‹ Le baron d'HolbachChapitre 8 sur 12 · II. ao · texte numérisé non relu

II. ao

partir. Votre protectrice vous rappelle^ et ses ordres sont absolus. N^publiez jamais celle qui aurait voulii TOUS tenir lieu de mère, ni celles qui vous aimaient déjà comme une de leurs sceurs. Nous prierons toutes pour rons.

'^^ Amen y dit tout bas le diplomate à son aumônier ; je orois que nous sommes joués ; c^est le moment de faire bonne contenance, Antonio.

— Dites y Monsignor , que c^esl au ciel qn^on a fait pièce. Ma pelsangue di DioJ Malheur à celte fille des hommes! Oh ne se joue pas impunément du ciel.

Néanmoins les deux Savoyards assistèrent à la cérémonie , désertée par plusieurs prêtres qui étaient aussi courroucés quVux , mais qui n^étaient pas diplomates. Au nombre des frais perdus , par suite de cet échec , il fallut compter ceux du 4iermon. Composé tout exprès pour la seule personne qui ne pouvait plus Fentendrey il manquait d^objet dans ses parties les plus brillantes , ce qui n^empécba pas Pow râleur de le débiter tout au long ; mais le lois

d^amer dépit avec lequel il traita cette série de non-sens attirant les regards indignés dé Pauditoire vers la place restée vidé à la tribune , un murmure universel avertit la supérieure cpiMIe seule, peut-être , priait en ce moment pour Suzanne. •

Cependant telle*ci avait déjà perdu de vue la flèche du couvent de Pont-aux-^Dames. Son compagnon de voyage y ou plutôt son guide , portait la robe des religieux de POratoire , renommés alors par le rigorisme de leur morale ; et le reste de son extérieur répondait à rhabit de cet ordre auquel le jeune prêtre . appartenait. La sévérité dé son visage repoussait la confiance à force d^imposer le respect. Ses cheveux rares et courts altéraient à peine la configuration parfaitement ovale de sa tête ; sa taille était droite et mince; ses yeux brillaient d^une vivacité extraordinaire : c^était ^ à la vérité , tout ce qu^îl y avait d^animé dans sa figure, car ses joues , déjà creusées et presque livides, semblaient Fantithèse de la trogne pleine et fleurie du père Antonio. Sa conver-^

sation j s'il eût parlé , promettait le niéme caotraste avec celle du jésuite savoyard ; mais il marchait à grands p9s, gardant le silence comme un vœu; et Suzanne, qui, déjà deux ou trois fois, Pavait vu gagner le large, lorsque dans ses efforts pour le suivro elle avait par mégarde frôlé le pan de son manteau , ne se sentait guère encouragée 9 faire les premiers frais.

Ils Grent ainsi plus de deux lieues par une chaleur étouffante. Arrivés au milieu d^une longue montée, la fatigue les força de. s'arrêter un moment. Ce fut alors seulement que le pré* tre rompit le silence.

— Avec tout autre compagnon de voyage , dit-il, vous auriez un bras pour vous appuyer. Je ne blâme point cet usage chez les gens du monde dont les scrupules nVn souffrent point, ni même chez les prêtres en qui Page et les convenances Paulorisent. Pour moi, je n'ai jamais touché la main d'une femme.

Suzanne , quelle que fût son opinion sur les scrupules du janséniste,' n'avait point à la faire

connaître. Il craignit.que sa délicatesse ne paraît affectée , et il ajouta sur-le-champ :

— Cen^est pas à mon éloge que je dis.cela^puisqueje ne prononce aucun blânje contre ceux qui agissent autrement; mais Fhumili té ne consiste pas à laisser croire que nous faisons, par grossièreté ce que nous faisons par principe. C^est par principe aussi que je mi'interdis ces mille propos indifférens qui abrègent , dit-on , les loq-r gueurs d^une route; outre que toutes ces frivo*- Jités pe sont pas aussi indifférentes qu^elIes le paraissent, il est écrit que nous rendrons compte de la moindre parole inutile.

^—Cest une loi bien sévère, dit Suzanne.

Cependant , ne croyez pas que j^aie regret , pour moi , aux vanités qu^elle condamne; je les supporte avec impatience , parce qu^elles rompent la continuité de la vie, qui est cjiose 3érieuse depuis le commencement jusqu^à la fin»

— -Cest bien, dit le prêtre , c'est bien. Quand à votre âge on comprend, déjà que la vie est iine mission et que chaque minute a son dfiT

▼oir, .c^€9t une fiiveur MgnaUe éoùi il iurt re^ mercier Dieu.

