente-cinq ans d^austérités!

Et il remonta dans Ja cellule, bien décidé à tenir la place occupée pour savoir toutes les nouvelles qu^on y apporterait, ou pour les empêcher d^ arriver, ce qui , dans sa per-> plexité , serait du moins une consolation.

A peine j était-il rentré qu'ion entendit le roulement sourd de la voiture qui venait de

démarrer*

Plus d^une demi-lieure s'écoula sans que nos deux voyageuses eussent à se parler, interdites quVUes étaient, Fune par la conscience du crime qu'elle allait consommer, Fau^tre par le trouble où Favait jetée le mystérieux avertissement du chevalier, dont elle se représentait et le son de voix et le geste également pleins d'alarmes. Suzanne tressaillait en se

serrant eoBtre lar comtesse , ^ui, tout au rebours , tendait à fuir le contact de sa jeune compagne*, antanfque Pespaoe pouvait le permettre.

Cependant le silence quMIes observaient, la juxta-position de leurs corps et Tétat de somnambulisme où le roulement de la voiture les fit insensiblement tomber, établirent bientôt entre elles une communication de la nature la plus intime. Sans le vouloir, sans y penser, et par Feffet tout fortuit de ces* causes , elles s^ taient mues en. rapport l'une avec Fautre. Déjà elles croyaient sentir que leurs plus secrètes pensées leur échappaient avec la confusion de leurs esprits vitaux et rechange. de leurs haleines. Puis, c^étaient des qiiiestions horribles, et de plus horribles réponses que leurs lèvres cherchaient vainement à retenir; c^étaient d^indiscrets caractères que leurs mains s^efforçaient de renfoncer dans leurs poitrines, et juar lesquels it leur semblait voir transpirer, à Pune ses remords, à Pautre ses terreurs. Un

moment , elles parureol s.^ètrè matiieUemeDt pénétrées , et se le témoignèrent par un sou** bresant eonrublf qui dissipa soudainement. ce pénible cauchemar.

Ce fat, la jeone fille; q^ii la première, rompit

le sileupe, inquiète , .cçmme elle regardait par

la portière , de ne plus voir la double rangée de hautes maisons y entre lesquelles leur route s^alopgeait précédemment.

— J^aicru, dit-elle timidement, que ma-

dame la comtesse voulait prendre quelqu'un en chemin.

— Tai changé d^avis, répondit la comtesse j

j'apprécie trop bien le plaisir d'être avec vous pour consentir à le partager. Je n'ose me âat*

ter que ce tête-à-tête vous soit iiussi agréable qu'à moi. Dites-moi , ajouta-t-ellè en lui prenant les deux mains \ vous qui avez tant d'affection pour vos bienfaiteurs, en supposant que je les remplace aujourd'hui , vous sentiriez-vous djsposée à jn'aimer comme eux?

— Pardonnez-moi; Madame , mais vous êtes, peut-être , la seule personne, en ce moment, à

qui jenepourrais répondre oui ou xioti sur une question aussi simple.

' -^ Vcfird^f rtnchise mt platt , dit lacointesse que cette réponse ne laissa pas d^étonnei^. Vous aTe£« besoin tle''nié connaître pour savoir si véos ^oiivez ih^ainier; inoi^ je vous aime pourtant susins vous feonnaitre autrèimnt que par vos 'amours V par vos malheurs ; caron dit que vos premiers pas dans la vie furent bien difficiles.

^-^ Mes premiers pas dans la vie.... mes sou* veni'rs île remontent pas jusque-là ; grâce au ciel , nous oublions bien vite des impressions qu^meun ébjet ne renouvelle , que rien ne confiiioe.Six ansde booheur-tranquiite avaient précédé cet amour qui vient.de jeter ma destinée dans îles voies toutes nouvelles.

' —^ Ainsi donc, avant ces six années.. ••

— Avant ces six années , j^ai été tout ce qu^a voulu la Providence^ ou ceux qui iaremplaçaitBnt à mon égard sur cette terre de douleurs. Je ne maudis personne ; mais la Providence a quelquefois de tristes vicaires. Je n^excepte.pas

même de ce jugement celle qui m^a donné le jour.

— J'entends; vous ne pardonneriez pas à votrc»mère ?

r— Elle serait ici, elle m^ôntrirait ses bras , que je lui répondrais.comme M. d^Alembert à madame de Tencin. Ah ! si c^était la misère qui Teût réduite à m^abandonner comme elle Fa fait , je la plaindrais ; mais , on me Pa dit bien souvent, cVtait une dame riche , une grande dame.

— Une grande dame!... Et que savez-vous^ mou enfant, si elle n^éprouve pas tous les jours des remords? Croyez^moi , si elle vit encore , TOUS devez la plaindre , car une mère est toujours mère !

— Oui.... une mère.... comme vous Têtes....

comme toutes celles qui ont commencé par être bonnes épouses....

— Hélas ! ma chère enfant , ne soyons pas trop promptes à tirer vanité de nos vertus.

