scène offensait, comment avez -vous pu
— Ce qui est fait est fait, ma fille , je riais trop pour pouToir me retenir.
— Eh bien ! ne voilà-t-il pas qu^il s^en va ? •— Croque-Dieu ! Croque-Dieu ! j^ai à vous parler dans ma chambre. Est-ce que cette robe que vous portez est mettable ? lui dit-elle en le ramenant? Il y avait long'-temps quMle me déplaisait et que je me trouvais humiliée d^avoir un chapelain qui semble avoir fait vœu de pauvreté en entrant chez moi.
— Oui , dit le baron en les voyant aller, rajustez bien les choses, maman.
— Laissez-moi tranquille, mon fils; je ne suis pas encore si coupable que vous , qui tous les joilrs lui salissez Pâme de mille impiétés avant même quMl ait dit sa messe. D^ailleurs , si je lui ai manqué , je suis bonne pour lui en demander pardon , et il mèPaccordera , n'est-ce pas, mon vieux ?
Tel était Pusage d'un chapelain au Grandval , ce qui , à celte époque , paraissait encore
plus décent que de n'avoir pas de chapelain
dans un château. A la vérité, quand onm^eix trouvait pas un tout fait pour ce rôle, il fallait prendre la peine de le fornoer, et c^est ce qu^oii avait fait pour Croque-Dieu, dont les premiers débuts n^avaient pas annoncé une ame si tolérante. Le curé d^un village voi«n , ardent cons-^ tUationnaire ^ comme s^appelaient les adhérens à la fameuse bulle, jaloux sans doute des avantages temporels attachés à la desserte de la chapelle du Grandval, avait même publié contre toute vraisemblance que les principes de Croque-Dieu étaient entachés de Thérésie du jansénisme. Un autre confrère, plus proche voisin encore, parlait de lui au contraire comme d^un homme sans principes , sansr autre religion que celle du pot au feu ; d^an gourmand fieffé, qui, pour tenir son bout à la table du baron , fermait les yeux et les oreilles afin: de pouvoir prétexter ignorance de toutes les impiétés qui se commettaient au château ; et il faut reconnaître qu^il y avait du vrai dans cette seconde accusation sans qu^on soit fondé à condamner Croque-'Dieu avant de Fa voir en-
tendu dans ses moyens de défense. Pendant que madame d^Aine remettait à neuf sa di-gnitéf Tavanie qu^elle Tenait de lui fai^e au salon réjouissait encore tout le monde.
— Cest , quoi qu^en dise maman , une fort mauvaise plaisanterie » reprit le baron j je
crains que le braye homme ne la prenne mal et ne boude tout le reste de la journée. Ce serait fâcheux f car nous aurions ipa apprendre de lui les dispositions de nos fanatiques. Arez- TOUS entendu dire qu'on a brûlé le mandement de Tarchevéque ?
^7 Et quelques autre» avec, répondit Suard.
• — * Ce sont 9 dit Marmontel, les feux de joie par lesquels nos amis des Parlemens célèbrent leurretour^
— Tandis que les Parlemens sont en train de se venger, dit Bordeu y ils devraient bien cher'» cher un moyen d^attéindre les courtisans^ cette race de vampires avec laquelle il n^ a point de réformes possibles , même sous le meilleur roi.
— Ils ne le laisseront jamais en paix^ ce pauyre roi, ajouta d'Alembért^ n^attendez pas
surtout qu^ils lui pardonnent des économies qui leur coupent les vivres ! Ne lui aat*-ils pas déjà fait un crime d^avoir renoocé au don de joyeux avènement?
-^ Encore une belle action que Dorât a mise en grands vers , dit Champfort ; rien ne porte malheur comme de faire des choses dignes d'être chantées par Dorat«
— Je voudrais y dit M. d^Ormesscfn , un des futurs ministres de ce règne , voir oublier Do-* rat et ses poésies quand il est question d^un fait si honorable pour notre jeune monarque.