•^ Héla» I cette sagesse mV coûté si cher que je Vsi mJRidite qoelquefim. Je sais mal entrée danslaTie.

* -^Prenez garde que ce ne sott encore là on blfispkème. Dieu ne fait rien en vain et ne se trcHàipe jaônais : encore moins pecitHl nous iroo^r en nous Commutant avec dès obstacles • ai»-dessus de notre courage* Soyez sûre quC) si votre route doit être difficile» vous avez reçu )f au momenit du dépai't, des ressources proportionnées.

— «Ma pensée n^allait pas si haut.^ En me plaignant d^étre mal entrée dans la tie^ je vou* lais dire tout «implement que j^y suis entrée sans guide. Vous savez peut«4tre que je n^ai jamais connu mes parens* .

«^ Je ne le savais pas, s^écria le prêtre, c^est sans doute une des choses que je devais ignorer; et quoique je n^aie point provoqué cette confidence ^ ma conscience n^en sera pas moins chargée. Voyez donc comme nous tom<-

hùwi vite dani le pédié dès que lios actions oa nos paroles dédent de la ligne qui ndus ^st tracée ! Oh 1 mon Dieu !

Il accompagoa cette exclairaatioD d*an geste de désespoir qui exprimait encore fai ferme résolution de ne plus rien dire ^ et continiia sa marche en doublant le pas. Ce sileiice absolu né faisait pas aussi bien le compte de Suunne, a qui les paroles du janséniste plaisaient par là gravite même qui les" eût rendues insuppor^ tables à toute autre jeune fille : eHe trouvait tant de séductions dans cette voix sévère et ri^ chement accentuée ^ qu^il liii tardait de Tentendre de nouveau.

. *^ Mon père ^ lui diu^lie après quelques minutes f je me passe aisément de votre I»*as pour gravir ce sentier rapide > qar je suis jeune et forte ; mais si le secours de votre parole tn*é^ tait nécessaire , dans Finceptitudè où flottent mes sentimens et meë pensées ^ ne ppurrais*je le réclamer?

. — Oui , pourvu que vous observiez strîlàe-^ ment. d'éviter, danji cet entretien , tout ce qui

i)Ourrait dvoir trait à votre état dans le monde.

— Je puis vous assurer qu'à cet égard tout le mal que vous pouviez craindre est déjà fait : ce que je vous ai dit, tout à PheureVsur ma naissance y était, je le vois bien , le seul point qu'on eût intérêt à vous cacher. Mais que vais-je retrouver dans ce mondes d'où je suis bannie et où je. suis rappelée, comme si j'é* tais tantôt lin obstacle , tantôt une aide aux choses qui s'y passent? Quels sont donc ces evéneméns dont il faut que je ressente ainsi le contre^coup? '

— -■ Que vous importe? Avez -vous peur de souffrir? Heureux , cependant y ceux qui portent leur croix ! ils sont dans la voie du Seigneur. La vie du chrétien , voyez-vous, est comme ce sentier que nous suivons; il n'y peut jamais rencontrer assez de ronces et d'épines pour le dépouiller entièrement de tout ce qu'il y a d'humain dans sa nature; et sa seule crainte doit être d'arriver au terme av^nt d'être- suffisamment élimé. Sachons nous résigner, et soyons dignes des tribulations que

le ciel nous envoie pendant le jour de rhommer en attendant le jour de Dieu qui éclairera toutes les choses et à tous les yeux.

A mesure^ qu^ils avançaient, leur chemin ,> formé par une petite chaussée^ renversée sur le col d^une butte buissonneuse, allait se rétrécissant *toujour$ entre les saillies pendantes des roches supérieures et les branches des longues épines qui remontaient de Tautre borà. Quand même Suzanne aurait eu un compagnon de voyage moins farouche et moins âpre au toucher, elle n'aurait pu profiter en ce moment de sa galanterie ; car loin que deux personnes eussent songé à marcher de front dans cet étroit passage, elle avait peine à se glisser dansles ouvertures pratiquées par le prêtre au travers des fourrés, qu'il perçait le premier pour avoir, Comme de raison, la primeur des piqûres.

