II
Beaumarchais 9 . que pour les personnes avec qui TOUS vivez. Il fi^èst donc pas toujours vraï * de dire qu^un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal ?
— Non , sans doute; et il faudrait être àVeugle et sourd, quand on a passé quelque temps ici , pour ne pas reconiiiaitre qu^ii tombe toujours quelques miettes de la table du riche.
Vous entendez bien que ce n^est pas pour moi que je dis cela; si Je viens au château, c^est pour mon ministère , que je ne puis croire une sinécure; et encore qu^il soit juste d^avouer que Ton ne compte pas avec moi, c^est qu^il est dans les noble^Jiabitudes du baron de ne compter aivec persdniie. Tous ceux qui dépendent, de Un tous diront la même chose.
-^ Gn connaît sa bienfaisance.
— Et s^il'en était autrement, poursuivit Croque-*Dieu , si le diable était aussi noir que beaucoup dé gens se plaisent à lé'faire, est-ce que vous croyez que j^aurais consenti à rester ici et à braver, comme je Tai fait, des dénbn-
dations et des oessares qui atteignaieDt 'mon caractère?
— Quoi! on vous aurait tourmenté è raison de votre position au Grandval?
— Mais je m^en suis 'expliqué fortement, et je puis .dire victûrieusement devant M^ farchevéque: Momeigneur, lui ai**je ^it.... (ce n^était pas pour lui que je disais cela, mais pour MM. les grands-vicaires et visitem's du diocèse ), vous autres , grande dignitaires de la sainte Eglise, vous venez rarement visiter nos chaumières, et nous trouvons que vous y venez encore trop souvenft. Vous avezde beaux palais, .de^gros revenus, de superbes carrosses et de faons chevaux pour vous voiturer dans les voies' du Seigneur; vous avez des mets exquis et des vins fins à votre table; vous avez. ...1 mais je n'ajouterai rien , ciirjVi juré d^ètre plus charitable; que mes ennemis. Sachez donc vous contenter de tout cela , et souffres que mous nous accommodions , à notre manière , de Tédification et de la pénitence que vous 'nous avez laissées pour unique lot dans
le partage de Tapostolat. Vous êtes mon supérieur, je le reconnais. M^is à part la hiérarchie , qu'y a-t-il entre vous et moi , Monseigneur ?
— Quoi ! s'écria Beaumarchais en riant à se tenir les côtes; cette dernière phrase même...»
— Pas autrement que je vous la répète. Mais vous sentez bien que ce n'était pas pour lui qui avait les coudes percés....
— Mais le moyen qu'il ne l'ait pas prise pour lui ? Ne savez-vous donc pas que c'est le début de la fameuse épitre de Jean -Jacques à M. Christophe deBeaumont?
— Oh ! là ! là ! fit le chapelain en fermant les yeux et joignant les mains ; quel pas de clerc ! Ce que c'est que de n^avoir pas de littérature ! J'aurais dû me mordre la langue en ce moment , et je ne m'étonne plus de l'émotion que parut éprouver Monseigneur, et des grands yeux que m'ouvrit alors son secrétaire.
— Mais c'était à faire tomber le {H*élat en syncope !
— Et dire que cette maudite phrase m'était
v^nue tout Daturellement ! Bref, Monseigneur se montra cependant assez raisonnable, et non content 4e m^assurer qu^il ne croyait pas un mot des héré&ies qu^on m^impùtait , il me dit encore que je pouvais, que je devais même continuer à desservir la chapelle du Grand-
val , mais vivre le moins possible avec les maîtres du château; attendu que la place d^un prêtre n^est pas au milieu des ennemis de la religion. Il ajouta même, et je comprends maintenant pourquoi, que mon langage se sentait déjà de mon commerce avec les philosophes.
Us étaient arrivés pas à pas , en conversant ainsi, jusqu^à Textrémitédu parc, et revenaient à travers le massif où serpente le petit ruisseau qui fournit les eaux au lac dont nous avons parlé. En s^avançant, ils entendaient déjà, dans le lointain , les voix confuses des autres promeneurs qui venaient du côté opposé chercher le frais et Tombre dans le même lieu.
Deux seules personnes marchaient devant eux, à une distance honnête Tune de Tautre : par*^
— 2ft2 —
tics i £Selon toute appjurence , al?uo pomt coibmun 9 am louai du hem , elles ékrgissiaîèiit Pan* g^e atree une sottOr d^affiiclatioii ; el dans se éacbef positirremeot derrière ks^ aèbret , it ëtait aisé de jugpâr qa'eUes ne tcsnaieot pas^ à être Tiie». Cepiendant Beaumatcbaîs et le elia|ie)aïn avaient' eu le tén^ de veeonnaltK Suard et la baronne. Hs ne s^élaâent pas ootomunique une déeouTevte y qui , sans dovte , n^en était pas uoe f du moins ils se plaisaient à le etoife ; mais chacun en so» particulier paraissait réfléchir Sur le besoin o^à se trouvent quelque* fois les êtres les plus vertueux de mettre du mystère jusque dans leur inmocence.
Après une ou deux minutes de silence , Cro* que^Dieu reprit :
«^ Quand^les maîtres d^une maison j où rien ne se passe que d^bonnète et de louable , me font les politesses les plus cordiales , puis-^je y répondre par des refus incivils? Dois-je humilier mon propre jugement, fondé sur des observations locales et journalières ^ devant celui de Monseigneur, qui voit les choses de
Uiia^^t dont j^ crois, en moa aqçie et cons*cienc^L^ qi^ h r«^gîoj^aéxé trompée? L^au* torité , sai;]^ doviile , çst respectable et doit ftre obeie i uiais j^esy^i^e qme k conscience de Find^yidu est isiussi une autorité.