— Honorable tant qu^il tous plaira, s^écria la marquise de Mirepoix, une des femmes qui, par le canal de la Favorite, avaient exploité le plus largement les vices magnifiques de Louis XV ; mais rien n^ést moins noble , moins distingué ^ et, s^il faut dire toute ma pensée, rien n^est moins royal que ces vertus pour lesquelles on veut que j^admire le roi.
— Qu^est-tce que vous savez danc admiret* dans un roi? demanda Marmontel; serait-ce «on titre? Nous croyons i nous , que si quelque
chose peut distinguer un homme d^un autre homme , c^est la vertu*
-^ Vous parlez comme vos livres, Mar monte! , dit le prince de Poix , et je ferai toujours chorus avec vous toutes les fois qu^it faudra tonner contre des préjugés^ gothiques , indignes d^un siècle civilisé ; car ma philosophie est tout entière dans ces deux vers de Voltaire que je me plais à citer à tout propos , et qui pourtant maifiquent rarement d^arriver à propos :
Les moFtels sont égaux; ce n'est point la naissance , C'est la seule Tertu qui fait leur difFérence.
— - Bah ! fit en riant la marquise , les vers ne prouvent rien; sans cela, il y along^temps que Voltaire et consorts nous Tauraient fait danser helle. On me demande ce que j^admtre dans un roi : eh bien ! ce sont les qualités roy a* les 9 les manières larges , les goûts magnifiques 9 les folies somptueuses , enfin la généro*sité , qui est le principe de tout cela. Qui est-ce qui oserait soutenir qu^un roi ne doit pas être généreux?
-~ Généreux comme un voleur, répondit Beaumarchais avec un pQu£fement de. rire.
-^ Voilà y lui dit le baron à demi- voix y un mot d^exeellonte comédie, ne le perdez pas. .
*Tr Cest qu^en vérité , continua la marquise, on dirait, à vous entendre tousvqu^il n^ eût pas d'autre perfection pour un roi que de res« seçibler à un bpn bourgeois, Qu^un père dç famille administre sagement ses revenus 9 qu^il soit éco;Diome , rangé , qu^il se contente de sa chaste moitié , rien de mieux ; ce sont là des vertus de sa condition, etquHl peut être utile d^encourager. M ais, je vous le demande, est-ce que c^est là de la royauté? Ce n'est pas même de la qualité. Quoi ! les princes 9 les ducs, les simples chevaliers ont leurs maîtresses j les évêques entretiennent des figurantes, et il n'est si mince abbé qui ne soit le sapajou d^une duchesse ou d^une marquise; enfin tout le monde , aujourd'hui, je veux dire tout ce qui est quelque chose dans le monde , a sa maitresse j et l'on voudrait que le roi n'eût pas Ic^ sienne? Allons donc !...
*— Les mortels sont égaux , dit le prince de Poix, ce n^est pas la...,
— Ho ! ho ! ho ! firent tous les assistans en montant sur cette interjection une gdme d^é* clats de rire. Néanmoins y quand il fallut se prononcer sur le fopd de la question ^ les femmeS| à qui la marquise en avait appelé particulièrement , accQrdèrent toutes qu^un roi , vraimept digne de ce nom , devait avoir une maîtresse ; ne fût-ce que pour se distinguer de ce vilain roi de Prusse , aussi détesté du beau sexe qu^il était cher aux philosophes. '
A la grande surprise du baron , sa chaste épouse, qu^il appelait familièrement sa bégueule , concourut à Fopinion commune avec une pétulance qui prouvait combien Tidée du libertinage, vue d^une distance raisonnable, est attrayante pour les femmes les plus attachées à leurs devoirs.
— ' Eh bien donc! Mesdames, s^écria*t-il, allezt toutes vous mettre sur les rangs pour la place vacante; c^est ce que j^ai de mieux à vous conseiller, dans les dispositions où je vous vois»
Après quelques minutes d^interruption , M. d^Ormesson reprit ce sujet en rouvrant les yeux de Pair réfléchi d^un homme d^Ëtat que la discussion vient dMclairer.