Les difficultés toutes bénévoles de cette marche semblaient à Suzanne d'autant plus étranges qu'elle voyait, un peu au-dessous d'eux, dans la plaine , une belle route qui suivait la même direction , et où plusieurs prêtres , sans doute

CMX qui avaitnC été connés à PoDl**ftiit**Da^ mes , cheminaient tranquillement , les uns à pied et au petit pas f les autres commodément établis sur de bonnes montures. Cependant , toute idée religieuse à' part, elle n^eût voulu dédiner aucune des aspérités de la voie dOu<* lourense ûà la guidait son austère compalpaon pour aller se mettre à la suite de ces sybarites : tant il est dans la nature de la femme de préférer à ce qui est donx ce qui est extrême !

tant ses pieds délicats s^écorchaient voluptueusèment sur le tranchant des cailloux I tant cette roeée de sang, qui transsudait de ses bas et de ses manchettes , à chaque cinglant revers^ des bvieaushes détournées pour le passage , commençait à rafraichir ses chairs enflammées 1

Voyant ceU ^ et combien vite elle se perfectionnait, le prêtre fut content d^elle et reprit de lui-même son sermon*' *

*- La vie ascétique ne parait rebutante qu^à ceux qui ne Font jamais essayée : quoique son but ne soit pas de nous rendre heureux ici-bas 9 elle n^en opère pas moins ce résultat > et

^eb par des jouiasaotes d^un ordre éieré que la perfection porte en elle*mèine y et qui nous séparent noblement de ce vil haras d^hommes qu'on appelle rhumanité.

•^ Hélas I que sert d-ètre séparés d^eux par la pensée , quand les conditions de notre existence matérielle nous en rapprochent tous les jours ^ et nous implique maigre nous i sourent a notre insu f dans leurs misérables débats.

-—Vaine excuse, il dépend toujours de nous de rester étrangers aux ^vénemens qui regardent ce monde , et de nVroir affaire qu^à Dieu .

— Je voudrais vous crmre , mon père , mais ma vie entière dépose contre vos parole.

Comment m^expliquere&*voos que moi^ pauvre fille inconnue , j^aie été entraînée' à prendre une assez funeste part aux choses humaines pour être sérieusement accusée d^avoir causé la mort du roi de France!^

A cette révélation équivoque , 1 -officiant de Sainte-Geneviève 9 le dernier confesseur de Louis XV, car c^était lui , se retourna subitement et se prit à contempler Suzanne avec un

respect religieaz.Il ne douta point qu^il nVût devant lui, dans cette jeune fille d^une carnation si fraîche, Finstrument dont Dieu s'était servi pour châtier un roi vicieux et parjure. Le bel état de Finstrument lui semblait un mi* rade y qui , loin d^ébranler sa certitude y de~ vait au contraire la fortifier. Il s^expliquait aussi par le même fait la véritable cause de la discrétion extraordinaire que madame d^Epinay avait exigée de lui , et sous ce rapport le janséniste avait une nouvelle faute à se reprocher. Mais le grand intérêt d^êtreun agent divin dans une vie prédestinée comme lui paraissait celle de Suzanne , fit taire bientôt toute autre considération.

— C^est à tort que les hommes vous accusent y dit-il, vous n^avez été que Fintermédîaire de là justice divine qui a frappé le roi de France. Aux yeux de celui qui conduit tout àson gré, et qui opère en nous le vouloir etle faire >, vous «erez certainement innocente de cette

* Formule de la doctrine de la grâce efficace , d'&prcs saint Paul et les jansénistes. {Note de V Editeur.)

mort ; mais il n^en faut pas moins vous consi-* dérercomme une grande pécheresse , et tra^ vailler sans relâche à rendre votre ame blanche et pure connne votre corps, qui s^est déjà si miraculeusement lavé de sa souillure.

*-- Cétait donc la vérité , s^écria Suzanne ^ quoiqu'elle ne comprit rien aux commentaires du prêtre , et j'ai pu faire un si grand mal !

— Oui , ma fille. ^

— Cependant la comtesse Dubarry, auteur de cette accusation y Pavait rétractée.

— La comtessse Dubarry ! que s'est-il passé entre vous et cette femme impure ? ;

— Nous étion3 toutes-deux enfernïées à Pontaux-Dames. Pendant le service qu'on célébrait pour le repos de l'ame du Roi , elle était agenouillée à côté de moi , contre la balustrade de la tribune 9 et versait d'abondantes larmes.