TT- ÇVst cela qui «s]Ç phiJlQisppti^- -r- Aloirs J4 spis. philpsçph^ sj^n^s le savoir. Je rs|i peut-^tre été un peu trpj) daps yne drçanstaf^çe om f avais f^ cjioi^ir efttrç diçujf 4®vo^rs pppps^ ^[ et ppurtf^îjt to.u^ ^\»3Si éyi^Ç^,^ VwR ^^^ l^^î^p• Je vejpals d^enl^e^dre la çon-: %isJi,o^ d^QB honnête pèfe de famille siu^ soçi U^ ^ «port. Caçf^tn^e ^1 avait cessé de parler^ e^ que je prononçais les premiers mots de Vj^hr sç^lution , il n^Vrèt^ (out-à-çoup et me^it : <( A(Ipn père, j^ai[ encoure xxxi gr^nd péché s^r
la cons<4ff>3<^^' J^ s^^ prètrCf fai changé de iqppi afin ^e pouvpir épouser, Ipip de mon pays^) 1^ feipme que vous avez viie là topt à fh^iurç , et qui m^a donpé guatrp enfs^ns. f foï|Onc,ez ce que je dois ïfairjd. )>
Ije cas était einbarrassant , et j'aurai§ autant aimé que mon pénitent fût mort sans
ajouler ce post-scriptum à sa confession. Son péché était de ceux que le fftpe seul peut re^ mettre, et le pape était bien loin; le mariage et tous ses effets devaient être déclarés nuls ; voilà le résultat auquel mon devoir de prêtre m^obligeait de Iravaîllerl Cependant j^entendais là femme et les- enfiins sangloter dans la
chambre voisine. Pouvais*je ajouter à leur malheur, en les dépouillant de leur nom , de leur état, de leurs droits ? transformer en bâtards les quatre p4us jolies créatures du monde, et en concubine une femme sage et vertueuse?
Cela me répugnait comme le massacre des innocens. •
— Mon cher, lui ai-je dit , c'est un cas réservé que vous venez de me déclarer. Prenez que je suis le pape , puisque nous nWons pas le temps d'envoyer à Rome, et écoutez ma sentence. 11 n'est pas juste que le bon pâtisâe pour le mauvais ; votre péché doit donc être ignoré des hommes par égard pour votre femme et vos enfans. Quant à vous, j'espère que Dieu vous pardonnera; faites un acte de con-
tritioù pendant que Je yms vous absoudra , et ne m^interrompez plus.
Beaumarchais loua beaucoup la morale de cette histoire qùiétait le grand cheval de bataille de Croqne-Dieu y lorsque , dans ses momens de velléités philosophiques ^ il prétendait prouver qu^m prêtre même peut^ penser avec quelque indépendance.
-î— C'est , reprit-il , par cette religion douce et conciliante que j'ai eu le bonheur de gagner Festime de M. le baron. Or, pour me voir estimé d'un homme riche , éclairé , humain , généreux j faut-^il que je m'en estime moins ? Il est possible que le baron ne soit pas très-^ orthodoxe; mais, moi, je n'en sais rien. Aucun écrit, publié en son nom , ne me le prouve ^ ; si je puisais mes lumières ailleurs , je serais un vil espion; et si je m'éloignais du château
' On sait qae le baron d'Holbach ne mettait pas son nom à ses ouvrages. Pins de vingt de ses amis, qui étaient dans le secret, non-seulement ne le révélèrent point , mais ne se le communiquèrent même jamais entre eux.
(Note de ^Éditeur.)
SOU& m .p9i;eîl prétexte 9 fappaier^iU^ dans leurs ifQputations odieuses, les, enoemisi de moii hienfaiteu^.
T- Mbnsî^iir- Iç cjkapelaiç y vous êtes un prè-
^^ J0 ^e sa^i^ p^s , pQurs^i v;^ Croque^pieu , reekerchie^ 1^ W^\ là où ^ n^app^rait que du bien. «Taurais • au contraire « les plus fortes raUoQS de ofoûtç que les déçussions philosopJtiiqiies d^ barpi^ n^att^quent en rien les t>ases de notre sainte religiqp. Je vqis que p][usieurs eodtôlta^tiques,, mes^ $^:pq;*ieur^ p$^r ^çur rang el lews lumi^re^,, s^ccqprem ^e tqqs côtés pour y prendre p^rt i elles pV^fen^Dt pf^ M. ral)bë Morellet, j^oipme ç^onsid^rahle du cô.té 4^ ^? sd#9oe et de^si bénéfices ; elles sq^t* la pâture df^ M* Tabbié llaynfilt auteur d^un bel. ouvrsigg publié avec approbation et privilège du Roi'; elles faisaient naguère les délices de Fabbë Galiani , secrétaire de Pambassade de Naples.
^ L'ff(^to(re phiipsophique ne fut poursuivie quVi la seconde édition qui suivit de loin la première.
(Note de l'Éditeur, )
Enfin M. le bacoasi e«t 9Xk micii^^ av^c h Samt- Pèsrev ftuisqtii'étiiQil dev^u y4fi$f il eOi a obtenu des dj^peoi^s pour épqqseif 9a bciUeN-soew, la scM^ottde^ fille de ma^tia^ d?Ain^. Voîlà donc Vautarilé qw 9ppuie 1« tém^pigna^t^ 'de ma coni^iencQ pour refi^rQ tei baron awsi blanc qu^oa yeut le faire noir* fion conM^siei'Ge ne serait>il dbnc dangereqj^ qtie pocDP wi pauvre curé à part^ Qo^ogrue >. doni la sainte Bglbe t^%e les bqâoiû$ à ireJiS cento livres de renenu et. au'pain de la parole de Kei»?
— Copament 9 voire cwe tae vous vaut que troîa cei^u livres ?
r~ Au tant; qu- elles peuvent s^étendre. Croyezvous qu^à Vkon ftge on puisse subsister avec cela y et ne trQuve2;*'Voas pas que oes messieurs ont bonne grâce à venir lolilqiiièter sur la manière dont je me preicure le rclste^?
^^ Mais c^est déranger l'bonnéte houune qui dîn^,
— Quand j'ai dit à M. l'archevêque qu'on ne voulait nous laisser que la pénitence, ce n'était p^s une exagération. Si nous nous plai-
gooDS^on récrimine parlé fait de dos relations avec les philosophes. Eh ! plût a Dieu qn^elles eussent commencé plus tôt , par exemple lors delà paix de Versailles ! Que n^ai-je imité uii de mes condisciples qui a demandé et obtenu une riche abbaye par Pentremise du plénipotentiaire pmssien? Taurais demandé un évèché que je faurais eu ! Car en ce temps-là le ministère français n^avait rien à refuser au roi de Pruise. Mais j^ai été un sot. Ce n^est pas encore pour moi, indigne, que j^ose blâmer cette injuste répartition des avantages temporels; mais je vois que beaucoup de prêtres modestes et bien méritansne sont guère mieux traités. J^en connais un qui était fait pour aller loin, la perle du jeune clergé, ma foi! celui qui a confessé le feu roi, et que le cardinal de Laroche- Ay mon, dont il était le secrétaire, vient de remercier, malgré ses services , précisément parce qu^on a craint que le dernier ne Feût déjà rendu trop important.
— Cest une indignité, dit Beaumarchais.