--* Sous une forme plaisante y Targument de la marquise a cependant , dit-ii, un grand sens politique. Personne n^est plus partisan que moi des économies ; il est juste d^adoucir les charges qui pèsent sur le peuple , et la remise du don de joyeux avènement est un acte qui a obtenu mon approbation sans réserve : eh bien ! je crois néanmoins qu^il est convenable qu^un roi de France ait une maîtresse , parce que nos mœurs le veulent ainsi , et que c^est compromettre une institution que de la faire déroger à un vice si intimement lié à sa nature.
— A bas le vice et Pinstitution ! vous répondrait un logicien rigoureux, dit le baron.
— Il n'y aurait que cela de conséquent; mais comme vous savez aussi bien que moi que c^est impossible y ajouta le politique avec un sourire qui annonçait sa profonde sécurité, il faut nous en tenir à raisonner sur le plus ou
mcHDS d^incoDvéniens qu^offre un lùal néces-saire.
** Une pompe aspirante , qui épuise le suc des peuples pour en arroser quelques milliers de fainéans, dont tout le souci est de la faire bien manœuvrer^ voilà ce qu^il vous plait de nommer un mal nécessaire.
— Eh ! mon Dieu oui ; mais tout se compense^ et les sucs puisés par cette pompe aspirante refluent à leurs sources par mille et mille canaux* Je suis , je le répèle , partisan prononcé des économies ; mais je nVn vois pas une réelle dans la suppression des favorites ; elle est mèine impolitique y si vou» considérez avec moi tous les intérêts et toutes les babi«tudes qu^elle compromet; et encore que ces intérêts et ces habitudes soient des abus , car je veux bien le reconnaître avec vous , ils sont' inséparables de la monarchie qui est un gouvernement de corruption.
•^ Soit , mais je ne pense pas qu'on ait dit cela pour faire VHoge de la -monarchie.
-«—Après tout, dit la marquise, c^est une perle
dont nous avons &ît notre deuil. • Eh bien^' quoi ! si le roi ne veut point de maîtresse | c'^est que probablement il ne lui en faut point ; bien des* gens prétendent qu^il pourrait même se passer de sa femme. «
^-« Il n'est qu^un seul homme en France qui ait intérêt à répandre ce bruit. Ne le ramassons pas , dit M. d^Ormesson.
— * Si celui-là se fait aussi son parti , dit Champfort , bientôt il y en aura tant qu'ion ne sWtendra.plus dans cette pauvre France, qui ne ressemble déjà pas trop mal à la cour du roi Pétaul.
— Comment cela finira-^t-il? demanda la baronne avec quelque inquiétude.
— Par des chansons, répondit Beaumarchais.
A ce mot , un seul homme se permit de ne pas rire; et protesta même, dans son coin , par un brusque mouvement d^paules. Cétait sir Walpole, que nous nWions pas encore nommé dans cette société y à cause du rôle
parfaitement silencieux qu'il s'y était donné ; rôle . favorisé , d'ailleurs, par Téloignement
qu'inspirait on étranger malveillant , jaloux^ émigré de son Angleterre pour venir faire le Montausier à la barbe de la France du xv!!!"" siècle. Les sociétés quMl avait hantées jusqu^à ce jour^ fatiguées de ses éternelles prophéties, s^étaient elles-mêmes désengouées , à la Ion-* gue y de cette importune Cassandre : cVst ce qui explique sa présence au Grandval, à moins que madame du Défiant neTy eût envoyé tout exprès pour observer quelle mine on y faisait depuis k disparution de Suzanne. Quoi qu^il en soit • le baron sMtait contenté de recevoir civilement un visiteur qui avait peu fréquenté Iqs Encyclopédistes , mais qui en avait médit assez constamment pour s^être fait par-là une sorte de position dans le monde.
Au reste, il partit quelques minutes avant le dîner. En ce moment , madame d^Aine desceoditde sa chambre, et alla, tout effrayée, dire quelques mots au baron qui parnt éprouver une vive contrariété.