Moi y par sympathie ,' je pleurais aussi , surtout en écoutant l'oraison funèbre, où l'ora«teur exaltait les vertus chrétiennes du monarque défunt. Après l'office elle voulut me voir, et ayant appris qui j'étais, elle se précipita

siir moi avec fureur comme si elle eût voulur m^arracher les yeux , et sVcria ; «i Malheureuse ! c^est toi qui as causé la mort du Roi. n Cepen^ dant , le lendemain m^iyant adressé de nou^ Telles questions , sur ce que je lui répondis elle déclara quVUe s^était trompée , me demanda pardon de son emportement, et me conduisit dans sa cellnle où elle me combla de présens et de caresses. ■ ^

— • Et vous iie les avez pas repoussés I

— Elle me regardait avec complaisance, me répétait à tout moment que j^étais belle , mais qu^eîle ne in^enviait pas ma beauté, et presque jamais elle ne me laissait sortir .^ans m^embrasser avec toute la tendresse d'une sœur.

-^ Infamie 1 ma fille ! c^é tait alors que cette femme était dangereuse pour vous et non lorsqu'elle voulait vous arracher les y^x. Piût à Dieu qu'elle vous les eût arrachés , qu'elle eût mutilé tous les endroits par où vous lui avea^ semblé belle! Quant à son accusation....

— Oh ! je dcHS vous avouer,' interrompit Su-- Mnne , que je ne l'aurais jamais crue si vou»

ne me Taviez confirmée. D^abord die m'arail paru si étrange , si invraisemblable ! Et puis madame Dubarry Pavait intentée et aban-^ donnée sur des raisons si légères et si incompréhensibles pour moi, que jesoupçonnais cette malheureuse femme de battre la campagne^ Je me le persuadai même sur Textravagance inouie de ses projets ; tous les jours elle en fai*» sait un nouveau pour elle ou pour moi. Tantôt elle me proposait de m^attaoher à elle et d^é* pouser son nègre Zampre, le gouverneur de son château de Lucienne. Tantôt elle menaçait notre abbesse de lui ôter ses pouvoirs et de me donner sa place, voulant ^ disi|it-elle , passer le reste de sa vie dans ce couvent sous ma direction. Est-ce qu^une fqxnme mondaine ^ une courtisane , pourrait nommer à une ab-' baye? *

^ Oui , ma fille , et même à des évêché$« Vous voyez qu^en cela, cqinme dans tout le reste^cette femme que vous appelez folie , ne vous disait rien que de très-sérieux; et les exemples sont communs de ces investitures sacrilèges dans^uu:

siècle de perdition, où le sacré et le profade sont confondus, où le saint est livré aux chiens , où ridole de Dagon s^est installée sur Karche d^al- Kance. Aussi Pesprit de Dieu s'^est retiré d-un sacerdoce ainsi pollué ; les pouvoirs temporels, également corrompus, croupissent dans le même abrutissement. Cen est fait du genre humain, une seconde fois. Il faut que, pour expier ses crimes , il passe par le règne de Fantechrist, dont Tavènement prochain s'^annonce dëja par les signes les plus manifestes.

— Ces signes , quels sont-ils ? demanda Suzanne en frissonnant.

— En voulez-vous d^autres que cette impuissance dont sont frappés tous ceux qui ont au-« torité sur le peuple , tandis que le talent devient le partage presque exclusif de l'impiété , d^autant plus habiles à détruire qu^ils sont plus inhabiles à conserver. Il faut bien reconnaître, à ce désordre, une société. que Dieu maudit et abandonne : car, s^il se laisse détrôner , cVst pour mieux la perdre : las de servir de prêtenom à ses iniquités, il permet qu^on n^ait

plus de raison et de génie que contre lui.

— Laissera-t-il périr tous les hommes pour les crimes de quelques-uns ?