— On nous fiait bien voir qu'un prince, de
FEgiise ne doit rien aii fils à\m pauvre artisan , reprit le chapelain avec ce ton d'amertume particulier aux derniers membres d'un corps , quand les instincts populaires, réveillés par la jalousie , dominent et étouffent chez eux Fesprit de caste. Le pauvre garçon serait aujourd'hui sur le pavé avec toute sa science , s'il n'avait trouvé provisoirement un ôsile chez le chapelain de madame d'Aine, qui> par bonheur, a quelque patrimoine. Je l'aurais bien invité à venir partager mon petit pot au feu ; -^mais c'eût éte^ en quelque sorte, imposer au baron un nouveau pensionnaire; et puis, comme ce jeune prêtre passe pour être un peu janséniste , mes bons voisins , mes charitables confrères auraient eu trop beau jeu à déclamer contre moi.
— ^ Ils sont donc bien exagérés.
— Fanatiques ! mais c'est la jalousie qui stimule leur zèle. Il y a quelques mois, nous rencontrâmes deux de ces messieurs dans une promenade où j'accompagnais madame d'Aine et une jeune personne que vous connaissez au
moins de réputation. Sa beattté «fixaim rattentiqn ilu plas égé :
•^Pasâcots, lui dit F-autPe assez Imut pour éti^ entendu.; c-est rélèeire J^uwie maison dont le maître iest un atbée^ et le dh^pelain un janr sénîsle.
Dieu sait 4|iie je'ne suiis ^qu^um honmie paisiblet; mais 'pour yous pifoorer 'combien sont peu fondées^cesacousationB, apprenez, je puis vous le dire , à yous , que je ^irisijésuite de profession; ou'du moinsje Pétais avant quHl en fïlt ordonné autrement -par les Parlemens et paf M. de Choîséul, àqui Dieu ptirdonne! mais à qui le baron ^ne pardonnera jamsiis dWoir provoqué le rappel de FabbéGalinni pour se veUgér idlune {plaisanterie.
— Comment! s^écria Beaumarchais^ , 4e <ba* ron a chez lui un jésuite!
.^•C'est cek}ueije dkais i Itf.il-srroheyéqne , qui triomphait de donner du pain à un 'mal* heorem, tombédesescarpemens :dela*philo^ sophie sur un lit de -lliôtel^Dieu. « itfonseigneorv^ons faites très^^bien^de nourrir Gilbert ;
mais ParciieTéque des Encyclopédistes me nourrit , moi ! souffirez donc cette belle repré** saille, à ia'q[ti€ille l-humtimté^gagae 'trop pour que ta relrgton ptidsse y perdre. »
Lé chapelain et Beatimavdhais 'étaient revenus au point de départ de leur pronienade et de leur conVérsâl(io& ; mais les deux cygnes, ne reconnaissant pas Croque^'I^ieu dans son nouvel éqûipeniëtit) neragacèrent|lointcbmme à Porâinàïi^e. Il eut ddtic'lè temps de coneliire, avant que sa voix fut couverte par le brouhaha politique d^un groupe qui arrivait en fabe des deux iiDtérlocutetirs ëiirPautre bord du lac.
-^ Au dehiéiirant , dit*il , quand même il y aurait dîins mdti fait titi peu de cbniplàisaciee, un peu de savoir-vivre; eh! mon Dieu! tes apôtres 9 dans saint Pdul, en usaieiit^ils autrement iotvécies puissances du sièisle? Je sais^bien qu^on pouirrait lilë répondre à celat: 'Vous' n^étes pas un apôtre. Mais , en bonne foF, à- quoi servirait-il qtie je le fus^? CroitHXi qne.je sois une bête, et que je ne >voie pas bieh que c^est un génire udé? Qr, dans l-éiftt desrehoses^
je me dis que le ban sens qui se tait vaut mieux que le faux zèle qui. parle mal.
— Je trouve y au contraire ^ que vous parlez en véritable apôtre; vous prêchez d'^exemple la tolérance , et vous publiez le bien que vous voyez faire.
— Cette tolérance est en moi le fruit de Féducation noi^ moins qu^une vertu d'e caractère. Les révérends pères, qui m^ont élevé, honnêtes gens que le siècle regrettera ! nous répétaient souvent : Ënfans ! avec les grands , ayez l'épaule molle.
Malgré le compliment de Beaumarchaift , Croque-Dieu venait de montrer le bout de Poreille : il était temps que Papproche des autres promeneurs mit fin à son sermon. Tout ennuyeux qu^il soit par sa longueur, les autres en avaient dit tout aussi Ipng sans être aussi originaux, à en juger par ces mots mille fois répétés qbe M. d^Ormesson déclamait encore comme renfermant tout son symbole politique.
— Oui, des économies! force économies!
JMais respect à toutes les positions acquises !
— Hum! fit le baron en joignant Beaumarchais , impossible de me faire entendre d'eux ! Mais si Diderot était là , ils trembleraient devant lui! Une seule de ses phrases les ferait rentrer en terre* Que diable aviez^vous donc a faire si long- temps avec Croque-Dieu, M. Beaumarchais? Vous seriez- vous confessé?
— Je vous jure que , si jamais cela m'arrive, je ii^appellerai pas d^autre prêtre.
— Vous avez bien du loisir, pour Fhomme le plus dftairé de France. Le courrier vient d^apporter un paquet 9 il y a dix ou douze let* très pour vous.
Qq^nd Beaumarchais se fut éloigné , le baron ramena le chapelain du côté du bois pour lui faire cette confidence.
— Vous savez bien la vieille femme que vous avez confessée hier ? elle vient de mourir.
— Cela ne m^étonne pas, dit Croque-Dieu.
— Ni moi non plus. Ce que j^ai à vous dire, c^est qu^il m^iraporte , pour des raisons très*^ graves , que cette mort demeure ignorée.
— Mais mes registres. .*.
— Est-ii bien* nécessaire que vos registres constatent le décès 4^une inconnue dont Penterrement peut se faire sans publicité? Ce n^est pas, je crois, la seule formalité de ce genre qu^on ait omise par négligence ou par intérêt.
— Monsieur le baron. ...
— N^en parlons plus , si vous craignez de vous compromettre. Mais je ne croyais pas que ce fût le cas d^être formaliste si rigoureux, surtout quand il s^agit d'une fille qui n^a ni parens connus , ni enfans , ni fortune.
— Je sens bien , diaprés ces raisons , que je puis faire ce que vous désirez sans blesser ma conscience. Mais , pour remplacer la célébration, je me réserverai de dire trois messes basses à votre chapelle pour le repos de cette pauvre ame.