— Çest un fâcheux accident, dit-il, dont vous me régalez bien mal à propos quand je
vais me mettre à table. Mais , je vous en prie , n^en dites mot tant que tous ces gens-là seront
Cette confidence lui dpnna , pendant tout le diner, un air soucieux^ augmenté encore par le é
malaise quMl éprouvait au milieu de cette société hétérogène , à laquelle il était obligé de faire les honneurs de sa maison. Il semblait que sa position de maître d^hôtel de la philo- '
Sophie lui valût le monopole de tous les désœuvrés et de tous les mécontens ; et quoiqu'il lui eût souvent pesé d^avoir pour auxiliaires des philosophes de circonstance comme les parlementaires i ou bien des protestans qui ne protestaient que pour eux y comme madame Necker, il en était presque réduit à les regretter à côté de la marquise de Mirepoix et de quelques autres personnages qui mêlaient aussi peu de philosophie à leur mécontentement.
Ceci ne regarde point le prince de Poix qui avait sans cesse à la bouche son inévitable devise. Il avait même trouvé Foccasion d^en faire une application superbe au tnoment de se
mettre à table^ car alors , sVtant trouvé par hasard à côté de Groqiie-^Dieu , il persista à rester son voisin malgré les instances de la baronne pour lui faire accepter la place d^hon** neur. Croque-Dieu parut indifférent à cette combinaison : peut-être avait-il assez de tact pour sentir que Taffabilité dont un grand se vante tout haut, n^est guère qu^une iiouvelle forme de son impertinence; ou bien après avoir enduré le traitement plus que familier dont toute la société avait été témoin, éprou* vait*il le besoin de se réhabiliter devant elle par une tenue grave et par Tair dégoûté de rhomme qui sait et tient à faire savoir ce que les autres lui doivent. Le fait est que , pendant tout ce diner, Croque-Dieu parût étonnamment digne ; il n^ eut personne qui ne fut plus ou moins frappé de cet effet auquel concourait puissamment Tample soutancUe de satin puce que madame d^Aine lui avait fait endosser. Vu dans cet état, Croque-Dieu avait bien toute Tétoffe d^un gros bénéficier; et les convives , qui ne se lassaient pas deTobserver^
et madame d^Aine, qui alors admirait en lui le bel effet de sa propre munificence , se disaient que si Dieu avait prodigué ses biens à cet excellent homme , il aurait su comme un autre s^en faire honneur.
Après le diner, la société se divisa en petits groupes qui s^éparpillërent dans le parc , d^où bientôt tous les oiseaux durent s^envoler, effrayés par Faction avec laquelle reprirent les disputes suspendues par l'attention dont Cro*que-Dieu avait été Tobjet à table. Dans la dis-tribution qui se fit alors des promeneurs , ce fut à lui que Beaumarchais s^attacha; curieux sans doute de connaître jûqu^à quel point un personnage, placé a peu près comme Basile, moins abject y mais tout aussi] politique, à ce quMl semblait , pouvait encore se rapprocher de loi par le fond de sa philosophie. Ci*oque- Dieu se prêta d^autant plus volontiers à cette étude qull n^était pas fâché de compléter le ban effet que sa conduite , pendant le dîner, avait commencé à produire, et de dessiner nettement sa position aux yeux d^un étranger.
— Si TOUS le voulez bien , dit-il, comme ils s'^avançai^t tous deux du côte de la pièce d^eau, nous tournerons un peu à gauche pour ne pas donner Téveil aux cygnes ; car ils m^ont pris en grippa à cause de ma calotte, j^imagine, et s^ils allaient à voir mon ombre seulement , ils feraient un tel sabbat que personne ne pour-^ rait plus s^entendre dans le parc.
Ils s^éloignèrent en effet ; et prévenant toute observation de Beaumarchais sur le bizarre instinct des cygnes , Croque-Dieu reprit ainsi le fil de son discours , ou pour mieux dire de ses idées :
— C'est une bien bonne personne que madame d^Aine ! Mais il faut convenir qu^elle est parfois drôle dans ses façons d^agir avec ses amis. C'est au point que ^ si on n^avait pas le caractère bien fait , on serait capable de s^en formaliser. .Ce n'est pas pour moi que je dis ce\a, car, Dieu merci! je la connais, et je n^attache aucune importance à ses bouffonneries cavalières. Le fond est bon , cela me suffit.
.—Ce jugement prouve autant pour vous, dit