— Non 3 sont exceptés de Tindifféreoce divine t^eux qui souffrent extraordinairement : leur douleur les consacre ; ils sont y ma fille , les pierres d^attente, destinées à recomposer un sanglant piédestal à la croix du Rédempteun

Suzanne écoutait arec de saints tremble-* mens les paroles du prêtre. Depuis assez longtemps ils marchaient sûr le plateau de la montagne , et non-seulement ils respiraient plus à Taise dans la voie large et commode qui avait succédéàrétroit sentierpar oùils étaient montés si péniblement , mais leur vue , à droite et à gauche, trouvait à se reposer sur des paysages enchanteurs. Le janséniste, voulant sans doute s^interdire cette jouissance , alongeait son pas et ne regardait que devant lui. Bien que, mal-^ ;gré toute leur diligence , il n^ eût pas d^apparence quHls pussent arriver le même jour à la

Chevrette, Suzanne, qui s^attachait de plus eu li. 21

plus à son compagnon y regrettait déjà d^étre entraînée si vite à ce terme de leur voyage et de leur entretien. C^est que tout ce qu^elle venait d^entendre la portait à réfléchir sur sa vie plus qu^elle n^avait encore faite Le caractère de prédestination, que le prêtre lui reconnaissait) semblait marqué à chaque pas qu^elle avait fait dans le monde par les disputes qu^elle avait soulevées. L^imputation, maintenant bien sérieuse, d^àvoir causé la mort de Louis XV, les prédictions du chevalier, presque de totit point accomplies , et mille autres circonstances non moins inexplicables, qui se rattachaient au voyage de Versailles, en avaient tellement obscurci la seule Conséquence importante pour elle , que Suzanne ne Ti^vait pas même entre^ vue. Elle n^avait pu deviner sa mère dans ma^^ dame d^Épînay , et , dans ce cas même , elle n^eût pas été plus empressée de la revoir* Elle sentait que rentrer chez elle,, o^était livrer de nouveau sa vie au courant du siècle, et rechercher une complicité volontaire dans Tœuvre d# destruction oi\ la fatalité lui avait

déjà fait prendre une si fuiieste part. Ses 8ti«ciens protecteurs revêtaient à ses yeux une apparence suspecte , diabolique; car, diaprés la manière dont die venait d^entendre carao*^ tériser le règne de l'antechrbt et ses avant-^ coureurs sur la terre ^ la bonté même des Holbachiens ne la rassurait pas bien sur leur génie.

Ces réflexions torturaient son esprit. Ce»

pendant elle tâcha de se persuader que le jan^ séniste avait trop généralisé ses anathèmesj et comme elle désirait quMl s^expliquât d'une ma« iiière plus expresse sur les Ency çlopédistes^ elle s'*accusa d^avoir lu leurs ouvrages avec intéréL

— Voilà qui est bien malheureux pour vous, dit-il , car c^est être avancé dans le chemin de la damnation que de savoir se plaire à ces écrits. Moi aussi , dit-il en se frappant la poi-* trine,moi aussi, j^en ai lu quelques-uns; mais j^ai pleuré depuis en larmes de sang, et ma vie^ dâteUe égaler en durée ceUe de Mathusalem , ne serait pas assez longue pour expier les émotions quMls m^ont données. Depuis la fin du dernier siècle, il eût été bon qu^on n^écrivit plu$ rien :

il j avail assez de livres utiles , et il jr en avait déjà trop de peraieieux.

— Quelles seraient donc les lectures intéressantes permises à une chrétienne de mon âge?

— Je nVn connais point. Une lecture ne doit pas être intéressante y du moins dans le sens que le monde attache à ce mot. Ayez pour

maxime que Teloquence qui plait n^est pas une éloquence chaste. Est-ce qu'ils plaisaient /les Saint-Cyran, les Le Maistre^ les Arnauld, les Nicole? Est-ce quMls cherchaient à teindre leur style du coloris des passions humaines, comme font ces écrivains vaniteux que saint Paul appelle les adultères de la parole dwine i, et dont le but est moins d^engendrer la vérité dans Pesprit que d^y provoquer de damnables jouissances ?Xies écrivains ne vous doivent que la vérité toute nue , Féloquence de Dieu ; et la vérité est sévère, et il appartient à ceux qui Vannôncent d^ètre sévères comme elle.

* Adttfieranies verhum Deiy II Cor.

(Noie de VÉditeur. )

— Quel moyen pour une pauvre fille , igno* raute comme je le suis , de distinguer ces deux espèces d^éloquences?