— Dites trois messes , dites-en vingt , ditesen mille, si vous voulez^Yous êtes mon chapelain parce quHl entré dans mes arrangeitiens que vous soyez porté sur le livre de ma maison ; du reste , il m^importe peu pour qui vous di-
siez la messe à ma'chapelie, puisque messe il y a. Nous nous reverrons ce soir.
Ayant ainsi conclu cette transaction à Famiable, ils se séparèrent; et le baron y se hâta de rejoindre le gros des promeneurs , qui se rapprochaient du château en continuant une discussion dont la chaleur et Fintérét allaient çroissans à mesuré que le jour déclinait. Le prince de Poix était Foràteur principal , et c^est dire assez que les deux inévitables vers de Voltaire dominaient encore la dispute et la deTrayaient d^éloquence et de pt)ilbsophie.
— Oui , Messieurs , s^écriait le prince , les mortels sont égaux. • • • Si donc Tinjurieuse dis* tinction contre laquelle toute la noblesse de France s^est si justement révoltée ati mariage du Roi y allait à se renouveler dans les prochains divertissemens de la cour; si le Roi s^avisait d^ouvrir le bal avec une princesse de Lorraine ou toute autre étrangère , au mépris des droits de nos femmes , nous ne nous bor-^
nerions plus à protester en masse comme la
pi^mière fois j et, pour ma part, je me crofrais obligé dVpprendre au Roi de quel bois se chauffe Théritier d^une des premières maisbos da royaume ; d^une famille où , depuis longtemps , on ne compte plus les quartiers; d^unë famille chapitrale^ qui peut faire des chanoinesses et des chevaliers de Malte à discrétion j car elle est pure de toute mésalliance et n\a jamais pris de fumier pour engraisser ses terres.
— Elles n'en vaudraient péut-élre que mieux, pên^a le baron , qui , toutefois , garda pour lui sa réflexion , ne voulant point troubler le bon accord de ses hôtes au moment de leur départ.
Ce fut, en effet, sous l'impression produite par les dernières paroles du prince de Poix , que cettetourbe de mécontens reprit la route de Paris ou des châteaux voisins du GrandvaK Laiiuit venue, le baron et Croque-Dieu songèrent , comme les sorcières dans Macbeth , à Taccomplissement de leur œuvre mystérieuse.
Croque-Dieu , qui ne devait sortir du château qUe le dernier, remarqua que tout y était par-
failement tranquille , excepté dans le grand salon, où Lagrange et madame d'Aine la jeune, assis sur le même canapé , faisaient aussi leur
œuvre sans nom ; car c^est ainsi qu^on peut
appeler cette espèce de rendez-vous ni secret , ni public, ni coupable, ni tout^à-fait innocent, par lequel une femme froide entretient les espérances d^un homme sensible. Il est probable qu^au moment où le chapelain les observait, elle rendait [raison k Lagrange de quelques préférences commises pendant la journée à son détriment.
— Quand je vous dis que je n^ai que mon amitié à vous offrir^ fît-elle à demi-voix.
Le chapelain, qui put entendre ces paroles, parut s^en réjouir, sans doute dans Tintérêt de la morale. Comme il venait d'^apercevoir dans le bois un rayon échappé d^une lanterne sourde, ce qui était le signal convenu entre lui et le baron , parti en avant pour préparer, à Faide d^un domestique sûr, le matériel de leur opération nocturne ^ il sortit à petit bruit et se dirigea vers le fond d« parc.
.qSÀPZTB.^ iz.
VUe de Saint «Pierre, an milieu du lac dé B.ieiiike,.aei^vir6n une demi-lieue de tour; mais dans ce petit espace elle fournit toutes les principales productions nécessaires à la vie. Elle a des champs , des prés , des vergers, des bois, des vignes; et le tout, à la faveur d'un terrain varié et montagnetix, forme une di^tributioi^ si agréable, que ses pardes, ne se découvrant pas toutes ensemble , se font valoir mntuellement et font juger File plus grande qu'elle ne Test en effet.
J.-J. ROUSSIAV.
CéUil Bordeo que .les Encyclopédistes avaient chargé dé pénétrer dans la retraite où madame d^Ëpinaj se donnait pour malade de^ pais quelques semaines^^ afin d^ajourner, a ce
qu'Us supposaient, les explications qu-elle leur devait sur le sort de Suzapne. Il se présenta donc comme médecin à la Chevrette; mais le sipectadé qu^il eut sous les yeux lui ôta le courage de remplir sa véritable misnon. Il nVût pas été médecin, s^il eût oubliéson art k Paspect dVne femme passionnée, délaissée par son ama^t , persécutée par son mari, diffamée par ses ennemis , suspecte à ses amis , et obligée de faire^ violence à son cœur de mère , en clo)traqt une fille, cause innocente de tous ses tpurmens et. sa dernière espérance de bon- Heur ! Quelle maladie physique altérerait un visage à régal de tant de peines concentrées! Borr deu n^eut pas besoin de les^ connaître poorl^ plaiqdre ; non*seulement il voulut être Favocat de la comtesse auprès de ceux qui Tavaieiit envoyé, il proposa encore de fah^e comme de luimême une déroarche auprès de Jean-Jacques . pour rengager, au nom de Thonneur, à se déiister de sei^ odieux procédés envers une femme 4ont il avait étéFhôte , et cette proposition foi ^ceptée.
La comtesse attendait le retour de Grimin ', .ou du moins sa réponse , pour régler, diaprés ses avis , le sort de leur fille. Le retour ne pouvait p0s encore être prochain ; mais il lui semblait , ; avec raison , que la réponse était en retard. Il yayait trois mois qu^elle avaitannoncé à. un amant, à un père, la découverte inespérée d^ùnè enfant pleurée pendant douze années , et dont la perte avait seule causé leur querelle; elle lui avait raconté ^prés quelle longue série de souffrances et dans quelles circonstances affreuses cette malheureuse enfant était retombée entre ses mains , et il h^avait pas encore trouvé le temps de lui mander quelle impression avait faite sur lui une pareille nouvelle! Ses entrailles , si paternelles, s^étaient donc bien engourdies sous le climat de Saint-Pétersbourg? ou , si c'était Pâmant qui se négligeait , les exquises délicatesses de son cowr, tant célébrées par tous ses amis, s^étaient donc bien promptement émoussées au contact de Catherine ! La perte de Penfant n'avait- elle été qu^un prétexte, à cet homme
hypocrite , pour rompre avec la mère par excès de sensibilité? Etait-ce par calcul qu'il avait poussé tant de plaintes , et qu^il lui avait domié tant de remords? En fait de*quérélles d^AUemand , cela eût été profond et recherché. Madame d^Epinay, qui avait déjà tant de sujets réels d-affliction , eut pourtaint ta vanité de ne pas croire à cielui-là.