Nous sommes ce que les circonstances nous font être. Veuille lé ciel que jamais celles où vous

141 - TOUS trouverez ne gênent cette morale si fière, et ne vous forcent à reconnaître que , dans le bien comme dans le mal dont nous nous appliquons la gloire ou la honte, il n^ a le plus souvent que la force d'un moment nécessaire ! — Je sais que ces doctrines sont enseignées aujourd'hui par les plus grands génies ; mais si elles justifient toutes les fautes des mères ^ elles autorisent , à plus forte raison , Findifiiërence, et même la haine des enfans. Si vous le

permettez , Madame j nous nous arrêterons au

préambule d'aune histoire qui nous fait déjà faire des réflexions ri désolantes.

i— Eh bien ! mettons de côté les réflexions , et continuea; votre histoire. Aussi bien Je ne dois. pas être la seule amie à qui vous refusiez cette complaisance ! Continuez donc « et surtout n'omettez rien dans votre récit; je vous donnerai^e temps d'hêtre longue.

La comtesse, à ces mots, tira un petit cordon de soie , par lequel Fintérleur de la voi- .ture communiquait avec le siège , et donna

rprdre au cocher de modérer, un peu la vitesse

de fattelage.

Suzanne reprit ;

•—Puisque vous Vexjigç^^ j'ohékt mais. eu prenant ma narration .au rebaurs; car ce que je sais le mieux de cette triste /histoire , c^est la fin. Je. saute cepepdant sur le temps que j^ai véqH au château de Rolampont, où* je fus pendant.six ans la^bten-aimée de tout le monde. Avant cet amour ,' dirais*je heureux ou malheureux ! dont vous savez lès suites, aucun événement digne d^être rappelé n*y avait marqué mon existence. Le joar où les gens qui se disaient mes maîtres, et qui' l'étaient bien, m^abandonnèrent à quelques pas de cette maison, jVtais presque nue* Une mauvaise paire *de souliers de satin , un pantalon dé toile blanche j déjà percé en plusieurs endroits V et une petite robe d'une éiotk légère , bordée d^un vieux gsdon et qu- peluisaiept epcore quelques paillettes d^orîpeau , écb^ppéeis au temps et au frottemenl;, composaient, tout mon.costum^f Cé:taien t Jjçs. ini^gnes,.

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ou plutdi c'était la livrée ^e la professioD qm je venais d^qaitter; car si j^étai3.grande de-* m^i^elle par le droit de ma naiasaiice , comme tous mes coiicipa^oDs me le répétaient avec ironie les jours où j^a vais été battiie. par le fait j'étais Bohémienne avec. eux. Autant que mon âge me^ permettait alors d'apprécier la durée du temps , j'estime à sept pu ^uit- an«-

nées celui que j'ai passé dans leur troupe , à

moins que les mauvais tr^itemens dont j'y étais continuellement accablée ne me l'aient fait paraître trop loyg. Ils commencèrent dès l'instant même de mon* admission, * qui, par cette raison , resta toujouris présent à ma mémoire. On courba* mon corps, oh le disloqua ; on me tordit ^ on m'écartéla , on mè contourna de cent façons, pour assouplir mes membres etles rendre propres aux contorsions dont il fallait amuser la galerie des. places publiques; on me fit pirouetter, bondir, toor^ ^ tiojer pour 'm'aguerrir contre les étoùrdisiSe-^ mens de tête; tour à tour lancée , ressaisie, re* lancée dans lès airs par des mains brutales qui

me chassaient de FuDè à Fâutre comme une balle, je dos m^apprivoiser ainsi .arec les sauts périlleux qu^on devait bienti^t me commander. Pendant nos voyages de ville en ville , dans rénormf baraqué ambulante qui nous renfermait tous, mes membres, étroitement serrés et pour ainsi dire mis en forme , achevaient douloureusement de contracter les aptitudes qu^on exigeait d^eux. Cest ce système de tortures qu^on appelait mon éducation.

Enfin arriva le moment oi\ il fallut m^utiliser ; il y avait trois grands mois que je mangeais le pain d^une communauté qui y par sa composition , n^admet pas de bouches inutiles. J^opposai une vaine résistance . Mes pleurs, on les réprima par les verges ; mes maladresses , par la faim. Le désespoir, la crainte des chàtimens m^çxcitant à des efforts extraordinaires , et les premières épreuves subies mêles rendant déjà moins difficiles , je profitai très-vite, au dbe même de mes instituteurs , et fis de mon corps ce qu'ils voulurent.

— JPaurr^ enfant 1 s^écria la comtes^ en essuyant une larme.

— Vous pleurez y Madame! et que ferait

donc une mère? Ak ! si la mienne a dû cacher ma naissance pour ne pas en rougir, que ne m^a-t-elle suivie en secret, au milieu de cette vie qu^^elle m^ avait faite? que nW*«elle venue, au moins une fois, voir du milieu des groupes qui m^admiraient , ce quHl m^en coûtait , a moi , sa fille, pour qu^elle vécût considérée !

— Mon enfant, vous oubliez nos conven* tions; vous deviez supprimer toutes les réflexions.

— Pardon si je me le fais rappeler ; je poursuis :

Dès que je fus rompue aux premiers exercices^ on exigea de moi davantage y et plus je faisais de progrès , plus op abusait de mes forces. Pour mon malheur, non-seulement j^avais une jolie figure ; mais Tair dç mélancolie et de souffrance, qui respirait dans mes traits, fixait surtout l'attention d^ gens comipe il faut; plaisir ou pitié, tous les regards étaient

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