^^ Eh ! quoi , ma fille , est-il donc si difficile de reconnaître ce qui émane de Dieu d^aveë ce qui vient des hommes ? Comparez^vous à cette pure lumière , que le soleil , à midi , dardait sur nous du plus haut des cieux, ces massés coloriées qu^il enflamme, à cette heure^sur un horizon ^ut chargé des vapeurs d^^ la terre ? Plus il s'abaissera, plus les teintes seront rouges et ardentes; ainsi , plus Tesprit s^abreuvera aux sciences humaines, plus Tattrait de ses œuvres deviendra grossier et séduisant. Mais.... - En ce moment le prêtre s'arrêta, les yeux tournés vers Toccident , et parut s'abandonner à quelque réflexion inquiétante.

— Aimez , reprit-il , aimez ce que Dieu nous révèle , sa lumière telle qu'il nous l'envoie , avant qu'elle se soit mêlée aux impures exhalaisons de cett^ nature fangeuse sur laquelle nous rampons encore. Méprisez la fausse animation de ces paroles toutes charnelles comme

lespassions qui b$ inspireat. ftedonteice 9o« leil qui puise dans ses splendeurs mêmes le»

eaux du prochain orage : redoutez^le, ma fiUe^ quoique souvent les hommes Tadmirent ainsi , oublieux de leurs moissons et des frêles ca^^ bases qu^ils ont édifiées sur la terre.

-^ O oion p^e ! mon pèrel s^éoria Suzanne^ éta m'instruisant vous redoublez encore mea incertitudes* Si la vérité n^est pure qu'en sor-*^ tant du foyer de Dieu , moi qui ne puis la re«<* cevoir de si haut ^ à quel guide devrai-je me confier^ si ce n^est à vous ?

-« Il n^est pas encore temps. D^autres^ épreuves vous restent & subir. Attendez tout de la grâce ) que Dieu proportionnera toujours k.^^ grands desseins sur vous. De*»

main ^ à pareille heure , je vous aurai ren-^ due^ comme c^est mon devoir, à ceux de qui vôtre destinée temporelle parait dépendre.Mais si plus tard les conseils dii père Abel vous de»* venaient nécessaires ^ il est dans le voisinage une sainte maison de FOratoire où je fus élevé et où mon voeu te plus cher est d^aller con-«

finer ma vie ;. c^est là qne vous méffener àppe** 1er. Peut-être qu^eu forçant un peu iû marche nous y arriverions ce soir, et je le désirerais , moins pour rhospitalité commode et décente que TOUS j trouveriez, que pour vous procurer la satisfaction de voir comment la religion est comprise dans cette maison dVIite*. La vivent, loin de la corruption dn siècle, de pieux céiior bites, d^une vertu éminente et d^un savoir profond : la vérité aV pas aujourd'hui de plus dignes et de plus purs interprètes; car c^est elle*-roème quHIs recherchent, sous ses faces . diverses, dans toutes les sciences auxquelles ils s^appliquenL On n^a pas tous les jours Toccasion d^entendre une instruction du père Bailly-, un sermon du père Biiiaud-Varennes, ou une homélie du père Fouché. Uextrème jeunesse de ces derniers est cause qu^ils ne peuvent pas jouir ' encore de cette grande réputation de sainteté à laquelle ils parviendront quelque jour, et qui rendra leur parole plus influente; mais^'je crois qu^iis vous édifieront.

Suzanne, quoique déjà bien fatiguée, ac-

cueillit aveoTtransport le projet d'aller, le soir inéme , jusqu^au monastère de Juilly. Malheureusement Torage j prédit par le prêtre , éclata tout-à-^coup «or leurs . têtes , et précipita la nuit qui devait leur paraître encore éloignée* Ils n'eurent que le temps de chercher un abri sous les rochers de la montagne , doqt les échos répondirent par d'eflBrojrables fanfares aux premiers éclats du tonnerre; Une minute après, le ciel se fondait en eau ; et nos deux péle^ rins, renonçant à leur espérance^ ne formèrent . plus d'autre vœu que celui de pouvoir gagner avant le milieu de la nuit, un dés villages qu'ils avaient aperçus à l'occident, de l'autre côté de la vallée , afin d'être préparés le lendemain à sanctifier dignement la Fête-Dieu.

OEAPITKS ZZ.

Tandis que ChcuDaiiité snperstitieiue courbait honteusement le front vers la terre, un simple mortel, un Grec, osa le premier re»

garder le del es face «t détrôner les dieux.

LuoaicB.