Elle se rappelait, d^ailleurs, une foule de circonstances où Grimm avait sérieusement cherché leur enfant, notamment pendant son voyage à Ferney avec le roi de Danemarckj démarche qui toutefois ne prouvait .
rien au-delà dé ce que peut prouver une démarche de la part d^un homme qui fait toujours plusieurs choses éii méme'temps, et dont les mobiles sont , par cela même y toujours équivoques. Cette remarque s^appliquerait epcore au fait, de son voyage eh Russie , dont le seul but n^était pas probablement de fuir madame d^pinay, et d'aller promener au bout du monde ses douleurs paternelles. Il ne faudrait pas même prendre à la lettre le calcul
que lui imputèrent les autres bolbachienSf dV voir poussé Diderot en Russie couHne Jean- Jacques accusait Hume de.Tayoir emmené en Angleterre , pour le montrer et s^en faire honneur, quoique Grimm, dans ses yoj:age3 > aimât b^aucoMp à montrer un roi pu un grand homqiie. Ç^n^est pas au milieu de sa carrière qu*on peut bien définir un personnage si énigmatiq^e. S^il n^était pas le plus tendre des amans , il fut un iponi^ent le plus fameux par |a léthargie de quatre jours où le plongea Tinfidélité de sa première maîtresse ' ; s^il nVtait pas le plus profond des philosophes , il fut cerlainejDfient'lç plus habile 5 comme nous le verrons ^ son retour. Par ce qu^il sera devenu , il s^expliquera , peutrêtre, à tout le monde et à xn^^me dT-pinay-
En attendant elle ayait pris quelques me-^ $qre8 pour qu^ 1^ délai dont elle avait besoii) ne parût pas trop long aux. Encyclopédistes.
D^abord Suzanne, av^it consenti d^écrire , à sa
' Mademoiselle Fel y chanteuse de l'Académie royale do naasique. {Note de l'Éditeur.)
prière , une seconde lettre ppur tranquilliser madame d^^ine et lui réitérer sa ferme intention de ne pas rentrer daus Iç monde araot le retour de Marcellin; et afin d^en éloigner encore Tépoque , un des nouveaux ministres , M. Turgot , tout dévoué à la comtesse j avait bien yqulu sMutéresser au jeune fugitif jusquVu point de le faire avertir secrètement du danger quMl courrait en reparaissant trop tôt en. France. Cet avis o£Bicieux ne manqua pas son effet : il flattait trop vivement la vanité du vicomte, qui, ^ans dout^, aimait sa maitresse j mais qui ne la préférait pas aux honneqrs de la persécution et de Texil en Hollande : honneurs d^autant plu^ glorieux qu^après Voltaire , le jeune homme ne voyait que lui à qui le gouvernement nouveau tînt rigueur.
Cependaut madan;te d-^Epinay se.trouva bientôt moins rassurée que ses amis au sujet de Suzanne. L^sibbesse du pou vent o]\ elle Favait placée venait de lui écrire qu'ayant été forcée d'admettre ^ depuis quelques semaines , une autre pensionnaire libre , elle redontait
cette société pour la jeune protégée de la com- Cesse; que déjà elles s^étaient étroitement liées , et que les conséquences d^une pareille intimité seraient d^autant plus rapides que les abbesses n^àvàient presque aucune autorité sur ces recluses irrégulièreSf déposées momentanément entre le guichet et la clôture. Cet avis inquiéta pendant plusieurs jours la comtesse; enfin elle s^arrêta au parti de transférer Suzanne dans une autre maison. Ne pouvant faire cette démarche en personne, elle s^adressa à son vieux chapelain qui avait déjà «onduit Suzanne à Pont-aux*Dames; maïs lé vieillard, peu curieux sans doute de comproYiiettre une seconde fois sa dignité dans une pareille affaire , allégua ses infirmités et les devoirs de sacure pour se faire dispenser d^un voyage de plusieurs jours. —Mais, ajouta-t-il, j^ai Phomme qu'il vous faut pour cette missiou délicate, un prêtre qui vit avec moi depuis quelques mois , et à qui * vous pouvez accorder toute votre confiance. Il taira ce que vous lui aurez dit, et ne cherchera pa« à pénétrer le reste .
La comtesse n^ayant fait aucune objection contre rechange qu^il lui proposait, le confrère , que le chapelain avait laissé dans le parc, fut Invité à entrer dans lé château. Sa jeunesse causa quelque surprise à madame (K£pinay 3 mais les réflexions qu^ëllé pouvait faire à ce sujet n^eurent pas le temps de naître. Une autre visite, qu^elle avait à peine entendu* annoncer, survint au commencement de cette entrevue : c'^était une femme voilée et vêtue de noir qui s^avança , d^un air leste et dégagé , jusqu^au moment où ses yeux rencoiÉrèrent ceux du prêtre; mais alors elle fit une sorte d^écart, accompagné d^un geste de colère, auquel le jeune homme parut obéir en se retirant sur-Ie«champ.
— J^ignore , dit la femme en relevant son voile, si j^ai Thonneur d^être. connue de madame la comtesse, 'mais ma figure n^est pas étrangère à tout le monde ici. Et elle se retourna pour regarder la porte par où le prêtre était sorti.
La comtesse qui venait de reconnaître ma-
dame Dùl^arry lui avança un siégç et la pressa vivement d^expliquer le motif d^uné visite, qui, dès le début, lui causait déjà tant d^anxiété.
— Bah ! dit Pex-favorile , ceci n'est rien quVmë rencontre désagréable pour moi, et n'a pas lé moindre rapport aiî sujet qui m'amène. Souffrez que je vous baise les mains ; vous n'étiez pas de mes ennemies. Je sais tout.
— Quoi] dit la comtesse en pâlissant, vous savez!...
— Oui , je sais que c'est de voire plein gré que voÂs avez rebroussé chemin le jour oiî vous ameniez cette petite fille à Versailles. Ce n'est pas d'elle que je l'ai appris, car elle il'a voulu répondre a aucune de mes questions sur ce voyage. Je vous félicite d'avoir une protégée si discrète ! -
Un peu rassurée par ces pak*oles, la comtesse rapprocha son siège de celui de madame Dubarry qui continua ainsi : ^
—* Aussi, en votre considération, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour lui rendre la vie douce pendant que nous étions enâem-
blé. La pauvre enfanl; avait besoin d^ètre un peu égayée; le couvent est si triste pour une personne de son âge ! Encore , si ce n^étàil qUë cela! Mais on a sur elle des projets de conversion à grand spectacle. On va la tourmenter, la travailler par tous les bouts pour lui faire abjurer ce qu^elle n^a jamais juré. Là veille du jour où j^ai recouvré ma liberté , Fambas.sadeur de . Savoie , qui a sa maison de plaisance dans le voisinage, e^t vemu au couvent avec son aumônier; et vous pensez bien que ce n^était plus pour me faire sa cour, mais pour conférer avec Fabbesse, une enragée béguine, qui n'attendait que mon départ pour coopérer de compte à demi à Tœuvre de ces deux vilains cagots. Heureusement j^ ai mis bon ordre. Par ma foi , c^est un coup de politique qui va bien les confondre! Donnez-vous la peine de lire ces papiers.
La comtesse lut les deux pièces que madàine Dubarry lui présentait. L^une, signée de la mère de Marcellin , renfermait son consentement au mariage de son fils avec Suzanne; Vautte, une
attestation de Tabbé Diderot, qui déclarait, pour valoir devant qui de droit , qu'en son amç tet conscience , il ne considérait pas Suzanne comme appartenant régulièrement à Fordre des Ursulines.
— Comment avez-vous pu vous procurer ces deux pièces? demanda madame d'Epinay en
tâchant de mpntrçr moins de joie que de surprise.
— Par une ruse qui vaut les meilleurs tours que j'aie faits en diplomatie. Je connaissais une partie de Fhistoire de ma jeune amie , et je savais que le seul obstacle à son mariage était dans la volonté d'un vieil oncle entiché de sa noblesse; car la mère du vicomte > excellente femme, qui aime autant Suzanne que son fils, aurait depuis long-temps consenti à leur bonheur sans la crainte que lui inspirait son frère. Pour stimuler les bonnes dispositions de cette femme, j'ai donc imaginé une lettre que j'ai dictée moi-*même à Suzanne , et dans laquelle elle se déclare enceinte. Vous devinez l'effet de cette lettre sur une bonne provinciale
qui est un peu dévote. Elle aura consulté- son directeur sur le cas , et c^est ce qui pouvait arriver (de plus heureux apparemment, car ce directeur, comme me Ta dit Suzanne , n^est autre que Tabbé Diderot. Il faut garder précieusement Tàttestation signée de sa main pour la montrer, au besoin, à son évéque qui est h Paris, et auprès duquel il passe pour avoir beaucoup de crédit. Maintenant, ajouta madame Dubarrjr, vous avez entre lesi mains les moyens d^en finir avec toutes les difficultés. Si vos amis, n^ont voulu que marier une bâtarde avec un fils de famille, ils peuvent atteindre leur but sans mettre le feu aux quatre coins de la France. Pouvaient-ils pensée qu'ils me devraient ce succès , à moi qui ai tant eu à me plaindre d'eux? Au moins,, ce que je viens de faire nous réconciliera. Puis-je Tespérer?
— Je vous le promets , dit la comtesse , au . nom de mes amis qui portent le plus vif intérêt aux jeunes gens dont vous aurez avancé le. bonheur. Mais tie troâve:&-vous pas convenable de cacher le moyen que vous avez si heureuse-
menl imaginé pour obtenir ces deux pièces importantes?
— Oh ! ne craignez rien , .elles sont en bonne forme, dit madame Dubarrj qui ne comprit pas la pensée de la comtesse. Au surplus, comme il vous plaira. Songez seulement à ne pas laisser long«temps votre protégée entre les mains des convertisseurs de Savoie. Adieu*
Cette visite n'avait fait que changer les inquiétudes de madame d'Epînay. Le séjour de Tex-favorite à Pont-aùx-Dames lui expliquait assez la lettre de la supérieure; maintenant que celle-ci ne renouvelait plus ses avis, devenait-elle réellement dangereuse à son tour pour une fille ^fi qui madame ^'Épinaj ne voulait retrouver ni une pervertie ni une convertie? LVtrange lettre écrite à la mère de Marcellin prouvait trop qu'aune fillebûnnéte ne pouvait pas affironter impunément Tamitié de madame Dubarry; Tinfhience jésuitique de Paumônier savoyard. ne serait-elle pas encore plus prompte et plus pénétrante ?
Pour bien comprendre comment la conver-
sion de Suzanne pouvait , dans de telles circonst^ces, avoir tout Pintérèt d?une véritable question d^Etat, il faut se rappeler ce que fut la petite cour de Savoie durant' Tère philoso-* phique du dix-huitième siècle. Elle sMtait orée une position tout-à*-fait originale au milieu des autres puissances européennes. Car tandis que celles'^ci soutenaient ou supportaient les idées nouvelles , son rôle , à elle , était de les marchander et de ramener, par des liens d'^or, à Tunité catholique même les divergences qui ne partaient pas du christianisme. On pouvait donc dire du système politique de la Savoie que c'était Famortissement de là philosophie , autant que la caisse de ce pativre pays suffisait pour amortir une puissance dont toutes les autres étaient devenues tributaires. Mais Tesprit de prosélytisme ne calcule pas ses moyens :
Fambassàdeur de Savoie n'était frappé que de la gloire de son entreprise, (Comptant sur l'aide de Dieu pour la mener à bonne fin ; et Dieu devait tenir, en effet, à la conversion de Suzanne,
s^il avait quelque souci de son culte. Quelle
ame plus digne de lui! Et pour rambassadeur, quoi dé plus impartaut que cette conquête oh sa cour, jadis mystifiée par. Jean- Jacques ado-^ lescent, devait: trouver une compensation si féconde en douceurs !
Madame d'Epinay connaissait Tesprit et les besoins de la politique . savoyarde : ce n^était donc pas sans inquiétude qu^elIe songeait aux ^ obsessions dont Suzanne allait être fatiguée ; car^.en dehors de son intérêt maternel, elle devait appréhender surtout de ramener dans la Synagogue une néophyte des jésuites. Après cette visite de madame Dubarry, elle pouvait moins que jamaiç se passer des conseils de Grimm. Elle lui écrivit encore ; mais, à la distance où il était , il ne, pouvait recevoir , cette seconde lettre avant le milieu de Fautomne; et sMl ne se pressait pas jplus dy répondre qu^à la première, Thiver pouvait arriver ets^écou- 1er encore sans mettre fin aux tourméns d^une situation sans exemple..