L^ouragan qui surprit nos deux pèlerins, comme il vient d^ètrë dit à la fin du précédent chapitre , avait causé de grands ravages sur plusieurs points de la contrée. Mais Tincident lé plus désastreux de ce terrible fléau, c'était répanchement d^une énorme trombe , qui , après avoir tournoyé quelques minutes suivant le vallon de la Marne, avait crevé, vers la chute

àvk jour, sur les finages d^Ormesson et de Chenevières. La pluie ayant continué pendant la ncut, il fallut que le jour se levât pour révéler aux malheureux habitans de ces villages toute retendue de leurs pertes. Le cri de détresse avait retenti au Grandval , où la matinée fut employée à organiser des secours.

— Et voilà, dit le baron, comment Dieu solenntise sa fête I

— S^il existait, s^écria Diderot,, quelle atteinte à sa toute-puissance ! Et sW faut que sa toute-puissance subsis.te , quelle atteinte à sa bonté!

Et sur ce que Tabbé Morellet faisait observer qu^on distinguait, entre lés actes^eDieu, ceux qui appartiennent à sa bopté içit ceux qui appartiennent à sa justice :

— . Sa justice ! repritril avec emportement , sa justice ! Et pourquoi ne pas dire y diaprés la Bible j sa vengeance! O mes amis ! c^est dans ces jours dWroyable désordre que je m^apr plaudis d^ètre incrédule pour n^être pas im[iie. Impies' sont ceux qui admettent une divinité

el qui lui aUribu€int une puissance el une volonté sans bornes pour faire le mal ! Impies, sont ceux qui installent au gouTernail du monde un être impassible , éternel , incorruptible , pour lui prêter les bénévoles • fureurs d'un enfant fort !

«^Encore 1 sMcria madame d'Aine qui venait d^entrer; vous tairez-voiis , malheureux I II ne faut pas s^étonner que Dieu nous punisse, voilà deux jours que vou9 blasphémez tous à faire tomber . cent fois le tonnerre sur la maison ,

— Ma mère ! ma mère! interrompit le ba*roii y point de paroles de mauvais augure , nos gens peuvent nous entendre. Il y a , en effet , des mots qui portent Torage; Ce que, vous venez de dire à la légère , savez-vous que nos ennemis le crient aujourd'hui ?

•«^ J'ai tort, peut^tétre, mais je vous le répète,

mon gendre ) et ce n'est point à la légère : vos

discussions me font peur, et je ne saurais plus

rester si vous continuez.

. — Demeurez, ma mère, c'est moi qui vous

céderai la place, mais après je vous ferai ma. harangue.

Le baron se leva , et tous lés hommes sortirent avec lui. La baronne les accompagna, voulant' que sa présence à côté de son mari ajoutât quelque prix au^ œuvres de bienfaisance qui devaient signaler une excursion dont ils.avaieht formé le projet en se levant. En cela Texcellent cœur de la baronne la conseiK lait bien : les malheureux aiment surtout que ceux dont ils attendent des secours ne craignent pas de s^attendrir en personne au spectacle dé leurs infortunes.

Us traversèrent rapidement le pare , inondé par les eaux qui, après une demi-journée de soleil, descendaient encore à grands flots rouges de| montagnes de Test et du nord. Les fossés étaient remplis; sur les points les. plus élevés, plusieurs arbres avaient été rompus ou déracinés par la tempête ; les pots de fleurs, emportés loin de leurs bandes, gisaient couchés sur le$ pelouses rouillées ; le lac , débordé par* dessus les rosiers qui couronnaient ses rives,

charriait, parmi les bouinons d^une sale écume, comme une immense daie de fruits que la tempête avait abattus des arbres voisins ; et les deux cygnes, promenant dans cette mêlée leurs flancs à demi-^déplumés , ne se lassaient pas de suivre leur cage flottante que le courant et le remous se livraient tour à tour.

— O meis pauvres rosiers I s^écria la baronne qui ne put retenir une larme en voyant ce dégât.

— Cela vaut* il qu'on y prenne garde?

lui dit son mari. Allez, ma chère Caroline, nous ne mourrons pas pour la perte de quelques fleurs. Bien heureux ceux dont les infortunes ne sont que pittb Aques l A quelques pas de nous, a jm des enfans bien jeunes qui pleurent , et ce n^est pas sur les bleuets et les coquelicots que Torage de ceifk ntiit a décapités !

Gomme il finissait de parler, Taspect des premiers champs , ou la compagnie venait de déboucher, fit encore mieux sentir à la baronne tout ce que sa douleur avait de futile.