Le seul ami intime de madame d^Epinay, le vertueux Turgot , venait la visiter quelquefois
pendant les heures qu^il pouvait dérober aux soucis de son ministère. Mais il n^apportait que d^insignifiantes consolations à des chagrins dont elle lui cachait la source ; et puis ^ il avait déjà besoin d^ètre consolé lui-même de3 obstacles que rencontraient ses vues ' populaires dans le parti de la Reine , merveilleusement secondé par les taquineries jalouses du parti Necken Cest un amer désenchantement pour un homme d'Etat philosophe , que d^en être réduit à douter de la force des idées qui Ton t porté au pouvoir, et M. Tùrgot en était là.' A son avènement il n^avait trouvé derrière lui , pour Pappluyer^ qu^une opinion publique, toujours tou(e*puissante, il est vrai, mais beaucoup plus^candide que les vieux intérêts qu^elle voulait entamer. La secte des économistes, dont il sortait , ne lui avait point appris à tirer bon parti d'un ordre financier que les traditions de Fabbé Terray continuaient de régir. Les Encyclopédistes, dont il partageait les vœuxphi-^ lanthropiques , pouvaient encore , comme par lé passé , produire beaucoup d^exceltehs trai-»
294 — léSf MHS former une seul« oapMîié adrainiatratixei. Xe ministre n^avsit encore trouvé que dam l'abbé Mqrellet une assistance ulilo pour das travaux secondaîrea de simple rédaction.
Daaa cet isoleiœnt, tout ce quHI faisait chaque }OW ea faveur des nouvelles idées ne servait qu'jk les r^idreplus exigeantes, et les hommes ^àalemenl propres à les mettre en action aree lui ne se trouvant toujours point dans le cercle étroit où il lai était donné de choisir, il ne lai restait qu^à opérer sans eux tout le bien possible, ou à frapper le sol pour en fàirejaillir tout complets ces futurs fonctionnaires de la France philosophiqae.Maisrinitiatîve de cette résolution extrême , qu'une nécessité plus ou HMuns éloigaée pouvait imposer, n^appartenait pas à UD seul homme.
Bref, Turgot était alors aussi cruellement froissé, dans se&vues de philosophe et d^ami du peuple, que madame d'Ëpinaj dans ses vœttx de mère et d'amante.
Grimm ne laissa cependant point amver liver sans répondre. Sa lettre était ce que doit
être une lettre pareille lorsquVUe se fait attendre si long-temps : moins inspirée qu^étu-* diée, moins tendre que diplomatique. Il ap*»
prouvait la conduite que madame d^Epinay avait tenue , en lui faisant toutefois quelques observations sur la nécessité de maîtriser mieu^ à Favenir ses premiers mouvêmens.
<f J^aime à croire, disait «il, que Suzanne n-iitlra pas deviné un secret que , dans ma pa* sition nouvelle i je suis encore plus intéressé que vous à lui cacher. Diderot , malgré notre intimité , ignore pourquoi j^ai été en Russie , et pourquoi je reviens en France ' . Je lé laisse à Saint-Pétersbourg, et quoique je doive rester plusieurs semaines à la cour de Saxe- Gottla , j Vspère être de retour à Paris quelque temps avant lui. »
Que ce style devait sembler froid à côté de celui d^une autre lettre que la comtesse reçut en même temps ! Celle-ci était de Diderot lui-même , qui cependant n^écrivait pas à Sophie Volant.
* Voyez les Mémoires de Grimm. ( iVo/e de l Éditeur. )
. . tf Nous avons été reçus ici, disaiMl , comme les représentans des honnêtes gens et des gens habiles de notre pays.jCependant ni les présens ni les caresses de Fimpératrice ne nous ont fait oubliei; nos amis de France. Mon; cœur yole déjà vers vous. Ne pouvant le suivne, je vous envoie un sfutre moi-même ; mieux . que moi-même. Car Grimm, par la délicatesse de ses sentimens , est dans Tordre plas tique. mp-
rai, ce que je suis dans Tordre plastique matériel *. »
— Ëh quoi ! s^écria la comtesse en jetant de dépit les deux lettres; il est donc écrit que tout le monde sera dupe de cet homme ! Tous ses amis qu^il tyrannise me vanteront, à moi , sa sensibilité.....Ah! Rousseau, Rousseau, du moinr, sait aimer comme il sait haïr ! Qui, il sait. aimer, et même sans intérêt, sans espérance \ Quelle
^ Voyez la G>rFe8poiidaiice. ( Note de l'Édiieur. )
' Allusion à ramoai: de Jean- Jacques pour madame d'Houdetot, belle-sœur delà comtesse; amour qui dut rester à Tétat platonique à cause des droits de saint Lambert.
{NoU de V Éditeur.)
. ame que la sienne ! et que ne donnerais^je pas pour me racheter de sa haine ! Si j^allais le trouver ! S^il voyait mes larmes ! Si je lui disais, pour Tapaiser, comment son ennemi' lui-même a pris soin de le venger? Mais quelle idée extravagante ! Sopffre en silence , malheureuse femme ! Meurs lentement de Pingratitude secrête d^un homme hypocrite .qui dissimule aussi bien* les vices de son cœur que les rides de son visage. G^est là ta destinée : sache la supporter, et sois , toi-même y assez hypocrite pour que Diderot t^appelle heureuse par ingénuité comme fait madame du Deffant par persifBage.
Il n^est rien, en effet, qui soit plus propre à aigrir une pareille douleur que les félicitations intéfld^stives de ceux qui Pignorent.
Madame d^Epinay réprouva souvent dans sa retraite ; il n^est pas jùsqu^à Voltairejqui , dans le même temps, lui écrivit. des Délices^ la' lettre suivante où il semble que la situation de la France soit aussi bien appréciée que celle de la comtesse : *
« Quoi ! ma philosophe a été malade comme moi sur la frontière du néant y et je ne Tai pas rencontrée ; je n'ai pas su qu'elle fût malade* Je ne doute point que sOh ancien ami E5CUlape-**Tronchin né lui ait donné , dans ce temps funeste, des preuves d<\ son amitié pour elle, et de son pouvoir sur la nature. Sans mes misérables quatre-vingts ans, je pourrais bien venir tne mettre à cMé de votre chaise longue.
J'admire le Roi de s'être ren^ia à la raison , et d'avoir écrase les cris du préjugé et de la sottise : cela me donne 4ine grande opinion du
règne de Louis XVI. S'il continue , il ne sera
plus question du règne de Louis XIV. Je l'estime trop pour croire qu'il puisse faire tous les changemens dont on nous meiiace; i! sera donc un grand et bon roi. Heureux cetix qui ont vingt ans comme lui, et qui goûteront long-temps les douceurs de son règne ! Non moins heureux ceux qui sont auprès de volrè chaise longue ! »
La vérité est qu'au moment où madame d'E-
pinay lisait ce madrigal en prose ^ elle ne voyait auprès de sa chaise longue que M. d^Epinay, qui, faute de mieux, insistait pour vivre maritalement avec sa femme, pendant rfaiver, à la Chevrette,
OEAPITB.S Z.
Quel mortel sait jamais s'il est juste ou coupable?
VoiiTAIRB»
La comtesse avait passé Thiver dans cette horrible anxiété dont le terme ou la crise approchait avec le retour des deux illustrés pèlerins qui étaient censés voyager dans le Nord pour les intérêts de la Synagogue. Ils revinrent Tun après Tautre, rapportant du même voyage des fruits bien di£férens ; Grimm , des cordons, des croix et le titre de chargé d'af-
faires de la cour de Saxe-Gotha près de la France; Diderot , des manchons et des fourrures pour ses amies, avec une violente ma-' ladie d^entrailles , attribuée aux eaux de la Newa. . .
Grimm était tellement occupé des soins de sa nouvelle position, que, depuis un mois, il n^avait fait qu'une, seule visite à la comtesse. Dans Fentretien quMls avaient eu ensemble, il lui. avait prouvé ce que sa négligence prou-, vait bien mieux encore , quMl était embarrassé de sa fiU^ , naguère objet de tant de larmes eJL de regrets , et la verrait indifféremment prendre le voile ou se marier, pourvu qu^on le dispensât prompteMent de s^occuper d!elle. Cependant Diderot venait de réchauffer. le zèle des Encyclopédistes ; il les pressait de couronner leur oeuvre ; Marcellin , qu^il avait revu à son passage en Hollande , désabusé des dangers dont on IWait d^abord* effrayé, voulait rentrer ^n France, et devait ^irriver à Paris vers le milieu du printemps.
Depuis que madame Dubarry était sortie de
PonC-aax-DaiTies y ni le temps ni le zèle n^avaiettt manqué aux convertisseurs pour tour-^ nnenter Suzanne. La mobilité de caractère, qui est particulière aux natures sanguines et pas** sionnées , leur avait permis d^effacer rapidement la trace des doctrines philosophiques dans cette jeune ame que les accointances de l'ex-^favorite avaient déjà préparée au changement. Car, quoique rien dans le fond ne soit si opposé aux idées religieuses que les idées libertines, elles sont voisines et presque identiques par le sentiment qui (K>înt , à \9fist naissance , dans le cœur de la femme. Stizanne subissait d^ailleurs très-volontiers l'influence des choses qui rentourâîënt't pareille, dans cette propriété toute physique, k certains animaux qu^on voit se . teindre des couleurs du terroir et des herbages où ils s^habituent ^ à force de voir des guimpes, des chapelets et des voiles , à force d^enteilére^arler oraisons , directeur et confitures , elle sVtait déjà composé- une belle physionomie de novice ; et , dans e^ nouveaia type , elle se voyait enrore
trop admirée pour n^ètfe pas séduite par ses propres succès. Au aon de la cloche, qui annonçait rheure des récréations, elle tressaillait du même ipouvement que les religieuses ; de la tribune, d'iià 1^ pensionnaires libres comme elle entendawit Vo^ce divin , elle se sentait entrainée:^ar les pompes de la chapelle et par les accens mélodieux de cent voin qoi chantaient en chœur les louanges de Dieu : enfin . Tordre dans lequel s^accomplissaient tous les exercices de la maison la captivait par sa monotonie reposante, parce qu^il avait seul' la vertu de régulariser les mouveroens d^une ame si violemliient agitée. * ' ' «
— Après tout , sa drsait-^e , la vie rdigîeuse n^est pas aussi triste que je le croyais avant de connaître le monde. A«*t*-îl quelques plaisirs , surtout pour moi, qui vaillent le tran^ quille bonheur dt toutes ces femmes ? Voilà donc ta destinée que le chevalier me prédisait^ si j'avais été jusqu^à Versailles ! Voilà les austérités dont il me faisait tant de peur ! Il con*nait donc des femmes bien heureuses , lui t
L^ambassadear de Savoie et son aumônier ne deyaient pas désespérer . d^une conversion déjà si bien commencée. SMIs n^eh étaient encore que là , il faut croire qu^ils n^avaient pas été franchement secondés pafJ^al^^esse qui ne pouvait, sans nuire considérablement à ses intérêts , favoriser de semblables. pratiques contre les recluses qui n^étaient pas postulantes. Peut-être aussi Suzanne eut-elle quelque dégoût des vils moyens de séduction qu^ôn. essayait sur elle: la pensée religieuse pouvait se développer dans son ame sans que Tignoble estampille du jésuitisme y remplaçât Tempreinte des doctrines holbachiqués.
Quoi qu^il en sait, l%l^eiUe de P Ascension on préparait un grand spectacle au couvent de Pont-aux-Dames. Une jeune fiUe , d^une famille puissante , allait prendre l'habit de religieuse. On attendait beaucoup de Teftet ^ue ceUe cérémonie produirait sur l'esprit de Sa^ zânne. Aussi^ rien n^avait été négligépour frapper rjmaginatîoo et les yeux des assistans;la chapelle était ornée avec une pompe extraordi-
naire; le sermon devait être prononcé par un orateur célèbre du parti des constitution-^ naires; plusieurs prêtres, en aubes et en dalmatiques , devaient y assister, rangés en couronne sur les gradins de la tribune avec les membres de la légation savoyarde, et Suzanne au milieu d^eux. Au moment où la cérémonie allait commencer, une rumeur, accompagnée de quelque désordre , se manifesta du côté du parloir où Fabbesse venait d'hêtre appelée. La personne qui la demandait était un jeune ecclésiastique , porteur d^unc lettre qu^il remit sans donner aucune explication. Son flegme contrastait singulièrement avec la mine contrariée de la supérieure, mais convenait parfaitement à la mission dont il était chargé. Il attendait debout une réponse. Suzanne fut demandée et accourut suivie de Fambassadeur et de Faumônier qui , depuis quelques heures, la. quittaient moins que jamais.
•^— Ma fille, lui dit la .supérieure en leur présence et- sans même faire attention à. eux ,*
donnez-moi le baiser d^adieu et soyez prête à