Son cœur s^éiuui autrement quand elle revit ces collitfes » naguère si riantes , si bien parées de leurs richesses , maintenant horriblement ravinées etuniformément jonchées d^une vile litière. Sous eette épaisse couche de paittes et d^épis hachés que les eaux terreuses avaient collée sur le sol, elle ne put retrouver le sentier de ses rêveuses promenades du matin > où , la veille encore, des groupes de travailleurs aux joyeux visages , saluaient leur bienfaisante châtelaine comme la divinité qui présidait aux belles journées. Cette trace avait disparu , et les dont ' pensers qu^à chaque pas elle y avait conçus , et les hommages plus doux qui les avaient in^ terrompus. La ^we^endant , rien d^accidenté i, aucune de ces scènes #ii le plaisir des yeux se confond avec la mélancolie de Ta me : tout y était traitent monotone comme le malheur du pauvre , et la poésie de ce malheur est toute dans les menaçans désespoirs qu^il enfante quelqnefois. A la venté, il y avait de cela dans Tattitude des premiers paysans que nos prome* neurs rencontrèi^enl.

— Voilà nos moissons faites , dit Pun d'eux avee Paccent d^nne indifférence affrease.

— Et nos vingtièmes payés , ajonta son voisin : où il n^ a rien le Roi perd ses droits* Et ils s^en allaient les mains croisées derrière le dos.

"^ Braves gens , leur dit le baron ^ ne parlez pas ainsi; le désespoir ne remédie à rien. Je TQUS recommanderai à vos seigneurs f ils sont justes et voudront prendre leur part d^un si grand malheur. En attendant, acceptez ce que ye puis vous offirir.

— Ah ! monseigneur, s^écrièrent les femmea en s^approchant pour faire baiser à leurs petits enfans ses mains libérales, nous n^espérons plus qu^en vous.

— » Il faut aussi espérer en Dieu , dit la ba*^ rouoe d^uneyoix qui voulait être tout à la fois grave et compatissante. Du reste, par la manière dont elle seconda son mari dans cette circonstance , elle se montra tout-^à-^fait digne de lui, et mérita qu^on ne se souvint plus de Pavoif vue ce jour-là pleurer pour des roses.

Tout le monçie sVxécuia dans cette excursion, que les philosophes poussèrent au-delà durayon deieurs promenades liahitueUes dans les environs du Grandval, et Tonne parla du retour que ldF9qu!on n^eut plus dWgent à distribuer.

— Si le temps eût été plus sûr et les chemins plus praticables , dit alors le baron , j^aurais voulu quenies.enfansfussent:de la partie; en voyant de près les misères du pauvre ., ils auraient mieux appris les devoirs du riche.

— J^espère> dit la baronne , qu^ils n'auront pas besoin de cette leçon pour .ressembler à leur père« • .

•— Merci^ ma chère Caroline ^ merci de celte parole , la plus tendre qui soit jamais sortie du co^ur d^une femme. Regardez , nos amis sont émus presque autant que moi-même de voir que , séparés comme nous le sommes , par de misérables abstractions, nous nous rencontrions si bien pour apprécier le premier^ Tunique devoir de Ja vie pratique. Et vous, n^ètesf^^ous pas heureuse et contente?

— Je le serais davantage, si je pouvais croire

qoe la bienfaisance est Tunique devoir envers les malheureux.

— Et que pourraient*ib attendre de plus?

— Un geiire de secours qui ne devrait pas manAer encore à ces gens^^là. Un peuple sans foi m^épouvante , à Finstant même où il baise la main qui le soulage; et jamais cette image ne m^avait frappée comme aujourd'hui. Ecoutez 9 mes amis , je ne vous répèle pas ce que maman vous disait ce matin , que votre irréligion attire tous ces maux ; mais il est certain qu'elle les aigrit. Ce n'est point à vous , qui êtes nés bons , que le frein des croyances religieuses $era nécessaire; vous pouvez, à la rigueur, vous passer de leurs douces consolations ^ car vous n'endurez point de ces soufr frances qui poussent l'homme à des résolutions désespérées. Mais dans les calamités publiques, vous aurez à compter avec des masses ignorantes et abruties : à quel titre leur comman» derez-vous une résignation dont elles n'attén* dront plus le prix dans une vie meilleure?

Vous les soulagerez! mais que pourront, un

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